2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Un pont entre la Gestalt-thérapie et la Psychanalyse jungienne
Le fondement de la Gestalt-thérapie analytique
Pierre Coret
Psychiatre-homéopathe et psychothérapeute didacticien Directeur pédagogique et cofondateur de l’école de formations en Psychologies SAVOIR PSY.
Si toute personne en souffrance mérite d’être accompagnée dans la reconnaissance de ce qui, dans l’ici et maintenant de son vécu, parasite ses propres qualités de présence au monde, il importe qu’elle puisse aussi inscrire
son histoire dans un projet de sens qui la relie à l’histoire
de sa lignée comme à l’histoire de l’humanité. En ce sens,
la Gestalt thérapie, qui se centre sur toutes les perturbations du cours de la présence au monde, apparaît comme
très complémentaire à la Psychanalyse jungienne qui se
centre plutôt sur les perturbations de la dynamique de
l’âme du monde en la personne. Tout en gardant chacune
leurs spécificités, la conjonction de ces deux approches
contribue à remettre en place voire à relancer un véritable
processus d’individuation.
L'originalité de cette approche psychothérapeutique tient en sa
capacité à trouver une cohérence et une complémentarité dans
deux théories du fonctionnement de la psyché qui peuvent sembler antinomiques :
- la Gestalt-thérapie de Perls et Goodman qui se centre sur le
visible qui apparaît en surface dans le champ.
- la Psychologie analytique de Jung qui se centre sur l'accueil
de l'invisible des profondeurs de l'être.
Beaucoup de théoriciens s'accordent à penser que deux
conceptions aussi différentes de la psyché et de son fonctionnement ne peuvent en aucun cas s'intégrer en une troisième sans
y perdre toute leur valeur et la cohérence des principes qui les
fondent respectivement.
Quitte à froisser la sensibilité épistémologique de ceux qui s'en
tiennent à une totale allégeance à un cadre théorique rigoureux
et sécurisant, je vais tenter le risque de défendre la complémentarité de ces deux approches.
D'emblée, nous constatons que les paradigmes de chacune
de ces deux approches recouvrent des champs diamétralement
opposés dans l'étude du psychisme.
Nous savons que le paradigme de la Gestalt-thérapie est la
frontière-contact. Le psychothérapeute gestaltiste va centrer son
attention sur les phénomènes qui lui sont donnés à voir à ce
niveau. Ces phénomènes mettent au jour toutes les perturbations vécues dans l'expérience du contact en action entre son
patient et, à titre principal, lui-même, en tant que figure la plus
importante du champ. De par sa qualité de présence à tout ce
qui émerge en lui-même comme dans l'environnement, il va
développer un sens aigu de l'observation des micro gestes,
micro attitudes et micro expressions de son patient qui témoignent de l'émergence d'une Gestalt, en même temps qu'une
qualité de perception et d'identification du retentissement dans
son monde intérieur de tout ce qui surgit dans le champ.
On peut oser la métaphore d'une « observation au microscope » de ce qui se passe ici et maintenant dans le champ. Le
fait de pointer ou d'interroger ces phénomènes va provoquer ce
que l'on peut appeler un événement de frontière, souvent de
type cathartique, qui offre alors un éclairage très enrichissant sur
la singularité des réactions du patient : leurs formes, leurs répétitions et les émotions qui y sont associées viennent témoigner
de toutes les engrammations de son passé qui peuvent parasiter ses modalités de contact et empêcher le déploiement d'une
juste façon d'être au monde.
En ce qui concerne la psychanalyse jungienne, on peut penser que son paradigme en est le symbole. En se centrant sur la
dimension symbolique des représentations (rêves, imagerie,
somatisations) que lui amène son patient, le psychanalyste jungien remonte la chaîne de tous les déterminants qui ont pu faire
advenir une telle forme en séance. Il pourra alors la replacer non
seulement au niveau de la dynamique propre du sujet liée à son
inconscient individuel, mais aussi au niveau de ce qu'elle vient
dire de l'évolution de celui-ci au regard de l'évolution de l'humanité et donc des archétypes de l'inconscient collectif. Se trouve
alors interrogée la dynamique du sens de la vie de l'individu audelà des affres d'une réalité à laquelle il a à faire face dans son
quotidien.
