2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Ocnophile ou philobate ?
Marie Boutrolle
Psychologue clinicienne, psychothérapeute, membre titulaire de la Société Française de Gestalt et membre du groupe ARTEX. Elle exerce en libéral comme psychothérapeute, consultante familiale et superviseur. Elle est formatrice invitée, au second cycle de l’E.P.G. Lille, et au 3ème cycle de Champ G.
Y a-t-il une position gestaltiste concernant la régression ?
L’invitation au lâcher-prise pourrait la favoriser, alors que
l’insistance sur les notions de choix et de responsabilité
semble lui faire obstacle. La position du Gestalt-thérapeute,
ainsi que sa sensibilité personnelle, nous ont semblé centrales à interroger.
Dans son livre « Les voies de la régression» M. Balint propose une théorie concernant deux façons d’être au monde,
qui concernent aussi bien le thérapeute que le thérapisant.
Elles vont infléchir la relation thérapeutique, et entraîner
une certaine forme de régression. Cette théorie nous a
semblé intéressante parce qu’elle mettait l’accent sur la
sensibilité du thérapeute au delà de ses positions théoriques.
Après avoir présenté l’analyse de M. Balint, nous avons
poussé plus loin notre réflexion à la lumière de notre expérience de Gestalt-thérapeute et de superviseur. Nous avons
tenté de cerner de plus près la position de la Gestaltthérapie concernant la régression. Le plus important pour nous a
été de montrer, au-delà de la théorie, le rôle de l’implication
personnelle de chacun des protagonistes dans le déroulement de la thérapie.
La question de la régression représente un enjeu majeur dela psychothérapie contemporaine. Le psychothérapeute
gestaltiste, lorsqu’il est confronté à ce type de réalité clinique,
peut se trouver pris entre deux positions contradictoires inhérentes à l’approche gestaltiste elle-même. En effet, d’un côté
elle encourage un certain lâcher-prise qui pourrait favoriser la
régression; et d’un autre côté elle insiste sur les notions de
choix et de responsabilité, qui amènent à se prendre en charge.
La lecture du livre de M. Balint « Les voies de la régression »
nous offre des éléments pour sortir de ce paradoxe apparent.
Ce qui nous a paru particulièrement intéressant dans sa
démarche c’est qu’il s’est intéressé autant à la posture du thérapeute qu’à celle du thérapisant. Il part du principe que la
régression se produit au sein de la relation thérapeutique, et
qu’elle appartient aux deux protagonistes en présence. Ce faisant, il éclaire de façon originale deux postures possibles du
thérapeute qui nous ont semblé rejoindre les deux facettes
apparemment contradictoires de l’approche gestaltiste.
Nous commencerons par présenter les deux postures de
base, proposées par M. Balint comme étant les deux modèles
de la régression. Nous verrons l’impact de chacun des modèles
chez le thérapeute, puis chez le thérapisant. Nous irons plus
loin, à la lumière de notre expérience de psychothérapeute et de
superviseur, pour projeter l’effet sur la relation thérapeutique
lorsque ces deux modèles se croisent entre le psychothérapeute et le thérapisant, et lorsqu’ils vont dans le même sens. Pour
conclure nous verrons en quoi l’apport de M. Balint, et la liberté
que nous nous sommes donnée pour le développer, enrichissent
notre pratique gestaltiste, et nous aident à sortir du paradoxe
soulevé plus haut.
LES DEUX MODÈLES DE LA RÉGRESSION
CHEZ BALINT
Pour étudier la régression, M. Balint a observé les fêtes
foraines. C’est en effet pour lui le lieu par excellence de l’expression des attitudes primitives envers le monde, et de la
régression non seulement autorisée mais encouragée. Ces attitudes se déploient aussi dans le cadre de la relation thérapeutique, et c’est à ce titre qu’elles nous intéressent, lorsque nous
nous interrogeons sur la régression.
