Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.sans
206 pages

p. 53 à 68
doi: en cours

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no 23 2002/2

2002 Revue de la Société Française de Gestalt

Ocnophile ou philobate ?

Marie Boutrolle Psychologue clinicienne, psychothérapeute, membre titulaire de la Société Française de Gestalt et membre du groupe ARTEX. Elle exerce en libéral comme psychothérapeute, consultante familiale et superviseur. Elle est formatrice invitée, au second cycle de l’E.P.G. Lille, et au 3ème cycle de Champ G.
Y a-t-il une position gestaltiste concernant la régression ? L’invitation au lâcher-prise pourrait la favoriser, alors que l’insistance sur les notions de choix et de responsabilité semble lui faire obstacle. La position du Gestalt-thérapeute, ainsi que sa sensibilité personnelle, nous ont semblé centrales à interroger. Dans son livre « Les voies de la régression» M. Balint propose une théorie concernant deux façons d’être au monde, qui concernent aussi bien le thérapeute que le thérapisant. Elles vont infléchir la relation thérapeutique, et entraîner une certaine forme de régression. Cette théorie nous a semblé intéressante parce qu’elle mettait l’accent sur la sensibilité du thérapeute au delà de ses positions théoriques. Après avoir présenté l’analyse de M. Balint, nous avons poussé plus loin notre réflexion à la lumière de notre expérience de Gestalt-thérapeute et de superviseur. Nous avons tenté de cerner de plus près la position de la Gestaltthérapie concernant la régression. Le plus important pour nous a été de montrer, au-delà de la théorie, le rôle de l’implication personnelle de chacun des protagonistes dans le déroulement de la thérapie.
La question de la régression représente un enjeu majeur dela psychothérapie contemporaine. Le psychothérapeute gestaltiste, lorsqu’il est confronté à ce type de réalité clinique, peut se trouver pris entre deux positions contradictoires inhérentes à l’approche gestaltiste elle-même. En effet, d’un côté elle encourage un certain lâcher-prise qui pourrait favoriser la régression; et d’un autre côté elle insiste sur les notions de choix et de responsabilité, qui amènent à se prendre en charge. La lecture du livre de M. Balint « Les voies de la régression » nous offre des éléments pour sortir de ce paradoxe apparent. Ce qui nous a paru particulièrement intéressant dans sa démarche c’est qu’il s’est intéressé autant à la posture du thérapeute qu’à celle du thérapisant. Il part du principe que la régression se produit au sein de la relation thérapeutique, et qu’elle appartient aux deux protagonistes en présence. Ce faisant, il éclaire de façon originale deux postures possibles du thérapeute qui nous ont semblé rejoindre les deux facettes apparemment contradictoires de l’approche gestaltiste.
Nous commencerons par présenter les deux postures de base, proposées par M. Balint comme étant les deux modèles de la régression. Nous verrons l’impact de chacun des modèles chez le thérapeute, puis chez le thérapisant. Nous irons plus loin, à la lumière de notre expérience de psychothérapeute et de superviseur, pour projeter l’effet sur la relation thérapeutique lorsque ces deux modèles se croisent entre le psychothérapeute et le thérapisant, et lorsqu’ils vont dans le même sens. Pour conclure nous verrons en quoi l’apport de M. Balint, et la liberté que nous nous sommes donnée pour le développer, enrichissent notre pratique gestaltiste, et nous aident à sortir du paradoxe soulevé plus haut.
 
