2002
Revue de la Société Française de Gestalt
Régression, décharge émotionnelle, catharsis
Quelques éléments de réflexion
Philippe Grauer
Enseigne en Sciences de l’Education à Paris VIII, Vincennes. Il dirige le Centre interdisciplinaire de Formation à la psychothérapie. Président du SNPPSY et membre du groupe ARTEX.
Si l'on croise l'espèce de théorie générale néodarwinienne
des émotions issue des travaux de Plutchik, avec une théorie de la décharge émotionnelle postreichienne aux couleurs d'une phénoménologie imprégnée par ailleurs de pensée psychanalytique, on aboutit à une méthodologie de la
catharsis comme moyen de conduire en finesse le processus psychothérapique vers une élaboration du sens et
l'avènement du sujet.
Le psychothérapeute gestaltiste pourra trouver dans cette
réflexion clinique une source d'inspiration conforme à ses
principes.
Le cadre dont je présente ici l'esquisse m'a manqué jusqu'à ce
que j'y parvienne. Je naviguais jusque-là relativement aux théories sur la vie émotionnelle dans des représentations toujours à
mes yeux insuffisantes, arbitraires, peu cohérentes, ce qui me
faisait personnellement souffrir. La pensée de R. Plutchik
[(1)], me
procure la philosophie clinique dont j'avais besoin.
Intellectuellement je préfère œuvrer dans le champ émotionnel,
dans le confort de ce que je considère comme une bonne théorie, dont Lewin disait qu'il n'est rien de plus utile. J'aimerais
témoigner de l'intérêt pour moi de celle dont je vous exposerai ici
seulement quelques éléments, par rapport auxquels la seconde
partie de cet article prend tout son sens. Cela dit, je greffe sur le
support de l'élégante théorie de Plutchik mes propres propositions théorico-cliniques, inspirées d'un énergétisme enraciné
dans Freud, Reich et les émotionalistes, autant dire à des
sources capitales de la Gestalt-thérapie sans compter la référence au substrat gestaltiste lui-même, naturellement.
Donc, la théorie unifiée des émotions à laquelle je me réfère,
fondée en grande partie sur les écrits de Plutchik, décrit celles-ci en termes de schémas adaptatifs basaux, sortes de fonctions
cardinales du vivant, lesquelles s'organisent elles-mêmes selon
un système de quatre paires de fonctions de base. Cette théorie
néo darwinienne, situe la fonction émotionnelle immédiatement
au-dessus de l'ADN dans l'échelle des propriétés du vivant.
Quelles sont donc ces fonctions sans lesquelles aucun organisme vivant ne peut le rester ? dans un ordre circomplexe
[(2)], je
nommerai la fonction de
sécurité (commençons par elle puisque
les temps qui courent l'ont mise très à la mode) ou
agonistique,
la
locomotive, terme que j'ai détourné de la terminologie lewinienne ; la
nutritive (y intégrer la nutrition gazeuse, relative à la
respiration), chère à Perls ; enfin celle qui s'occupe de triompher
du temps et nous relie à la fois à nos congénères et à l'espèce,
que j'appellerai la fonction de
socialité.
Chacun de ces axes fonctionnels s'organisant selon deux
polarités, respectivement :
-
sécurité : se protéger / détruire
-
nutrition : incorporer / rejeter, éliminer, évacuer
-
locomotion : explorer / marquer un temps d'arrêt pour s'orienter
-
socialité : être relié, se reproduire / rester seul, subir la perte.
Singulièrement, j'ai remarqué que ces verbes désignant des
actions adaptatives de base peuvent se ramener à des
adverbes, ce qui m'a conduit à définir une sorte de modalité existentielle primaire organisée de façon cardinale. Par le biais de
laquelle on débouche inopinément sur une phénoménologie du
vivant. Cette adverbialisation conduit aux paires suivantes :
-
contre / hors de (portée de),
-
dedans / dehors,
- v ers / stop
[(3)],
-
avec / sans.
Et les émotions ? Il suffit de décliner ces embryons de tableau,
applicable je le rappelle à tout ce qui vit, en termes de subjectivité humaine, pour tomber sur des termes connus. Si l'on commence par le basique, les couples suivants, transférant dans le
langage commun les concepts précédents se déclinent ainsi :
-
colère — peur
-
acceptation — rejet
-
curiosité — surprise (temps d'arrêt face à un événement inattendu)
-
joie — peine.