Après avoir abordé rapidement les conduites alimentaires
dans les fêtes foraines, et l’aspect fruste et sucré des aliments
proposés, ainsi que l’expression de l’agressivité, encouragée et
même récompensée, Balint s’est intéressé au rapport aux activités proposées faisant appel au sens de l’équilibre. Il partage la
population en deux catégories : ceux qui recherchent le frisson
et y trouvent une espèce de jouissance, et ceux qui le rejettent
et expriment même du dégoût à son égard.
D’emblée il décrit ces deux attitudes comme un phénomène
de champ, qui concerne aussi bien le psychothérapeute que le
thérapisant. Les deux protagonistes ont chacun une façon d’être
au monde, un rapport à l’objet dans la relation que l’on pourrait
caractériser selon la polarité ocnophile et philobate.
Le terme ocnophile vient du grec OKNEO qui veut dire se
dérober, hésiter, se cramponner, renâcler. Le terme philobate
vient du mot acrobate, celui qui marche sur les extrémités.
Dans les deux termes il y a phil, celui qui aime, qui choisit
de… Prenons l’exemple d’un chemin avec des poteaux tout le
long, l’ocnophile serait celui qui se cramponne à un poteau sans
oser le lâcher. Le philobate serait celui qui passerait son temps
à courir d’un poteau à l’autre, sans pouvoir se fixer à l’un d’eux.
Nous voyons bien qu’il s’agit là pour Balint, de décrire la relation à l’objet, et son lien avec la sécurité première.
L’ocnophile n’a aucune liberté par rapport à son objet d’attachement. Il a peur de le lâcher et de se trouver, de ce fait, abandonné. Il s’accroche donc à lui par manque de confiance. Il a
l’illusion d’être en sécurité tant qu’il garde le contact avec son
objet, et que ce dernier « collera » à lui. Le monde de l’ocnophilie est structuré par la proximité physique et le toucher. Dans
cette configuration, l’objet d’attachement de l’ocnophile n’a
aucune liberté, lui non plus. S’il exprime le moindre désir d’indépendance, ou s’il esquisse la plus petite mise à distance, l’ocnophile pris d’angoisse, resserrera son étreinte.
Le philobate, pour sa part, n’a pas d’attachement à un objet
particulier. Il est à l’aise dans le monde dans son ensemble, et
c’est le monde qui « collera » à lui. Il pense qu’il pourra toujours
« se débrouiller », qu’il réussira toujours à « s’en sortir ». Il considère les objets comme un équipement faisant partie de son environnement, et il les traite comme tel. Prenons l’exemple d’un
skieur. Il a besoin de ses bâtons, mais il peut aussi s’en passer.
Il peut les abandonner et revenir les rechercher à sa convenance, sûr de pouvoir les retrouver là où il les a laissés. Il peut aussi
aller en trouver d’autres ailleurs. Ils sont en effet interchangeables à ses yeux. Son monde est structuré par la distance et
la vue. Il a l’illusion d’être en sécurité tant qu’il peut dominer le
paysage et voir ce qui s’y passe. Selon Balint, les jeux d’enfants
sont construits sur un modèle philobate. Il s’agit de sortir d’un
lieu de sécurité puis d’y revenir, après avoir connu les délices du
frisson, en parcourant les espaces intermédiaires, ou « espaces
amis » selon l’expression de Balint. Le philobate en a besoin
pour vivre. L’objet qui apparaîtrait dans son champ de façon inattendue représente un risque, peut-être même un danger.
Reprenons l’exemple du skieur, un arbre ou un poteau qui ferait
irruption dans son paysage, est naturellement à éviter.
Dans les exercices que les Gestalt-thérapeutes proposent
dans les groupes, pour « développer la confiance et le lâcherprise », bander les yeux et suivre les consignes données par une
« voix amie » ou les impulsions données par une « main amie »,
révèlent le rapport au monde du philobate et de l’ocnophile, dans
leurs façons particulières de réagir à la situation de perte de
sécurité.