LES DEUX MODÈLES DE LA RÉGRESSION CHEZ BALINT
 
 
Pour étudier la régression, M. Balint a observé les fêtes foraines. C’est en effet pour lui le lieu par excellence de l’expression des attitudes primitives envers le monde, et de la régression non seulement autorisée mais encouragée. Ces attitudes se déploient aussi dans le cadre de la relation thérapeutique, et c’est à ce titre qu’elles nous intéressent, lorsque nous nous interrogeons sur la régression.
Après avoir abordé rapidement les conduites alimentaires dans les fêtes foraines, et l’aspect fruste et sucré des aliments proposés, ainsi que l’expression de l’agressivité, encouragée et même récompensée, Balint s’est intéressé au rapport aux activités proposées faisant appel au sens de l’équilibre. Il partage la population en deux catégories : ceux qui recherchent le frisson et y trouvent une espèce de jouissance, et ceux qui le rejettent et expriment même du dégoût à son égard.
D’emblée il décrit ces deux attitudes comme un phénomène de champ, qui concerne aussi bien le psychothérapeute que le thérapisant. Les deux protagonistes ont chacun une façon d’être au monde, un rapport à l’objet dans la relation que l’on pourrait caractériser selon la polarité ocnophile et philobate.
Le terme ocnophile vient du grec OKNEO qui veut dire se dérober, hésiter, se cramponner, renâcler. Le terme philobate vient du mot acrobate, celui qui marche sur les extrémités.
Dans les deux termes il y a phil, celui qui aime, qui choisit de… Prenons l’exemple d’un chemin avec des poteaux tout le long, l’ocnophile serait celui qui se cramponne à un poteau sans oser le lâcher. Le philobate serait celui qui passerait son temps à courir d’un poteau à l’autre, sans pouvoir se fixer à l’un d’eux.
Nous voyons bien qu’il s’agit là pour Balint, de décrire la relation à l’objet, et son lien avec la sécurité première.
L’ocnophile n’a aucune liberté par rapport à son objet d’attachement. Il a peur de le lâcher et de se trouver, de ce fait, abandonné. Il s’accroche donc à lui par manque de confiance. Il a l’illusion d’être en sécurité tant qu’il garde le contact avec son objet, et que ce dernier « collera » à lui. Le monde de l’ocnophilie est structuré par la proximité physique et le toucher. Dans cette configuration, l’objet d’attachement de l’ocnophile n’a aucune liberté, lui non plus. S’il exprime le moindre désir d’indépendance, ou s’il esquisse la plus petite mise à distance, l’ocnophile pris d’angoisse, resserrera son étreinte.
Le philobate, pour sa part, n’a pas d’attachement à un objet particulier. Il est à l’aise dans le monde dans son ensemble, et c’est le monde qui « collera » à lui. Il pense qu’il pourra toujours « se débrouiller », qu’il réussira toujours à « s’en sortir ». Il considère les objets comme un équipement faisant partie de son environnement, et il les traite comme tel. Prenons l’exemple d’un skieur. Il a besoin de ses bâtons, mais il peut aussi s’en passer. Il peut les abandonner et revenir les rechercher à sa convenance, sûr de pouvoir les retrouver là où il les a laissés. Il peut aussi aller en trouver d’autres ailleurs. Ils sont en effet interchangeables à ses yeux. Son monde est structuré par la distance et la vue. Il a l’illusion d’être en sécurité tant qu’il peut dominer le paysage et voir ce qui s’y passe. Selon Balint, les jeux d’enfants sont construits sur un modèle philobate. Il s’agit de sortir d’un lieu de sécurité puis d’y revenir, après avoir connu les délices du frisson, en parcourant les espaces intermédiaires, ou « espaces amis » selon l’expression de Balint. Le philobate en a besoin pour vivre. L’objet qui apparaîtrait dans son champ de façon inattendue représente un risque, peut-être même un danger. Reprenons l’exemple du skieur, un arbre ou un poteau qui ferait irruption dans son paysage, est naturellement à éviter.