Ce travelling arrière qui interroge si fréquemment les mythes
et les fondements de la culture humaine n'est pas sans rapport
avec « l'observation au télescope » qui ramène dans le champ
des éléments du collectif fort éloignés de ce qui se passe dans
l'ici et maintenant. Ces éléments sont néanmoins très chargés
de sens puisqu'ils réintroduisent l'individu dans un mouvement
qui signe son appartenance à l'humanité. Or, un tel sentiment fait
aujourd'hui défaut à énormément de gens et parasite totalement
leurs propres capacités à s'insérer dans l'environnement.
De cette première métaphore, on peut tirer la conclusion que
le microscope et le télescope sont deux instruments aussi utiles
que complémentaires pour aborder le champ de la connaissance. Certes, il serait aberrant de vouloir avoir un œil dans chaque
lunette au même moment, mais l'utilisation de chacun de ces
deux instruments a permis d'intégrer et d'élargir considérablement le champ de connaissance du vivant, chacun enrichissant
les perspectives de l'autre.
Ainsi, si l'on peut dire que la Gestalt-thérapie est une thérapie
de « l'homme dans le monde », ou, plus précisément, « de
l'homme dans le monde qu'il habite de son âme », on pourrait
tout autant affirmer que la psychanalyse jungienne est une thérapie « du monde dans l'homme », ou, pour ne pas succomber
à la fascination de cette dernière formulation un peu lapidaire,
« de l'homme remis dans la perspective de l'âme du monde qui
l'habite ».
Ecueils, et cueille…
De façon quelque peu caricaturale, on pourrait dire que le
risque d'une Gestalt-thérapie non éclairée serait de gonfler
considérablement la place de l'homme dans le champ jusqu'à
exacerber en lui des réactions égotistes et renforcer en chacun
une dimension narcissique coupée de la réalité du monde…
Le risque d'une analyse jungienne non éclairée serait de gonfler la place du collectif jusqu'à créer une personnalité de type
schizoïde coupée de ses sensations et de sa propre réalité individuelle.
À l'égocentrisme forcené de l'un répondrait une forme de détachement tout aussi forcenée de l'autre. Le monde doit-il être
asservi à l'homme ou l'homme asservi au monde ? La juste
réponse se trouve peut-être entre les deux …
DEUX SYSTÈMES THÉORIQUES OUVERTS
Nous connaissons en matière de métapsychologie, des systèmes fermés qui pourtant emportent l'adhésion du plus grand
nombre du fait d'une logique et d'une cohérence interne extraordinaires, puisque tout élément qui pourrait les perturber en est
automatiquement exclu. C'est le cas de la théorie freudienne,
entièrement axée autour de la théorie de la sexualité. Aussi
génial que puisse être ce système de pensée, il exclut néanmoins de ses rangs tout individu qui aurait l'audace d'introduire
un quelconque élément de nouveauté par rapport aux intuitions
du maître concernant l'organisation et la dynamique de notre
psychisme. On sait que cela a abouti, dans le courant lacanien,
à la tentative de mettre en équation le fonctionnement psychique
autour des mathèmes…
C'est de leur incomplétude, de leur inachevé, que la Gestaltthérapie et la Psychanalyse jungienne tirent leurs richesses.
L'inachevé nous éloigne de toutes nos certitudes pour nous
plonger dans le doute et dans l'angoisse du non savoir, du non
représentable. Dans la tension qu'il induit et la menace qu'il
représente, il est l'élément qui permet l'énergétisation pour ouvrir
le champ de conscience et créer de la nouveauté. Il stigmatise
dans la posture du psychothérapeute ce qui lui permet d'accueillir l'autre comme inconnaissable et irréductible à toute théorie.
Le psychothérapeute en Gestalt-thérapie laisse grand
ouvert le champ de l'expérience comme seule manifestation tangible de : « mon être au monde »… « Je suis ce que je donne à
voir. Il n'est d'autre alternative pour moi que d'accueillir ce donné
à voir comme une offrande d'être que je ne puis nier sans nier
l'autre dans son être ».
