Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.
198 pages

p. 183 à 190
doi: en cours

Veille sur la revue
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no 24 2003/1

 
La poétique de la Gestalt-thérapie Michael Vincent Miller L’Exprimerie, Bordeaux, 2002,210 p. Lecture de Claude HAZA
 
 
A la lecture de certains livres et au fur et à mesure qu’on tourne les pages, on a l’impression de devenir un peu plus intelligent, parce que l’on a le sentiment de tout comprendre soudainement. On voudrait retenir ou apprendre par cœur certains passages qui expliquent simplement des choses apparemment compliquées. Il suffit alors de les introjecter !
Le livre de M. V. Miller m’a fait bien souvent cet effet. Il faut dire que l’auteur aborde la Gestalt-thérapie par un côté non pas inattendu (ou peut-être même attendu), mais plutôt novateur. Le titre de l’ouvrage, La poétique de la Gestalt-thérapie, nous introduit d’emblée, avec la table des matières, dans une évocation de la Gestaltthérapie habituellement peu traitée : l’art, la curiosité, l’ironie, l’inconnu, le flirt d’un paranoïaque, etc.
Ce livre rassemble divers textes écrits par Miller pour des revues et à l’occasion de conférences. Quelques-uns ont été déjà publiés en français par l’IFGT (Bordeaux), les éditions L’Exprimerie et la revue Gestalt. Le lecteur trouvera un grand intérêt dans ce recueil pour suivre la pensée de l’auteur qui, rappelons-le, est une des figures importantes parmi les théoriciens actuels de la Gestalt. La préface écrite par Jacques Blaize donne à cette pensée la substance philosophique et théorique qui permet d’entrer dans le livre de la meilleure manière.
D’abord, Miller démontre que dans ses fondements théoriques et à travers sa pratique, la Gestalt-thérapie a des rapports évidents avec l’esthétique : la poésie, la littérature, les arts plastiques et les arts corporels. Les fondateurs eux-mêmes sont issus de ces différentes disciplines artistiques : Perls le théatre, Goodman la poésie et la littérature, pour Laura Perls, c’était la danse.
Miller cite plus souvent des poètes que des théoriciens scientifiques. J’ai relevé au hasard des pages les noms de T.D. Thoreau, Emerson, H. Michaux, R. Frost, D.H. Lawrence, J. Keats, W. Stevens, W. Shakespeare, E. Pond, le romancier J. Updike.
Pour être cohérente, la Gestalt-thérapie ne peut emprunter que le processus de création présent dans l’art, souligne Miller. Le thérapeute gestaltiste et l’artiste créent chacun à partir de sa connaissance du monde, de ses sens, de son intuition ou saisissement, que l’on appelle parfois aussi l’inspiration. Ce qui caractérise le rapprochement art et psychothérapie, c’est le désir de l’homme de transformer la relation au monde donnée au départ et d’amener ainsi quelque chose de nouveau. Une œuvre d’art, en effet, est par essence même nouveauté.
Comprendre l’art est nécessaire en psychologie et en psychothérapie. En Gestalt, c’est le concept de « contact » qui nous permet cette compréhension.
Miller apporte également une réflexion à propos de l’art et de ses symptômes. Pour lui, la demande psychothérapeutique est appréhendée comme la production d’une « œuvre », même chose dans l’art. Seulement ici l’auteur de cette production est le patient lui-même. L’action du thérapeute passe essentiellement par le contact, pour tenter de restaurer chez le patient la conscience de ses propres productions.
Miller fait de la « curiosité » un concept essentiel en psychothérapie. Le premier sens du mot curiosité est soin, avoir souci de quelque chose. Le deuxième sens exprime la tendance qui porte à apprendre, à connaître des choses nouvelles. Le premier sens a fortement évolué, voire vieilli au point de n’être plus utilisé ainsi. Mais en s’appuyant sur le deuxième sens du mot, il lui restitue du même coup son premier sens.