À partir de quoi Plutchik construit, en la disposant sur un
disque, une architecture complexe. Il ne s'agit en aucun cas
d'une nouvelle liste arbitraire des émotions, qui en vaudrait des
tas d'autres, se valant toutes, mais d'un ordre issu de nuages
statistiques, dégagé au cours d'une démarche de recherche
rigoureuse.
Ces différents items peuvent varier en degrés d'intensité, et se
mélanger à la façon des couleurs (ou senteurs, la roue des
arômes serait probablement plus difficile à manier. Par contre il
existe une théorie des couleurs, lesquelles se mesurent très facilement, en longueurs d'onde), se hiérarchiser en niveaux, etc.
Employant une terminologie lewinienne qui nous rappelle qu'il
s'agit de concepts inférés dont la désignation occulte la complexité de la réalité, considérons ces briques de base comme
des c
onstructs et attribuons leur la dénomination d'émotions, en
n'oubliant pas que nous ne les désignons de la sorte, d'après
leur dimension subjective anthropomorphe, que par une convention qui ne les réduise pas à ce seul niveau. Souvenons-nous
qu'il s'agit de configurations prototypiques de base, construites
autour de fonctions vitales, et non du seul ressentir. Nous avons
affaire à un système psychophysiologique
[(4)] universel d'évaluation des qualités sensibles du réel, en vue de mobilisation immédiate de l'organisme en fonction de ses intérêts vitaux, organisé
selon les quatre axes polaires décrits plus haut.
Nous nous intéresserons dans les limites de cet article plus
particulièrement à leur relation avec la décharge émotionnelle,
laquelle apparaît cliniquement rapportée au concept de régression.
Pour rejoindre la question de la décharge, l'émotion consiste,
succédant sans délai à l'appréciation des qualités sensibles du
contexte, tout d'abord en une préparation immédiate — l'émotion
est par excellence affaire d'ici et maintenant — à l'action (ça
n'est pas le lendemain qu'il faudrait que je me rende compte
qu'Untel m'énerve, ou que la voiture en face me fait peur, si je
veux lui adresser ici et maintenant une réponse ajustée), mobilisant l'organisme à cette fin. Ici nous abordons la dimension
qu'en termes freudiens on appelle économique, que l'on retrouve en Gestalt-thérapie par le biais de Reich en particulier. Ainsi
un réseau multiréférentiel souterrain irriguerait-il des disciplines
agonistiques en surface ? Je me fais un plaisir de signaler au
passage la présence probable d'un ver multiréférentialiste dans
le fruit.
On appelle communément décharge, économiquement parlant, ce passage rapide du psychique au physique, la mise en
mouvement qui s'ensuit, avec les paradoxes contre-productifs
qui ont beaucoup fait disserter, comme celui par exemple de la
peur paralysante, dont parle Sartre
[(5)]. Appelons cette décharge,
ce passage à l'action (activation; à l’excès, séquence de type
hypomaniaque), décharge-1.
Mais le processus émotionnel ne s'arrête pas là. Il existe un
second type de décharge, appelé précisément décharge émotionnelle, mécanisme par lequel le sujet humain se déleste de
ses tensions préparatrices, et qui répondent au schéma reichien
tension charge — décharge détente. Remarquons au passage
que ce schéma présente d'autant plus d'intérêt pour la Gestaltthérapie qu'il se trouve à l'origine du cycle de l'expérience. Ce
délestage n'est nullement mécanique, mais comme le dirait Max
Pagès, expressif, c'est-à-dire qu'il se produit dans un espace
relationnel ("tu te rends compte de ce qui m'arrive !"). C'est celui
qu'après Aristote on appelle catharsis, purge émotionnelle (on
disait purge des passions à l'époque où on appelait ainsi les
émotions ; la terminologie s'est diversifiée au cours du XIXème
siècle). Disons décharge-2.
Quelques mots sur le concept de catharsis. On la connaît nous
venons de l'évoquer, par Aristote, qui en fournit une version soft,
médico-psychologique.