Est-il plus grande ouverture que celle de cette approche phénoménologique qui se déprend de tout savoir a priori sur l'autre
pour l'accepter dans sa réalité crue et remettre en perspective
les différentes formes qui émergent dans le champ pour que
mouvement et énergie puissent s'y déployer librement ? Quelle
plus grande humilité que de considérer que le déploiement du
Soi gestaltiste échappera toujours à toute forme de connaissance puisqu'il ne se situe que dans la dynamique du contact en
action entre l'organisme et l'environnement ? Une fois que la
dynamique est réimpulsée, vogue la galère de la destinée individuelle : il n'y a aucune balise pour affronter la grande mer…
Ecueils et cueille…
Le danger est alors de considérer l'autre comme pleinement
responsable de toutes les expériences qu'il vient donner à voir
dans le champ et d'exiger de lui une totale implication personnelle en commençant toutes ses phrases par le pronom personnel “je” ! Un danger encore plus grand consiste à lui faire expérimenter des situations qui le confrontent à devoir assumer des
positions qui ne sont que la reproduction de traumatismes dont
il a lui-même pu être victime et par rapport auxquelles il ne pourra que subir et donc s'enferrer un peu plus dans sa problématique.
Exemple : Au sein d'un groupe de formation, un jeune
homme, de personnalité dépendante et dans un transfert massif
vis-à-vis d’un « thérapeute » gestaltiste de personnalité narcissique, émet une demande d'aide par rapport à sa difficulté à
exprimer son désir sexuel. Dans l'expérimentation qui s'ensuit, le
« thérapeute » finit par enlacer ce patient et lui appliquer un long
et profond baiser sur la bouche. Il lança ensuite à la cantonade
que ce fut pour lui une expérience fort enrichissante puisqu’il
n’avait jamais expérimenté pareil baiser avec un homme. Il allait
de soi que ce ne pouvait être pour le patient qu’une expérience
enrichissante qui lui ouvrirait des perspectives prometteuses
dans l'expression de son désir. Ce dernier, médusé, avait subi
sans broncher cet assaut qui le replongeais au cœur de sa souffrance. Il s'agissait là, en effet, d'un passage à l'acte incestueux.
Ayant introjecté les promesses fallacieuses du « thérapeute »
concernant la soi-disant richesse d'une telle transgression, ce
patient mettra beaucoup de temps à se confronter à la souffrance irreprésentable d'un tel abus de pouvoir. Il n'en sortira que
plus inhibé par rapport à sa problématique…
ll est vrai que cet exemple met en scène un « thérapeute »
particulièrement pervers, ce qui n’a rien à voir avec la Gestaltthérapie en soi. Néanmoins, il montre que l’expérimentation tous
azimuts, quand elle n'est pas sous-tendue par une éthique irréprochable et par une intégration véritable de la Loi qui fonde la
construction de la psyché, peut aboutir aux pires passages à
l'acte et aux pires transgressions !
L'inachevé, aussi inconfortable qu'il puisse être, a aussi cette
magnifique propriété de nous ouvrir sur la dimension de l'inconnu, de l'irreprésentable, et de ce qui fait la part de mystère et le
caractère unique de chaque individu humain. Pour le psychanalyste jungien, c'est de la reconnaissance même de cette
dimension qu'est née la fonction spécifique à l'humanité au sein
du règne des mammifères : la fonction symbolique. Bien entendu, cette reconnaissance d'une dimension implicite que rien ne
permet de percevoir s'inspire d'une approche métaphysique qui,
apparemment, n'a plus « rien à voir » avec la phénoménologie.
Si les manifestations de l'expérience vécue sont les meilleurs
garants d'une certaine qualité à exister, ne peut-on considérer
dans le même temps que ces manifestations, dans leurs formes,
leurs intensités, leurs synchronicités à d'autres événements,
échappent à tous les pronostics pour s'organiser dans une dynamique à laquelle seul l'individu peut donner du sens s'il se rattache aux grands mythes organisateurs de notre évolution ?
C'est là une différence fondamentale avec le comportement animal dont les modalités sont tout à fait prévisibles en fonction des
situations puisqu'il est tout entier soumis au déterminisme instinctuel. Pour simplifier, on peut dire que l'homme a une capacité de distanciation, de manipulation et de représentation de son
environnement que n'a pas l'animal. Mais surtout, il exerce cette
capacité dans une intentionnalité dont le sens reste un mystère
et il est doté d'une possibilité de choix que n'a pas l'animal.