Dans les exercices que les Gestalt-thérapeutes proposent dans les groupes, pour « développer la confiance et le lâcherprise », bander les yeux et suivre les consignes données par une « voix amie » ou les impulsions données par une « main amie », révèlent le rapport au monde du philobate et de l’ocnophile, dans leurs façons particulières de réagir à la situation de perte de sécurité.
Dans son livre « Les âges de la vie », Christiane Singer utilise la même métaphore, pour parler de cette expérience, en relation avec son enfance. « Néanmoins, je me veux orienter aux fragments biscornus et aux débris étranges que le passé me laisse aux yeux. Les saltimbanques qui montraient leurs tours sur la place de la Bourse à Marseille quand nous rentrions enfants du lycée Montgrand, ma sœur et moi, et qui, piécette par piécette, nous délestaient des quatre francs d’un sandwich au pâté qui ne craquerait pas sous nos dents, voilà que leur souvenir me revient à point nommé.
Plus encore que leurs culbutes risquées et leurs sauts périlleux à même l’asphalte, n’étaient-ce pas leurs “rétablissements”, leurs flexibles et vacillants retours au sol qui me fascinaient, la fraction de seconde où l’espadrille, dans un claquement sec, retrouvait le trottoir ?
Aux salto-mortale de Cassandra et aux contorsions de la désillusion, j’oppose, cœur battant, aujourd’hui encore, le « rétablissement » qui les ponctue. Sous les gravats, c’est l’infracassable noyau d’enfance que je cherche. »
Christiane Singer décrit de façon poétique, ce frisson dont parle M.Balint et qui selon lui est source de plaisir chez le philobate, ou source de dégoût et de rejet chez l’ocnophile. Il ne fait aucun doute ici que la préférence de Christiane Singer va toute entière pour le philobate. Ne pas se délecter de ce frisson, c’est se laisser aller, selon elle, aux « contorsions de la désillusion ».
Pour extrêmes qu’elles soient, ces deux façons d’être au monde ont leurs valeurs et leur élégance. Le monde du philobate est empreint de considération. Car c’est dans la distance qu’il peut le mieux s’exprimer dans sa relation à autrui. Le monde de l’ocnophile est empreint de tact. La proximité, qui le rassure, lui permet de donner le meilleur de lui-même.
Il est clair que, pour M. Balint, il s’agit là de deux modes de fonctionnement qui n’existent pas à l’état pur. Ou alors, dans ce cas, ils seraient pathologiques. Il les compare au sadisme et au masochisme, qui n’existent pas non plus à l’état pur, mais se déplacent sur un continuum, dans la relation à l’autre, et selon la place que ce dernier occupe sur ce même continuum. De même, dans la relation thérapeutique deux protagonistes sont en présence. Ocnophilie et philobatisme décrivent les façons d’être au monde, aussi bien du thérapisant que du thérapeute. Voyons leur apparition chez chacun d’eux.
Du côté du thérapeute
Le thérapeute ocnophile va proposer un travail centré sur la relation. Il s’implique dans le travail thérapeutique. Ses interventions soulignent les éventuels évitements du thérapisant. Il travaille la « main tendue », et propose son soutien pour les traversées difficiles. En un mot il est concerné par ce qui se passe et le montre. Ce style de travail est bien connu des gestaltistes.
Quels seraient les risques inhérents à ce mode de travail ? En se centrant sur la relation et ses avatars, le thérapeute pourrait susciter la culpabilité du thérapisant lorsque ce dernier exprime son ambivalence, prémisse à son besoin de liberté. Le thérapeute se propose comme nouvel objet d’attachement, certes moins tyrannique que celui d’origine, mais il limite les perspectives de son client à lui-même comme modèle.
Le thérapeute philobate va favoriser un travail d’exploration des « espaces amis ». Il assiste, en témoin tranquille, aux expérimentations que fait le thérapisant, dans la thérapie et dans sa vie. Il cultive le sens de la responsabilité, la liberté et la créativité chez le thérapisant. On retrouve ici des valeurs philosophicocliniques bien connues des gestaltistes.
Les risques inhérents à ce mode de travail seraient de laisser une charge trop lourde au thérapisant et de l’obliger trop tôt à trop d’indépendance. Ce dernier pourrait se sentir invité à se montrer héroïque, pour être à « la hauteur » de l’attente supposée du thérapeute.
