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no 24 2003/1

2003 Revue de la Société Française de Gestalt

Editorial

Chantal Masquelier-savatier Directrice de la rédaction
Dans une perspective de champ, chaque événement surve-nant sur le globe ne peut être considéré comme un élément isolé, produit d’une cause unique ; chaque incident, fut-ce la violence ou la guerre, résulte d’un ensemble de conditions ; il est le fruit d’un contexte, d’une époque, d’une histoire. Son actualité concerne l’humanité toute entière et se répercute dans son ensemble. Nous sommes coresponsables du devenir de notre planète; nul ne peut dégager sa responsabilité. Il en est de même pour les pensées philosophiques et les découvertes scientifiques qui apparaissent à un moment précis, dans un environnement spécifique. Elles n’appartiennent à personne en propre, mais sont l’émanation d’une avancée globale; la convergence et l’échange des idées permet l’éclosion de quelque chose de neuf. L’inventeur appuie ses découvertes sur du déjà là, le penseur ne parle pas seulement en son nom, il est le porte-parole de l’esprit d’une époque. Il est fréquent de constater la synchronicité de la maturation d’une pensée ou d’une découverte, simultanément en plusieurs coins du monde.
Ces réflexions s’appliquent précisement à la Gestaltthérapie, qui n’émane pas d’une seule voix, mais d’un ensemble vocal, « le groupe des sept », réuni dans l’effervescence et l’excitation de créer du nouveau. Mais Frederick Perls ne s’y trompait pas, valorisant le processus de cycle et d’homéostasie, il savait se situer dans une tradition séculaire. Il ne prétendait d’ailleurs pas être « le fondateur de la Gestalt, mais tout au plus son redécouvreur ». Malgré cela, les initiateurs de notre mouvement se montrent très avares de leurs sources, qu’ils ne citent pas ou peu. Cette lacune permet de supputer une sorte d’autoengendrement selon lequel la Gestalt-thérapie serait née magiquement, sans rien devoir à personne. Sous prétexte que « tout est dans tout », ce flou de nos origines peut avoir comme fâcheuse conséquence de ne cerner ni la spécificité ni les limites de la Gestalt et de lui prêter un pouvoir hégémonique ! Une autre conséquence est que chaque Gestaltiste contemporain à la recherche de ses ascendants, tend à privilégier une source au détriment des autres selon ses propres affinités. Nous risquons ainsi d’aboutir à la multiplication des chapelles et aux querelles de chapelles...
La diversité de nos origines est aussi une richesse, si nous travaillons à sa cohérence. La Gestalt-thérapie, rappelons-le, naît dans le contexte d’après-guerre aux Etats-Unis. Trois influences fondatrices venues de la vieille Europe président à sa naissance : la Gestalt-psychologie, la phénoménologie et la psychanalyse. Notre approche est donc intégrative, au confluent de ces trois sources. D’autre part, elle fleurit dans le courant de la psychologie humaniste qui s’offre dans le nouveau monde comme une troisième voix entre l’ego-psychanalyse et le comportementalisme. Ce courant teinté d’idéologie libertaire est fortement imprégné d’un questionnement existentiel. Au sein de cette multi-référentialité, il semble bien difficile de repérer notre spécificité, d’autant que notre ouvrage fondateur qui tente d’intégrer ces diverses influences sous la plume de Perls, Hefferline et Goodman contient quelques contradictions. Jean-Marie Robine qui fait en quelque sorte l’exégèse du texte, décèle deux tendances : l’une issue de la psychanalyse reste empreinte d’une vision individualiste qui conserve la dualité d’un organisme allant vers l’environnement, l’autre refuse cette dichotomie et propose une vision radicalement différente qui place l’individu au cœur d’une perspective de champ, grâce à l’unité organisme/environnement.
Cinquante ans après son avènement, nous nous apercevons combien cette vision était prémonitoire. Par cette perspective qui renverse la conception positiviste occidentale de l’Homme, la Gestalt-thérapie se révèle un véritable précurseur de la pensée contemporaine, autant dans le domaine des idées que dans celui des sciences. Cette hypothèse d’un fonctionnement fondé sur la subjectivité, la relativité et l’inter-relationel, primordiale en Gestalt-thérapie se révèle pertinente dans d’autres champs d’application. Ce processus de renouvellement des idées accompagne le cycle de l’expérience qui n’est autre que le cycle de la vie, mais les idées nous prolongent au-delà de nos vies. Nous ne possédons pas nos pensées ; elles germent, naissent, grandissent et fleurissent, puis à leur tour s’égrainent, se dispersent et ensemencent. Elles germent ailleurs et engendrent autre chose, à la fois proche et différent...