Ce concept ouvre sur les pathologies du contact, dit-il, ou l’inverse sur l’ouverture au monde. C’est le besoin de connaître, l’attirance vers la nouveauté, la motivation qui oriente l’action de regarder, de voir, de découvrir, etc. L’inverse instaure la fermeture, le retrait. Pour Miller la curiosité intervient dans le développement humain autant que la créativité ou la sexualité. Il en fait donc un concept théorique de base pour les Gestaltistes. Il propose qu’en thérapie il y ait concentration sur la manière d’être ou non « curieux » de quelqu’un.
Il décrit aussi la curiosité comme un événement humain qui se « dirige vers l’inconnu et l’imprévisible ». Et il insiste sur le fait que la théorie du développement de la curiosité chez l’être humain permettrait de nouvelles possibilités diagnostiques en psychothérapie.
Comme dans les chapitres du livre qui traitent de près ou de loin d’une certaine poétique du contact, cela me fait penser à deux aspects essentiels d’expression en poésie : l’un relève de la poétique du sujet, l’autre de la poétique de l’événement. La curiosité dirigée vers l’inconnu et l’imprévisibilité nous placent de fait dans une poétique de l’événement.
Pour Miller le thème de l’inconnu recouvre celui de l’angoisse, de l’abandon à la nouveauté, du vide de l’inconnu, du vertige de la liberté. Après avoir exploré, décortiqué et reconstruit ces différents concepts à la lumière gestaltiste, et plus précisément du cycle du contact et de ses perturbations, Miller tape fort en introduisant un nouveau concept : « la conscience ironique ».
L’auteur propose l’ironie comme moyen d’entrer dans l’inconnu, face à un événement, fût-il appréhendé de manière dramatique, afin d’ouvrir un autre champ où l’incertitude pourrait être tolérée. Le paradoxe et les polarités sont ici, me semble-t-il, des instruments permettant d’accéder à cette « conscience ironique ». Voilà ce qu’il écrit pour que l’ironie puisse être précieuse en psychothérapie : « Une des bénédictions de l’ironie, c’est le dévoilement d’options... Une fois que vous voyez les choses à la lumière de l’ironie, cela devient plus difficile de poursuivre comme si votre malheur relevait de la destinée ».
En apprenant « à flirter à un paranoïaque », Miller surfe un peu plus loin encore sur la poétique gestaltiste. Combien il est agréable de surfer avec lui. On traverse « le caractère créatif de la projection », on lit ce que l’on sait déjà comme une découverte nouvelle, parce que la poétique dont il est question et la manière de l’écrire nous y convient aisément : « nous ne pouvons pas penser les pensées des autres, et c’est la raison pour laquelle nous ne pouvons connaître l’autre qu’à travers la projection. La question reste non l’élimination de la projection mais la qualité du contact. D’où comment transformer la projection hostile en projection empathique ». Plutôt que de rejeter il suffit d’intégrer. Miller fait une description clinique du paranoïaque dans laquelle il utilise les concepts cliniques strictement nécessaires. Il emploie un langage évocateur, imagé d’une réalité repérable par tous. L’obsessionnel et le paranoïaque sont décrits non pas avec des termes théorico-cliniques, mais j’ai envie de dire avec des descriptions poético~cliniques.
La question du corps en psychothérapie, Miller l’aborde à travers W. Reich et les questions philosophiques traditionnelles sur la nature de l’existence corporelle. Pour lui, il n’y a pas de différence entre la cure par la parole et le travail corporel. Dans ce chapitre, il pose les bases du contact en faisant référence à Lévinas. Les pratiques cliniques sont développées ensuite, en proposant d’explorer la façon qui permettrait l’intégration de la vision reichienne du corps et de la phénoménologie, à des fins diagnostiques. Pour cela, il donne un exemple dans lequel il décrit une pratique thérapeutique qui se garde bien de dire « il faut faire comme ceci ou comme cela ».