La version d'origine est plus sulfureuse : culte dyonisiaque,
transe, états modifiés de conscience, pour ne pas dire état psychotique temporaire provoqué à l'occasion d'ingestion de produits sous contrôle (apparemment, au départ, du vin, répandu
en Méditerranée à partir de la Crète), comme cela se pratique
dans les cultures africaines, sud américaines et autres. La mise
en relation avec les forces de l'invisible que convoquent ces
cultes orgiaques, dont nous restent les bacchanales, recèle un
triple principe ; a) politique et social, par le renversement provisoire de l'ordre social et la promotion de l'espace carnavalesque,
d'inspiration subversive et populaire, dont Rabelais et le carnaval de Rio demeurent à nos yeux contemporains des illustrations
toujours vivantes ; b) mystique, par l'invitation (après purification)
à communier avec le principe de la divinité, conduisant à la spiritualité et, pour la société grecque antique, au concept d'âme
assorti de la revendication d'éternité ; c) thérapeutique, connexe
de la précédente, car la pratique de sessions de transe dans un
cadre collectif bien tenu peut provoquer des remaniements psychologiques importants.
Avec Aristote et sa théorie médico-philosophique de la purge,
de la dépuration émotionnelle, ou catharsis (purification), l'orgie
pulsionnelle a cédé la place à la scène, aux mécanismes de
l'identification et à la représentation
[(6)]. Nous voici dans l'espace
politique de la cité, de la philosophie, sur les marges de ce qu'on
n'appelait pas alors philosophie clinique, car la philosophie
constituant une pratique par là même revêtait cette dimension
que nous appelons clinique. L'effet de purge, métaphore médicale, conjoint à l'effet de distanciation, le fameux
Verfremdungeffekt
[(7)] de Brecht, fournira une théorie rendant
compte du vif intérêt des athéniens pour l'opéra
[(8)]. Nous retrouverons cette théorisation au XVII
ème siècle français, et c'est là
que Freud est allé la chercher au moment de ses
Études sur
l'hystérie.
Aristote en fait propose une théorie de la prévention. Ou, pour
utiliser une métaphore médicale qui n'a aucun sens à l'époque,
une théorie de la vaccination. En m'identifiant à distance respectueuse, en me sentant solidaire sans être directement acteur,
c'est sans pâtir de l'excès (hybris) que j'éprouve ce qu'éprouvent
les personnages que ravage le jeu des pulsions (passions, dans
la terminologie de l'époque). Ayant ainsi fait l'économie de l'expérience directe d'un destin effrayant, libéré par voie de décharge du trop plein d'affect suscité par le spectacle, me voici rééquilibré comme si j'avais pris un psychotrope purgatif émotionnel.
En définitive, c'est la peur (qu'il m'arrive pareil) et la pitié pour
le héros aux prises avec un destin tragique, qui agissent, produisant une « certaine catharsis et un soulagement accompagné
de plaisir ». Le plaisir au théâtre provient du soulagement produit
par la détente succédant à la décharge. On dirait du Reich.
Mais du Reich apollinisé : peur et pitié une fois épurées,
cathartiquement, on passe par épuration (décharge) de
Dyonisos, lieu du déchirement tragique, à Apollon : moment de
la réconciliation et de l'harmonie.
C'est sur de telles bases que je m'appuierai pour définir la
décharge 2, ou catharsis, comme comportant le moment de l'engendrement de sens, livré plus ou moins consciemment
[(9)] au
cours de ou à l'issue du processus de décharge. Si comme l'expriment très bien les De Mijolla
[(10)], « dans l'affect quelque chose
se perd en se dépensant », avec la catharsis je me dépense
donc je pense, la décharge émotionnelle libère de la capacité
d'élaboration, il s'agit d'un mécanisme détraumatisant.
Ce qui distingue à mes yeux ce processus de celui habituellement nommé abréaction, dont contrairement à la tradition psychanalytique, je ne ferai pas le synonyme de catharsis. Ce qui
introduit une nouvelle diversification. J'appelle abréaction la
décharge émotionnelle qui ne provoque pas de prise de
conscience (même inconsciente ? comment en être sûr ? pourtant il semble bien qu'il y ait des explosions émotionnelles
sèches), et ne semble pas influer sur le processus psychothérapique, à preuve qu'elle peut se répéter mécaniquement indéfiniment sans apparemment de profit pour l'intéressé. Bourrasque
pulsionnelle sans produit, elle peut constituer un système d'évitement, se voir barrer sans plus, ou encore cultiver par des psychothérapeutes rustiques lâchant répétitivement la proie pour
l'ombre. Décharge-3.
Pour compléter le tableau, je distinguerai encore la dramatisation, ou pseudo décharge, consistant à (se) donner le spectacle
d'une démonstration émotionnelle, dans laquelle le spectaculaire (faire son cinéma) prend la place de l'authentique éprouvé
émotionnel ; je me risquerais à parler dans ce cas d'une sorte de
faux-self émotionnel, et d'étalage de sentiments bidons. Fausse
décharge, ou décharge-4.
