Vous consultez

no 24 2003/1

2003 Revue de la Société Française de Gestalt

L’identification projective

Catherine Bolgert Docteur en médecine. Psychothérapeute, formée à l’Ecole Parisienne de Gestalt, membre associé de la Société Française de Gestalt.
Le concept d’identification projective a été introduit dans le courant de la « psychanalyse des relations d’objet ». Un survol des développements de ce courant montre l’origine et l’évolution du concept d’identification projective. On étudie ensuite comment ce concept s’intègre dans une représentation gestaltiste du contact. Deux vignettes cliniques viennent illustrer ces notions : dans la relation thérapeutique, l’identification projective se révèle par la diversité des réactions affectives du thérapeute. Le travail concernant les identifications projectives vise à amener à la conscience du client des représentations de soi et de l’autre qui ont été clivées en raison de leur caractère intolérable. Parce que le thérapeute permet le déploiement d’expériences d’une saveur nouvelle dans la relation thérapeutique, le client et lui-même pourront donner ensemble une nouvelle issue à la situation évoquée par l’identification projective, ce qui contribue à la « réparation ».
L’identification projective est, depuis Melanie Klein, considé-rée par de nombreux psychanalystes comme un mode de relation universel : elle intervient précocement dans le processus de développement de l’enfant, dans la relation parent enfant, et de ce fait dans toutes les relations interpersonnelles investies, en particulier la relation thérapeutique. Qui dit relation dit contact : quoi d’étonnant, alors, à ce que des Gestaltistes s’y intéressent ? Dans la revue Gestalt même, Gilles Delisle a consacré un article à la relation thérapeutique tridimensionnelle et l’identification projective ( 4), et Elisabeth Drault ( 6) a souligné la parenté entre les mécanismes de la proflexion et de l’identification projective.
Dans cet article, je voudrais préciser les différents usages, en psychanalyse, de ce concept, m’inspirant largement du livre édité par Joseph Sandler ( 9). Puis je m’intéresserai à la manière dont se l’approprient des Gestaltistes, en particulier dans le courant de la " psychothérapie gestaltiste des relations d’objet". Enfin je proposerai quelques exemples cliniques.
 
L’ÉVOLUTION DU CONCEPT D’IDENTIFICATION PROJECTIVE EN PSYCHANALYSE
 
 
Sandler décrit trois étapes, dans l’évolution du concept, depuis un processus décrit comme exclusivement intra-psychique jusqu’à un mode relationnel, ce qui intéresse le Gestaltiste. Et ces notions ont ouvert bien des chantiers.
Définition initiale de l’identification projective (Melanie Klein) : un processus intra-psychique.
Première psychanalyste à réaliser des analyses d’enfants, Melanie Klein a découvert que, si bien souvent les enfants n’ont pas la « conscience d’être malades » comme peut l’avoir un adulte, ils sont en proie à des angoisses intenses, à des terreurs de désintégration et d’anéantissement : dès le début de la vie, il y a lutte entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Pour faire face à ces tensions extrêmes, le nourrisson va tenter de maintenir séparés (clivage) le bon et le mauvais, en lui comme dans « l’objet » (le « bon sein » et le « mauvais sein » ), et d’expulser les parties mauvaises de soi dans l’objet lui-même clivé : Melanie Klein introduit alors le terme de « position schizoparanoïde » pour décrire la problématique auquel le nourrisson a à faire face, et celui d’« identification projective » pour décrire le processus ainsi décrit. Ultérieurement, la prise de conscience de la coexistence du bon et du mauvais dans un « objet total » (ambivalence) l’amène à « la position dépressive » où il a à faire le deuil d’un objet idéalement bon et aussi de la toute-puissance [on peut se reporter pour ces notions aux commentaires d’Hanna Segal,( 10), p. 21]. Des mécanismes appartenant à la position schizo-paranoïde persistent chez chacun à des degrés variables et peuvent être réactivés selon les aléas de la vie : on parle alors du « noyau psychotique de la personnalité » ou de « potentialité psychotique ».