Le « contact » est fondamental en Gestalt. C’est le lieu de rencontre, celui de l’expérience, l’expérience est une création, etc. Tout ceci constituant le champ dans lequel se déroule le Self. Dans « au-delà du champ » Miller traite « l’ingéniosité et la créativité qui sont impliquées dans cette mise en œuvre » (celle du contact) et non le contact lui-même. L’explication qu’il donne de l’expérience du contact n’est pas une reprise, avec d’autres mots, de ce que nous avons lu maintes fois. L’auteur est lui-même créateur de raisonnement, d’images fortes qui donnent forme à un concept classique.
Voici comment il définit le champ : « l’on ne peut pas faire quelque chose à partir de rien. Si l’expérience n’est pas donnée, il faut que quelque chose soit, et c’est ce quelque chose que nous appelons le champ, un ensemble de conditions qui précède tant l’individu que le monde.[...]“Le champ reste suspendu entre rien et quelque chose”. [...]le self, c’est l’intégrateur, c’est l’artiste de la vie. Il a une fonction créative et artistique à tout moment de l’expérience vécue ».
Et enfin cette autre citation : « la base esthétique de la Gestalt résulte directement de la compréhension du contact en tant que rencontre entre soi et l’autre qui a sans cesse à se renouveler ; [...] le contact est une activité et non pas un état dans lequel on est ou on n’est pas. »
Tous les thèmes propres à la Gestaltthérapie, et ceux qui nous viennent de la psychanalyse sont développés dans le livre. La question du transfert, bien sûr, est traitée de même que la construction de cette théorie par Freud. Dans ce même chapitre Miller évoque « l’intimité dans la thérapie », et son développement du point de vue effet curatif. Je ne résiste pas à donner encore une citation : « la question n’est pas de savoir si le transfert existe ou s’il est utile, mais si le psychothérapeute ne le confond pas avec l’ensemble de l’intimité en thérapie. Le transfert nie la neutralité des sentiments intimes entre le thérapeute et le patient. »
Le « mythe du nous » est aussi un des chapitres clés qui illustre la poétique de la Gestalt-thérapie. L’Eden, Adam et Eve, Dieu le père sont autant de mots qui nous renvoient de l’amour à la dépendance, de l’angoisse d’abandon à l’angoisse d’engloutissement. Ainsi, « l’enfant qui a été empêché dans sa liberté de dire non, entre dans la vie d’adulte soit en se cramponnant à un “nous” parental internalisé, ancré par l’angoisse, soit en luttant contre ; alors s’abandonner à l’intimité avec un autre est ressenti soit comme une nécessité desespérante soit comme une perte menaçante de soi. »
Pour traiter l’expérience présente en thérapie, le fameux « rester avec... », Miller fait appel à la vie et à l’œuvre de deux artistes, Paul Cézanne et Miles Davis. Il décrit leur démarche artistique difficile dans une vie cahotique, la solitude extrême pour Cézanne, l’alcool pour M. Davis. Ce qu’ils ont de commun, c’est l’« idéal d’engagement discipliné », c’est-à-dire exercer une discipline en dépit de tout à rester centré sur l’oeuvre à réaliser, ou encore rester centré sur sa foi en l’expression de sa sub-jectivité, seule vraie liberté pour créer, malgré le tumulte du monde alentour qui opère comme un rejet. Cette centration sur soi et sur le monde permet à Cézanne de dépasser son doute et son angoisse. « Cézanne peignait en totale loyauté à sa subjectivité ... dans un oubli total de lui-même, se consacrant totalement aux objets dont il cherchait à pénétrer la nature essentielle. » Miller pose la question de savoir comment on pourrait appliquer cet idéal d’engagement discipliné en thérapie, par exemple, à une relation d’intimité.
Dans la troisième partie du livre Miller nous parle de Paul Goodman, de Frederik Perls et d’Isadore From. Le sous-titre au chapitre consacré à Goodman s’intitule : « une poétique de la théorie ». « L’écriture de Goodman n’est jamais loin de l’acte poétique » dit-il. L’écriture de Miller n’est pas loin non plus en de nombreux passages de la poésie. Il décrit le parcours littéraire de Goodman, sa vie, ses difficultés, etc.... Dans ce chapitre sont mis aussi en lumière quelques grands thèmes et concepts de la Gestalt-thérapie que Goodman a développés à partir de Freud. Puis on relira aussi avec intérêt quelques uns des fondements théoriques de la Gestalt-thérapie.
