2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Lectures
La poétique de la
Gestalt-thérapie
Michael Vincent Miller
L’Exprimerie, Bordeaux, 2002,210 p.
Lecture de Claude HAZA
A la lecture de certains livres et au fur et
à mesure qu’on tourne les pages, on a l’impression de devenir un peu plus intelligent,
parce que l’on a le sentiment de tout comprendre soudainement. On voudrait retenir
ou apprendre par cœur certains passages
qui expliquent simplement des choses
apparemment compliquées. Il suffit alors de
les introjecter !
Le livre de M. V. Miller m’a fait bien souvent cet effet. Il faut dire que l’auteur aborde la Gestalt-thérapie par un côté non pas
inattendu (ou peut-être même attendu),
mais plutôt novateur. Le titre de l’ouvrage,
La poétique de la Gestalt-thérapie, nous
introduit d’emblée, avec la table des
matières, dans une évocation de la Gestaltthérapie habituellement peu traitée : l’art, la
curiosité, l’ironie, l’inconnu, le flirt d’un paranoïaque, etc.
Ce livre rassemble divers textes écrits par
Miller pour des revues et à l’occasion de
conférences. Quelques-uns ont été déjà
publiés en français par l’IFGT (Bordeaux),
les éditions L’Exprimerie et la revue Gestalt.
Le lecteur trouvera un grand intérêt dans ce
recueil pour suivre la pensée de l’auteur
qui, rappelons-le, est une des figures
importantes parmi les théoriciens actuels
de la Gestalt. La préface écrite par Jacques
Blaize donne à cette pensée la substance
philosophique et théorique qui permet d’entrer dans le livre de la meilleure manière.
D’abord, Miller démontre que dans ses
fondements théoriques et à travers sa pratique, la Gestalt-thérapie a des rapports évidents avec l’esthétique : la poésie, la littérature, les arts plastiques et les arts corporels.
Les fondateurs eux-mêmes sont issus de
ces différentes disciplines artistiques : Perls
le théatre, Goodman la poésie et la littérature, pour Laura Perls, c’était la danse.
Miller cite plus souvent des poètes que
des théoriciens scientifiques. J’ai relevé au
hasard des pages les noms de T.D.
Thoreau, Emerson, H. Michaux, R. Frost,
D.H. Lawrence, J. Keats, W. Stevens,
W. Shakespeare, E. Pond, le romancier
J. Updike.
Pour être cohérente, la Gestalt-thérapie
ne peut emprunter que le processus de
création présent dans l’art, souligne Miller.
Le thérapeute gestaltiste et l’artiste créent
chacun à partir de sa connaissance du
monde, de ses sens, de son intuition ou saisissement, que l’on appelle parfois aussi
l’inspiration. Ce qui caractérise le rapprochement art et psychothérapie, c’est le
désir de l’homme de transformer la relation
au monde donnée au départ et d’amener
ainsi quelque chose de nouveau. Une
œuvre d’art, en effet, est par essence
même nouveauté.
Comprendre l’art est nécessaire en psychologie et en psychothérapie. En Gestalt,
c’est le concept de « contact » qui nous
permet cette compréhension.
Miller apporte également une réflexion à
propos de l’art et de ses symptômes. Pour
lui, la demande psychothérapeutique est
appréhendée comme la production d’une
« œuvre », même chose dans l’art.
Seulement ici l’auteur de cette production
est le patient lui-même. L’action du thérapeute passe essentiellement par le contact,
pour tenter de restaurer chez le patient la
conscience de ses propres productions.
Miller fait de la « curiosité » un concept
essentiel en psychothérapie. Le premier
sens du mot curiosité est soin, avoir souci
de quelque chose. Le deuxième sens exprime la tendance qui porte à apprendre, à
connaître des choses nouvelles. Le premier
sens a fortement évolué, voire vieilli au
point de n’être plus utilisé ainsi. Mais en
s’appuyant sur le deuxième sens du mot, il
lui restitue du même coup son premier
sens.