Il faut savoir que pour Melanie Klein il s’agit, à l’origine, d’un processus exclusivement intra-psychique et fantasmatique : ce sont des aspects (clivés) de la représentation de soi qui sont transférés à une représentation de l’objet (=l’Autre), en s’y " identifiant ", ce qui permet un contrôle fantasmatique des parties mauvaises de son expérience, des fantasmes d’incorporation, etc. Selon cette conception, les pulsions, essentiellement agressives, mises en jeu, ne dépendent pas du comportement ou de la réponse de l’objet réel (l’Autre en tant que personne réelle), et celui-ci n’en est pas affecté. Lorsque le processus concerne la relation thérapeutique, il crée une distorsion dans la perception que le client a du thérapeute, c’est un fantasme au sujet du thérapeute, cela fait partie du transfert. Le contre-trans-fert, lui, est à peine mentionné, et quand il l’est il est considéré comme un obstacle à la technique de l’analyste.
Identification projective et identification introjective : un processus inter-psychique.
Les élèves et successeurs de Melanie Klein n’ont pas tardé à constater que les pensées et les émotions contre-transféren-tielles dans l’analyse constituent " un instrument de recherche à l’intérieur de l’inconscient du patient ". Ces auteurs ont mis en relation l’identification projective (ou I.P.) du patient avec l’identification de l’analyste (qui est alors qualifiée d’introjective : I.I.), l’un et l’autre s’identifiant avec les représentations de soi ou d’objet dans les fantasmes inconscients du patient. La réaction contre-transférentielle peut alors devenir une source d’information pour l’analyste de ce qui se passe chez le patient. On parle d’identification introjective concordante lorsque l’analyste s’identifie avec la représentation de soi du patient à un moment donné : il se ressent comme le patient se ressent. Lors d’une identification introjective complémentaire, l’analyste s’identifie avec la représentation d’objet dans le fantasme transférentiel du patient : il se ressent alors conforme à l’objet interne du patient, ce qui lui permet d’entrer en résonance avec la partie la plus troublée, car désavouée, du patient.
IMGIMGIMGIMF
Le psychanalyste Otto Kernberg ( 7) a particulièrement travaillé à repérer, chez les patients borderline, l’activation, au cours d’une même séance, de représentations bipolaires de soi et de l’autre, qui mettent le thérapeute dans un sentiment de confusion : par exemple, l’I.P. de son patient peut l’amener à s’identifier (par I.I.) à une image maternelle sadique face à un enfant attaqué et paniqué, puis un moment plus tard à un enfant effrayé mais révolté face à une image maternelle sévère et moralisatrice… Nous en verrons un exemple dans la vignette clinique de Viviane.
Cette conception fait de l’identification projective un processus inter-psychique : l’identification projective de l’un n’existe pas sans l’identification introjective de l’autre. Leur intrication est à l’œuvre dans toutes les relations humaines, et ce d’autant plus qu’elles comportent plus d’implication ou d’intimité : l’empathie résulte alors d’un traitement optimal du couple I.P./I.I. ( 4).
Extension de la notion d’identification projective (Bion) : la fonction de “ contenant ”, la réponse de l’objet.
Vers la fin des années cinquante, Bion( 2) a étendu le concept d’identification projective en la décrivant comme si l’extériorisation des parties de soi ou de l’objet interne avait lieu directement dans l’objet externe, qui prend alors une fonction active de " contenant". Celui-ci (s’agissant en particulier de la mère ou du thérapeute) peut modifier le contenu projeté grâce à sa " capacité de rêverie " : les parties projetées peuvent alors être réintrojectées par le sujet sous forme de contenus plus supportables, processus par lequel se construit son propre « appareil à penser ». Il écrit :
« Vient alors l’expulsion du " mauvais sein" dans le sein réel externe par suite d’une identification projective réaliste. La mère, grâce à sa capacité de rêverie, modifie les sensations désagréables liées au " mauvais sein" et cherche à soulager le bébé. Celui-ci réintrojecte la vivance émotionnelle transformée et adoucie … » [citation de Sandler, ( 9), p. 35]
Nous connaissons tous des pleurs de nourrisson qui pourraient forcer en nous une représentation de " mauvais parent ", si nous n’avions pas l’intuition d’avoir à accueillir cette rage et cette détresse, à la remâcher en quelque sorte et ainsi la rendre supportable pour notre bébé et le calmer… de telle sorte qu’il apprend peu à peu à « se comprendre » et se calmer lui-même.
Au processus de I.P./I.I.. s’ajoute donc ici une « manipulation » en sens inverse, la réponse de l’objet, plus ou moins adaptée. Cette conception de l’identification projective se rapproche du concept winnicottien de " holding ". Ce peut être également une métaphore utile de la relation thérapeutique (voir par exemple le cas de Fabienne).
D’autres chantiers …
Les approches psychanalytiques ci-dessus montrent la complexité de la notion d’identification projective. Le risque qu’elle devienne une notion « fourre-tout » est souvent évoqué tout au long du livre édité par J. Sandler ( 9).