Les trois chapitres mis en fin de volume sont la préface de Miller à Gestalt therapy Verbatim de F. Perls, puis l’introduction écrite en collaboration avec I. From pour la réédition de Gestalt-thérapie de Perls, Hefferline et Goodman. Enfin, pour clore le livre, Miller nous parle d’I. From. Du personnage attachant, du théoricien (qui n’a pas laissé d’œuvre écrite, ou très peu), de l’enseignant méticuleux, gardien clairvoyant des principes de la Gestalt-thérapie des origines. Et surtout de son rôle important dans la formation des gestaltistes de la première génération, et des autres également. Il n’est pas superflu non plus d’apprendre même en quelques lignes à travailler à partir des postures que From utilisait.
Voilà donc résumé ce livre que j’ai lu avec un grand intérêt et un réel plaisir. Grâce au style littéraire de Miller qui utilise habilement des citations de poètes et de scientifiques; ses apports théoriques personnels sont tout aussi empreints de poésie.
Le propos poétique de la Gestalt-thérapie développé par M.V. Miller ici donne encore plus de sens à l’ajustement créateur.
 
Mères-filles, une relation à trois Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich Albin Michel, Paris 2002,420 pages. Lecture de Patrice RANJARD
 
 
Cet ouvrage, agréable à lire, composé par une psychanalyste et une sociologue, présente toutes les possibilités imaginables de relation mère-fille : les mères plus mères que femmes, plus femmes que mères, ni mères ni femmes, tantôt l’une tantôt l’autre,… mères extrêmes, mères chaperons, mères marieuses, etc. De l’être fille au devenir femme, du devenir femme au devenir mère… sans oublier les deuils… La collection est si complète que le lecteur psychothérapeute est sans cesse invité à songer à telle ou telle cliente. Sauf… qu’il n’y est pas question de patients mais uniquement de personnages de fiction ! Tel est en effet le parti pris original des auteures : pas de cas cliniques, uniquement des fictions : roman, théâtre, cinéma… Le lecteur y trouve largement son compte : un cas clinique est toujours particulier, unique, alors qu’une fiction est volontiers universelle, paradigmatique. Chemin faisant, plusieurs problématiques reçoivent des éclairages nouveaux. On voit se dessiner une image complexe de l’inceste : « platonique », du « premier type » ou du « second type », l’inceste « fabrique du binaire avec du ternaire ». Les questions de transmission de génération en génération et de la construction de l’identité, « que les théories psychanalytiques héritées de Freud tendent à recouvrir par la problématique de la sexualité » sont dégagées et mises en lumière de façon frappante. Caroline Eliacheff s’inscrit clairement dans la ligne du premier Freud, celui de l’attitude « mon pauvre enfant, que t’a-t-on fait ? ». Travailler sur la relation mère-fille lui donne de nombreuses occasions de dénoncer les contradictions de la théorie classique qui oublie, ou nie, les inconscients des parents pour ne retenir que les pulsions et fantasmes de l’enfant. Un seul exemple, qu’elle cite et que je résume : Bettelheim écrit dans sa Psychanalyse des contes de fées : « Ce sont les parents les plus narcissiques qui se sentent les plus menacés par la croissance de leur enfant » (p. 301) et « les parents qui, comme la reine (de Blanche-Neige), mettent en acte leurs jalousies parentales œdipiennes, risquent de détruire leur enfant et sont assurés de se détruire eux-mêmes », (p. 317). Ce qui ne l’empêche pas d’écrire, page 303, qu’en réalité c’est la fille qui projette sa jalousie sur la mère : « Comme l’enfant ne peut pas se permettre d’éprouver de la jalousie envers l’un de ses parents (ce serait très menaçant pour sa sécurité), il projette ses sentiments sur lui (ou sur elle). ‘Je suis jalouse des avantages et des prérogatives de ma mère’ devient cette pensée lourde de désir : ‘Ma mère est jalouse de moi’. Le sentiment d’infériorité, par autodéfense, devient sentiment de supériorité ». Et C. Eliacheff de conclure : « Nous voilà ramenés au schéma initial et à la théorie œdipienne bien connue : seuls les enfants sont jaloux des parents. Exit les mères jalouses – ne restent que des filles trop imaginatives… »
En somme, un livre stimulant, agréable à lire et qui peut nourrir la réflexion du psychothérapeute.
