2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Editorial
Chantal Masquelier-savatier
Directrice de la rédaction
Dans le langage commun, la régression contredit la progression puisqu’elle l’empêche ou la retarde. En matière de psycho-logie, l’expérience montre qu’un épisode régressif se révèle souvent fécond. Sous l’influence de la psychanalyse, la mise en évidence d’une alliance possible entre ces deux pôles :
« Régresser pour progresser » a renversé les mentalités... Mais
le fait même d’associer les deux termes, que ce soit pour les
opposer ou pour les allier, reste emprunt d’une vision linéaire de
la croissance et du développement. D’autres adages populaires
en témoignent « Qui n’avance pas recule », « Reculer pour
mieux sauter ». Nous demeurons prisonniers de cette logique
temporelle qui nous limite à trois possibilités : avancer, reculer
ou stagner !
Le concept de régression prête à confusion s’il comporte l’illusion d’un possible retour en arrière. Imaginer que nous pouvons
recommencer, démarrer une nouvelle vie, repartir à zéro est
séduisant. En ce sens, la régression exerce une sorte de fascination entretenant la croyance que tout est encore jouable ;
espoir qui parle de notre nostalgie de l’enfance, de notre désir de
rester ou de redevenir petit, de notre attirance pour trouver ou
retrouver un état d’indifférenciation et de complétude... La possibilité de régresser serait alors une manière d’abolir le temps :
éviter de se confronter à la responsabilité, au choix, à la finitude,
refuser l’inéluctable et l’irréversible de notre histoire. Mais cette
tendance risque de nous figer dans une sorte de conservatisme :
tout garder, ne rien perdre, ne rien lâcher. L’exigence du temps
qui pousse au renoncement, à la séparation, au deuil, conditionne le mouvement de la vie. C’est une donnée existentielle...
Le temps poursuit inexorablement sa lancée, il est impossible
de l’arrêter. Nous ne pouvons revenir en arrière, « descendre
deux fois dans la même rivière » (Héraclite). Nous sommes
engagés à continuer, à évoluer. Chaque seconde égrène le
temps. Au moment même où nous prenons conscience de l’instant, il est dépassé. Nous sommes au cœur d’un paradoxe où
l’ancien et le nouveau coexistent. Kurt Lewin, précurseur de la
Gestalt, soulignait que le champ psychologique présent inclut
simultanément le passé et l’avenir. Il insistait sur la perspective
du temps, en changement continuel. Tout passe, et tout continue. En même temps ce ne sera « jamais plus » comme avant et
en même temps le présent est constitué de ce qui l’a précédé.
Tout est là, chaque instant est plein du passé et générateur de
l’avenir. Accompagner le temps, c’est à la fois accepter de
perdre et s’intéresser au nouveau. La condition de la durée n’est
pas dans la répétition du passé mais dans l’assimilation du nouveau.
Ce principe d’assimilation est l’idée fondatrice de la Gestaltthérapie, il sous-tend la croissance et le changement.
L’ajustement créateur intègre la nouveauté. Le développement
est un processus continuel de transformation. Une telle conception renverse la manière habituelle de schématiser la linéarité de
la croissance et la succession des étapes du développement.
Les recherches contemporaines sur la petite enfance, telles
celles de Daniel Stern, s’accordent avec cette remise en cause.
Frank Staemmler, gestaltiste allemand, reconsidère les processus régressifs à partir de cet éclairage
[(1)]. Il réfute l’idée qu’un
comportement appartiendrait à la tranche d’âge où il est censé
apparaître. La personne adulte dispose de toutes les compétences préalablement acquises, en quelque sorte elle possède
tous les âges à la fois. Cet auteur réserve le terme de régression
à la perte momentanée d’un domaine de compétence. Dans cet
esprit, il serait dommage de se priver de l’accès à un domaine
prétendu
infantile, par exemple à la créativité, la spontanéité, la
fluidité émotionnelle, sous prétexte que nous sommes devenus
des
adultes raisonnables.
Cependant, il reste inconfortable de sortir des ornières de la
logique commune qui tend à interpréter la régression comme un
recul ou un effondrement. La psychothérapie est elle-même
prise au piège de l’efficacité et de la croissance (au sens du
mieux-être et de l’augmentation du potentiel). Les manifestations régressives signent la chute ou la rechute au lieu de révéler une ouverture, un accès à l’inédit, à l’inconnu. Quelques
idées reçues freinent notre changement de mentalité.
- D’abord le déroulement linéaire du temps engendre une
vision mathématique de la progression. La croissance est vue
comme une courbe régulièrement ascendante du point de
départ au point d’arrivée. Entre les deux, nous « trimballons »
l’image d’un parcours sans faille de la naissance à la mort. Le
chemin thérapeutique devrait être parallèle au développement
de l’homme, en croissance perpétuelle. Même si nous reconnaissons que la régression ou la fixation sont parfois nécessaires, nous continuons de les voir comme un recul ou un arrêt
dans une avancée hypothétique.
- Dans une telle perspective, la tendance est de connoter péjorativement chaque incident de parcours. Le processus régressif
participe à la dégringolade et les symptômes sont réduits à des
handicaps. Ces phénomènes traduisent alors une invalidité,
procurant un moins-être (hypo) au lieu d’un plus-être (hyper).
Cette invalidité est elle-même assortie d’une évaluation morale
telle « c’est pas bien de faire le bébé ». Ce jugement accuse et
isole celui qui régresse.
- En dernier lieu, il est justement inhabituel de considérer ces
phénomènes comme des effets de champ, irréductibles à la
personne ou à son histoire mais fonction du contexte dialogal
ou groupal. Il importe alors de prendre en compte l’interaction
qui a déclenché ce processus et d’en chercher le sens dans une
dynamique relationnelle. La personne qui régresse ne le fait pas
de manière isolée, mais dans un champ qui l’autorise, l’encourage ou la freine selon la situation, la posture et le projet thérapeutique.