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Chacune de ces deux méthodes, comme toute méthode efficiente d’ailleurs, possède ses propres risques. Ce qui les amplifierait selon Balint, viendrait d’une mauvaise prise en compte dans les conceptions théoriques du thérapeute, ainsi que dans sa technique, du monde de l’amour primaire et de ses espaces amis.
Du côté du thérapisant
Toute démarche thérapeutique se présente sous une forme ocnophile, dit M. Balint. À partir de cette affirmation, nous nous sommes posé la question, quant à la façon de reconnaître derrière la demande, le mode de fonctionnement réel du thérapisant.
Le thérapisant ocnophile s’en remet à son thérapeute. Il lui exprime une confiance inconditionnelle, et attend de lui la solution à ses difficultés. Il sera attentif au moindre signe venant de la part de ce dernier, quitte à interpréter ce qu’il pense percevoir. Pour ce thérapisant, régresser va de soi, puisque cela le met en situation d’être « porté » par son thérapeute.
Le risque de cette situation est « la régression maligne ». Il y aurait une « assuétude », selon M.Balint, qui enlèverait tout intérêt thérapeutique à la régression, en la prenant comme but en soi, et non un chemin vers la progression.
Le thérapisant philobate donnera au thérapeute le sentiment d’être un instrument à son service : il doit être toujours là où il le souhaite. Sinon, le thérapeute aura toujours l’impression qu’il court le risque de rompre le lien si fragile et si difficile à mettre en place.
Le risque d’une régression, dans cette configuration, est que le thérapisant se trouve pris au dépourvu, démuni et se confirme par là sa vision de la relation : tout objet d’attachement est un danger potentiel. Si la régression survient, elle doit être menée avec délicatesse. Le thérapeute doit veiller à ne pas faire perdre la face au thérapisant, et l’accompagner avec douceur pour sortir de cette situation. Elle peut alors contribuer à la croissance de ce dernier.
Pour compléter cette description de la régression selon la conception de M.Balint il nous faut parler du monde de l’amour primaire. Il l’a décrit dans son livre « Le défaut fondamental ». C’est un lieu d’harmonie primaire, qui nous reviendrait de droit, et qui aurait été détruite soit par notre faute, soit du fait d’une machination d’autrui, soit par la cruauté du destin. C’est le lieu des désirs satisfaits où n’existe aucun manque. Il y règne une identité totale entre l’individu et son environnement. Le thérapeute représente alors pour le thérapisant le lieu de toutes les attentes. Il doit reconnaître et aller au devant de tous les besoins de ce dernier. Il ne doit pas avoir de désir propre, et encore moins de désir opposé à celui du thérapisant. Ce qui est bon pour l’un est bon pour l’autre. Or, cet amour primaire, comme son nom l’indique, est justifié au début de la vie, lorsque la mère et le nourrisson sont dans une relation symbiotique. Au bout de quelques mois, il diminue puis disparaît, laissant de la nostalgie chez l’enfant qui n’en a pas eu son compte. Pour les autres, malgré l’ambivalence maternelle, jamais totalement absente, il restera le viatique qui les accompagnera dans le voyage de la vie. « La liberté, selon ma conception, signifie la redécouverte des espaces amis du monde philobatique qui exige des aptitudes d’adulte, et derrière celui-ci, le monde de l’amour primaire qui tient fermement le sujet sans rien lui demander. » L’idéal selon M. Balint, serait de pouvoir s’appuyer sur cet amour primaire, tout en étant sorti des revendications enfantines qui le coloraient. C’est ce but qui justifie la régression, comme un moyen pour la progression.