Dans son livre « Les âges de la vie », Christiane Singer utilise
la même métaphore, pour parler de cette expérience, en relation
avec son enfance. « Néanmoins, je me veux orienter aux fragments biscornus et aux débris étranges que le passé me laisse
aux yeux. Les saltimbanques qui montraient leurs tours sur la
place de la Bourse à Marseille quand nous rentrions enfants du
lycée Montgrand, ma sœur et moi, et qui, piécette par piécette,
nous délestaient des quatre francs d’un sandwich au pâté qui ne
craquerait pas sous nos dents, voilà que leur souvenir me
revient à point nommé.
Plus encore que leurs culbutes risquées et leurs sauts
périlleux à même l’asphalte, n’étaient-ce pas leurs “rétablissements”, leurs flexibles et vacillants retours au sol qui me fascinaient, la fraction de seconde où l’espadrille, dans un claquement sec, retrouvait le trottoir ?
Aux salto-mortale de Cassandra et aux contorsions de la
désillusion, j’oppose, cœur battant, aujourd’hui encore, le « rétablissement » qui les ponctue. Sous les gravats, c’est l’infracassable noyau d’enfance que je cherche. »
Christiane Singer décrit de façon poétique, ce frisson dont
parle M.Balint et qui selon lui est source de plaisir chez le philobate, ou source de dégoût et de rejet chez l’ocnophile. Il ne fait
aucun doute ici que la préférence de Christiane Singer va toute
entière pour le philobate. Ne pas se délecter de ce frisson, c’est
se laisser aller, selon elle, aux « contorsions de la désillusion ».
Pour extrêmes qu’elles soient, ces deux façons d’être au
monde ont leurs valeurs et leur élégance. Le monde du philobate est empreint de considération. Car c’est dans la distance
qu’il peut le mieux s’exprimer dans sa relation à autrui. Le
monde de l’ocnophile est empreint de tact. La proximité, qui le
rassure, lui permet de donner le meilleur de lui-même.
Il est clair que, pour M. Balint, il s’agit là de deux modes de
fonctionnement qui n’existent pas à l’état pur. Ou alors, dans ce
cas, ils seraient pathologiques. Il les compare au sadisme et au
masochisme, qui n’existent pas non plus à l’état pur, mais se
déplacent sur un continuum, dans la relation à l’autre, et selon la
place que ce dernier occupe sur ce même continuum. De même,
dans la relation thérapeutique deux protagonistes sont en présence. Ocnophilie et philobatisme décrivent les façons d’être au
monde, aussi bien du thérapisant que du thérapeute. Voyons
leur apparition chez chacun d’eux.
Du côté du thérapeute
Le thérapeute ocnophile va proposer un travail centré sur la
relation. Il s’implique dans le travail thérapeutique. Ses interventions soulignent les éventuels évitements du thérapisant. Il travaille la « main tendue », et propose son soutien pour les traversées difficiles. En un mot il est concerné par ce qui se passe et
le montre. Ce style de travail est bien connu des gestaltistes.
Quels seraient les risques inhérents à ce mode de travail ? En
se centrant sur la relation et ses avatars, le thérapeute pourrait
susciter la culpabilité du thérapisant lorsque ce dernier exprime
son ambivalence, prémisse à son besoin de liberté. Le thérapeute se propose comme nouvel objet d’attachement, certes
moins tyrannique que celui d’origine, mais il limite les perspectives de son client à lui-même comme modèle.
Le thérapeute philobate va favoriser un travail d’exploration
des « espaces amis ». Il assiste, en témoin tranquille, aux expérimentations que fait le thérapisant, dans la thérapie et dans sa
vie. Il cultive le sens de la responsabilité, la liberté et la créativité chez le thérapisant. On retrouve ici des valeurs philosophicocliniques bien connues des gestaltistes.