 
Le meurtre de la Mère Traversée du tabou matricide Michèle Gastambide Co-édition la Méridienne, 2002,313 p. Lecture de Gonzague MASQUELIER
 
 
« Ah ! - Ah je savais bien que tu étais ma mère !… Je vais te tuer. Je vais te tuer parce… que tu m’as trahi… »
C’est par la description clinique d’une séance de psychothérapie d’un enfant de dix ans que débute le livre. L’auteur [(1)] s’interroge sur l’origine de la violence, qu’elle soit individuelle ou sociale. Cette question, qui nous concerne tous, est le fil conducteur de l’ouvrage. Nous commençons notre investigation historique par les matricides « ratés ou incertains » : dans l’Œdipe Roi [(3)] nous savons que notre héros, après avoir tué son père et épousé sa mère sans le savoir, se lamente devant celle-ci pendue. Mais Sophocle ne révèle pas les circonstances de ce drame : meurtre ou suicide ? Puis nous partons à Rome, rencontrer Néron qui ne sait comment tuer sa mère Agrippine : après plusieurs tentatives infructueuses, il laisse l’un de ses affranchis se charger de la besogne. Hamlet, dans la pièce de Shakespeare, ressent les mêmes pulsions matricides, mais se trompe de cible et plante son épée dans un autre corps. Sade, également, tourne autour du thème sans trop s’y aventurer : le sadisme n’est-il pas une tentative de se dégager de la toute puissance maternelle ? Freud, enfin, donne une place centrale au meurtre du père, suscité par un désir incestueux envers la mère, mais n’aborde jamais la question de l’agressivité envers la Mère. Il se « contente » de ne pas assister aux funérailles de sa maman ! Nous partons ensuite pour une longue enquête en Grèce. A travers trois auteurs, Eschyle, Sophocle et Euripide, nous explorons la tragédie d’Oreste. Rappelons-nous la famille des Atrides : le roi d’Argos, Agamemnon, part faire la guerre de Troie. Il y reste sept ans. À son retour, il est assassiné par sa femme Clytemnestre et l’amant de celle-ci, qui usurpent son trône. Après quoi Clytemnestre exile son jeune fils Oreste, dont elle redoute qu’il ne venge son père, et tient sa fille Electre à l’écart car la haine que celle-ci lui manifeste devient insupportable. Adolescent, Oreste revient car il doit venger son père. La culture de son temps, par la voix de l’oracle d’Apollon, et la souffrance de sa sœur l’y engagent. Doit-il alors tuer sa mère ? Oreste résiste : c’est le tabou du matricide qu’évoque le sous-titre du livre. « Le seul sentiment qu’Oreste peut encore éprouver à propos de sa mère, c’est la crainte de son effarante puissance [(3)] ». Elle l’a privé d’un père, l’a forcé à l’exil et lui interdit le retour. Tuer sa mère, c’est venger son père, se reconnaître comme fils, reprendre sa place dans la lignée royale, restaurer l’ordre du monde : « Tu as tué celui que tu n’aurais pas dû tuer, souffre donc ce que tu n’aurais pas dû souffrir » [(4)] Écrits dans une belle langue, émaillés de subjonctifs et de propositions enchâssées, ces chapitres se lisent comme un bon roman et nous font traverser les siècles, suscitant nos questionnements. Pourquoi le meurtre du père est-il si souvent étudié, alors que la haine envers la mère semble être un tabou infranchissable ? Pourquoi sacraliser la Mère ? Michèle Gastambide introduit alors la notion de cohésion sociale : cette sacralisation contraint les mères à épouser un idéal de Mère parfaite et à se culpabiliser si elles s’en écartent. « Pourquoi tant d’acharnement à ne pas découvrir derrière la façade, une femme avec ses désirs et ses manques ? [(5)] ». Parce que cette réalité renvoie le sujet à sa propre faille, l’oblige à s’interroger sur son être à lui, répond l’auteur. Que recherchent les tueurs en série en s’attaquant aux femmes ? Ces agressions peuvent se lire comme des passages à l’acte d’une pulsion de haine qui n’a pas pu être élaborée et dépassée.