De fait, c’est la puissance de cette notion dans la pratique clinique qui la justifie. Ainsi, si les pionniers de l’identification projective se sont intéressés en parallèle aux relations précoces et aux processus transférentiels et contre-transférentiels, d’autres chantiers méritent d’être considérés, que je ne ferai que citer maintenant. Par exemple, la relation de couple, à propos de laquelle J.G. Lemaire introduit [( 8), p. 50] :
« … le concept de collusion inconsciente, [… ] comme une articulation de projections croisées ou comme une articulation des identifications projectives dans la perspective de Melanie Klein et de W. Bion, par lesquelles chacun confie et place à l’intérieur de l’autre une part de soi qu’il récuse. »
Il en est de même de la parentalité, où se maillent les identifications projectives du couple et les identifications projectives des parents sur leurs enfants. Celles-ci ont une composante normale, qui permet :
« … aux parents de se mettre à la place de l’enfant et d’identifier ce que leur bébé présente d’inconnu à l’aide des images investies du passé. » [( 11), p. 15].
Sur le versant pathologique, par contre, il se produit un double mouvement d’identification : le parent identifiant l’enfant à l’enfant qu’il a été et s’identifiant au parent idéal qu’il aurait voulu avoir, mais aussi le parent identifiant l’enfant au parent frustrant qu’il a eu et lui à l’enfant rejeté, mal aimé qu’il a eu le sentiment d’être : le parent inscrit l’enfant dans sa généalogie. Et les identifications projectives de chaque parent se maillent entre elles et avec celles du couple… Sur ces thèmes, je renvoie au mémoire d’Elisabeth Zamansky ( 11), aux exemples cliniques et aux nombreuses références qu’il contient.
 
UNE APPROCHE GESTALTISTE DE L’IDENTIFICATION PROJECTIVE
 
 
Le présupposé d’un monde interne
Remarquons que les approches précédentes ont en commun le présupposé de l’existence d’un " monde interne", où se déploient des représentations de soi et de l’autre. Mais si, chez Freud et Klein ce " monde interne " obéit à des lois propres (" la pulsion précède l’objet "), selon les courants plus récents de la psychanalyse dite des relations d’objet, ou de la psychologie du self (Fairbairn, Kohut, Kernberg, etc.), le monde interne se construit dans et par l’expérience relationnelle.
La psychologie gestaltiste des relations d’objet se nourrit de ces modèles développementaux : on pourrait parler d’un marcottage en terre psychanalytique ! … Dans cette approche en effet, nous disons que le " champ intériorisé " est structuré par les situations inachevées, sous forme de " micro-champs introjectés "(ou M.I.) qui ne sont pas conscients mais activés lors de l’expérience, et qui colorent les représentations de soi et de l’autre. Les expériences satisfaisantes (" achevées") contribuent également à la construction de ces représentations, car elles ont été assimilées dans la fonction personnalité : elles fonctionnent alors comme des repères souples qui permettent de créer le sens de l’expérience du moment.
L’identification projective, phénomène de champ
L’identification projective peut être regardée comme un phénomène de champ, que nous schématisons comme suit :
  • une partie de soi clivée (pensée ou affect) est projetée et déposée dans l’autre à son insu,
  • celui-ci introjecte cette partie clivée et la fait évoluer pour son propre compte,
  • le champ est construit selon des attentes inconscientes.
L’identification projective est concernée par des mécanismes de contact, mais elle est plus qu’un simple processus de contact, car elle fait interagir également les représentations internes.
C’est l’interrelation entre projection et introjection de part et d’autre de la frontière-contact, d’une part, et le caractère non conscient du processus, d’autre part, qui font la puissance et la spécificité du phénomène. Dans la projection, il subsiste en général une part du matériel projeté qui peut être reconnu par le sujet « je crois que tu es en colère contre moi, et je peux ressentir ma propre colère », alors que dans l’I.P. il s’agit de se débarrasser de parties de soi insupportables ou d’éviter des expériences intolérables : il y a clivage, déni, et identification de l’autre au matériel projeté « je ne connais pas ma rage, mais je fais tout pour te mettre en colère ». Par ailleurs, la personne qui est l’objet d’une simple projection peut ne pas s’y reconnaître, alors que, dans le processus I.P./I.I., elle est « agie » à son insu par son identification introjective.