Les risques inhérents à ce mode de travail seraient de laisser
une charge trop lourde au thérapisant et de l’obliger trop tôt à
trop d’indépendance. Ce dernier pourrait se sentir invité à se
montrer héroïque, pour être à « la hauteur » de l’attente supposée du thérapeute.
Chacune de ces deux méthodes, comme toute méthode efficiente d’ailleurs, possède ses propres risques. Ce qui les amplifierait selon Balint, viendrait d’une mauvaise prise en compte
dans les conceptions théoriques du thérapeute, ainsi que dans
sa technique, du monde de l’amour primaire et de ses espaces
amis.
Du côté du thérapisant
Toute démarche thérapeutique se présente sous une forme
ocnophile, dit M. Balint. À partir de cette affirmation, nous nous
sommes posé la question, quant à la façon de reconnaître derrière la demande, le mode de fonctionnement réel du thérapisant.
Le thérapisant ocnophile s’en remet à son thérapeute. Il lui
exprime une confiance inconditionnelle, et attend de lui la solution à ses difficultés. Il sera attentif au moindre signe venant de
la part de ce dernier, quitte à interpréter ce qu’il pense percevoir.
Pour ce thérapisant, régresser va de soi, puisque cela le met en
situation d’être « porté » par son thérapeute.
Le risque de cette situation est « la régression maligne ». Il y
aurait une « assuétude », selon M.Balint, qui enlèverait tout intérêt thérapeutique à la régression, en la prenant comme but en
soi, et non un chemin vers la progression.
Le thérapisant philobate donnera au thérapeute le sentiment
d’être un instrument à son service : il doit être toujours là où il le
souhaite. Sinon, le thérapeute aura toujours l’impression qu’il
court le risque de rompre le lien si fragile et si difficile à mettre
en place.
Le risque d’une régression, dans cette configuration, est que
le thérapisant se trouve pris au dépourvu, démuni et se confirme
par là sa vision de la relation : tout objet d’attachement est un
danger potentiel. Si la régression survient, elle doit être menée
avec délicatesse. Le thérapeute doit veiller à ne pas faire perdre
la face au thérapisant, et l’accompagner avec douceur pour sortir de cette situation. Elle peut alors contribuer à la croissance de
ce dernier.
Pour compléter cette description de la régression selon la
conception de M.Balint il nous faut parler du monde de l’amour
primaire. Il l’a décrit dans son livre « Le défaut fondamental ».
C’est un lieu d’harmonie primaire, qui nous reviendrait de droit,
et qui aurait été détruite soit par notre faute, soit du fait d’une
machination d’autrui, soit par la cruauté du destin. C’est le lieu
des désirs satisfaits où n’existe aucun manque. Il y règne une
identité totale entre l’individu et son environnement. Le thérapeute représente alors pour le thérapisant le lieu de toutes les
attentes. Il doit reconnaître et aller au devant de tous les besoins
de ce dernier. Il ne doit pas avoir de désir propre, et encore
moins de désir opposé à celui du thérapisant. Ce qui est bon
pour l’un est bon pour l’autre. Or, cet amour primaire, comme
son nom l’indique, est justifié au début de la vie, lorsque la mère
et le nourrisson sont dans une relation symbiotique. Au bout de
quelques mois, il diminue puis disparaît, laissant de la nostalgie
chez l’enfant qui n’en a pas eu son compte. Pour les autres, malgré l’ambivalence maternelle, jamais totalement absente, il restera le viatique qui les accompagnera dans le voyage de la vie.
« La liberté, selon ma conception, signifie la redécouverte des
espaces amis du monde philobatique qui exige des aptitudes
d’adulte, et derrière celui-ci, le monde de l’amour primaire qui
tient fermement le sujet sans rien lui demander. » L’idéal selon
M. Balint, serait de pouvoir s’appuyer sur cet amour primaire,
tout en étant sorti des revendications enfantines qui le coloraient. C’est ce but qui justifie la régression, comme un moyen
pour la progression.
