2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Sartre, une muse pour Perls ?
Gonzague Masquelier
Directeur de l’Ecole Parisienne de Gestalt et enseigne dans une douzaine de pays. Psychothérapeute. Titulaire de la Société Française de Gestalt. Titulaire du CEP (Certificat Européen de Psychothérapie).
L’existentialisme est l’une des racines de la Gestalt-thérapie et
l’on surnomme parfois Sartre le « pape de l’existentialisme».
Quelles sont les idées fortes de son œuvre qui ont pu inspirer
Paul Goodman, Laura et Fritz Perls lors de la conception de la
Gestalt-thérapie? Comment les gestaltistes contemporains
peuvent-ils se nourrir en relisant Sartre?
Après un rappel biographique, l’auteur développe plusieurs
thèmes fondateurs de l’existentialisme et montre comment la
Gestalt partage ces concepts. Quelques points de divergence
sont ensuite évoqués.
En conclusion, un pastiche de « Huis-Clos» est esquissé, la
pièce de théâtre dans laquelle trois personnages sont enfermés pour l’éternité, en y inventant une rencontre entre
Goodman, Perls et Sartre.
Souvent, lorsque le temps est clément, je me promène à mididans le cimetière du Montparnasse. Je n’ai que la rue à traverser, puisque nos locaux de l’Ecole Parisienne de Gestalt en
sont voisins. Un petit bonjour à Gainsbourg, dont la tombe se
renouvelle toujours de témoignages d’admirateurs ou à Charles
Baudelaire ; puis mes pas me portent vers les sépultures de
Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, couple mythique
de la littérature française contemporaine. Une même pierre
tombale, sobre voire dépouillée, avec juste leur nom et une
date, recouvre deux caveaux (unis, mais chacun chez soi !).
Beaucoup d’adolescents, dont je fus, se sont ouverts à la philosophie par la lecture de Sartre. Lire La Nausée reste pour moi
un souvenir très vivace, un mélange d’attirance et de rejet pour
Antoine Roquentin, le personnage principal et son message : le
sens de la vie n’existe pas, il va falloir me le créer moi-même !
Que les hasards de l’immobilier aient placé mon bureau à
deux pas de la demeure définitive du « Pape de l’existentialisme » m’a donné l’envie de préciser en quoi Sartre a pu inspirer
certains concepts de la Gestalt-thérapie et sur quels thèmes se
fixent les différences, voire les dissonances.
• Mon projet n’est pas celui d’un historien ou d’un exégète : ni
Friedrich (Fritz) ou Laura Perls, ni « Le Groupe des Sept »
[(1)] qui
se réunissait toutes les semaines à New York pour élaborer les
premiers concepts de la Gestalt, n’ont cité leurs sources. Il
serait donc illusoire d’attribuer à Sartre la paternité d’un concept
gestaltiste précis ; nous pouvons uniquement le considérer
comme une source d’inspiration possible, comme en témoigne
le point d’interrogation de mon titre.
Perls a rédigé son premier livre
Le Moi, la Faim,
l’Agressivité
[(2)] en 1941, et
Gestalt therapy a été publié en 1951.
Toute cette époque, marquée par la seconde Guerre Mondiale,
connut un grand brassage d’idées artistiques, littéraires, philosophiques, dont l’existentialisme. Nous savons par exemple que
Laura Perls souhaitait nommer
« thérapie existentielle » ce que
le groupe mettait en forme à New York, mais que ce terme semblait trop relié à Sartre, très critiqué aux États-Unis, en cette
époque de maccarthysme.
Et pour Paul Goodman ? Le titre même de l’ouvrage qui l’a
rendu célèbre,
Growing up absurd
[(3)] semble être une référence
à la notion de néant, chère à Sartre ; tous deux partageaient le
même activisme politique. Et Suzan Sontag le décrit en ces
termes : « Il était notre Sartre, notre Cocteau »
[(4)].
• Je ne vais pas non plus développer les concepts gestaltistes
qui me semblent proches ou inspirés de l’existentialisme, considérant que le lecteur les a assimilés. Je me contenterai, après
chaque thème, de suggérer quelques passerelles. C’est Noël
Salathé qui a le premier exploré ce sujet en France : il présente la Gestalt comme « l’antenne thérapeutique de l’existentialisme »
[(5)].
Je me suis cantonné à l’œuvre de Sartre et à ses résonances
dans ma pratique professionnelle, tant en psychothérapie qu’en
formation. Je me suis donc replongé dans mes livres d’adolescent, avec un regard de Gestaltiste. Alors, qui était Sartre, que
nous a-t-il apporté ? C’est l’objet de cet article…
Sartre naît en 1905 ; son père meurt peu après et il est élevé
par sa mère. Son enfance, qu’il raconte dans
Les Mots
[(6)] est
marquée par la solitude et la frénésie de lecture. Ce texte autobiographique prend fin par le récit de sa douzième année,
lorsque sa mère lui apprend qu’elle aime un homme et qu’il
devra l’appeler « mon oncle ».
En 1924, il entre à « Normale sup », avec Raymond Aron,
Maurice Merleau-Ponty, etc. Il rencontre Simone de Beauvoir et
ils préparent ensemble l’agrégation de philosophie
[(7)]. Ils ne se
quitteront plus. Sartre devient professeur au Havre, puis séjourne à Berlin ( 1933-34) où il se plonge dans la philosophie allemande qui le déconcerte, puis le passionne :
« J’avais des os dans le cerveau,
je les fis craquer non sans fatigue [(8)] »
Il est mobilisé en 39, fait prisonnier, puis libéré en 41. Dans
son ouvrage philosophique le plus connu, l’Etre et le Néant
( 1943), il réélabore la pensée de Hegel, Husserl et Heidegger,
en développant les rapports entre la conscience et la liberté.