Ce concept ouvre sur les pathologies du
contact, dit-il, ou l’inverse sur l’ouverture au
monde. C’est le besoin de connaître, l’attirance vers la nouveauté, la motivation qui
oriente l’action de regarder, de voir, de
découvrir, etc. L’inverse instaure la fermeture, le retrait. Pour Miller la curiosité intervient dans le développement humain autant
que la créativité ou la sexualité. Il en fait
donc un concept théorique de base pour les
Gestaltistes. Il propose qu’en thérapie il y
ait concentration sur la manière d’être ou
non « curieux » de quelqu’un.
Il décrit aussi la curiosité comme un événement humain qui se « dirige vers l’inconnu et l’imprévisible ». Et il insiste sur le fait
que la théorie du développement de la
curiosité chez l’être humain permettrait de
nouvelles possibilités diagnostiques en psychothérapie.
Comme dans les chapitres du livre qui
traitent de près ou de loin d’une certaine
poétique du contact, cela me fait penser à
deux aspects essentiels d’expression en
poésie : l’un relève de la poétique du sujet,
l’autre de la poétique de l’événement. La
curiosité dirigée vers l’inconnu et l’imprévisibilité nous placent de fait dans une poétique de l’événement.
Pour Miller le thème de l’inconnu
recouvre celui de l’angoisse, de l’abandon à
la nouveauté, du vide de l’inconnu, du vertige de la liberté. Après avoir exploré, décortiqué et reconstruit ces différents concepts
à la lumière gestaltiste, et plus précisément
du cycle du contact et de ses perturbations,
Miller tape fort en introduisant un nouveau
concept : « la conscience ironique ».
L’auteur propose l’ironie comme moyen
d’entrer dans l’inconnu, face à un événement, fût-il appréhendé de manière dramatique, afin d’ouvrir un autre champ où l’incertitude pourrait être tolérée. Le paradoxe
et les polarités sont ici, me semble-t-il, des
instruments permettant d’accéder à cette
« conscience ironique ». Voilà ce qu’il écrit
pour que l’ironie puisse être précieuse en
psychothérapie : « Une des bénédictions de
l’ironie, c’est le dévoilement d’options... Une
fois que vous voyez les choses à la lumière
de l’ironie, cela devient plus difficile de
poursuivre comme si votre malheur relevait
de la destinée ».
En apprenant « à flirter à un paranoïaque », Miller surfe un peu plus loin
encore sur la poétique gestaltiste. Combien
il est agréable de surfer avec lui. On traverse « le caractère créatif de la projection »,
on lit ce que l’on sait déjà comme une
découverte nouvelle, parce que la poétique
dont il est question et la manière de l’écrire
nous y convient aisément : « nous ne pouvons pas penser les pensées des autres, et
c’est la raison pour laquelle nous ne pouvons connaître l’autre qu’à travers la projection. La question reste non l’élimination
de la projection mais la qualité du contact.
D’où comment transformer la projection
hostile en projection empathique ». Plutôt
que de rejeter il suffit d’intégrer. Miller fait
une description clinique du paranoïaque
dans laquelle il utilise les concepts cliniques
strictement nécessaires. Il emploie un langage évocateur, imagé d’une réalité repérable par tous. L’obsessionnel et le paranoïaque sont décrits non pas avec des
termes théorico-cliniques, mais j’ai envie de
dire avec des descriptions poético~cliniques.
La question du corps en psychothérapie,
Miller l’aborde à travers W. Reich et les
questions philosophiques traditionnelles sur
la nature de l’existence corporelle. Pour lui,
il n’y a pas de différence entre la cure par la
parole et le travail corporel. Dans ce chapitre, il pose les bases du contact en faisant
référence à Lévinas. Les pratiques cliniques sont développées ensuite, en proposant d’explorer la façon qui permettrait l’intégration de la vision reichienne du corps et
de la phénoménologie, à des fins diagnostiques. Pour cela, il donne un exemple dans
lequel il décrit une pratique thérapeutique
qui se garde bien de dire « il faut faire
comme ceci ou comme cela ».
