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no 23 2002/2

2002 Revue de la Société Française de Gestalt

Editorial

Chantal Masquelier-savatier Directrice de la rédaction
Dans le langage commun, la régression contredit la progression puisqu’elle l’empêche ou la retarde. En matière de psycho-logie, l’expérience montre qu’un épisode régressif se révèle souvent fécond. Sous l’influence de la psychanalyse, la mise en évidence d’une alliance possible entre ces deux pôles : « Régresser pour progresser » a renversé les mentalités... Mais le fait même d’associer les deux termes, que ce soit pour les opposer ou pour les allier, reste emprunt d’une vision linéaire de la croissance et du développement. D’autres adages populaires en témoignent « Qui n’avance pas recule », « Reculer pour mieux sauter ». Nous demeurons prisonniers de cette logique temporelle qui nous limite à trois possibilités : avancer, reculer ou stagner !
Le concept de régression prête à confusion s’il comporte l’illusion d’un possible retour en arrière. Imaginer que nous pouvons recommencer, démarrer une nouvelle vie, repartir à zéro est séduisant. En ce sens, la régression exerce une sorte de fascination entretenant la croyance que tout est encore jouable ; espoir qui parle de notre nostalgie de l’enfance, de notre désir de rester ou de redevenir petit, de notre attirance pour trouver ou retrouver un état d’indifférenciation et de complétude... La possibilité de régresser serait alors une manière d’abolir le temps : éviter de se confronter à la responsabilité, au choix, à la finitude, refuser l’inéluctable et l’irréversible de notre histoire. Mais cette tendance risque de nous figer dans une sorte de conservatisme : tout garder, ne rien perdre, ne rien lâcher. L’exigence du temps qui pousse au renoncement, à la séparation, au deuil, conditionne le mouvement de la vie. C’est une donnée existentielle...
Le temps poursuit inexorablement sa lancée, il est impossible de l’arrêter. Nous ne pouvons revenir en arrière, « descendre deux fois dans la même rivière » (Héraclite). Nous sommes engagés à continuer, à évoluer. Chaque seconde égrène le temps. Au moment même où nous prenons conscience de l’instant, il est dépassé. Nous sommes au cœur d’un paradoxe où l’ancien et le nouveau coexistent. Kurt Lewin, précurseur de la Gestalt, soulignait que le champ psychologique présent inclut simultanément le passé et l’avenir. Il insistait sur la perspective du temps, en changement continuel. Tout passe, et tout continue. En même temps ce ne sera « jamais plus » comme avant et en même temps le présent est constitué de ce qui l’a précédé. Tout est là, chaque instant est plein du passé et générateur de l’avenir. Accompagner le temps, c’est à la fois accepter de perdre et s’intéresser au nouveau. La condition de la durée n’est pas dans la répétition du passé mais dans l’assimilation du nouveau.
Ce principe d’assimilation est l’idée fondatrice de la Gestaltthérapie, il sous-tend la croissance et le changement. L’ajustement créateur intègre la nouveauté. Le développement est un processus continuel de transformation. Une telle conception renverse la manière habituelle de schématiser la linéarité de la croissance et la succession des étapes du développement. Les recherches contemporaines sur la petite enfance, telles celles de Daniel Stern, s’accordent avec cette remise en cause. Frank Staemmler, gestaltiste allemand, reconsidère les processus régressifs à partir de cet éclairage [(1)]. Il réfute l’idée qu’un comportement appartiendrait à la tranche d’âge où il est censé apparaître. La personne adulte dispose de toutes les compétences préalablement acquises, en quelque sorte elle possède tous les âges à la fois. Cet auteur réserve le terme de régression à la perte momentanée d’un domaine de compétence. Dans cet esprit, il serait dommage de se priver de l’accès à un domaine prétendu infantile, par exemple à la créativité, la spontanéité, la fluidité émotionnelle, sous prétexte que nous sommes devenus des adultes raisonnables.
Cependant, il reste inconfortable de sortir des ornières de la logique commune qui tend à interpréter la régression comme un recul ou un effondrement. La psychothérapie est elle-même prise au piège de l’efficacité et de la croissance (au sens du mieux-être et de l’augmentation du potentiel). Les manifestations régressives signent la chute ou la rechute au lieu de révéler une ouverture, un accès à l’inédit, à l’inconnu. Quelques idées reçues freinent notre changement de mentalité.
  • D’abord le déroulement linéaire du temps engendre une vision mathématique de la progression. La croissance est vue comme une courbe régulièrement ascendante du point de départ au point d’arrivée. Entre les deux, nous « trimballons » l’image d’un parcours sans faille de la naissance à la mort. Le chemin thérapeutique devrait être parallèle au développement de l’homme, en croissance perpétuelle. Même si nous reconnaissons que la régression ou la fixation sont parfois nécessaires, nous continuons de les voir comme un recul ou un arrêt dans une avancée hypothétique.
  • Dans une telle perspective, la tendance est de connoter péjorativement chaque incident de parcours. Le processus régressif participe à la dégringolade et les symptômes sont réduits à des handicaps. Ces phénomènes traduisent alors une invalidité, procurant un moins-être (hypo) au lieu d’un plus-être (hyper). Cette invalidité est elle-même assortie d’une évaluation morale telle « c’est pas bien de faire le bébé ». Ce jugement accuse et isole celui qui régresse.
  • En dernier lieu, il est justement inhabituel de considérer ces phénomènes comme des effets de champ, irréductibles à la personne ou à son histoire mais fonction du contexte dialogal ou groupal. Il importe alors de prendre en compte l’interaction qui a déclenché ce processus et d’en chercher le sens dans une