L’I.P. se différencie également de la proflexion ( 6), qui s’ap-parente à une manipulation assez facile à conscientiser. En pratique, il existe un continuum entre ces divers processus, selon le degré de conscience auquel ils sont accessibles.
Identification projective et reproduction
Ce qui est projeté, dans l’expérience, ce sont des représentations de soi et de l’autre héritées des relations significatives antérieures, et, souvent, archaïques. L’I.P. permet de configurer le champ de manière à reproduire le " connu ", mais aussi avec l’espoir inconscient de donner une solution aux problèmes itératifs que pose la répétition de ce « connu ». Décrivant l’usage conservateur de l’I.P. [( 3), p. 109], Gilles Delisle conclut :
« Pour rendre le processus plus tangible, on n’a qu’à penser à ces personnes qui, non seulement craignent le rejet, mais " réussissent" à se faire rejeter dans un environnement pourtant généralement tolérant et acceptant, pour ensuite confirmer que l’univers est peuplé de personnes insensibles et qu’il vaut mieux ne rien attendre des autres. »
Identification projective : processus de santé ou pathologique ?
Les citations ci-dessus pourraient laisser penser que l’I.P. n’est qu’un processus conservateur… Comme tous les mécanismes de contact, celui-ci peut être mis aussi bien au service du développement du sujet et de ses relations à autrui, que de sa pathologie. Les auteurs de la psychologie du Self considèrent que l’I.P. est un processus beaucoup plus archaïque que la projection proprement dite, parce qu’elle implique des frontières du Moi beaucoup moins consistantes : en raison même des identifications, le sujet distingue mal ce qui lui appartient de ce qui appartient à l’autre. Par ailleurs, c’est à l’épreuve de l’I.P., confrontée à la réponse de l’objet, que le nourrisson apprend à structurer son monde interne, à définir les limites de soi, les frontières entre ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur, et plus tard à tolérer la coexistence du bon et du mauvais dans la personne totale.
A l’âge adulte l’I.P. est à l’œuvre dans toutes les relations investies : amour et amitié, relations parents-enfants, relations professionnelles, et bien sûr relation thérapeutique. Nous avons vu qu’elle implique la remise en chantier des situations inachevées, et il arrive, heureusement, qu’un choix judicieux de " l’objet " (par exemple, un conjoint ou un thérapeute " suffisamment bon", notion qui nous vient de Winnicott), permette l’effritement de tel ou tel micro-champ introjecté …
Identification projective et relation thérapeutique
Un article de Gilles Delisle, dans Gestalt n°10 ( 4), est consacré à ce sujet. L’association I.P. du patient/I.I. du thérapeute va être un outil précieux de la thérapie, car elle a pour effet d’induire chez le thérapeute une disposition particulière, en relation avec celle du patient. Le thérapeute interroge ses réactions affectives au comportement verbal et non verbal de son client et cela nécessite de sa part awareness, intégrité et authenticité, afin de distinguer, dans la singularité de son expérience avec tel client, ce qui lui appartient personnellement de ce qui provient de l’I.P. de celui-ci. Cela comporte plusieurs difficultés ou pièges :
L’I.P. exercée par le thérapeute : il se peut qu’un thérapeute trop " typé " ou porteur d’un projet thérapeutique trop précis soit émetteur lui-même d’une I.P. envers son client, inversant ainsi le processus I.P./I.I. auquel nous nous intéressons : ainsi, en étant maternant, un thérapeute pourrait amener son client à se conduire d’une manière trop infantile ; en étant confrontant, il pourrait priver son client d’une expérience régressive adaptée à sa configuration interne du moment.
La difficulté à recevoir l’I.P. du client : lorsque le client vient toucher chez le thérapeute un chantier développemental mal complété, celui-ci risque de n’être pas disponible à ce que son client cherche inconsciemment à lui communiquer par ses I.P. : il peut ne pas reconnaître dans sa réaction affective l’émergence de M.I. qui lui sont propres : par exemple, mettre en doute ses capacités de manière disproportionnée, dans un double mouvement de réactivation de son propre masochisme et d’identification à l’agressivité et à la culpabilité du patient [cf. un texte d’O.Kernberg consacré au contre-transfert, ( 7), p. 91-92].