Dans un chapitre sur le développement de « l’infans », elle décrit plusieurs étapes par lesquelles l’enfant cherche à se séparer, à « faire trou » dans l’état fusionnel qui l’attache à sa mère [(6)] : détruire dans un premier temps (la rage pour sortir de la sidération), puis appréhender la réalité, affronter les conséquences de l’acte (solitude, terreurs nocturnes, honte), pour enfin choisir une position subjective (dénier, déplorer, se révolter) que l’auteur appelle « les destins de la violence ». Le père a bien évidemment un rôle à jouer dans ces différentes étapes : il permet la défusion entre l’enfant et sa mère.
À travers de nombreux exemples cliniques, Michèle Gastambide propose plusieurs pistes de travail en psychothérapie : le jeu, la mise en scène, la danse, l’utilisation du symbolique et des différentes figures de la mère. Elle propose de « voir la réalité de la mère », c’est-à-dire désacraliser la Mère soi-disant toute bienveillante.
D’autres pistes sont explorées comme « l’extinction de la dette imaginaire » (comment être reconnaissant sans être redevable ?), l’acceptation de la solitude, chère aux existentialistes, la découverte des frères et de l’altérité. L’auteur illustre avec humour ce thème en citant le chanteur maghrébin Rachid Taha qui confie que « le couscous de sa mère est bon, mais qu’il en a trouvé de meilleurs ailleurs, ce qui lui a évité de faire une psychanalyse ! » [(7)]. Dans son dernier chapitre, l’auteur aborde la violence dans l’actualité sociale : les passages à l’acte d’adolescents, les matricides, les « serial killer » et le terrorisme, puis conclut par le cas récent de Richard Durn qui, en avril 2002, a tiré sur le conseil municipal de Nanterre en tuant huit personnes. Avant de se suicider en se jetant par la fenêtre du commissariat, il prit le temps de préciser aux enquêteurs que « c’est bien la Maire qu’il voulait tuer… » Pendant les Entretiens de l’EPG (novembre 2002), Michèle Gastambide est venue présenter son livre et répondre à nos questions : malgré nos divergences de référentiels théoriques [(8)], nos pratiques se rapprochent lorsqu’il s’agit de la prise en charge des enfants. Les questionnements par rapport à cette difficile question du matricide ont fédéré nos points de vue et ont suscité de nombreux échanges.
 
NOTES
 
[1]Michèle GASTAMBIDE est psychologue, psychanalyste. Elle exerce depuis une vingtaine d’années dans une Maison d’enfants ( 4 à 14 ans) et, en libéral, auprès d’adultes et d’adolescents.
[2]SOPHOCLE, Tragédies, Gallimard, Folio, 1973.
[3]page 68.
[4]ESCHYLE, Les Choéphoresin Théâtre complet, Paris, Flammarion, 1964.
[5]page 256.
[6]cf. également les travaux de Mélanie KLEIN.
[7]page 270.
[8]LACAN ET PERLS ont du parfois sourire ou grimacer en nous écoutant !
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Michèle GASTAMBIDE est psychologue, psychanalyste. Elle ex...
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[2]
SOPHOCLE, Tragédies, Gallimard, Folio, 1973. Suite de la note...
[3]
page 68. Suite de la note...
[4]
ESCHYLE, Les Choéphoresin Théâtre complet, Paris, Flammari...
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[5]
page 256. Suite de la note...
[6]
cf. également les travaux de Mélanie KLEIN. Suite de la note...
[7]
page 270. Suite de la note...
[8]
LACAN ET PERLS ont du parfois sourire ou grimacer en nous ...
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