Durant son travail thérapeutique, le thérapisant va tenter de
retrouver ce monde, soit dans l’échange verbal avec son thérapeute, soit par la régression. Quel que soit le mode choisi, c’est
la conviction profonde du thérapeute, au-delà même de sa position théorique, qui va avoir des conséquences importantes. S’il
pense, comme son client, que l’amour primaire est un dû et qu’il
est de son devoir de le procurer au thérapisant, il risque fort de
devenir la cible consentante des manipulations et des revendications de ce dernier. Ce sera là pour lui, une source pesante de
culpabilisation. Car l’amour primaire n’est pas reproductible. On
peut, tout au plus reconnaître la blessure causée par son absence. Cette reconnaissance aura d’autant plus de valeur, et sera
d’autant plus thérapeutique qu’elle aura eu lieu durant une
régression accueillie et accompagnée par le thérapeute. Et
M. Balint d’affirmer : « Une fois pour toutes il faut reconnaître
le fait que le premier désir du patient est d’être compris. »
Mais si le thérapeute ne donne pas toute sa valeur à cette tentative de retrouver par la régression ce monde de l’amour primaire, il va, dans une position ocnophile se proposer comme
nouvel objet de relation, et tenter par là de combler le manque,
ou dans une position philobate, exiger un choix de vie héroïque,
une acceptation austère de la réalité. Dans les deux cas, dit
M.Balint, il y aura identification à l’agresseur, en l’occurrence le
thérapeute. Elle aura pour conséquence de créer une cuirasse
qui va « doter l’individu de diverses aptitudes nécessaires à la
vie, mais en même temps elle restreint ses possibilités d’éprouver l’amour ou la haine, la joie ou la souffrance ». Les objets de
l’ocnophile font partie de sa cuirasse, ce qui explique ses sentiments ambivalents à leur égard, et son désir de s’en débarrasser. Quant aux aventures du philobate à la recherche de dangers réels, elles pourraient avoir pour but de faire éclater la cuirasse pour entrer en contact avec le vrai Soi caché sous celle-ci.
Il reste une question délicate, celle du silence durant les
séances de thérapie. S’agit-il d’un silence d’opposition, mettant
le thérapeute à l’épreuve ? ou un silence qui plonge dans les
espaces amis, et qu’il fait bon partager ? Pour M. Balint le diagnostic différentiel est difficile à poser. Il faut tenter de le comprendre au cas par cas.
Pour résumer
La régression est un mélange d’ocnophilie et de philobatisme
dit M. Balint, avec en fond l’amour primaire. Il lui semblait au
début, que l’ocnophilie était la forme la plus archaïque de la
régression. Il pensait en effet qu’elle s’enracinait dans la relation
à la mère comme premier et seul objet d’amour. Puis, il a réalisé que le philobatisme comme vision du monde, remontait encore plus loin dans le temps. En effet, elle est le souvenir de la vie
intra-utérine où l’espace est amical et où il n’y a pas d’apparition
soudaine d’objets inconnus. Si cela arrive, cette apparition suscite un sentiment de danger et d’urgence. On peut comprendre
alors ce désir de flotter dans le monde, libre et sans entrave.
Dans la suite de cette réflexion, ce qui est apparu à M. Balint
c’est que la demande de thérapie est toujours d’origine ocnophile, en relation avec un traumatisme concernant l’objet. Mais la
façon de voir le monde et d’imaginer la sortie de l’état traumatique, va être marquée du sceau de l’ocnophilie ou du philobatisme. On voit dès lors à quel point il est important pour lui de
savoir quels sont les éléments qui sont en jeu pour accompagner le thérapisant dans sa conquête de la liberté. L’idéal, pour
lui, serait une personne qui, sans renoncer à son désir de réaliser l’unité et l’harmonie de son expérience précoce, saurait
cependant accepter de considérer les objets comme amis et
néanmoins indépendants, qui n’aurait pas besoin de leur refuser
la liberté, soit en s’accrochant à eux, soit en les ravalant au rang
d’équipement.