dynamique relationnelle. La personne qui régresse ne le fait pas de manière isolée, mais dans un champ qui l’autorise, l’encourage ou la freine selon la situation, la posture et le projet thérapeutique.
Les articles de ce dossier montrent toute une palette d’attitudes possibles quant à la régression. Les auteurs gestaltistes s’accordent pour privilégier l’aspect formel de la régression sur les aspects topiques et temporels. Ils valorisent notamment l’expression émotionnelle comme le moyen d’accès à ces zones archaïques et de mise en mouvement des Gestalts fixées. Mais toute une gamme de nuances apparaît selon que le thérapeute se contente d’accueillir ce qui émerge ou décide de provoquer délibérément ces épisodes parfois jugés utiles. Une autre variation apparaît selon que le thérapeute se place comme partie prenante du phénomène ou qu’il considère que cet événement concerne l’histoire individuelle du patient. Les critères de choix et de stratégie du thérapeute s’étayent sur un fond théorique et philosophique. Ainsi voir la régression comme un phénomène actuel dans le champ organisme/environnement s’appuie sur une vision phénoménologique alors que l’interpréter comme une résurgence du passé confirme une hypothèse psychanalytique. Ces différences de posture sont inductrices. Nous imaginons aisément que privilégier l’aspect historique et individualiste risque précisément d’alimenter la dépendance infantile à l’égard du praticien entraînant chez le sujet tout un cortège de sentiments pénibles tels la dévalorisation et la honte qui viennent colorer la relation thérapeutique et l’infléchir. Ce positionnement est à l’origine de certaines dérives, telle la manipulation du champ au bénéfice du thérapeute qui se féliciterait alors de « si bien gérer » ces manifestations régressives souvent assorties de décharges émotionnelles spectaculaires !
La question de la régression nous confronte à nos représentations, nos valeurs et engage notre pratique. Le groupe ARTEX [(2]) qui a animé les dernières journées d’études de la SFG (mars 2002) sur ce thème, s’est trouvé devant une tâche complexe. En effet, il ne suffit pas de s’accorder pour décrire les phénomènes régressifs, mais encore de convenir de les englober dans ce terme ambigu de régression. En effet, si nous contestons l’aspect temporel de cet état, pourquoi conserver ce terme qui fait référence au temps ? La terminologie et ce qu’elle induit nous enferment. Il est intéressant de souligner que plusieurs auteurs on eu besoin d’inventer des mots pour rester fidèles à leur pensée. Pour distinguer la régression formelle de la régression temporelle, Kurt Lewin nomme cette dernière la rétrogression. Gilles Delisle parle d’ingression montrant un mouvement vers l’intérieur, donc vers l’intra-psychique. D’autres rapprochent ce processus de celui de fixation ou de dépression. Enfin, Guy Tonella nous explique dans son article pourquoi il préfère le terme d’actualisation, qui rend compte à la fois des dimensions présentes et relationnelles.
Il est temps de laisser la parole aux auteurs qui ont contribué à ce DOSSIER. Tandis que Jean-Marie Robine s’interroge sur la pertinence de ce concept dans une vision gestaltiste, Marie Petit situe résolument ce phénomène dans le champ relationnel. Nous confions à Edmond Marc le soin de définir la régression et sa fonction dans le processus thérapeutique. Marie Boutrolle et Philippe Grauer transcrivent ici le contenu de leurs conférences des journées de mars : la première montre comment la régression se module en fonction des enjeux relationnels et le second creuse la question de l’émotion en distinguant abréaction, décharge émotionnelle et catharsis. Bob Grosjean et Guy Tonella nous sensibilisent aux différentes manières d’envisager et de traiter cette question selon les approches thérapeutiques. Pierre Van Damme complète ce dossier par une étude clinique qui illustre les aspects régressifs dans un tableau dépressif.
Deux autres articles cliniques lui font suite dans la rubrique HORS DOSSIER : un regard sur la psychose par Didier Denimal, et sur les conduites addictives par Stéphanie Assimacopoulo.
Après le vif du sujet nous vous proposons de rentrer dans le « vif de la pratique » grâce à la rubrique ÉVÉNEMENT qui rassemble des témoignages sur les journées innovantes de la SFG (octobre 2002). Parmi les LIVRES, il importe de souligner la nouvelle traduction de notre ouvrage fondateur « Gestalt-thérapie » dont Catherine Deshays commente l’introduction, la préface et la postface. Marie-Josée Florent et Anne Ginger livrent leurs commentaires sur des ouvrages écrits par des Gestaltistes.
Notre thème s’accorde subtilement avec le jeu des encres de Fabienne Mathieu, psychothérapeute gestaltiste (formée à l’ EPG) qui s’adonne depuis peu, mais avec force à cet art (elle expose régulièrement à Paris). Sa fantaisie calligraphique donne figure à la régression dans une variété de silhouettes, de courbes et de spirales suggestives...
 
NOTES
 
[1]Frank Staemmler : « Vers une théorie des processus régressifs en Gestalt-thérapie », article traduit dans le n° 5 des Cahiers du collège ( 1999).
[2]ARTEX : L’Atelier de Réflexion sur les Thérapies Existentielles, constitué en 1990 autour de la personnalité de Noël Salathé, se réunit deux fois par an pour partager et approfondir des axes de travail théorico-cliniques. Ses membres sont Marie Boutrolle, Elisabeth Drault, Marie-Noëlle Granes, Philippe Grauer, Claude Haza, Chantal Masquelier, Paul Molliex, Jacques Péaron et Françoise Rossignol.
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