Je viens d'introduire le terme de sentiment. Ceux-ci constituent
des réalités d'une tout autre espèce : psychiquement stables.
Nous sommes là très proches de W. James, ce sont les entités
affectives qui prennent le relais des émotions une fois celles-ci
passées, et partiellement déchargées ( 1 ou 2). Les sentiments
définissent notre orientation psychique vis-à-vis des personnes
(ou toute autre entité) envers lesquelles nous ressentons
quelque chose. Durablement. Les sentiments, c'est du reliquat
émotionnel sédimenté, réactivable psychocorporellement.
Redécomposable en émotions, lesquelles pourraient se dissoudre en décharge émotionnelle ( 2), la seule productive à nos
yeux, même très longtemps après sa constitution, sa mise en
conserve en sentiments. On peut même pousser le bouchon
d'un cran : les sentiments servant de base à la constitution du
caractère, on peut imaginer une stratégie psychothérapeutique
consistant à enclencher le processus régrédient du trait de
caractère aux sentiments constitutifs puis aux émotions sous-jacentes, lesquelles se résoudraient en sens pour le sujet,
venant s'intégrer enfin à sa fonction personnalité, faire intelligiblement pour lui partie de son histoire.
Un exemple simplifié : un des traits de caractère de Pablo est
l'amertume. C'est à force d'« avoir la haine » — sentiment (du
registre du rejet, relevant de l'émotion relative à la fonction
d'évacuation) couplé à celui d'impuissance (renonciation à la
colère, pour faire simple). Le processus psychothérapeutique
pourra conduire à saisir, au cours du déroulement des séances,
le surgissement des réalités émotionnelles afférentes, selon le
déroulement du processus psychothérapique, dans le cadre de
la relation, le caractère en venant à se décomposer partiellement
en sentiments, s'investissant dans la relation, à lâcher des « ions
émotionnels », navigant entre Pablo et son psychothérapeute
(qu'ils percutent, ce qui ne va pas sans répercussions).
Je disais plus haut que l'émotion relève par définition de l'ordre
de l'ici-maintenant. Que des émotions compactées en sentiments puissent se redécomposer
[(11)] en émotions, les corrèle à
la régression temporelle. C'est bien ici et maintenant que s'opère la dégradation du sentiment en composants émotionnels,
dont le dégagement s'énergétise en moi en libération émotionnelle, dans le cadre de la relation psychothérapique, du transfert
et du processus en cours. Ces éléments libérant leur énergie
ramènent à la conscience des représentations, des instants de
prise de conscience
[(12)] jusque-là empêchés, on pourrait dire des
noyaux d'affaires inachevées, pris dans la gélatine ayant durci,
d'un événement émotionnel pénible (contexte évalué
[(13)] comme
nociceptif), engendrant par la suite sa répétition à l'infini, à la
recherche aveugle d'une issue
[(14)].
Dans tous les cas le terme de régression n'est ni simple ni
innocent. Se pose à propos de ce concept la question de son
contenu idéologique implicite. La personne au travail psychothérapique ou bien retrouve sa capacité d'expression et de décharge émotionnelle, sa flexibilité psychique : régression bénigne, ou
bien tombe dans l'ornière d'une manipulation émotionnelle, soit
d'elle-même soit du contexte (le psychothérapeute en face), soit
des deux à la fois, par quoi elle marque qu'elle est prisonnière
d'un événement ancien qui se rejoue sans qu'elle puisse s'en
délivrer : régression maligne. Dans le premier cas, la connotation négative du terme régression : recours à des registres psychiques antérieurs, réputés primaires ou primitifs comme on
voudra, véhicule, qu'on le veuille ou non, une sorte d'idéologie
du progrès, pour le coup primaire, qui voudrait que l'adulte soit
nettement situé dans une échelle des valeurs qui reste à examiner, au-dessus de l'infantile. Dans le second cas, on pourrait dire
qu'au cours du processus psychothérapique les protagonistes
ont contacté une zone à travailler, dont le côté inadapté manifeste permet qu'on s'en saisisse. Alors la connotation négative
tend à englober le terme régression dans son ensemble, discréditant la précieuse et souvent indispensable dimension émotionnelle et corporelle du travail. Et si l'on prend au sérieux cette
dimension émotionnelle, on risque de se faire traiter d'humaniste naïf, de psychothérapeute à courte vue, bref d'imbécile qui
regarde le doigt du sage montrant la lune de l'élaboration.