La réflexion de Balint se termine sur des questions qui se
posent à tous les thérapeutes :
- Quels sont les processus qui déterminent la profondeur de la
régression ?
- Quels sont ceux qui mettent fin à celle-ci et permettent d’en
sortir meilleur ?
- Pourquoi y a-t-il échec dans d’autres cas ?
Enrichis par cette étude, nous avons tenté de prolonger la
réflexion sur la régression à la lumière de notre propre exercice.
Nous avons pensé alors croiser les données entre le rapport au
monde du thérapeute et celui du thérapisant. Nous avons supposé qu’il n’était pas anodin pour le déroulement de la thérapie,
que les deux partenaires se trouvent du même côté du continuum ou aux points opposés.
Premier cas d’interaction : Le thérapeute est philobate et le
thérapisant ocnophile. Ce dernier répétera inlassablement
« vous ne comprenez toujours pas que je ne peux rien tout seul,
que je suis perdu (sans vous), et que vous n’assurez pas la présence dont j’ai besoin ». Si le thérapeute persiste dans sa distance, la situation peut aboutir à une surenchère dans la demande de la part du thérapisant et de réaction d’agacement, parfois
même de rejet de la part du thérapeute. La situation est dans
l’impasse. Dans ce cas, la régression, si elle a lieu, est une
régression maligne. Elle se répétera comme une Gestalt inachevée qui ne trouve pas sa bonne résolution.
Deuxième cas d’interaction : le thérapeute est ocnophile et
le thérapisant philobate. La proximité proposée par le thérapeute est insupportable pour le thérapisant. Ce qui est trompeur
dans cette situation, c’est que le thérapisant est arrivé avec une
demande apparemment ocnophile. Il souffre d’une blessure et
semble demander beaucoup de présence et de soin à son thérapeute. Si ce dernier ne voit pas que cette blessure est la
conséquence de la manière dont son client philobate traite ses
partenaires, c’est-à-dire comme des utilités et non en tant que
personnes ayant leur vie propre et leur liberté, il peut tomber
dans le panneau. Plus il proposera de proximité, plus son client,
paniqué par l’irruption de cet « objet » inattendu, fuira, conscient
d’un danger. Nous sommes à nouveau, dans un dialogue de
sourds. Dans ce cas, la thérapie peut se trouver interrompue du
fait du thérapisant, dans une sorte de passage à l’acte incompréhensible pour le thérapeute.
Troisième cas d’interaction : le thérapeute et le thérapisant
sont ocnophiles. La demande du thérapisant est tout de suite
reçue par le thérapeute. Un lien solide se crée. La régression
peut survenir dans un climat de confiance. Elle permet au thérapisant d’expérimenter le lâcher-prise et de reprendre confiance
en lui-même. Il sera alors à même d’établir des relations plus
équilibrées avec son entourage.
Quatrième cas d’interaction : le thérapeute et le thérapisant
sont philobates. La relation pourra être longue à mettre en place.
Le thérapisant tente d’évaluer le risque, et le thérapeute n’est
pas pressé de le rassurer. Une fois la relation établie, elle sera
solide. Si la régression a lieu, elle se passera dans des conditions de calme qui permettront au thérapisant d’en sortir avec
dignité, et de reconnaître la dignité de l’autre.
Du côté du thérapeute : sensé avoir fait du travail sur lui-même et se connaître mieux, il saura doser entre la main tendue
et le témoin silencieux et amical pour permettre au thérapisant
d’apprivoiser ses objets et de leur rendre leur liberté, pour l’ocnophile, ou de les reconnaître et de les respecter, pour le philobate. Il serait donc intéressant pour le thérapeute de savoir à
quelle famille il appartient lui-même, et qu’est-ce qui fait la majorité de sa clientèle. Prend-il position sur le continuum ocnophilie,
philobatisme par réaction à la position de son client, par conviction théorique ou par ajustement à la situation à ce moment
donné de la thérapie ?