Traitement empathique du couple I.P./I.I. : le thérapeute doit interroger ses réactions affectives dans toute leur complexité, afin de rendre justice à la complexité de l’expérience affective du client : qui je suis pour lui ? et qui est-il pour moi ? comment je me laisse prendre dans le jeu de ses I.P. ? dans quelles positions différentes sommes-nous placés l’un et l’autre au cours d’une même séance ? dans le déroulement de la thérapie ? Je suis amené(e) à formuler des hypothèses de sens à partir de mon ressenti, mais je n’ai pas la certitude de leur validité : le travail herméneutique [pour la définition de cette notion, voir G.Delisle, ( 5)] consistera à mettre dans le champ cette complexité, d’une manière qui soit assimilable par le client, afin de l’aider à donner un sens et une issue à son conflit interne.
IMGIMGIMGIMF
 
DEUX EXEMPLES CLINIQUES
 
 
Viviane, ou le jeu des identifications projectives dans la relation thérapeutique.
La thérapie de Viviane a duré sept ans : nous avons accompli notre séparation il y a quelques mois, avec le sentiment d’avoir chacune intériorisé l’autre de manière satisfaisante et entière; et cela au prix d’un parcours difficile, douloureux. Je vais revenir sur une séquence importante, où nos identifications projectives se sont particulièrement maillées ensemble : à l’époque, je ne disposais pas explicitement de cet outil conceptuel, je jette un regard nouveau sur mes notes.
L’épisode en question se situe quatre ans après le début de la thérapie. Pendant les trois premières années, Viviane affronte des angoisses de morcellement et d’effondrement, se ressentant comme un bébé informe, déliquescent, qu’elle hait; elle est dans un dilemme narcissique, entre se montrer pour être reconnue (au risque d’être ou intrusée ou rejetée), et se retirer, se faire transparente (mais ne pas « exister » ) : elle vit les liens comme fragiles, précieux et perpétuellement menacés. La relation thérapeutique a été fortement investie de part et d’autre, je représente une mère idéale qui l’accueille inconditionnellement, mais qui n’a droit à aucun faux pas empathique risquant de raviver des douleurs intolérables… Cependant Viviane prend en charge sa vie, se sépare d’un compagnon violent, entre dans un processus de qualification et de réussite professionnelle. Elle a même envisagé d’arrêter la thérapie, l’interruption a duré quelques mois puis elle est revenue, en difficulté dans ses liens intimes.
Ce jour-là, Viviane m’annonce qu’elle a arrêté de fumer, depuis deux jours, sans aucun support : elle fumait 30 cigarettes par jour. Ma réaction, « tu n’y arriveras pas ! », la blesse et l’attriste :
  • je ne lui donne pas crédit d’être « elle-même », je la considère « comme tout le monde », alors que, pourtant, elle a mon aide !
  • elle a besoin d’aller y voir dans ce vide qu’elle comble avec la cigarette, d’y mettre autre chose que la cigarette, (et moi, Catherine, je suggère qu’elle peut aller y voir sans s’imposer ce défi)
  • elle se sent seule, (je confirme : il y a un espace entre nous)
  • … puis en colère, mise au défi d’y arriver seule ; elle ajoute : « je sais que je ne dois pas te mettre à combler ce vide ». (et je prends acte de sa colère)
Je ne suis pas très fière de ce travail et m’interroge sur ma réaction impulsive : ce que je vis, c’est Viviane dans sa toute-puissance ; prenant cette décision sans l’avoir travaillée avec moi, elle me met dans l’impuissance (I.I. complémentaire), et là elle vient toucher ma prétention secrète à la toute-puissance thérapeutique : elle a décidé « sans Maman » ! (et me fait reproduire une position de sa mère : « pour qui tu te prends ?»). En même temps, en affirmant qu’elle devrait y arriver avec mon aide, elle projette sa toute-puissance sur moi (I.I. concordante), et c’est trop pour moi !… C’est sans doute le jeu bipolaire de ces identifications, et mon propre chantier inachevé, qui m’ont fait trancher dans la confusion : « tu n’y arriveras pas ! ».
Si c’était à refaire, au lieu de me laisser entraîner dans mes I.I., j’énoncerais les sentiments contradictoires qui se faisaient jour en moi et qui reflétaient un aspect important de notre interaction : impuissance/toute-puissance ; et je rendrais aussi justice à sa quête de sens, afin de l’aider à y voir plus clair dans son impulsion à s’affronter aux monstres du manque …
Nous sommes revenues, les séances suivantes, sur son besoin d’être reconnue (par moi, par sa mère et son père, … ) et sur sa colère de ne l’être pas, du moins pour ce qu’elle voudrait être : derrière la colère, il y a la crainte que le lien soit détruit, comme si mon amour pour elle risquait à tout moment de devenir conditionnel.