Le « contact » est fondamental en
Gestalt. C’est le lieu de rencontre, celui de
l’expérience, l’expérience est une création,
etc. Tout ceci constituant le champ dans
lequel se déroule le Self. Dans « au-delà du
champ » Miller traite « l’ingéniosité et la
créativité qui sont impliquées dans cette
mise en œuvre » (celle du contact) et non le
contact lui-même. L’explication qu’il donne
de l’expérience du contact n’est pas une
reprise, avec d’autres mots, de ce que nous
avons lu maintes fois. L’auteur est lui-même
créateur de raisonnement, d’images fortes
qui donnent forme à un concept classique.
Voici comment il définit le champ : « l’on
ne peut pas faire quelque chose à partir de
rien. Si l’expérience n’est pas donnée, il
faut que quelque chose soit, et c’est ce
quelque chose que nous appelons le
champ, un ensemble de conditions qui précède tant l’individu que le monde.[...]“Le
champ reste suspendu entre rien et
quelque chose”. [...]le self, c’est l’intégrateur, c’est l’artiste de la vie. Il a une fonction
créative et artistique à tout moment de l’expérience vécue ».
Et enfin cette autre citation : « la base
esthétique de la Gestalt résulte directement
de la compréhension du contact en tant que
rencontre entre soi et l’autre qui a sans
cesse à se renouveler ; [...] le contact est
une activité et non pas un état dans lequel
on est ou on n’est pas. »
Tous les thèmes propres à la Gestaltthérapie, et ceux qui nous viennent de la psychanalyse sont développés dans le livre. La
question du transfert, bien sûr, est traitée de
même que la construction de cette théorie
par Freud. Dans ce même chapitre Miller
évoque « l’intimité dans la thérapie », et
son développement du point de vue effet
curatif. Je ne résiste pas à donner encore
une citation : « la question n’est pas de
savoir si le transfert existe ou s’il est utile,
mais si le psychothérapeute ne le confond
pas avec l’ensemble de l’intimité en thérapie. Le transfert nie la neutralité des sentiments intimes entre le thérapeute et le
patient. »
Le « mythe du nous » est aussi un des
chapitres clés qui illustre la poétique de la
Gestalt-thérapie. L’Eden, Adam et Eve,
Dieu le père sont autant de mots qui nous
renvoient de l’amour à la dépendance, de
l’angoisse d’abandon à l’angoisse d’engloutissement. Ainsi, « l’enfant qui a été empêché dans sa liberté de dire non, entre dans
la vie d’adulte soit en se cramponnant à un
“nous” parental internalisé, ancré par l’angoisse, soit en luttant contre ; alors s’abandonner à l’intimité avec un autre est ressenti soit comme une nécessité desespérante soit comme une perte menaçante de
soi. »
Pour traiter l’expérience présente en thérapie, le fameux « rester avec... », Miller fait
appel à la vie et à l’œuvre de deux artistes,
Paul Cézanne et Miles Davis. Il décrit leur
démarche artistique difficile dans une vie
cahotique, la solitude extrême pour
Cézanne, l’alcool pour M. Davis. Ce qu’ils
ont de commun, c’est l’« idéal d’engagement discipliné », c’est-à-dire exercer une
discipline en dépit de tout à rester centré
sur l’oeuvre à réaliser, ou encore rester
centré sur sa foi en l’expression de sa sub-jectivité, seule vraie liberté pour créer, malgré le tumulte du monde alentour qui opère
comme un rejet. Cette centration sur soi et
sur le monde permet à Cézanne de dépasser son doute et son angoisse. « Cézanne
peignait en totale loyauté à sa subjectivité
... dans un oubli total de lui-même, se
consacrant totalement aux objets dont il
cherchait à pénétrer la nature essentielle. »
Miller pose la question de savoir comment
on pourrait appliquer cet idéal d’engagement discipliné en thérapie, par exemple, à
une relation d’intimité.
Dans la troisième partie du livre Miller
nous parle de Paul Goodman, de Frederik
Perls et d’Isadore From. Le sous-titre au
chapitre consacré à Goodman s’intitule :
« une poétique de la théorie ». « L’écriture
de Goodman n’est jamais loin de l’acte poétique » dit-il. L’écriture de Miller n’est pas
loin non plus en de nombreux passages de
la poésie. Il décrit le parcours littéraire de
Goodman, sa vie, ses difficultés, etc....