Naturellement, il serait erroné de réduire les émotions aux
pénibles. Dans le cadre théorique que j'évoque ici, la moitié
exactement joue sur le registre positif, de nature agréable,
engendre du plaisir, donne naissance à des sentiments dont il
n'y a pas lieu ordinairement de se plaindre. Encore que les
meilleures choses ayant une fin, et les contraintes existentielles
étant ce qu'elles sont, elles comportent à la clé elles-mêmes une
certaine quantité d'angoisse, et que d'autre part, si le trop plein
émotionnel positif ne trouve pas à partir en danse et autres
motions (ré)créatives, de nouveaux problèmes vont se présenter. Ne le mentionnons que pour mémoire.
En fait, la capacité à se décharger émotionnellement (sur tous
les registres) est en place dès la naissance, et contribue grandement à l'évolution psychologique du nourrisson puis de l'enfant. Il est à peine nécessaire de rappeler sa dimension relationnelle et son fonctionnement comme mécanisme régulateur et
réparateur, son rôle essentiel dans la relation mère-enfant.
On sait par ailleurs que la décharge émotionnelle est socialisée, et que la fonction père promeut des mécanismes de maîtrise pratiquement dès la naissance (j'ai vu un père chercher de
bonne foi à éteindre à la naissance, c'est le moment de le dire,
la colère de sa fille née depuis une heure), avec là comme en
matière de maîtrise des sphincters et autres muscles non myélinisés à la naissance, des questions de calendrier de maturation
qu'il serait utile aux parents de connaître, et surtout des questions de tolérance de la catharsis dépendant de la façon dont les
parents eux-mêmes ont été acculturés dans ce domaine.
Viendraient aussi en ligne de compte les représentations que
l'on se fait communément de la décharge émotionnelle. Autant
elle est recherchée, au titre de la catharsis classique, liée à l'espace de l'art et du « moment d'émotion », autant on s'imagine
par exemple qu'il faut arrêter au plus vite les pleurs d'un enfant,
puisque aussi bien ainsi on s'imagine interrompre la peine que
les pleurs sont précisément en train d'évacuer et cicatriser. Cette
socialisation tient compte de la différence des sexes, de la différence des fonctions maternelle et paternelle, et des traits des différentes cultures. D'innombrables abus et ignorances dans la
sphère de la vie émotionnelle précipitent dans nos cabinets et
services quantité de personnes qui nécessitent dans ce domaine comme dans d'autres quelque reprise, à quoi nous nous
employons à leur permettre de s'employer.
Il fut d'ailleurs un temps, où la recherche de la guérison émotionnelle par une pratique devenue excessive de la soufflerie
déchargeatoire (et par confusion entre les quatre types définis
plus haut), travaillée de façon à la fois expressionniste et idéologique, à l'enseigne d'un
Libérez vos émotions
[(15)] d'inspiration
libertaire, ne fut pas toujours en mesure de permettre aux
patients qui y recoururent, de se dégager comme ils auraient pu
le souhaiter de leurs difficultés. Devenue panacée, la thérapie
émotionnelle outrepasse comme toutes les méthodes tombant
dans cette prétention, ses limites de crédibilité.
Qu'il nous suffise ici de déterminer les conditions nécessaires
et suffisantes au déploiement de la décharge émotionnelle en
cours de séance.
PILOTAGE DE LA LIBÉRATION ÉMOTIONNELLE
Pour que celle-ci se produise et produise de bons fruits, à
savoir soulager de tensions emmagasinées de longue date, qui
incapacitent celui qui en est le siège, et lui permettre de récupérer sa liberté de vivre et comprendre sa vie dans le domaine
considéré, il faut et il suffit que se trouvent réunies les conditions
suivantes.
Se trouver
suffisamment en sécurité. Le cadre psychothérapique devrait y pourvoir, si l'on est parvenu à l'établir et le faire
fonctionner avec ce patient-là
[(16)]. Attention, un patient peut
éprouver enfin son sentiment d'insécurité, du fait qu'il se trouve
et sent en sécurité pour le faire. Vous devrez veiller là-dessus,
lui, est déjà suffisamment occupé comme ça par ce qu'il est en
train d'éprouver en votre compagnie.