Trois semaines plus tard, Viviane m’annonce qu’elle a repris la cigarette après une semaine : elle m’en a voulu d’avoir anticipé cela, et aussi elle en a été déculpabilisée. Elle ne voit pas comment combler autrement le manque : remplir le vide, le plaisir de la bouche… Je lui propose d’associer sur le mot « bouche », il vient : bébé, sein, tétine, biberon, égout, joint, malaise, besoin, … Elle est troublée par le mot « égout », mécontente de l’émergence du thème du bébé. Je lui demande alors quel est son besoin, elle me répond « me remplir », puis « me blottir cinq minutes dans tes bras ». Je questionne : « es-tu sûre que c’est là ton besoin ?», puis, à sa réponse affirmative, j’accède à son souhait, en prenant soin qu’elle repose contre moi en ouverture face au monde. Elle me parle du bébé qui est toujours en elle ( « et qui a besoin que tu prennes soin de lui », dis-je), mais, me dit-elle, « jamais je ne pourrai en prendre soin aussi bien que toi … jamais je n’ai réalisé aussi fort : je n’ai pas envie de grandir ! »
Cette séance est restée en arrière-fond du travail pendant des mois. En effet, après quelques jours, Viviane a transformé ma question : « es-tu sûre que c’est là ton besoin ?» en interdiction : « je n’ai plus le droit d’avoir un contact physique avec Catherine » … Tout en lui signalant qu’elle a déformé mes paroles, et reconnaissant que je l’ai blessée, bien loin de mon intention, je ne tente pas de me justifier, ni de mettre en acte ce “ droit ” qu’elle n’a évidemment pas perdu : ce qui se joue pour Viviane dans cette avidité, c’est son manque d’un regard maternel réjoui et d’un accueil inconditionnel … ; c’est là son « défaut fondamental » [cf. Balint, ( 1)].
Clairement, ma question « quel est ton besoin maintenant ?» est inappropriée : dans son état de régression, Viviane ne peut l’entendre que comme une proposition à la satisfaire. Elle projette en moi la mère « toute-bonne » dont elle a manqué, et je me défends de cette identification, souhaitant obscurément qu’elle « grandisse » plus vite. Comme je ne nomme pas explicitement ma perplexité, mais lui retourne une nouvelle question (« es-tu sûre … ?»), Viviane croit que je lui défends alors d’accéder à son désir.
Dès lors, de manière itérative, je me sens comme happée, 153 face à un bébé rageur, exigeant, dévorant ; je n’arrive plus à mobiliser la chaleur et la tendresse que j’ai toujours éprouvées envers Viviane, et ce m’est d’autant plus difficile qu’elle les met en doute. Elle se dit aux prises, dans notre relation, avec une mère froide et rejetante, et elle expérimente cela dans toutes ses relations investies avec des femmes : sa mère, bien sûr, mais aussi sa fille, ses amies et relations professionnelles… Je comprends bien qu’elle projette dans moi cette mère insatisfaisante, et qu’elle vient toucher mes propres failles de mère (une I.I. complémentaire)…
Je peux dire maintenant que sa demande régressive était sur le fil du rasoir [Balint ( 1), p. 195], entre la « régression en vue d’une gratification » (« régression maligne »), où la demande est un puits sans fond, et la « régression en vue d’une reconnaissance » (« régression bénigne »), où il s’agit pour le patient d’être reconnu et compris afin de pouvoir se reconnaître et se comprendre. Et j’y répondais par une tension entre la peur de sombrer dans ce gouffre, et la crainte de faillir à une reconnaissance chaleureuse et authentique.
Alors, je me mets en attente, en ouverture ; j’apprends à parler de ce que j’éprouve avec elle, authentique y compris dans mes failles ; j’accepte qu’elle prenne son temps pour grandir, je trouve les mots pour le lui dire. Peu à peu Viviane accueille ma maladresse, mon imperfection, et reconnaît mon affection indéfectible. Et elle met davantage d’ambivalence dans ses relations.
Neuf mois plus tard (!), Viviane évoque sa difficulté à dire non, et sa difficulté à demander, où il y a une crainte d’abuser l’autre. Quand je l’invite à replacer cette problématique dans notre relation, Viviane se souvient d’« une séance horrible », sur laquelle elle a du mal à mettre des mots : « tu m’as dit non, c’était pas le moment, je devais pouvoir m’en passer… Depuis je n’ai plus tout à fait confiance en toi… ». Je peux alors lui raconter ma version de ce qui s’est passé ce jour-là ; après un long échange Viviane conclut en pleurant : « ce qui est dur, ça n’est pas ton imperfection, mais ce que cela remue d’un manque fondamental ». Il nous faudra encore deux ans avant que Viviane sache assumer la souffrance de ce manque et que cette souffrance cesse d’envahir son univers relationnel.