Dans ce chapitre sont mis aussi en lumière
quelques grands thèmes et concepts de la
Gestalt-thérapie que Goodman a développés à partir de Freud. Puis on relira aussi
avec intérêt quelques uns des fondements
théoriques de la Gestalt-thérapie.
Les trois chapitres mis en fin de volume
sont la préface de Miller à Gestalt therapy
Verbatim de F. Perls, puis l’introduction écrite en collaboration avec I. From pour la
réédition de Gestalt-thérapie de Perls,
Hefferline et Goodman. Enfin, pour clore le
livre, Miller nous parle d’I. From. Du personnage attachant, du théoricien (qui n’a
pas laissé d’œuvre écrite, ou très peu), de
l’enseignant méticuleux, gardien clairvoyant
des principes de la Gestalt-thérapie des origines. Et surtout de son rôle important dans
la formation des gestaltistes de la première
génération, et des autres également. Il n’est
pas superflu non plus d’apprendre même
en quelques lignes à travailler à partir des
postures que From utilisait.
Voilà donc résumé ce livre que j’ai lu avec
un grand intérêt et un réel plaisir. Grâce au
style littéraire de Miller qui utilise habilement des citations de poètes et de scientifiques; ses apports théoriques personnels
sont tout aussi empreints de poésie.
Le propos poétique de la Gestalt-thérapie
développé par M.V. Miller ici donne encore
plus de sens à l’ajustement créateur.
Mères-filles,
une relation à trois
Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich
Albin Michel, Paris 2002,420 pages.
Lecture de Patrice RANJARD
Cet ouvrage, agréable à lire, composé
par une psychanalyste et une sociologue,
présente toutes les possibilités imaginables de relation mère-fille : les mères
plus mères que femmes, plus femmes que
mères, ni mères ni femmes, tantôt l’une
tantôt l’autre,… mères extrêmes, mères
chaperons, mères marieuses, etc. De l’être
fille au devenir femme, du devenir femme
au devenir mère… sans oublier les
deuils… La collection est si complète que
le lecteur psychothérapeute est sans cesse
invité à songer à telle ou telle cliente.
Sauf… qu’il n’y est pas question de
patients mais uniquement de personnages
de fiction ! Tel est en effet le parti pris original des auteures : pas de cas cliniques,
uniquement des fictions : roman, théâtre,
cinéma… Le lecteur y trouve largement
son compte : un cas clinique est toujours
particulier, unique, alors qu’une fiction est
volontiers universelle, paradigmatique.
Chemin faisant, plusieurs problématiques reçoivent des éclairages nouveaux.
On voit se dessiner une image complexe
de l’inceste : « platonique », du « premier
type » ou du « second type », l’inceste
« fabrique du binaire avec du ternaire ».
Les questions de transmission de génération en génération et de la construction de
l’identité, « que les théories psychanalytiques héritées de Freud tendent à recouvrir par la problématique de la sexualité »
sont dégagées et mises en lumière de
façon frappante.
Caroline Eliacheff s’inscrit clairement
dans la ligne du premier Freud, celui de
l’attitude « mon pauvre enfant, que t’a-t-on
fait ? ». Travailler sur la relation mère-fille
lui donne de nombreuses occasions de
dénoncer les contradictions de la théorie
classique qui oublie, ou nie, les inconscients des parents pour ne retenir que les
pulsions et fantasmes de l’enfant. Un seul
exemple, qu’elle cite et que je résume :
Bettelheim écrit dans sa Psychanalyse des
contes de fées : « Ce sont les parents les
plus narcissiques qui se sentent les plus
menacés par la croissance de leur enfant »
(p. 301) et « les parents qui, comme la
reine (de Blanche-Neige), mettent en acte
leurs jalousies parentales œdipiennes, risquent de détruire leur enfant et sont assurés de se détruire eux-mêmes », (p. 317).