Disposer de l'attention disponible d'au moins une personne,
focalisée sur soi. Attention, l'effet amplificateur de l'attention d'un
groupe tout entier peut mettre la personne en insécurité.
Lorsqu'on pleure seul, par exemple, cela peut s'effectuer aussi
sous le regard de soi-même occupant par dissociation le poste
de l'autre. Le système peut se trouver faussé, du fait que
l'« autre » interne peut mal occuper le poste d'autre (par
exemple en dérapant sur le registre de la dramatisation).
Que l'intérêt et l'attention disponible que porte cette autre personne témoin de sa souffrance à celui qui se décharge (et non à
ses malheurs proprement dits), dans le cadre de la relation en
cours, offrent suffisamment de sécurité pour faire contrepoids
à la quantité de détresse prête à s'exprimer. Ce principe d'un
partage équilibré de l'attention entre le quantum de malaise psychique et celui de bien-être procuré par la situation psychothérapique présente (suffisamment bonne), peut se jouer sur le calibrage relatif des deux quanta : faire varier l'un et l'autre corrélativement, tomber sur le moment d'équivalence, puis surfer sur
l'onde de propagation.
La décharge émotionnelle, pour bien se déployer, requiert que
celui qui en est le témoin en admette le principe et la pertinence. Dans ce cas elle autorise implicitement celui qui éprouve le besoin/désir de s'y livrer. Qu'il en connaisse personnellement l'économie, et puisse en soutenir la délicate conduite, aidera considérablement le candidat à la décharge.
Veiller à assister la personne aux prises avec ses mécanismes interrupteurs de décharge. Ceux-ci peuvent être quasi
automatisés. Dès que les conditions sont réalisées, le blocage
anti-décharge acquis souvent dès les premiers mois de la vie, se
met en route. Un très connu : l'interruption diaphragmatique, l'arrêt de respirer anti-sanglots. Il y en a tellement d'autres. Profiter
de la surprise, qui un très bref instant peut avoir pris de court le
mécanisme autobloquant. L'effet d'autorisation et d'entraînement (je ne parle pas de la modélisation, de type surmoïque je
dois me décharger car c'est ce qu'on attend de moi et que tout
le monde fait ici), bien repéré au titre de la contagion émotionnelle, parfois peut aider.
Que la quantité, le quantum de détresse, soit proportionnée
à la capacité de décharge. Fixer l'attention du catharsisant sur
des détails appréhendables, lui permettant une représentation
suffisamment distanciée. Déterminer la distance juste.
Distance trop grande, pas assez d'affect, trop courte, suffocation
affective, pas de décharge, ou sa cessation.
Une décharge émotionnelle bien conduite est fluide et vivante. Dans la relation elle ne donne pas à éprouver de sentiment
de malaise à celui qui se trouve pris à témoin. Elle n'est jamais
dangereuse (ni pour soi ni pour l'autre ni pour l'environnement)
ni répétitive et mécanique (dramatisation : crier sur quelqu'un n'a
rien à voir avec éprouver une montée d'indignation). Parler de
façon vivante et sensible constitue une décharge émotionnelle
parfaite. Celle-ci n'est pas toujours, loin de là, spectaculaire.
Rigidifiée en dramatisation, la décharge émotionnelle ne soulage pas, ne libère pas celui qui s'y livre. On peut l'assimiler à
une régression maligne. Elle peut même approfondir l'état de
détresse. Il convient de faire passer le dramatiseur sur le registre
vivant de la décharge (allègement émotionnel, humour,
déflexion; ni contre-dramatisation ni complicité). Une caricature
connue de la colère consiste à gueuler sur quelqu'un, comme on
l'a vu faire, comme un père perdu répète sur ses enfants les
criailleries impuissantes de sa propre mère en panne de bonne
autorité. Autre exemple, le larmoiement agressif. Il n'existe pas
de liste exhaustive, la névrose étant très créative dans ce domaine. Le caractère répétitif et monotone de telles performances
toutefois saute aux yeux et aux oreilles. Il n'est évidemment
jamais question d'épingler la personne en train de dramatiser.
C'est le moment d'être astucieux, et éventuellement de se
contenter de décrocher.
Sur un registre voisin, l'abréaction constitue une bouffée
déconnectée qui ne contribue pas au travail psychothérapique.
Sa violence sans prise de conscience est aussi spectaculaire
que stérile. Elle peut se répéter, en pure perte. Il y a lieu de l'interrompre.