Durant son travail thérapeutique, le thérapisant va tenter de retrouver ce monde, soit dans l’échange verbal avec son thérapeute, soit par la régression. Quel que soit le mode choisi, c’est la conviction profonde du thérapeute, au-delà même de sa position théorique, qui va avoir des conséquences importantes. S’il pense, comme son client, que l’amour primaire est un dû et qu’il est de son devoir de le procurer au thérapisant, il risque fort de devenir la cible consentante des manipulations et des revendications de ce dernier. Ce sera là pour lui, une source pesante de culpabilisation. Car l’amour primaire n’est pas reproductible. On peut, tout au plus reconnaître la blessure causée par son absence. Cette reconnaissance aura d’autant plus de valeur, et sera d’autant plus thérapeutique qu’elle aura eu lieu durant une régression accueillie et accompagnée par le thérapeute. Et M. Balint d’affirmer : « Une fois pour toutes il faut reconnaître le fait que le premier désir du patient est d’être compris. » Mais si le thérapeute ne donne pas toute sa valeur à cette tentative de retrouver par la régression ce monde de l’amour primaire, il va, dans une position ocnophile se proposer comme nouvel objet de relation, et tenter par là de combler le manque, ou dans une position philobate, exiger un choix de vie héroïque, une acceptation austère de la réalité. Dans les deux cas, dit M.Balint, il y aura identification à l’agresseur, en l’occurrence le thérapeute. Elle aura pour conséquence de créer une cuirasse qui va « doter l’individu de diverses aptitudes nécessaires à la vie, mais en même temps elle restreint ses possibilités d’éprouver l’amour ou la haine, la joie ou la souffrance ». Les objets de l’ocnophile font partie de sa cuirasse, ce qui explique ses sentiments ambivalents à leur égard, et son désir de s’en débarrasser. Quant aux aventures du philobate à la recherche de dangers réels, elles pourraient avoir pour but de faire éclater la cuirasse pour entrer en contact avec le vrai Soi caché sous celle-ci.
Il reste une question délicate, celle du silence durant les séances de thérapie. S’agit-il d’un silence d’opposition, mettant le thérapeute à l’épreuve ? ou un silence qui plonge dans les espaces amis, et qu’il fait bon partager ? Pour M. Balint le diagnostic différentiel est difficile à poser. Il faut tenter de le comprendre au cas par cas.
Pour résumer
La régression est un mélange d’ocnophilie et de philobatisme dit M. Balint, avec en fond l’amour primaire. Il lui semblait au début, que l’ocnophilie était la forme la plus archaïque de la régression. Il pensait en effet qu’elle s’enracinait dans la relation à la mère comme premier et seul objet d’amour. Puis, il a réalisé que le philobatisme comme vision du monde, remontait encore plus loin dans le temps. En effet, elle est le souvenir de la vie intra-utérine où l’espace est amical et où il n’y a pas d’apparition soudaine d’objets inconnus. Si cela arrive, cette apparition suscite un sentiment de danger et d’urgence. On peut comprendre alors ce désir de flotter dans le monde, libre et sans entrave. Dans la suite de cette réflexion, ce qui est apparu à M. Balint c’est que la demande de thérapie est toujours d’origine ocnophile, en relation avec un traumatisme concernant l’objet. Mais la façon de voir le monde et d’imaginer la sortie de l’état traumatique, va être marquée du sceau de l’ocnophilie ou du philobatisme. On voit dès lors à quel point il est important pour lui de savoir quels sont les éléments qui sont en jeu pour accompagner le thérapisant dans sa conquête de la liberté. L’idéal, pour lui, serait une personne qui, sans renoncer à son désir de réaliser l’unité et l’harmonie de son expérience précoce, saurait cependant accepter de considérer les objets comme amis et néanmoins indépendants, qui n’aurait pas besoin de leur refuser la liberté, soit en s’accrochant à eux, soit en les ravalant au rang d’équipement.
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La réflexion de Balint se termine sur des questions qui se posent à tous les thérapeutes :
  • Quels sont les processus qui déterminent la profondeur de la régression ?
  • Quels sont ceux qui mettent fin à celle-ci et permettent d’en sortir meilleur ?
  • Pourquoi y a-t-il échec dans d’autres cas ?
 