Fabienne, ou le besoin d’un contenant.
Fabienne ( 43 ans) vient pour la quatrième fois dans le groupe que nous animons à deux, homme et femme, une soirée par mois et un samedi après-midi par trimestre ; elle est en thérapie individuelle ailleurs depuis plus de trois ans. Elle vient dans le groupe parce qu’elle se sent souvent « de trop » : « comment faire pour être écoutée ?». Ce qu’elle a amené chaque fois est assez répétitif : elle se reproche de se « prendre la tête » à propos de situations relationnelles où elle prend beaucoup de responsabilités au prix d’efforts qui ne sont pas reconnus ni relayés par autrui, et elle est envahie par la révolte, dont elle rétrofléchit la plus grande partie en ruminations. Elle expose son problème avec une élocution lente, cherchant ses mots et souvent trébuchant sur eux, et quand elle a fini de raconter l’épisode qui l’occupe, elle conclut par « je ne comprends pas pourquoi il (elle) agit ainsi », et reprend son récit presque à l’identique comme pour s’en repaître, tout en disant qu’elle ne « devrait » pas prendre cela si à cœur. Il est très difficile de l’interrompre, et elle ne semble pas s’intéresser réellement à une compréhension de sa difficulté relationnelle, elle attend du groupe des conseils, des « trucs » pour mieux supporter ces situations.
Elle nous a parlé déjà de sa mère « psychotique », diagnostic formulé par son thérapeute, et sans doute confirmé par une hospitalisation psychiatrique au moment de son arrivée dans le groupe : elle nous a décrit une femme en proie à une agitation incessante, incapable d’assurer l’« élevage » de ses cinq enfants, dont Fabienne, l’aînée, a largement porté le fardeau. Le père semble être fruste, peu affectif, peu attentif. Malgré cela, Fabienne est arrivée à faire des études et à occuper un poste à responsabilités dans une banque. Fabienne garde de son enfance un sentiment profond d’abandon; elle n’a pas encore achevé le deuil de ce qu’elle n’a pas reçu …
Nous essayons, maladroitement, de l’aider à accepter et repérer ses émotions, à y mettre un sens, ce qu’elle fait d’ailleurs spontanément en entremêlant son récit actuel avec des histoires familiales ; mais quelque chose semble être insaisissable. C’est un participant du groupe qui explicite le processus : « tu répètes tout le temps la même chose, comme si on ne t’entendait pas, et on ne peut pas t’arrêter, moi ça m’angoisse, ça me stresse … ». Alors les autres personnes, soulagées, partagent la même expérience : Fabienne nous fait vivre une angoisse dont elle n’a même pas conscience, au-delà d’un sentiment d’abandon : comme si on allait éclater, comme s’il s’agissait de rassembler des morceaux qui n’arrêtent pas de glisser, d’échapper. C’est difficile, pour Fabienne, d’apprendre qu’elle dépose cela en nous, elle s’en excuse… Le risque est qu’elle intériorise ces feedbacks comme un reproche, mais elle constate aussi que le groupe peut l’accueillir avec cette angoisse, elle se sent reconnue.
Il s’agit certainement d’une identification projective : nous en retrouvons le caractère inconscient, le déni, et, de la part des participants et animateurs du groupe, l’identification introjective concordante : nous « portons » une angoisse qui pour Fabienne est innommable.
La fois suivante, Fabienne nous parle d’une nouvelle situation, à son travail : un de ses collaborateurs gêne le travail du bureau et n’en fait pas une rame ; Fabienne va en parler à son supérieur hiérarchique, qui lui répond : « je sais de quoi tu vas me parler » et ne prend aucune mesure; Fabienne rapproche la situation d’une fête de famille où son plus jeune frère, âgé de 35 ans, ne participait pas aux tâches pratiques, et quand elle s’en est plainte à son père celui-ci a répondu seulement : « il a toujours été comme ça ». Puis tout en s’indignant elle recommence son récit. Assez vite nous repérons le processus, plus explicitement cette fois : plusieurs participants du groupe disent ressentir à nouveau cette angoisse particulière, et que c’est supportable : « on dirait que tu n’as jamais été entendue, calmée, on dirait qu’on ne t’a jamais expliqué ce qui se passe d’une manière que tu puisses entendre, alors tu ne peux pas entendre ce qu’on te dit maintenant », « c’est comme un bébé qui crie déses-pérément »... « nous n’allons pas nous lasser, nous cherchons à comprendre ». Fabienne se calme.