Dans les deux cas de pseudo ou simili décharge, dramatisation, abréaction, on pourrait parler de régression maligne.
L'interrompre, la défléchir, pour faire place à la bénigne.
Éducation émotionnelle. Les parents puis la société apprennent à l'enfant selon son sexe à interrompre sa décharge émotionnelle. Cette acculturation du mécanisme émotionnel est utile
dans le processus de socialisation. Elle rend la personne libre de
déterminer les moments propices à la décharge, ou contre-indi-qués, vu le contexte et la qualité de la relation. Les mécanismes
d'interruption, en particulier respiratoires, mis en œuvre pour bloquer ou masquer la décharge émotionnelle peuvent devenir
automatiques et inconscients. Dans ce cas ils peuvent finir par
interdire l'accès à la prise de conscience émotionnelle
[(17)], ce qui
représente une importante perte de liberté.
En cas de verrouillage du mécanisme émotionnel, déterminer
les voies de dégagement, qui rendent à nouveau possible l'accès à la décharge. Ne jamais craindre d'en faire trop peu. Il s'agira pour le psychothérapeute de finesse, et de mobiliser son
intelligence clinique.
En particulier, les demandes techniques du style “aujourd'hui
j'aimerais travailler ma peur du loup”, constituent des artéfacts
de la psychologie humaniste, bien propres à embarquer le psychothérapeute débutant dans des opérations douteuses. Les
travailleurs de force de la régression se sont mis depuis, on peut
l’espérer, à veiller à leurs dosages, s'agissant d'un domaine
complexe et subtil, qui relève ne l'oublions pas du domaine de
l'art.
La décharge émotionnelle relève d'un registre primaire, il s'agit
d'une capacité installée à la naissance, déterminante dans le
processus de croissance, d'un mécanisme régulateur des tensions, détraumatisant, producteur de sens.
Ne plus pouvoir y recourir représente une perte handicapante
pour la santé psychique et la santé tout court (danger de psychosomatisation, la tension émotionnelle cherchant alors
d'autres voies de dégagement, organiques).
Au cours du processus psychothérapique, la capacité de libération émotionnelle a tendance à chercher à se restaurer, pourvu que le praticien soit capable de constituer un interlocuteur
convenable, ce qui permet en fin de compte l'élaboration, dans
le cadre du transfert et de la relation.
Chaque système psychothérapique régit la question des émotions selon sa méthodologie et sa théorie. Celui de la Gestaltthérapie se fonde sur le principe de la relation dialogale et de la
responsabilité du sujet thérapisant. Dans ce cadre, il y aura lieu
d'être attentif à l'état du continuum émotionnel toujours sous-jacent (des deux côtés naturellement) au cours de la séance.
Il est paradoxal de considérer comme régression, même
bénigne, connoté qu'on le veuille ou non, comme recours à des
mécanismes primitifs, le fait de pleurer, rire, tempêter, etc, c'est-à-dire de jouir de toutes ses facultés émotionnelles, acquises à
la naissance certes, mais indispensables à la vie psychique jusqu'à la mort (voir après, à en croire le rire des anges de Reims
et celui des dieux grecs). Le terme régression appliqué à une
décharge émotionnelle bien conduite, dans le cadre du processus psychothérapique, peut être compris sans la moindre trace
de péjoration. Pleurer comme un enfant ou rire comme un dieu,
par le biais d'un mécanisme hautement adaptatif, un beau
moyen d'accéder au sens et d'advenir comme sujet.
·
ARNOLD, Magda B. : Feelings and Emotions, Academic Press, NY,
1970,339 p.
Encyclopedia Universalis, « Catharsis ».
·
FOURCADE Jean-Michel : Les patients-limites, Paris, Desclée de
Brouwer, 1997,327 p.
·
LEFÈBVRE Yves, et al [SNPPsy] : Profession psychothérapeute,
Paris, 1996, Bu-chet-Chastel.
·
PAGÈS Max : Trace ou sens, le système émotionnel, 1986, Hommes
et groupes, Paris, 217 p.
·
PAGÈS Max : Psychothérapie et complexité, Paris, Epi, 1993,316 p.
·
PLUTCHIK, Robert : The Emotions, University Press of America, 1991,
216 p.
The Psychology and Biology of Emotion, Harper Collins College
Publishers, 1994,396 p.
ed, Emotion, Theory, Research and Experience, Academic Press, NY,
1980,2 t.
·
SARTRE Jean-Paul : Esquisse d'une théorie des émotions, Paris,
Hermann, 1960,66 p.