POUR ALLER PLUS LOIN
 
 
Enrichis par cette étude, nous avons tenté de prolonger la réflexion sur la régression à la lumière de notre propre exercice. Nous avons pensé alors croiser les données entre le rapport au monde du thérapeute et celui du thérapisant. Nous avons supposé qu’il n’était pas anodin pour le déroulement de la thérapie, que les deux partenaires se trouvent du même côté du continuum ou aux points opposés.
Premier cas d’interaction : Le thérapeute est philobate et le thérapisant ocnophile. Ce dernier répétera inlassablement « vous ne comprenez toujours pas que je ne peux rien tout seul, que je suis perdu (sans vous), et que vous n’assurez pas la présence dont j’ai besoin ». Si le thérapeute persiste dans sa distance, la situation peut aboutir à une surenchère dans la demande de la part du thérapisant et de réaction d’agacement, parfois même de rejet de la part du thérapeute. La situation est dans l’impasse. Dans ce cas, la régression, si elle a lieu, est une régression maligne. Elle se répétera comme une Gestalt inachevée qui ne trouve pas sa bonne résolution.
Deuxième cas d’interaction : le thérapeute est ocnophile et le thérapisant philobate. La proximité proposée par le thérapeute est insupportable pour le thérapisant. Ce qui est trompeur dans cette situation, c’est que le thérapisant est arrivé avec une demande apparemment ocnophile. Il souffre d’une blessure et semble demander beaucoup de présence et de soin à son thérapeute. Si ce dernier ne voit pas que cette blessure est la conséquence de la manière dont son client philobate traite ses partenaires, c’est-à-dire comme des utilités et non en tant que personnes ayant leur vie propre et leur liberté, il peut tomber dans le panneau. Plus il proposera de proximité, plus son client, paniqué par l’irruption de cet « objet » inattendu, fuira, conscient d’un danger. Nous sommes à nouveau, dans un dialogue de sourds. Dans ce cas, la thérapie peut se trouver interrompue du fait du thérapisant, dans une sorte de passage à l’acte incompréhensible pour le thérapeute.
Troisième cas d’interaction : le thérapeute et le thérapisant sont ocnophiles. La demande du thérapisant est tout de suite reçue par le thérapeute. Un lien solide se crée. La régression peut survenir dans un climat de confiance. Elle permet au thérapisant d’expérimenter le lâcher-prise et de reprendre confiance en lui-même. Il sera alors à même d’établir des relations plus équilibrées avec son entourage.
Quatrième cas d’interaction : le thérapeute et le thérapisant sont philobates. La relation pourra être longue à mettre en place. Le thérapisant tente d’évaluer le risque, et le thérapeute n’est pas pressé de le rassurer. Une fois la relation établie, elle sera solide. Si la régression a lieu, elle se passera dans des conditions de calme qui permettront au thérapisant d’en sortir avec dignité, et de reconnaître la dignité de l’autre.
Du côté du thérapeute : sensé avoir fait du travail sur lui-même et se connaître mieux, il saura doser entre la main tendue et le témoin silencieux et amical pour permettre au thérapisant d’apprivoiser ses objets et de leur rendre leur liberté, pour l’ocnophile, ou de les reconnaître et de les respecter, pour le philobate. Il serait donc intéressant pour le thérapeute de savoir à quelle famille il appartient lui-même, et qu’est-ce qui fait la majorité de sa clientèle. Prend-il position sur le continuum ocnophilie, philobatisme par réaction à la position de son client, par conviction théorique ou par ajustement à la situation à ce moment donné de la thérapie ?
Du côté du thérapisant : nous pouvons nous poser la question de son mode de choix concernant son thérapeute, selon qu’il soit ocnophile ou philobate. Va-t-il, dans une répétition bien connue dans la relation thérapeutique, choisir celui qui sera le plus à même de jouer le rôle de « l’agresseur » selon la description de M. Balint exposée plus haut ? Il semble probable que la question de sa position sur le continuum ocnophilie-philobatisme ne se soit pas posée pour lui au moment du choix, avant de commencer une thérapie. Ce serait plus du ressort du thérapeute de se poser cette question. Nous supposons que la réponse alors serait fort utile pour un accompagnement en profondeur de son nouveau client. En effet, nous pensons que cette approche n’est pas une théorie en plus, à ajouter à toutes les autres, mais un éclairage à un autre niveau qui concerne aussi bien le thérapeute que le thérapisant. Il met le projecteur sur le mode particulier de chacun d’entrer en rapport avec le monde en général et ses objets d’attachement en particulier. Ce faisant, il permet de mieux appréhender ce qui se produit dans le champ thérapeutique.
Quant au thérapisant, nous pouvons supposer, avec M. Balint que l’ocnophile concédera une plus grande liberté à ses objets d’amour, ayant lui-même gagné en sécurité et en confiance en sa capacité à tenir debout seul. Il leur reconnaîtra le droit de ne pas répondre toujours « présent » à son appel. Quant au philobate, nous pouvons, toujours avec M. Balint, espérer qu’il va montrer plus de respect vis-à-vis de ses objets d’attachement. Il ne les considérera plus comme un « équipement », mais comme des personnes à part entière, ayant leur vie et leurs besoins propres. Il pourra aussi leur concéder plus d’intimité et, tout en gardant sa précieuse liberté, répondre à leur appel s’ils manifestent le besoin de sa présence.
 
ET LA RÉGRESSION ?
 