Du côté du thérapisant : nous pouvons nous poser la question de son mode de choix concernant son thérapeute, selon
qu’il soit ocnophile ou philobate. Va-t-il, dans une répétition bien
connue dans la relation thérapeutique, choisir celui qui sera le
plus à même de jouer le rôle de « l’agresseur » selon la description de M. Balint exposée plus haut ? Il semble probable que la
question de sa position sur le continuum ocnophilie-philobatisme
ne se soit pas posée pour lui au moment du choix, avant de commencer une thérapie. Ce serait plus du ressort du thérapeute de
se poser cette question. Nous supposons que la réponse alors
serait fort utile pour un accompagnement en profondeur de son
nouveau client. En effet, nous pensons que cette approche n’est
pas une théorie en plus, à ajouter à toutes les autres, mais un
éclairage à un autre niveau qui concerne aussi bien le thérapeute que le thérapisant. Il met le projecteur sur le mode particulier de chacun d’entrer en rapport avec le monde en général
et ses objets d’attachement en particulier. Ce faisant, il permet
de mieux appréhender ce qui se produit dans le champ thérapeutique.
Quant au thérapisant, nous pouvons supposer, avec M. Balint
que l’ocnophile concédera une plus grande liberté à ses objets
d’amour, ayant lui-même gagné en sécurité et en confiance en
sa capacité à tenir debout seul. Il leur reconnaîtra le droit de ne
pas répondre toujours « présent » à son appel. Quant au philobate, nous pouvons, toujours avec M. Balint, espérer qu’il va
montrer plus de respect vis-à-vis de ses objets d’attachement. Il
ne les considérera plus comme un « équipement », mais comme
des personnes à part entière, ayant leur vie et leurs besoins
propres. Il pourra aussi leur concéder plus d’intimité et, tout en
gardant sa précieuse liberté, répondre à leur appel s’ils manifestent le besoin de sa présence.
Un autre point important est de se questionner sur la régression elle-même et sur l’amour primaire tels que décrits par
M. Balint. Est-il utile, nécessaire, voire obligatoire pour le thérapisant de reprendre contact avec cet espace premier qu’il a
perdu ? Faut-il pour cela passer par la régression ?
Il semble qu’à la première question la réponse soit affirmative.
C’est à ce prix que le thérapisant peut apprivoiser sa peur et
retrouver sa compétence à vivre et à établir des relations équilibrées et enrichissantes. Il ne faudrait pas pour cela tomber dans
le piège de « c’est mon droit », « maintenant que j’ose formuler
une demande vous ne me l’accordez pas », « on n’a jamais pris
mes besoins en considération. Vous devriez savoir mieux que
moi ce dont j’ai besoin, et me le fournir ». Si le thérapeute accepte cette exigence dans sa vision du processus thérapeutique, il
se trouvera pieds et poings liés face à la manipulation de son
client. C’est alors à nouveau l’impasse, le thérapeute n’ayant
pas les moyens de réparer ce « défaut fondamental » (autre
apport de Balint dans le livre du même nom) auquel le thérapisant est confronté. Il ne peut que le comprendre, et c’est déjà
beaucoup.
Quant à la nécessité de passer par la régression pour avancer
dans le processus thérapeutique, elle reste sujette à discussion.
Elle dépend :
- des appartenances théoriques de chaque thérapeute,
- de sa propre capacité à régresser sans angoisse.
- de la capacité du thérapisant à régresser.
1. La communauté gestaltiste est partagée quant à ce point
théorique. Pour certains, il n’y a pas de statut particulier à donner à la régression. Elle est accueillie comme toute expression
émotionnelle. Une collègue, contactée pour intervenir sur la
régression durant nos journées d’étude, a répondu : « La régression ! Je ne vois pas ». Pour d’autres, elle a un statut à part et
ne doit surtout pas être encouragée car elle fait perdre à celui qui
la vit son estime de lui-même (ex : le travail de Staemmler).
Entre les deux se trouvent les Gestalt-thérapeutes, tels que ceux
de notre groupe ARTEX qui considèrent que la régression est
cette forme de navette qui montre la fluidité de la vie affective.
Aider le thérapisant à la vivre, c’est lui rendre sa créativité, ce qui
est bien l’objectif de la Gestalt-thérapie.
2. La capacité du thérapeute à régresser reste un élément
important dans la position qu’il prend par rapport à la régression
possible. Il nous faut reconnaître que les positions théoriques
recouvrent souvent des capacités personnelles (ou incapacités)
plus ou moins bien assumées. Il est facile de comprendre que le
thérapeute qui a vécu des expériences pénibles de régression
durant son parcours thérapeutique, hésitera à encourager le thérapisant à s’y aventurer. Nous rappelons que la régression est
bien un phénomène qui se passe dans la relation thérapeutique
et dépend de ce fait du thérapeute et de sa permissivité. Bien
sûr, il peut être surpris par une régression qu’il n’avait « pas vue
venir ». Cela étant, elle a un sens dans la relation qu’il entretient
avec son thérapisant, sens qu’il lui sera fort utile de découvrir.
3. Quant aux thérapisants, il en est qui font un long chemin
vers les profondeurs sans passer par la régression. Cela dépend
du climat qui s’est établi dans le couple thérapeutique, et du
mode de travail que cela a privilégié.
Le travail de M. Balint nous a donné une réponse, parmi
d’autres possibles, à la contradiction apparente de l’approche
gestaltiste. Entre l’invitation au lâcher-prise et celle à prendre en
main la responsabilité de sa vie, le thérapeute choisira selon sa
sensibilité ocnophile ou philobate. M. Balint a mis l’accent sur
l’importance de la personnalité du thérapeute dans la manière
d’accompagner la démarche thérapeutique. Pour une fois, l’étude n’est pas centrée sur la personnalité du thérapisant et comment l’aider à changer, mais sur la personnalité du thérapeute,
et ses effets sur la relation.
Pour fonder sa réflexion sur la régression, il fait appel à la
notion d’amour primaire et de défaut fondamental. Ces deux
notions appartiennent en propre à M. Balint. Nous avons essayé
de montrer leur utilité pour le Gestalt-thérapeute.
Ce qui nous a semblé le plus éclairant ce sont ces notions de
philobatisme et d’ocnophilie. Elles ne donnent pas une nouvelle
description de la psychopathologie. Elles se présentent comme
une description de la manière d’être au monde, qui peut inclure
toute autre référence psychopathologique, si l’on en fait le choix.
Pour le Gestalt thérapeute, savoir où il se trouve sur ce continuum, lui donnera une vision plus claire de sa façon d’infléchir la
relation thérapeutique. Elle peut aussi donner du sens à des
réactions de thérapisants, demeurées jusque là incompréhensibles.
Cette étude a été menée à la lumière du livre de M. Balint « Les voies de la
régression ». Les commentaires tiennent compte des discussions du groupe
ARTEX à propos de ce livre, ainsi que des réflexions personnelles inspirées par
mon travail de thérapeute et de superviseur.
« Qu'est-ce qu'un moment… un éclair ? sinon
précisément ce qui accumulé ne saurait composer le
temps. L'antipode d'une durée, non son élément. »
Paul Valéry, Analecta.
·
BALINT Michael : Les voies de la régression. (Thrills and Regressions
London 1959). Ed. Payot, Paris 1972.
·
SINGER Christiane : Les âges de la vie. Albin Michel , 1984.
·
STAEMMLER Frank-M : « Towards a theory of regressiv process in
Gestalt Therapy ». The Gestalt Journal Spring-1997.