Le groupe a amplifié la reproduction d’une situation inachevée, et la prise de conscience de l’I.P. par le thérapeute a favorisé sa fonction de contenant : le groupe reçoit l’affolement de Fabienne, cherche à le comprendre sans en être envahi, et lui restitue un sens possible. Cela a à voir avec la « capacité de rêverie de la mère » dont parle Bion. On peut imaginer que ses pleurs de nourrisson étaient insupportables à sa mère, les « trucs » qu’elle nous demande seraient-ils comme un biberon que la mère lui aurait enfourné sans qu’elle ait faim ?
Au moment où je termine cet article, nous avons eu encore deux regroupements. Fabienne continue à être très « accrochée » aux situations qui la font souffrir, mais elle se répète moins, fait davantage confiance au groupe, et, surtout, est moins en demande de « trucs ». A suivre …
 
CONCLUSION
 
 
Un survol de développements récents du courant psychanalytique des relations d’objet a montré que l’identification projective est loin d’être un concept univoque, et que son intérêt essentiel est non seulement d’ordre descriptif et théorique, mais surtout clinique. S’intéressant à des phénomènes de frontière entre soi et l’autre, ce concept est proche d’une sensibilité gestaltiste. J’ai tenté de préciser la nature de ce marcottage en terre psychanalytique, en m’appuyant sur des exemples cliniques.
On aura vu que les I.P. sont « agies » dans la relation thérapeutique, et s’y révèlent par la diversité des réactions affectives du thérapeute. Lorsqu’elles sont à l’œuvre de manière inconsciente chez celui-ci, les I.P. du client le touchent dans ses taches aveugles : il importe que le thérapeute sache « métaboliser » ses ressentis en démêlant ce qui est amené en lui par son client, de ses propres chantiers inachevés.
Le travail concernant les identifications projectives vise à amener à la conscience du client des représentations de soi et del’autre qui ont été clivées en raison de leur caractère intolérable. Dans la situation optimale, qui requiert un grand degré de confiance et d’intimité, le thérapeute fait part à son client de ses ressentis « métabolisés », ouvrant ainsi un dialogue herméneutique qui respecte et encourage sa créativité. Parce que le thérapeute permet le déploiement d’expériences d’une saveur nouvelle dans la relation thérapeutique, le client et lui-même pourront donner ensemble une nouvelle issue à la situation évoquée par l’I.P., ce qui contribue à la « réparation ».
Je souhaite avoir donné aux lecteurs, par cette étude, le goût d’entrer dans une réflexion sur l’identification projective à l’oeuvre chez nos clients et nous-mêmes.
IMGIMGIMGIMF
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1
·   BALINT Michael (1971) : Le défaut fondamental. Traduction par J.Dupont et M. Viliker, Paris, Petite Bibliothèque Payot.
·  BION W.R.(1967) : Réflexion faite. Traduction par F.Robert, Paris, PUF, 1983.
3
·  DELISLE Gilles (1996) : La relation d’objet en psychothérapie. Montréal, Les Editions du reflet.
4
·  DELISLE Gilles (1996) : « La relation thérapeutique tridimensionnelle et l’identification projective », in Gestalt n°10. Paris, Morisset.
5
·  DELISLE Gilles (1998) : « Pour un dialogue herméneutique en psychothérapie », in Gestalt n°13-14. Paris, Morisset.
6
·  DRAULT Elisabeth (1997) : « La proflexion », in Gestalt n°11. Paris, Morisset.
7
·  KERNBERG Otto (1975) : Les troubles limites de la personnalité. Traduction par D.Marcelli, Paris, Dunod, 1997.
8
·  LEMAIRE J.G. (1998) : Les mots du couple. Paris, Payot.
9
·  SANDLER Joseph éditeur (1991) : Projection, identification et identification projective. Traduction par M.Robert, Paris, PUF.
10
·  SEGAL Hanna (1973) : Introduction à l’oeuvre de Melanie Klein. Traduction par E.Ribeiro Hawelka, Paris. PUF, 1980.
11
·  ZAMANSKY Elisabeth (2002) : Les identifications projectives parentales. Mémoire de DESS de psychologie de l’enfant et de l’adolescent. Chambéry, Université de Savoie.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis