2003
Revue de la Société Française de Gestalt
La séparation intérieure
Yves Plu
Formé à le Gestalt-thérapie à l’EPG, Paris et le CIG, Montréal. Détenteur du certificat européen de psychothérapeute. Fondateur de l’ERG Ecole Rennaise de Gestalt en 1998.
L’auteur extrait du livre de Marguerite Duras « Hiroshima
mon amour » deux thèmes : celui de l’espace– temps et
celui de l’accession à la mémoire enfouie. Si ces deux
thèmes sont chers à M Duras, ils le sont aussi en PGRO
par la contribution que Gilles Delisle a faite en 1996 par sa
thèse qui révise la théorie du Self des fondateurs.
En effet, les huit champs de la psychothérapie gestaltiste,
comprenant quatre espace-temps avec deux niveaux chacun, externe avec la phénoménologie observable et interne
avec les représentations de soi et de l’autre, enrichissent
les stratagèmes thérapeutiques. Tout fragment du dialogue
de « Hiroshima mon amour» et comme tout fragment d’entretien thérapeutique, concernent l’un ou l’autre de ces
champs.
L’auteur nous fait saisir comment la Française à Hiroshima
revit, ici et maintenant, en l’ignorant une histoire enfouie, de
l’ailleurs pas maintenant, qui s’est déroulé à Nevers. Son
amant, le Japonais l’accompagne dans ce parcours.
La séparation intérieure ! Ce propos est centré sur la sépara-tion des objets internes, intériorisés, tel qu’on l’entend en
relation d’objets. En m’appuyant sur la construction du livre scénario et sur des citations du dialogue de Hiroshima mon amour
de Marguerite Duras, j’essaie de communiquer quelques processus du Self dont l’énergie est aux prises des relations d’objets internes clivées et de me pencher sur l’écoute psychothérapeutique.
Je n’ai pas la prétention d’enseigner ou de démontrer quoi que
ce soit, mais seulement de passer un bon moment en vous faisant partager deux de mes passions : l’une Marguerite Duras, en
tous cas son œuvre, l’autre la relation d’objets en Gestaltthérapie proposée par Gilles Delisle. Mais pourquoi ce rapprochement me direz-vous ? Je vais vous raconter ceci :
Le temps maussade de cette fin du 3 mars 1996 frappait aux
carreaux de mon bureau. Armé de mon Laguiole, j’ouvrais le
courrier. Une lettre de Montréal attirait mon attention. J’y ai lu la
joie du nouveau docteur Gilles Delisle qui avait soutenu avec
succès sa thèse le 16 février. A la hâte, je me rends à ma maison pour annoncer la bonne nouvelle. En passant devant la télévision au coin de la cheminée, j’entends « Marguerite Duras est
morte aujourd’hui ». Je m’assieds. Silencieux. Se mélangent, se
confondent, s’imbriquent en moi la joie et la peine, la naissance
et la mort, le plaisir et le dégoût. Cette potion prend une allure
particulière, spécifique de l’instant et pourtant elle ne m’est pas
inconnue…
De retour à mon bureau, je saisis quelques articles de lui et
quelques livres d’elle et j’écris un dialogue où je les imagine
conversant. Chacun recherche le sens de l’existence humaine,
chacun avec leurs mots. Le dialogue est plausible. Puis j’ai poursuivi ce travail de rapprochement entre les processus thérapeutiques décrits par G. Delisle et les textes de M. Duras.
Plusieurs thèmes concernent la PGRO (lire partout Psycho-thérapie Gestaltiste des Relations d’Objet) et la séparation intérieure dans le texte d’Hiroshima mon amour :
- l’espace– temps,
- l’oubli de l’intolérable et la tentative de conservation de l’indispensable,
- l’accession à la mémoire pour davantage de sens, d’unité, de
conscience de la reproduction,
- La reproduction nécessaire à la dissolution du micro champ,
- les objets partiels, les brisures, le morcellement, la voracité,
- la frontière-contact, effacée, éradiquée, la perte de soi dans
l’autre.
J’ai choisi de vous présenter l’analyse de deux mouvements :
celui des champs qui se séparent, se superposent, glissent, se
transforment de villes en personnes, et celui de la conscience,
en tout cas de la mémoire de l’histoire reproduite, retrouvée.
Il n’est pas utile, me semble-t-il d’avoir lu le livre ou vu le film
pour comprendre mon propos. Disons simplement, pour nous
mettre dans l’histoire, qu’une Française, actrice dans un film
qu’on tourne à Hiroshima et sur Hiroshima, rencontre quelques
heures avant son retour en France un Japonais.
Quelques éléments théoriques de la PGRO, ou thérapie du
lien, seront présentés au fur et à mesure de l’article.
Dans mon expression, quand j’utiliserai le « nous », il s’agit de
nous les gestalt-thérapeutes en particulier et plus largement les
psychothérapeutes.
LA CONSTRUCTION GÉNÉRALE DU LIVRE
Ce livre texte est écrit en 1958, année même de la réalisation
du film d’Alain Resnais. C’est un livre assez indéfinissable dans
son style littéraire. C’est un livre composé de parties, de morceaux qui se référent à un objet absent : le film qui défile et s’efface sur un écran. Ce texte de Duras est donc ouvert sur une
absence. Il est secondaire à des images qu’il ne décrit même
pas. Duras parle, comme nous, d’un « travail » qui consiste en
fait à ne rassembler que des éléments épars.
Le synopsis de neuf pages, écrit au futur, présente le film.
C’est une sorte de schéma, d’instrument de travail comme le
considère Duras.
L’avant propos de deux pages, tente d’expliquer l’absence
d’objet, le film dont j’ai parlé précédemment.
Le scénario en cinq parties, nous fait voyager à Hiroshima,
puis à Nevers puis alternativement d’une ville à l’autre, d’une
guerre à l’autre, d’une horreur à une autre. Il nous montre deux
personnages, un homme et une femme qui s’aiment, pour
quelques heures, qui reproduisent symboliquement une scène
d’ailleurs et pas maintenant.
Hiroshima et Nevers sont les deux seuls noms propres du
texte. Hiroshima inaugure le titre, mais aussi les images, Nevers
est second. Si le premier engendre une résonance humaine, le
second n’est que géographique « Nevers en France » dit le
Japonais. Le premier apparaît plein alors que le second semble
vide. Pour tous, Hiroshima est un haut lieu symbolique qui rappelle le plus grand traumatisme du dernier siècle, la plus grande
angoisse humaine généralisée.
Pourtant ces deux noms séparés sont liés ne serait-ce que par
leur opposition. Nous aurons tôt fait de les placer en polarité. Et
d’avance, nous savons que seule l’expérience peut les unir.
Hiroshima mon amour est un titre scandaleux et ambigu.
Hiroshima » contient en anagramme la forme latine
d’amour « amor »: qui se lit de la fin au début de « Hiroshima ».
Comment oser rapprocher ces deux mots « Hiroshima » et
« amour » en les liant d’un possessif singulier « mon » sans
même les séparer par une virgule ! Possession dans la fusion
totale ?Mais, même en supprimant « mon amour », amour reste
contenu, caché, dilué, dans « Hiroshima ».
En qualité de gestaltiste, nous pourrions considérer que finalement le titre est mieux comme il est. Au moins « mon amour »
apparaît comme une émergence, donc pour nous, comme une
possibilité de réponse. Du point de vue de la PGRO, le contenu
d’« Hiroshima », « amor », nous fait penser d’emblée, dès la
compréhension du texte-titre par son maquillage, à une situation
inachevée, enclavée dans la structure inconsciente du ça
[(1)], qui
se camoufle pour émerger dans le réel par la fonction Je
[(2)].
Ainsi « Hiroshima » s’annonçant présent, devient élément du
champ spatio-temporel « ici et maintenant » avec son niveau
externe, observable « Hiroshima » et avec son niveau interne,
caché, « amor ».
Nevers n’est pas innocent quoique en dise le dialogue :
Lui : C’est un joli mot français, Nevers.
Elle : C’est un mot comme un autre. Comme la ville.
(P. 49)
Mais pour nous qui écoutons, Nevers est-il un lieu nul ?
Comment ne pas le rapprocher de l’anglais « jamais » ! Faut-il
l’écrire en deux mots « Ne vers » comme une direction interdite ?
S’agit-il d’un nœud à dénouer ? Tout apparaît en négatif, en creux
comme une matrice originelle, un champ pourrions-nous dire.
Le seul lieu de l’action : la ville d’Hiroshima. Elle occupe les
deux premières parties avec des images montrant ce qu’on voit
en 1958 dans cette ville : hôpital, musée avec les chevelures
féminines qui tombent entières le matin, photos, films, actualités... L’espace s’ouvre avec le dialogue :
Lui : Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.
Elle : J’ai tout vu . Tout.
(P. 22)
Puis le nom retourne seulement dans le texte. La ville devient
une ville banale. Le seul nom conserve son pouvoir d’horreur.
Nous pouvons considérer qu’un vaste espace s’ouvre avec la
figure d’Hiroshima, mais le désaccord de l’étendue de la perception des deux personnages renvoie la figure au fond. Nevers
pénètre, par le dialogue, dans le film, lentement dès la fin de la
première partie quand Hiroshima devient banale. Les deux villes
restent séparées, l’une vue, l’autre dite. Les amants, quoique
vus enlacés, sont aussi séparés par le dit de leur désaccord.
En PGRO, ici nous pouvons interpréter les changements
comme une circulation dans les champs spatio-temporels :
champ 1 : les amants enlacés ici et maintenant ; champ 2 : le
dialogue sur ce qui est vu ici et pas maintenant ; champ 3 : la
ville d’Hiroshima ailleurs et maintenant ; champ 4 : la ville de
Nevers ailleurs et pas maintenant.
Mais le Japonais s’intéresse à cette figure du champ 4 :
Lui : Et avant d’être à Paris ?…
Elle : Avant d’être à Paris ? … J’étais à Nevers. Ne-vers.
Lui : Nevers ?
Elle : C’est dans la Nièvre. Tu ne connais pas.
(P. 40)
Le nom Nevers est rejeté, puis interrogé, finalement relancé
plus loin encore par le Japonais :
Lui : Où vas-tu en France ? A Nevers ?
Elle : Non. A Paris. A Nevers, non je ne vais plus à Nevers.
Lui : Jamais ?
Elle : Jamais.
C’est à Nevers que j’ai été le plus jeune de toute ma vie…
Lui : Jeune-à-Nevers.
Elle : Oui. Jeune à Nevers. Et puis aussi, une fois, folle à
Nevers.
(P. 56)
Nous observons ici que Nevers commence à prendre un sens
affectif. Il se lie à un personnage, à une vie. Une dyade d’Elle et
Nevers apparaît et se colore. Mais sur l’écran Nevers reste invisible. Nous pouvons commencer à penser que Nevers est matrice, champ enserrant secrètement une relation d’objet signifiante.
Dans la partie suivante, la troisième, Hiroshima et Nevers sont
liées dans le texte. Le dialogue passe d’une ville à l’autre.
Pendant que nous avons entendu la Française dire « A Nevers,
non, je ne vais plus jamais », le film montre à Hiroshima un défilé de pancartes qui proclament en différentes langues « jamais
plus Hiroshima ».
Hiroshima et Nevers sont-elles interchangeables ? Nous
répondons assurément non si nous nous limitons au niveau
externe, observable des champs spatio-temporels. Il n’en est
pas de même si nous considérons leur niveau interne. Hiroshima
contient une impasse de contact
[(3)] ici et maintenant qui réveille
un micro champ introjecté
[(4]), une situation inachevée
[(5)] de
l’ailleurs et pas maintenant contenue dans Nevers ?
Puis vient la quatrième partie, là les images de Nevers débordent, envahissent Hiroshima qui n’a plus qu’une seule fonction :
ramener le présent.
Nous verrons plus loin que c’est la période de reproduction du
drame de Nevers.
Dans la dernière partie, pendant le monologue de la Française
qui a retrouvé la mémoire, Nevers reste dans le texte mais les
images s’estompent avec celle de la gare de Nevers et du haut
parleur qui annonce « Hiroshima – Hiroshima ». Pourtant c’est
Nevers qui clôt le texte :
Elle : Hi-ro-shi-ma. C’est ton nom.
Lui : C’est mon nom. Oui.
Ton nom à toi est Nevers. Ne-vers-en-Fran-ce.
(P. 124)
Nevers est devenu un nom de personne, tout comme
Hiroshima juste avant. Quel est ce glissement de figures ?
Quelle est cette transformation qui s’opère pendant tout le film ?
Les personnages : la Française, sujet de l’action, c’est elle qui
bouge. Le Japonais, catalyseur, témoin intelligent, apparaît
davantage comme un collaborateur. Il n’est pas sans nous faire
penser à notre position de thérapeute.
Au commencement, les deux personnages nus, enlacés semblent vivre la même histoire. Confluents dirions-nous ! Mais dès
le démarrage du dialogue sur le vu à Hiroshima, ils s’opposent.
Lui nie ce qu’elle affirme. Elle finit par lui dire :
Elle : Je n’ai rien inventé.
Lui : Tu as tout inventé.
(P. 28)
Au début de la seconde partie, alors qu’il dort et qu’elle le
regarde, Duras écrit :
« Elle regarde avec intensité anormale ses mains qui frémissent doucement comme quelque fois, dans le sommeil, celles
des enfants. Ses mains sont très belles, très viriles.
Tandis qu’elle regarde ses mains, il apparaît brutalement à la
place du Japonais, le corps d’un jeune homme, dans la même
pose, mais mortuaire, sur le quai d’un fleuve, en plein soleil. Ce
jeune homme agonise. Ses mains sont également très belles,
ressemblant étonnamment à celles du Japonais. Elles sont agitées des soubresauts de l’agonie. » (P. 43)
Nous pouvons noter que ces images viennent après les premières évocations de Nevers dans le texte.
Ala fin de cette partie, c’est elle qui nie, qui refuse ce qu’il désire, ce qu’il demande : la revoir.
Lui : J’aimerais bien rester avec toi quelques jours, quelque
part, une fois.
Elle : Moi aussi.
Lui : Te voir aujourd’hui ne serait pas te revoir. En si peu de
temps ce n’est pas revoir les gens. Je voudrais bien.
Elle : Non.
Lui : Bon.
Elle : C’est parce que tu sais que je pars demain.
(P. 60)
Au début de la troisième partie, il prend une triple initiative :
celle de la retrouver sur le lieu de tournage du film, celle de la
conduire chez lui et enfin celle de réintroduire Nevers dans
Hiroshima par le dialogue.
Nous pourrions dire qu’il fait avancer l’action, qu’il relie les
champs dans l’ici et maintenant. Il amplifie un mouvement commencé par elle par la similitude des mains
[(6)].
Pour la Française, une scène enfouie, enclose quelque part
resurgit. Elle n’y avait plus accès et pourtant cette scène était là,
comme aux aguets.
Elle : Nevers, tu vois, c’est la ville du monde, et même c’est la
seule chose du monde à laquelle, la nuit, je rêve le plus. En
même temps que c’est la chose du monde à laquelle je pense
le moins.
(P. 58)
Nous ne pouvons éviter l’idée d’un micro champ, là, introjecté,
résultant d’une Situation Inachevée : la mort d’un Allemand. Le
micro champ est formé d’un élément de l’environnement :
l’Allemand tué le jour de la libération d’un coup de fusil tiré d’un
jardin, d’une partie du Self : le ça de la Française amoureuse,
âgée de dix-huit ans, et de la frontière-contact entre les deux : ici
abolie, éradiquée, par elle couchée sur lui bouche contre
bouche, recouvrant et cachant le corps entier du jeune homme,
pendant tout l’après– midi de l’agonie et toute la nuit qui suit.
Cette résurgence du micro champ s’accroche, s’agrippe sur
des éléments réels dans la similitude de Nevers d’autrefois et
d’Hiroshima d’aujourd’hui : la guerre, l’horreur, la mort, les chevelures tombées et aussi sans doute dans l’intensité du désir
avec ce Japonais qui rappelle celle avec l’Allemand.
C’est aussi la patience, l’aide tendre, la vibration sensible, l’intuition, la présence quasi thérapeutique de l’amant japonais qui
permet à la Française de revivre la mort de l’amant allemand et
la folie de la cave de Nevers. Mais il dirige, il choisit, il oriente, il
pose des questions insistantes.
Elle : pourquoi parler de lui plutôt que d’autres ?
…
Lui : A cause de Nevers, je peux seulement commencer à te
connaître. Et, entre les milliers et les milliers de choses de ta
vie, je choisis Nevers.
Elle : Comme autre chose ?
Lui : Oui.
Elle : Non. Ce n’est pas un hasard. C’est toi qui dois me dire
pourquoi.
Lui : C’est là, il me semble l’avoir compris que tu es si jeune…
si jeune, que tu n’es encore à personne précisément. Cela me
plaît.
Elle : Non, ce n’est pas ça.
Lui : C’est là, il me semble l’avoir compris, que j’ai failli… te
perdre… et que j’ai risqué ne jamais te connaître.
Lui : C’est là, il me semble l’avoir compris, que tu as dû commencer à être comme aujourd’hui tu es encore.
(P. 80)
Ceci nous évoque notre façon de choisir le centre d’intérêt de
la séance, qui nous paraît être le point d’ancrage de diverses
relations d’objets inachevées. Nous parlons alors de dilemme de
contact où la configuration du champ est telle qu’un élément de
l’environnement est à la fois indispensable à la survie : ici
l’amour et à la fois intolérable : ici la mort. Une telle configuration
ne peut être résolu par le Self que par une introjection primaire
de l’élément.
A la quatrième partie, le Japonais laisse la parole. Il aide à
accéder à la parole en même temps qu’à la mémoire. Elle, elle
opère un douloureux travail pour reprendre son passé, comme
le ressaisir, lui redonner une forme. Lui, il met de la distance
avec la blessure insupportable, intolérable, par l’emploi du
conditionnel :
Lui : Tu aurais eu froid dans cette cave à Nevers…
Elle : J ’aurais eu froid.
(P. 86)
Ainsi Nevers peut venir en figure quand la blessure se met à
distance. Lui, il accepte de disparaître, de se confondre dans
l’Autre, il se porte volontaire par amour, parce qu’il comprend,
pour devenir le mort d’ailleurs et pas maintenant :
Lui : Quand tu es dans la cave, je suis mort ?
Elle : Tu es mort et… comment supporter une telle douleur ?
(P. 87)
Puis vient la résurrection de la mémoire : la reproduction de la
folie. Elle crie, tremble, délire. Elle revit la tonte, séparation punitive, publique du corps et de la chevelure – castration sanction
réservée aux femmes :
Elle : Ils croient de leur devoir de bien tondre les femmes.
Lui projette et se trompe :
Lui : Tu as honte pour eux, mon amour ?
Elle : Non. Tu es mort. Je suis bien trop occupée à souffrir. Le
jour tombe.
(P. 96)
Elle revisite ce cauchemar d’horreur, de douleur, puis tout à
coup ne le regarde plus. Alors le Japonais reprend un rôle réel
et lui donne une gifle. Coup nécessaire qui la réveille. Elle
reprend contact ici et maintenant, change de position par rapport
à son histoire.
Retrouvant la mémoire, elle devient maîtresse de sa vie et va
pouvoir oublier de nouveau, mettre de nouveau une distance en
collaborant avec l’oubli, comme s’il fallait à nouveau retrouer,
effacer ou détruire une partie de l’expérience de reproduction
comme pour atténuer l’intolérable qui demeure. C’est le thème
de la cinquième et dernière partie :
Elle : Peupliers charmants de la Nièvre, je vous donne à l’oubli.
Histoire de quatre sous, je te donne à l’oubli.
…
Petite fille de rien.
Morte d’amour à Nevers.
Petite tondue de Nevers je te donne à l’oubli ce soir…
(P. 118)
Elle devient actrice de sa vie quand elle crie au Japonais,
comme elle a crié à l’Allemand devant le miroir pendant sa
reproduction de folie :
Elle : Je t’oublierai ! Je t’oublie déjà ! Regarde comme je t’oublie ! (P. 124)
Belle attitude thérapeutique de l’amant japonais ! Il se prête à
la reproduction et sait ramener à la vie réelle par l’agression,
puis par la réparation. La reproduction permet la dissolution du
micro champ introjecté. La réalité qui s’ensuit dans une relation
attentive, de compassion, à quelques heures de leur séparation
réelle sert de reconnaissance. Pour nous en PGRO, il s’agit bien
là d’un dialogue herméneutique laissant place à la coconstruction de sens par une présence égalitaire.
Mais qui est qui dans une psychothérapie ? Nous ne sommes
pas sans penser à nos fins de séance, nos fins de thérapie où
les noms se confondent par l’amour humain…
Elle : Hi-ro-shi-ma. C’est ton nom.
Lui : C’est mon nom. Oui.
Ton nom à toi est Nevers. Ne-vers-en-Fran-ce. ( P 124)
Marguerite Duras clôt le livre par les appendices, à la fin desquels elle écrit :
« Elle livre à ce Japonais – à Hiroshima- ce qu’elle a de plus
cher au monde, son expression actuelle même, sa survivance à
la mort de son amour, à Nevers » (p. 155 ).
Nous pouvons lire « Hiroshima mon amour » comme l’histoire
d’une femme qui retrouve le sens à l’aide d’une présence aimante. Delisle écrit :
« La plus cruciale des pertes de sens, c’est de ne pas pouvoir
situer le lieu où se produit un phénomène, celui où se vit une
expérience, c’est de ne pas pouvoir lier l’interne et l’externe »
(p. 131.1998)
La cruciale expérience de la Française à Nevers ne lui permettait plus de lier l’interne et l’externe de façon significative. Par
le dialogue amoureux, elle retrouve la mémoire, la parole, le
corps et les corps. Elle reprend les rênes de sa propre vie, qui
passe d’abord par la séparation imminente et définitive de l’homme amant japonais. Lui seul sait l’histoire d’elle.
Ainsi au plein créé par le travail d’anamnèse doit se substituer
un creux, un vide, une absence, une séparation : la Française
d’Hiroshima quitte le Japonais de Nevers…
·
BAJOMEE Danielle : Duras ou la douleur. Collection culture et communication. De Boeck Université. Diffusion par éditions universitaires.
Bruxelles 1989.198 p.
·
BORGAMAN Madeleine : L’écriture filmique de Marguerite Duras.
Collection cinéma. Editions Albatros. Paris 1985.201 p.
·
DELISLE Gilles : La relation d’objet en Gestalt-thérapie. Les éditions
du reflet. Ottawa 1998.390 p.
Vers une psychothérapie du lien. Les éditions du reflet. Ottawa 2001.
211 p.
·
DURAS Marguerite : Hiroshima mon amour. Collection folio. Editions
Gallimard. Paris 1960.155 p.
[1]
Champ introjecté
contenant les représentations
des relations passées et les
moments de vie du
développement. Delisle. 1998.
[2]
Proposition de G. Delisle
en révision du mode moi de
Perls– Goodman. 1951.
[3]
Interruption du cycle.
[4]
Un micro champ introjecté
(abréviation MI) selon
G. Delisle, 1998, est analogue
aux introjects de Perls-Goodman. Il résulte d’une
situation inachevée (SI) et est
formé d’un élément de
l’environnement, d’une partie
du Self et de la frontièrecontact entre les deux.
[5]
Abréviation SI, elle n’est
pas facilement accessible à la
conscience et résulte de
l’introjection primaire qui
interrompt le cycle de contact..
Revue Gestalt - N° 24 - Juin 2003
[6]
Il ne s’agit pas de prendre
conscience de ce qui s’est
passé il y a plusieurs années
mais de prendre conscience
comment depuis plusieurs
années quelque chose se
reproduit et se reproduit ici et
maintenant. De ce point de
vue, il n’est pas question de
passé historique mais bien
du passé qui agit dans la
configuration actuelle
du champ.
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