N'est-ce pas aussi l'exercice de cette possibilité de donner du
sens et d'opérer des choix selon des critères qui dépassent de
loin les seules données des perceptions proprioceptives, que
Jung a nommé la fonction symbolique ? Est-il de plus grande
ouverture que celle de cette approche dite « métaphysique »
qui reconnaît en l'autre une part incompressible de mystère et le
soumet alors à la loi fondamentale de l'humanité : « tu ne tueras
point » ? Il faut considérer que toute transgression au tabou de
l’inceste est à assimiler à un meurtre psychique.
L'originalité de Jung est d'avoir reconnu cette dimension
comme étant le fondement même de notre organisation psychique. D'où le côté hermétique et quasi incompréhensible de la
notion de « Soi » jungien qui échappe à chaque instant à l'entendement : comment définir l'inconnaissable en tant que structure dynamique en perpétuel mouvement ? D'où aussi la parole
de Jung selon laquelle il ne pourrait y avoir de jungiens derrière
lui puisque chaque processus d'individuation vise au développement d'un individu singulier et unique dans la dynamique évolutive qui lui est propre.
Ecueils, et cueille…
Exemple : Si nous reprenons le contexte précédent, on peut
imaginer que ce même jeune homme puisse amener à sa « psychanalyste jungienne fort maternante » un rêve de confrontation
à un requin dangereux au fond de la mer… Il s'ensuivra toute
une élaboration sur la menace que constitue la confrontation à
l'archétype de la mère terrible et la mobilisation de défenses
intellectuelles qui l'amèneront à se replier un peu plus sur son
abandonnisme latent et à refuser l'invitation des copains à sortir
en boîte le samedi soir ! Le temps passant, une relation de
dépendance quasi anaclitique et à la limite de l'incestuel se mettra en place avec sa « psychanalyste ». Il risquera alors de s'enfermer de plus en plus dans ses rêveries et ses tentatives de justification de son comportement jusqu'à en perdre le contact avec
ses besoins pulsionnels les plus élémentaires…
Si la part active de « la Gestalt » renvoie à un risque incestueux, la part passive de l’analyse jungienne peut renvoyer à un
risque incestuel qui aboutit aux mêmes types d’inhibition voire
de traumatisme !
Les deux exemples précités mettent bien sûr l’accent sur des
zones de fragilité un peu caricaturales de ces deux approches
où ne se précipitent que des praticiens incompétents !
DEUX SYSTÈMES THÉORIQUES FONDÉS SUR
UNE APPROCHE CYBERNÉTIQUE DE L'HOMME
La notion de cybernétique en physique me semble pouvoir
s'appliquer au domaine psychologique en tant qu'étude de ce qui
gouverne la dynamique des structures d'un système.
La Gestalt-thérapie insiste sur la notion de « contacting » en
tant que « contact en action » entre l'organisme et l'environnement, dans un mouvement créateur de formes émergentes d'un
fond. Dans l'approche phénoménologique d'un événement de
frontière, ce n'est pas tant l'événement en lui-même qui revêt de
l'importance, mais toute la dynamique du processus qu'il va
induire dans le champ.
Nous sommes là dans une dynamique de structures que l'on
pourrait comparer métaphoriquement aux différents éléments
qui composent un mobile de Calder : toute mise en mouvement
d'un seul élément structurel provoque un changement d'organisation de tout le système. Un seul élément du champ est modifié et tout le champ s'en trouve modifié. Chaque mouvement de
l'être vient modifier le monde et chaque modification du monde
trouve son inscription dans l'être.
Il en est de même pour la psychologie analytique qui se centre
sur la dynamique des archétypes. Là, c'est le processus de
confrontation aux formes émergentes des profondeurs de l'inconscient (autant dans sa dimension individuelle que collective),
souvent sous la forme de rêves, qui intéresse en premier lieu le
psychothérapeute.