[1]
Plutchik, Robert, The
Emotions, University Press of
America, (1984) 1991,216 p.
Le plus simple à lire, excellent
résumé des théories de
l'auteur. La théorie de la
décharge émotionnelle
proprement dite, c'est moi qui
l'y ai greffée, elle s'y adapte
bien. Je l'ai adaptée des
thèses de H. Jackins
améliorées par D. Le Bon,
dans les années 70, du temps
du Coconseil.
[2]
Dispositif de présentation
d'une analyse factorielle
permettant d'exposer les
résultats selon des axes
bipolaires organisés
circulairement, en cônes
diamétralement opposés.
[3]
Certains vont dire qu'il
s'agit d'une interjection,
laissez-moi lui donner une
valeur adverbiale.
[4]
Où et comment commence
le psychisme, "de l'actinie à
l'homme" ? comment établir
qu'on passe du physiologique
au psychophysiologique ? la
pensée de Plutchik, qui se
présente dans la lignée du
darwinisme, englobe tout le
domaine du vivant.
[5]
Sartre Jean-Paul, Esquisse
d'une théorie des émotions,
Hermann, 1960,60 p.
[6]
On notera toutefois que la
pratique de transe sous
produits durs commence
souvent par une sévère
dépuration. Tout se retrouve.
La catharsis est d'ordre
initiatique. Il se trouve que la
psychothérapie relationnelle
aussi. Quelle coïncidence !
[7]
Le fameux Effet V,
distanciation.
[8]
Les pièces d'Euripide
étaient des œuvres musicales,
des sortes d'opéras. La
musique fournit une valeur
ajoutée émotionnelle
considérable au spectacle
antique.
[9]
« Je ne sais pas pourquoi
je pleure », déclare une
étrangère en entendant parler
d'exil dans un groupe. Quand
je lui fournis les clés, elle se
met à comprendre. Elle aurait
pu n'accéder à cette
conscience que plus tard.
Processus mis en route, mon
interprétation l'a propulsé.
[10]
A. et S. De Mijolla et al,
Psychananalyse, Paris, PUF, 1996.- p. 170 et suivantes.
[11]
Repasser aux
composants : on n'est pas loin
du concept freudien d'analyse,
mais sur le registre sensible,
qu'il dirait de l'affect.
[12]
C'est le moment où,
selon la juste expression de
Moreau, on commence à y
voir clair. Cf. André Moreau,
Gestalt, prolongement de la
psychanalyse, Louvain
La Neuve Cabay, 1983,179 p.
[13]
Consciemment ou non, la
question n'est pas là.
Par ailleurs lorsque je parle
d'évaluation sensible du
contexte, je semble omettre les
épisodes traumatiques, où la
fonction, submergée, courtcircuitée, n'opère pas.
La sidération pourrait se
comprendre à partir du pôle
Stop. Sur ce sujet on pourra
se référer à A. Didier-Weill, Les
trois temps de la loi,
Paris, Seuil, 359 p.
[14]
Il convient toutefois de ne
pas négliger le cas où la
symbolisation consciente ne
s'effectuerait pas, le processus
aboutissant cependant…
[15]
Cf. l'intéressant ouvrage
éponyme de Jérôme Liss,
Débloquez vos émotions,
Tchou 1974,309 p.
[16]
Il n'existe pas de terme
réellement satisfaisant pour
désigner dans notre langue le
protagoniste du processus
psychothérapique. Je ne me
satisfais pas de l'appellation
de client, aux connotations
irrémédiablement
commerciales, car en dehors
du commerce des hommes
dont parle si bien Rousseau,
pour désigner la relation, le
commerce me semble
totalement étranger à ma
pratique. Les patients de la
médecine ne me vont pas
beaucoup mieux, car je
n'administre pas de soin
aux gens, ils viennent auprès
de moi prendre soin
d'eux-mêmes.
(suite de la note 16).
Profession de santé non
médicale, la psychothérapie
accueille des personnes qui
ont entrepris une démarche.
Difficile de les appeler des
démarcheurs, risquant un
contresens encore plus grave.
C'est le moment de le dire :
« que faire docteur ? » En
attendant je dis patients,
comme moindre mal, qui
présente l'intérêt de me
rapprocher de mes confrères
psychiatres, psychologues,
psychanalystes.
[17]
Awareness pour les
anglo-saxons et ceux qui ont
perdu l'usage du français.