Ce qui ne l’empêche pas d’écrire, page
303, qu’en réalité c’est la fille qui projette sa
jalousie sur la mère : « Comme l’enfant ne
peut pas se permettre d’éprouver de la
jalousie envers l’un de ses parents (ce
serait très menaçant pour sa sécurité), il
projette ses sentiments sur lui (ou sur elle).
‘Je suis jalouse des avantages et des prérogatives de ma mère’ devient cette pensée lourde de désir : ‘Ma mère est jalouse
de moi’. Le sentiment d’infériorité, par autodéfense, devient sentiment de supériorité ».
Et C. Eliacheff de conclure : « Nous voilà
ramenés au schéma initial et à la théorie
œdipienne bien connue : seuls les enfants
sont jaloux des parents. Exit les mères
jalouses – ne restent que des filles trop imaginatives… »
En somme, un livre stimulant, agréable à
lire et qui peut nourrir la réflexion du psychothérapeute.
Le meurtre de la Mère
Traversée du tabou matricide
Michèle Gastambide
Co-édition la Méridienne, 2002,313 p.
Lecture de Gonzague MASQUELIER
« Ah ! - Ah je savais bien que tu étais ma
mère !… Je vais te tuer.
Je vais te tuer parce… que tu m’as
trahi… »
C’est par la description clinique d’une
séance de psychothérapie d’un enfant de
dix ans que débute le livre. L’auteur
[(1)] s’interroge sur l’origine de la violence, qu’elle
soit individuelle ou sociale. Cette question,
qui nous concerne tous, est le fil conducteur de l’ouvrage.
Nous commençons notre investigation
historique par les matricides « ratés ou
incertains » : dans l’
Œdipe Roi
[(3)] nous
savons que notre héros, après avoir tué
son père et épousé sa mère sans le savoir,
se lamente devant celle-ci pendue. Mais
Sophocle ne révèle pas les circonstances
de ce drame : meurtre ou suicide ? Puis
nous partons à Rome, rencontrer Néron
qui ne sait comment tuer sa mère
Agrippine : après plusieurs tentatives
infructueuses, il laisse l’un de ses affranchis se charger de la besogne. Hamlet,
dans la pièce de Shakespeare, ressent les
mêmes pulsions matricides, mais se trompe de cible et plante son épée dans un
autre corps. Sade, également, tourne
autour du thème sans trop s’y aventurer : le
sadisme n’est-il pas une tentative de se
dégager de la toute puissance maternelle ?
Freud, enfin, donne une place centrale
au meurtre du père, suscité par un désir
incestueux envers la mère, mais n’aborde
jamais la question de l’agressivité envers la
Mère. Il se « contente » de ne pas assister
aux funérailles de sa maman !
Nous partons ensuite pour une longue
enquête en Grèce. A travers trois auteurs,
Eschyle, Sophocle et Euripide, nous explorons la tragédie d’Oreste. Rappelons-nous
la famille des Atrides : le roi d’Argos,
Agamemnon, part faire la guerre de Troie.
Il y reste sept ans. À son retour, il est
assassiné par sa femme Clytemnestre et
l’amant de celle-ci, qui usurpent son trône.
Après quoi Clytemnestre exile son jeune
fils Oreste, dont elle redoute qu’il ne venge
son père, et tient sa fille Electre à l’écart car
la haine que celle-ci lui manifeste devient
insupportable.
Adolescent, Oreste revient car il doit venger son père. La culture de son temps, par
la voix de l’oracle d’Apollon, et la souffrance de sa sœur l’y engagent. Doit-il alors
tuer sa mère ?
Oreste résiste : c’est le
tabou du matricide qu’évoque le sous-titre du livre.
« Le seul sentiment qu’Oreste peut encore éprouver à propos de sa mère, c’est la
crainte de son effarante puissance
[(3)] ».
Elle l’a privé d’un père, l’a forcé à l’exil et lui
interdit le retour. Tuer sa mère, c’est venger
son père, se reconnaître comme fils,
reprendre sa place dans la lignée royale,
restaurer l’ordre du monde : « Tu as tué
celui que tu n’aurais pas dû tuer, souffre
donc ce que tu n’aurais pas dû souffrir »
[(4)]
Écrits dans une belle langue, émaillés de
subjonctifs et de propositions enchâssées,
ces chapitres se lisent comme un bon
roman et nous font traverser les siècles,
suscitant nos questionnements.