Nous savons que la façon dont l'hirondelle va faire son nid
constitue un pattern de comportement propre à l'espèce et donc
un archétype. Il en est de même pour l'homme qui a en lui, inscrit dans ses gènes, une foule de potentialités qu'il va ou non
exprimer, selon un processus prédéterminé qui correspond à la
dynamique archétypique. Ce processus est illustré par les
mythes qui fondent notre culture depuis son origine. Ainsi, la
psychanalyse jungienne va plutôt se centrer sur notre propre
capacité à être dans une relation dialectique dynamique avec la
trame d'une mémoire collective phylogénétique par rapport à
laquelle nous avons à faire nos choix pour y situer notre propre
inscription ontologique. Mais là encore, ce n'est pas tant l'archétype en lui-même qu'il est important de considérer que la dynamique de transformation qu'il va impulser.
On voit donc que dans les deux cas, c'est bien le mouvement
qui importe et non l'objet du mouvement. C'est objet aura bien
sûr une forme différente selon qu'il est regardé à l'aide d'un
microscope ou d'un télescope, mais qu'importe, puisque seul
compte son mouvement ! Cette notion de mouvement est d'autant plus importante à considérer qu'elle est au cœur de la vie
psychique. Le principe même de la psychothérapie n'est-il pas
d'impulser du mouvement là où s'est inscrit de l'inhibition ou de
l'immobilisme ? L’importance de la pathologie d'un patient ne
devrait donc pas se mesurer en termes de quantité de symptômes psychopathologiques relevés dans un tableau clinique
figé dans l'instant, mais plutôt en termes de degré de qualité de
mobilité de ce tableau par rapport au mouvement de la vie.
On pourrait imaginer aussi que si le mouvement de l'individu
par rapport au monde (perspective plutôt gestaltiste) et le mouvement du monde par rapport à l'individu (perspective plutôt jungienne) pouvaient se conjuguer harmonieusement ce serait le
meilleur gage pour échapper à l'immobilisme…
DEUX SYSTÈMES THÉORIQUES FONDÉS
SUR DES CYCLES
En Gestalt-thérapie, la résistance au mouvement va être évaluée au regard des différentes zones d'interruption d'un cycle de
contact qui décrit en détail les différentes étapes de toute forme
d'échange entre l'organisme et l'environnement. Chaque phase
de ce cycle peut être le lieu d'un blocage qui va retentir sur l'une
des fonctions qui régit le déploiement du Self gestaltiste pour
provoquer, en fin de parcours, des formes d'inhibition d'être au
monde. Ce cycle se déroule dans l'ici et maintenant d'un temps
quantifiable qui est de l'ordre de Chronos. C’est la course du
temps mesuré par notre montre.
Chaque mouvement ou chaque interruption donne lieu à un
ensemble de signes objectifs qu'il est possible de renvoyer au
patient qui se trouvera alors face à l'évidence de ses insuffisances. Se produit alors une forme de court circuit entre le
temps réel et le temps intérieur qui pourra permettre la réémergence d'événements du passé qui éclaireront d'un jour nouveau
l'événement de frontière qui vient de survenir. La prise de
conscience du phénomène qui est le plus souvent de l'ordre de
la répétition va provoquer une réorganisation de son monde
interne qui débouchera le plus souvent vers une bien meilleure
adaptation à la réalité.
En psychologie analytique, cette même résistance va être évaluée en fonction des blocages du patient à effectuer le cycle de
transformation qui s'impose en fonction de son degré d'évolution. Dans les recherches jungiennes, les étapes de cette transformation sont illustrées par les étapes alchimiques de la transmutation de la matière en or. Il s'agit donc d'une évaluation beaucoup plus subjective qu'objective puisque chacun est en
constant processus de transformation selon des données qui lui
appartiennent en propre : un être « en pleine évolution » pourra
se vivre comme très inhibé, alors qu'un autre « en pleine stagnation » pourra se vivre comme très dynamique.
Ce cycle ne fait donc pas appel à un regard qui pourrait se porter vers le monde extérieur et se réfèrerait au temps linéaire de
Chronos. Il impose que le regard se tourne vers l'intérieur et
fasse appel au moment juste, à la densité de sens dans l'instant,
à la qualité de la synchronicité, en un mot, au temps de Kaïros
(on peut vivre subjectivement par exemple des moments d’éternité qui nous apparaissent comme hors du temps). Ce qui de l'intérieur vient de survenir, permettra la mise en jeu d'un tout autre
regard sur le monde extérieur et imposera de ce fait un tout autre
positionnement dans la réalité.