 
Un autre point important est de se questionner sur la régression elle-même et sur l’amour primaire tels que décrits par M. Balint. Est-il utile, nécessaire, voire obligatoire pour le thérapisant de reprendre contact avec cet espace premier qu’il a perdu ? Faut-il pour cela passer par la régression ?
Il semble qu’à la première question la réponse soit affirmative.
C’est à ce prix que le thérapisant peut apprivoiser sa peur et retrouver sa compétence à vivre et à établir des relations équilibrées et enrichissantes. Il ne faudrait pas pour cela tomber dans le piège de « c’est mon droit », « maintenant que j’ose formuler une demande vous ne me l’accordez pas », « on n’a jamais pris mes besoins en considération. Vous devriez savoir mieux que moi ce dont j’ai besoin, et me le fournir ». Si le thérapeute accepte cette exigence dans sa vision du processus thérapeutique, il se trouvera pieds et poings liés face à la manipulation de son client. C’est alors à nouveau l’impasse, le thérapeute n’ayant pas les moyens de réparer ce « défaut fondamental » (autre apport de Balint dans le livre du même nom) auquel le thérapisant est confronté. Il ne peut que le comprendre, et c’est déjà beaucoup.
Quant à la nécessité de passer par la régression pour avancer dans le processus thérapeutique, elle reste sujette à discussion. Elle dépend :
  1. des appartenances théoriques de chaque thérapeute,
  2. de sa propre capacité à régresser sans angoisse.
  3. de la capacité du thérapisant à régresser.
1. La communauté gestaltiste est partagée quant à ce point théorique. Pour certains, il n’y a pas de statut particulier à donner à la régression. Elle est accueillie comme toute expression émotionnelle. Une collègue, contactée pour intervenir sur la régression durant nos journées d’étude, a répondu : « La régression ! Je ne vois pas ». Pour d’autres, elle a un statut à part et ne doit surtout pas être encouragée car elle fait perdre à celui qui la vit son estime de lui-même (ex : le travail de Staemmler). Entre les deux se trouvent les Gestalt-thérapeutes, tels que ceux de notre groupe ARTEX qui considèrent que la régression est cette forme de navette qui montre la fluidité de la vie affective. Aider le thérapisant à la vivre, c’est lui rendre sa créativité, ce qui est bien l’objectif de la Gestalt-thérapie.
2. La capacité du thérapeute à régresser reste un élément important dans la position qu’il prend par rapport à la régression possible. Il nous faut reconnaître que les positions théoriques recouvrent souvent des capacités personnelles (ou incapacités) plus ou moins bien assumées. Il est facile de comprendre que le thérapeute qui a vécu des expériences pénibles de régression durant son parcours thérapeutique, hésitera à encourager le thérapisant à s’y aventurer. Nous rappelons que la régression est bien un phénomène qui se passe dans la relation thérapeutique et dépend de ce fait du thérapeute et de sa permissivité. Bien sûr, il peut être surpris par une régression qu’il n’avait « pas vue venir ». Cela étant, elle a un sens dans la relation qu’il entretient avec son thérapisant, sens qu’il lui sera fort utile de découvrir.
3. Quant aux thérapisants, il en est qui font un long chemin vers les profondeurs sans passer par la régression. Cela dépend du climat qui s’est établi dans le couple thérapeutique, et du mode de travail que cela a privilégié.
 
CONCLUSION
 
 
Le travail de M. Balint nous a donné une réponse, parmi d’autres possibles, à la contradiction apparente de l’approche gestaltiste. Entre l’invitation au lâcher-prise et celle à prendre en main la responsabilité de sa vie, le thérapeute choisira selon sa sensibilité ocnophile ou philobate. M. Balint a mis l’accent sur l’importance de la personnalité du thérapeute dans la manière d’accompagner la démarche thérapeutique. Pour une fois, l’étude n’est pas centrée sur la personnalité du thérapisant et comment l’aider à changer, mais sur la personnalité du thérapeute, et ses effets sur la relation.
Pour fonder sa réflexion sur la régression, il fait appel à la notion d’amour primaire et de défaut fondamental. Ces deux notions appartiennent en propre à M. Balint. Nous avons essayé de montrer leur utilité pour le Gestalt-thérapeute.
Ce qui nous a semblé le plus éclairant ce sont ces notions de philobatisme et d’ocnophilie. Elles ne donnent pas une nouvelle description de la psychopathologie. Elles se présentent comme une description de la manière d’être au monde, qui peut inclure toute autre référence psychopathologique, si l’on en fait le choix. Pour le Gestalt thérapeute, savoir où il se trouve sur ce continuum, lui donnera une vision plus claire de sa façon d’infléchir la relation thérapeutique. Elle peut aussi donner du sens à des réactions de thérapisants, demeurées jusque là incompréhensibles.
Cette étude a été menée à la lumière du livre de M. Balint « Les voies de la régression ». Les commentaires tiennent compte des discussions du groupe ARTEX à propos de ce livre, ainsi que des réflexions personnelles inspirées par mon travail de thérapeute et de superviseur.
« Qu'est-ce qu'un moment… un éclair ? sinon précisément ce qui accumulé ne saurait composer le temps. L'antipode d'une durée, non son élément. »
Paul Valéry, Analecta.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BALINT Michael : Les voies de la régression. (Thrills and Regressions London 1959). Ed. Payot, Paris 1972.
·  SINGER Christiane : Les âges de la vie. Albin Michel , 1984.
·  STAEMMLER Frank-M : « Towards a theory of regressiv process in Gestalt Therapy ». The Gestalt Journal Spring-1997.
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