Les articles de ce dossier montrent toute une palette d’attitudes possibles quant à la régression. Les auteurs gestaltistes
s’accordent pour privilégier l’aspect formel de la régression sur
les aspects topiques et temporels. Ils valorisent notamment l’expression émotionnelle comme le moyen d’accès à ces zones
archaïques et de mise en mouvement des Gestalts fixées. Mais
toute une gamme de nuances apparaît selon que le thérapeute
se contente d’accueillir ce qui émerge ou décide de provoquer
délibérément ces épisodes parfois jugés utiles. Une autre variation apparaît selon que le thérapeute se place comme partie prenante du phénomène ou qu’il considère que cet événement
concerne l’histoire individuelle du patient. Les critères de choix
et de stratégie du thérapeute s’étayent sur un fond théorique et
philosophique. Ainsi voir la régression comme un phénomène
actuel dans le champ organisme/environnement s’appuie sur
une vision phénoménologique alors que l’interpréter comme une
résurgence du passé confirme une hypothèse psychanalytique.
Ces différences de posture sont inductrices. Nous imaginons
aisément que privilégier l’aspect historique et individualiste
risque précisément d’alimenter la dépendance infantile à l’égard
du praticien entraînant chez le sujet tout un cortège de sentiments pénibles tels la dévalorisation et la honte qui viennent
colorer la relation thérapeutique et l’infléchir. Ce positionnement
est à l’origine de certaines dérives, telle la manipulation du
champ au bénéfice du thérapeute qui se féliciterait alors de « si
bien gérer » ces manifestations régressives souvent assorties
de décharges émotionnelles spectaculaires !
La question de la régression nous confronte à nos représentations, nos valeurs et engage notre pratique. Le groupe
ARTEX
[(2]) qui a animé les dernières journées d’études de la
SFG (mars 2002) sur ce thème, s’est trouvé devant une tâche
complexe. En effet, il ne suffit pas de s’accorder pour décrire les
phénomènes régressifs, mais encore de convenir de les englober dans ce terme ambigu de
régression. En effet, si nous
contestons l’aspect temporel de cet état, pourquoi conserver ce
terme qui fait référence au temps ? La terminologie et ce qu’elle
induit nous enferment. Il est intéressant de souligner que plusieurs auteurs on eu besoin d’inventer des mots pour rester
fidèles à leur pensée. Pour distinguer la régression formelle de
la régression temporelle, Kurt Lewin nomme cette dernière la
rétrogression. Gilles Delisle parle d’
ingression montrant un mouvement vers l’intérieur, donc vers l’intra-psychique. D’autres rapprochent ce processus de celui de
fixation ou de
dépression.
Enfin, Guy Tonella nous explique dans son article pourquoi il préfère le terme d’
actualisation, qui rend compte à la fois des
dimensions présentes et relationnelles.
Il est temps de laisser la parole aux auteurs qui ont contribué
à ce DOSSIER. Tandis que Jean-Marie Robine s’interroge sur la
pertinence de ce concept dans une vision gestaltiste, Marie Petit
situe résolument ce phénomène dans le champ relationnel.
Nous confions à Edmond Marc le soin de définir la régression et
sa fonction dans le processus thérapeutique. Marie Boutrolle et
Philippe Grauer transcrivent ici le contenu de leurs conférences
des journées de mars : la première montre comment la régression se module en fonction des enjeux relationnels et le second
creuse la question de l’émotion en distinguant abréaction,
décharge émotionnelle et catharsis. Bob Grosjean et Guy
Tonella nous sensibilisent aux différentes manières d’envisager
et de traiter cette question selon les approches thérapeutiques.
Pierre Van Damme complète ce dossier par une étude clinique
qui illustre les aspects régressifs dans un tableau dépressif.
Deux autres articles cliniques lui font suite dans la rubrique
HORS DOSSIER : un regard sur la psychose par Didier
Denimal, et sur les conduites addictives par Stéphanie
Assimacopoulo.
Après le vif du sujet nous vous proposons de rentrer dans le
« vif de la pratique » grâce à la rubrique ÉVÉNEMENT qui rassemble des témoignages sur les journées innovantes de la SFG
(octobre 2002). Parmi les LIVRES, il importe de souligner la nouvelle traduction de notre ouvrage fondateur « Gestalt-thérapie »
dont Catherine Deshays commente l’introduction, la préface et la
postface. Marie-Josée Florent et Anne Ginger livrent leurs commentaires sur des ouvrages écrits par des Gestaltistes.
Notre thème s’accorde subtilement avec le jeu des encres de
Fabienne Mathieu, psychothérapeute gestaltiste (formée à l’
EPG) qui s’adonne depuis peu, mais avec force à cet art (elle
expose régulièrement à Paris). Sa fantaisie calligraphique donne
figure à la régression dans une variété de silhouettes, de
courbes et de spirales suggestives...
[1]
Frank Staemmler :
« Vers une théorie des
processus régressifs en
Gestalt-thérapie »,
article traduit dans le n° 5 des
Cahiers du collège ( 1999).
[2]
ARTEX : L’Atelier de
Réflexion sur les Thérapies
Existentielles, constitué en 1990 autour de la personnalité
de Noël Salathé, se réunit
deux fois par an pour partager
et approfondir des axes de
travail théorico-cliniques. Ses
membres sont Marie Boutrolle,
Elisabeth Drault,
Marie-Noëlle Granes,
Philippe Grauer, Claude Haza,
Chantal Masquelier,
Paul Molliex, Jacques Péaron
et Françoise Rossignol.