DEUX SYSTÈMES THÉORIQUES
FONDÉS SUR DES NOTIONS IRREPRÉSENTABLES :
« SELF » GESTALTISTE *ET « SOI » JUNGIEN
Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'un processus dynamique dont l'objet est accessoire, sur un temps court-circuité et
qui se déroule dans un champ virtuel.
Le gestaltiste se trouve alors dans ce difficile défi de devoir
théoriser sur ce qui toujours lui échappe à partir d'un spectre de
l'ordre du visible, alors que le jungien, branché sur l'invisible de
la fonction symbolique, voit se dérouler le fil d'une destinée sur
laquelle il doit relever le difficile défi de l’ancrer dans la réalité.
Cela n'est qu'un petit aperçu de la complexité des deux systèmes qui brillent l'un comme l'autre par le côté hermétique de
leur définition de ce qui spécifie l'être humain. J'en éprouve personnellement une forme de jubilation car se trouvent ainsi préservés le mystère et la singularité de chaque être humain. À
l'instar des juifs qui n'ont pas le droit de prononcer le nom de
Dieu, ne devrions-nous pas nous interdire de pousser plus avant
la formulation de telles notions au risque d'une « chosification de
l'âme » ?
* Le self gestaltiste
appelé aussi le “ Soi ”
par les Québécois.
DEUX SYSTÈMES THÉORIQUES FONDÉS SUR
LE PROCESSUS D 'INDIVIDUATION
Si la Gestalt-thérapie se centre sur l'ici et maintenant des événements de frontière qui surviennent dans le champ, c'est pour
mieux permettre à la personne de se réapproprier son histoire et
de lui rendre la maîtrise de son ajustement créateur… vers plus
d'individuation !
Si la psychanalyse jungienne interroge les manifestations de
l'invisible et du collectif en soi, c'est pour mieux permettre à la
personne d'en dégager son individualité et de devenir ainsi
maître de son existence au travers du processus d'individuation.
Je ne peux m'empêcher de citer la définition du « self » selon
Jean-Marie Robine, célèbre théoricien français en matière de
Gestalt-thérapie : « le self n'est pas l'individu, c'est l'individuation ». Un jungien pourrait, a peu de choses près, poser la même
affirmation !
LA SPÉCIFICITÉ DE
LA GESTALT-THÉRAPIE ANALYTIQUE
La GTAse situe donc dans le cadre des psychothérapies multiréférentielles puisqu'elle est le fruit d'une conjonction et non
d’une fusion entre les apports de la Gestalt-thérapie et ceux de
la Psychanalyse jungienne. Elle répond à la problématique du
patient en agissant principalement à trois niveaux d'organisation
différents du fonctionnement :
1) Le vécu dans l'ici et maintenant
Par sa qualité de présence, le psychothérapeute va permettre
que s'actualise et prenne forme, dans l'ici et maintenant du
contact en action, le phénomène qui perturbe le déroulement du
cycle de contact et inhibe tous les processus d'ajustement créateur du patient.
Il s'agira donc d'être particulièrement attentif à la structure de
l'expérience du patient qui se vit selon un processus où l'on
retrouvera de façon répétitive les mêmes niveaux de rupture du
cycle de contact qui renvoient aux mêmes types de blocages.
A ce premier niveau l'approche phénoménologique et la théorie et la méthode de la Gestalt-thérapie seront les principaux
outils du psychothérapeute.
2) Les modalités de fonctionnement
L'ensemble des mécanismes de défense inscrivent l'individu
dans un mode de fonctionnement répétitif qui a commencé à se
mettre en place dès la plus tendre enfance. Ainsi, le comportement de chacun se trouve marqué par des modalités réactionnelles spécifiques face à chaque évènement de frontière. Ces
modalités répondent aux zones de vulnérabilité propres de la
personne dont elle gardera les traces toute sa vie. Elles s'expriment selon un ensemble de signes ou de symptômes qui permettent de définir les troubles et la ou les structures de personnalité de la personne, tels que décrites en psychopathologie (la
référence internationale actuelle en la matière est le DSM 4).
Dans la mesure où le corpus théorique de la Gestalt-thérapie ne
propose pas de théorie du développement de la psyché, il importe de bien connaître la psychologie du développement. De plus,
l'approche métapsychologique qui, à l'heure actuelle, nous
semble la plus cohérente pour en décrire les formes d'organisation et la dynamique est celui de la psychanalyse dans son
orientation jungienne mais aussi freudienne.