Pourquoi le meurtre du père est-il si souvent étudié, alors que la haine envers la
mère semble être un tabou infranchissable ? Pourquoi sacraliser la Mère ?
Michèle Gastambide introduit alors la
notion de cohésion sociale : cette sacralisation contraint les mères à épouser un
idéal de Mère parfaite et à se culpabiliser si
elles s’en écartent. « Pourquoi tant d’acharnement à ne pas découvrir derrière la façade, une femme avec ses désirs et ses
manques ?
[(5)] ». Parce que cette réalité renvoie le sujet à sa propre faille, l’oblige à s’interroger sur son être à lui, répond l’auteur.
Que recherchent les tueurs en série en s’attaquant aux femmes ? Ces agressions peuvent se lire comme des passages à l’acte
d’une pulsion de haine qui n’a pas pu être
élaborée et dépassée.
Dans un chapitre sur le développement
de « l’infans », elle décrit plusieurs étapes
par lesquelles l’enfant cherche à se séparer, à « faire trou » dans l’état fusionnel qui
l’attache à sa mère
[(6)] : détruire dans un premier temps (la rage pour sortir de la sidération), puis appréhender la réalité, affronter
les conséquences de l’acte (solitude, terreurs nocturnes, honte), pour enfin choisir
une position subjective (dénier, déplorer, se
révolter) que l’auteur appelle « les destins
de la violence ». Le père a bien évidemment un rôle à jouer dans ces différentes
étapes : il permet la défusion entre l’enfant
et sa mère.
À travers de nombreux exemples cliniques, Michèle Gastambide propose plusieurs pistes de travail en psychothérapie :
le jeu, la mise en scène, la danse, l’utilisation du symbolique et des différentes
figures de la mère. Elle propose de « voir la
réalité de la mère », c’est-à-dire désacraliser la Mère soi-disant toute bienveillante.
D’autres pistes sont explorées comme
« l’extinction de la dette imaginaire » (comment être reconnaissant sans être redevable ?), l’acceptation de la solitude, chère
aux existentialistes, la découverte des
frères et de l’altérité. L’auteur illustre avec
humour ce thème en citant le chanteur
maghrébin Rachid Taha qui confie que « le
couscous de sa mère est bon, mais qu’il en
a trouvé de meilleurs ailleurs, ce qui lui a
évité de faire une psychanalyse ! »
[(7)].
Dans son dernier chapitre, l’auteur aborde la violence dans l’actualité sociale : les
passages à l’acte d’adolescents, les matricides, les « serial killer » et le terrorisme,
puis conclut par le cas récent de Richard
Durn qui, en avril 2002, a tiré sur le conseil
municipal de Nanterre en tuant huit personnes. Avant de se suicider en se jetant
par la fenêtre du commissariat, il prit le
temps de préciser aux enquêteurs que
« c’est bien la Maire qu’il voulait tuer… »
Pendant les
Entretiens de l’EPG
(novembre 2002), Michèle Gastambide est
venue présenter son livre et répondre à
nos questions : malgré nos divergences de
référentiels théoriques
[(8)], nos pratiques se
rapprochent lorsqu’il s’agit de la prise en
charge des enfants. Les questionnements
par rapport à cette difficile question du
matricide ont fédéré nos points de vue et
ont suscité de nombreux échanges.
[1]
Michèle GASTAMBIDE est psychologue, psychanalyste.
Elle exerce depuis une vingtaine d’années dans une Maison
d’enfants ( 4 à 14 ans) et, en libéral, auprès d’adultes et
d’adolescents.
[2]
SOPHOCLE, Tragédies, Gallimard, Folio, 1973.
[4]
ESCHYLE, Les Choéphoresin Théâtre complet, Paris,
Flammarion, 1964.
[6]
cf. également les travaux de Mélanie KLEIN.
[8]
LACAN ET PERLS ont du parfois sourire ou grimacer en
nous écoutant !