Le thème de ce DOSSIER est à l’ordre du jour puisque quelques Gestaltistes américains viennent d’initier un rassemblement international à Paris, dans une quête assidue des « Racines européennes de la Gestalt- thérapie ».
Ce colloque original est relaté par Marie-Noëlle Salathé dans la rubrique ÉVÉNEMENT. Plusieurs intervenants de ces journées participent à ce dossier : Gordon Wheeler, Gonzague Masquelier, Vincent Béja, et Serge Ginger. Ces recherches viennent compléter la réflexion entamée dans le N° 22 : « La Gestaltthérapie vue du dedans et du dehors », en allant fouiner dans nos racines et explorer diverses ramifications.
Nos racines ?
Gordon Wheeler nous emmène aux sources de la pensée gestaltiste en marchant sur les traces de Paul Goodman, lui-même influencé par Kurt Lewin et Frederick Perls. Catherine Loury a su traduire le côté innovant et déconstructeur de cette vision révolutionnaire. Gonzague Masquelier choisit de découvrir 5 Jean- Paul Sartre pour mettre en évidence notre éventuelle parenté avec l’existentialisme, parenté que conteste Vincent Béja pour qui la tendance individualiste contenue dans l’existentialisme est incompatible avec la perspective de champ. Son opinion s’étaye sur l’œuvre de François Jullien abondamment cité. Patrick Colin, quant à lui, fonde notre approche sur la méthode phénoménologique dont il développe la spécificité, prônant la sobriété et l’humilité de notre posture. Asa manière, Pierre Janin poursuit ce discours en traduisant la phénoménologie en termes accessibles ; notamment, il propose de retrouver une terminologie francophone substituant aux concepts anglo-saxons d’« awareness » et de « consciousness », la notion de présence.
Greffes ou marcottage ?
Il paraît délicat de déterminer qui se greffe sur qui, qui emprunte quoi à qui, parmi les successeurs de la psychanalyse où interagissent de multiples influences ?. Ainsi Edmond Marc attire notre attention sur l’idée de « frontière » déjà mentionnée par Paul Federn avant d’apparaître dans Gestalt therapy. Serge Ginger s’attache à démontrer notre filiation avec Sandor Ferenczi qu’il nomme « le grand-père de la Gestalt ». L’ambition de Pierre Coret tente d’établir un pont entre la psychologie analytique jungienne et la Gestalt-thérapie, en définissant une nouvelle voie. Pour clore notre thème, Catherine Bolgert montre la pertinence de l’emprunt du concept d’« identification projective » provenant d’une théorie étrangère pour s’implanter dans notre terre gestaltiste. Elle s’appuie pour cela sur la Psychologie Gestaltiste des Relations d’Objet. Ce fructueux marcottage peut être vu dans une fécondation mutuelle : certes la psychanalyse ensemence la Gestalt, mais réciproquement cette dernière fertilise le champ évolutif des psychothérapies. La métaphore du marcottage s’étend au domaine littéraire grâce à l’article d’Yves Plu qui nous fait voyager à travers les espaces évoqués par Marguerite Duras grâce aux points de repères des différents champs mis en évidence par Gilles Delisle.
Et les livres...
La note de lecture de Claude Haza sur l’ouvrage de Michael Vincent Miller, s’intègre harmonieusement à ce dossier puisque cet ouvrage s’attarde sur des processus fondamentaux tels ceux de la curiosité et de la créativité. Les lectures respectives de Patrice Ranjard et de Gonzague Masquelier éclairent le thème de la relation à la mère selon deux angles différents, mais chacun des auteurs commentés souligne l’impact de son propos dans le champ social.
Nous remercions les membres du comité de lecture qui ont contribué à enrichir la mise en page. Patrice Ranjard nous communique l’exubérance de « l’arbre de Diane » reproduit sur la couverture. Claude Haza a déniché « l’arbre de la philosophie » qui ancre notre tradition dans son origine philosophique. Ce numéro est illustré par la plume adroite de Myriam de Lardemelle, amoureuse de la nature et formée à la Gestaltthérapie. Sa main verte, combinant un réalisme parfois naïf et une imagination fantasque, nous entraîne dans une ballade bucolique dans la fraîcheur des vergers où racines, greffes et marcottage sont pléthore...
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