Pour s'inscrire dans une stratégie thérapeutique cohérente en
lien avec un contexte social donné, il importe de très bien
connaître ces différentes disciplines. Grâce au processus de
prise de conscience et de prise de responsabilité de sa vie, ces
modalités défensives contre l'insupportable en soi vont petit à
petit s'atténuer, voire s'effacer. Elles ne constitueront plus un
frein à l'expression de l'énergie vitale et pourront se transmuter
en potentialités vers plus de créativité et de génie.
3) Le sens
Toute posture psychothérapeutique ne peut se fonder sans
référence à une conception anthropologique qui reconnaît à
l'existence de l'homme un sens spécifique.
Ainsi, au travers de la conscience et de la reconnaissance de
ses limites et de ses fragilités autant que de ses valeurs et de
ses capacités, il s'agit que s'organise pour chaque individu une
prise de sens spécifique de sa propre inscription sur terre dans
le continuum des générations...
A partir d'une base freudienne incontournable, l'approche privilégiée qui nous semble offrir le maximum d'ouverture et de respect de la liberté individuelle est celui du processus d'individuation de la psychanalyse jungienne.
D'où l'importance de bien connaître la psychanalyse jungienne et la fonction symbolique qui place chaque individu dans une
quête de sens.
Pour résumer, on peut dire que la méthodologie en GTA ne
peut être que très individualisée. C’est en fonction de la problématique du patient, mais aussi du processus en cours et de sa
dynamique que telle approche sera privilégiée plutôt que telle
autre, pour parvenir enfin à une synthèse adaptée à chaque
patient. C’est ce qui le restaure dans une totale liberté de choix.
Dans le travail de groupe, on peut dire que l’approche technique et méthodologique de la Gestalt-thérapie est en général
privilégiée tandis que la psychanalyse jungienne sert principalement en tant que grille de lecture et d’orientation pour remettre
dans une perspective évolutive l’expérience vécue dans l’ici et
maintenant du contact en action…
C’est de l’effort d’élaboration et de symbolisation fondée sur
l’ici et maintenant de cette expérience que peut s’opérer en profondeur une véritable transformation qui permette à l’être d’aller
vers lui-même.
·
BUBER Martin : Je et Tu, Aubier, 1923.
·
BOUCHARD Marc-André : De la phénoménologie à la psychanalyse,
Pierre Margada Editeur, Bruxelles 1990.
·
COLIN Patrick : « Dialectique du sens et de l’événement », in Revue
Gestalt n°1,1990 et « L'inachevé et l'ouvert du point de vue de l'existence » in Cahiers de Gestalt-thérapie n°8,2000.
·
CORETPierre : « La rencontre en Gestalt thérapie », in Revue Gestalt
numéro 13-14 (mai 98) .
·
« La gestalt : une thérapie qui débloque ?» in Psychologie n°116, janvier 1994.
·
« L'interdit de l'inceste, fondement de la fonction symbolique », in
Revue ADIRE 99.
·
« Effets biologiques des psychothérapies psychocorporelles », in
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·
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·
« L’abord psycho-corporel : une nécessité dans la prise en charge à
long terme des victimes d’inceste », in Actua Psy n° 94,95 et 96.
·
HUSSERL : Méditations cartésiennes, Vrin.
·
JACQUES André : le Soi, fond et figures de la Gestalt-thérapie.
L'Exprimerie, Bordeaux, 1999.
·
JUNG Carl Gustav, plus particulièrement : Essai d'exploration de l'inconscient, Denoël, Paris 1964 et Psychologie du transfert, Paris, 1980.
·
LEBLANC Elizabeth : La puissance symbolique, Ed. Bernet – Danielo,
Coll. Essentialis, Paris 1997.
La psychanalyse jungienne. Ed. Bernet – Danielo, Coll. Essentialis.
Paris 1996.
·
LEVINAS Emmanuel : Humanisme de l’autre homme, Livre de Poche
4058,1972.
·
ROBINE Jean-Marie : Gestalt-thérapie, la construction du soi.
L'Harmattan, Paris, 1998.