Il participe à la Résistance et publie Les Mouches en 43 puis
Huis Clos en 44, pour diffuser les idées de résistance à l’oppression.
Après la guerre, Sartre abandonne l’enseignement, fonde la
revue Les Temps Modernes, fer de lance de « la gauche intellectuelle ». Il s’engage littérairement dans de nombreux combats
politiques (Indochine, Algérie, Vietnam, Cuba).
Sartre s’attire alors de très fortes inimitiés, voire de la haine
comme celle du directeur du Figaro, qui affirme :
« Il est temps de l’exorciser, de l’enduire de soufre,
et de l’allumer sur le parvis de Notre-Dame,
ce qui serait la façon la plus charitable de sauver son âme [(9)]. »
On défile alors sur les Champs-Élysées en scandant :
Après la publication des
Mots, on lui attribue le prix Nobel, qu’il
refuse ( 1964). À travers son étude sur Flaubert
[(10)], il poursuit le
projet, annoncé dans
l’Etre et le Néant, de contester la théorie
freudienne et de fonder la psychanalyse existentielle. Ironique, il
précise que n’ayant pas connu son père, et élevé seul par sa
mère jusqu’à douze ans, il est doté « d’un œdipe fort incomplet ». Très affaibli par la maladie et une quasi-cécité, il n’achèvera pas cette « refondation ».
Il meurt en 1980, nous laissant un héritage philosophique
considérable, dont je souhaite reprendre quelques points.
L’EXISTENCE PRÉCÈDE L’ESSENCE
Dans l’Etre et le Néant, Sartre étudie les rapports entre la
conscience et la liberté. Ce livre est marqué par l’école phénoménologique allemande ; rappelons-nous que Laura et Fritz en
étaient imprégnés. L’auteur affirme le « primat du vécu ».
C’est à Paris, lors d’une de ses conférences ( L’existentialisme
est un humanisme, le 29 octobre 1945), qu’il développe cette
idée devenue célèbre :
« L’existence précède l’essence.
Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre,
surgit dans le monde,
et qu’il se définit ensuite. »
Il n’y a pas de nature humaine qui définirait a priori le genre
humain ou qui fixerait une destination aux hommes. L’homme
sera tel qu’il se sera forgé lui-même. Cet « anti-essentialisme »
est poussé à l’extrême lorsqu’il affirme, lui qui souffrait d’un fort
strabisme, qu’on ne naît pas laid, mais qu’on le devient.
Pour mieux se faire comprendre, Sartre utilise la métaphore
d’une carafe d’eau : elle a été conçue, fabriquée par un artisan,
pour contenir un liquide. Elle a donc d’abord été une idée dans
la tête de son créateur, son essence précède son existence et
sa fonction est figée. Mais l’homme est différent : il existe
d’abord, de par sa naissance, il est « jeté » dans le monde et va
décider progressivement de son devenir :
« L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait.
Tel est le premier principe de l’existentialisme [(11)] ».
En choisissant ses actes, l’homme dessine sa vision du
monde. L’humanisme sartrien est donc un dépassement
constant de ses propres limites.
La Gestalt est existentialiste en ce qu’elle n’apporte pas un
modèle de pensée unique. Nous n’avons pas, par exemple,
un modèle de développement psychoaffectif universel. Notre
approche est une tentative de lecture de tous les phénomènes de contact qui relient un organisme à son environnement. Le Gestaltiste n’étudie pas LE monde, mais SON
monde, il ne cherche pas le sens de LA vie, mais de SA vie.
Antoine Roquentin, le héros de La Nausée, découvre peu à
peu que les choses qui l’entourent n’ont aucune raison d’être.
Lui-même se « sent de trop », et rien ne justifie sa présence
dans le monde : son existence n’est pas une nécessité. C’est ce
que Sartre appelle la contingence. Le premier titre de La
Nausée était Melancholia et Gallimard refusa le manuscrit.
Si Dieu n’existe pas – existentialisme athée
[(12)] –, alors l’homme doit forger lui-même sa vérité. C’est la « quête de sens » qui
permet à l’homme de s’en sortir : chaque homme doit inventer
son chemin
[(13)]. Il n’a pas la possibilité de recevoir des signes qui
l’orienteraient dans ses choix, car il déchiffre lui-même ces
signes comme il lui plait. Ne pas choisir est déjà un choix.
L’ajustement créateur est notre réponse gestaltiste à ce
dépassement de la contingence du monde. L’ajustement,
c’est l’interaction entre nos besoins et les possibilités de l’environnement ; la création, c’est la recherche de la meilleure
réalisation possible compte tenu des données actuelles.
Le pouvoir de la conscience sartrienne est la faculté de se distancier par rapport au réel; cette conscience implique un rapport à soi-même. En Gestalt, nous sommes très attentifs à
cette prise de conscience, dans ses dimensions d’awareness
et de consciousness. Cette prise de conscience rend possible
« un espace de jeu » dans notre existence.
Dans un siècle où les sciences humaines accordent peu de
place à la liberté (visions déterministes de Freud et l’inconscient,
de Marx et les oppressions économiques ou sociales, des comportementalistes avec le conditionnement), la pensée de Sartre
sort l’homme de ses prisons.
La liberté est notre capacité à nous distancier du réel, ce qui
ne veut pas forcément dire notre capacité à le transformer. Ainsi,
Sartre, prisonnier dans un camp allemand, affirme « ne jamais
s’être senti aussi libre », et il se le prouve en montant une pièce
de théâtre contestataire avec « ses frères de misère ».
La liberté se vit tous les jours, indépendamment du poids de
l’Histoire. Comme l’auteur l’affirme dans Huis Clos :
« On est ce qu’on veut. » [(14)]
ou dans les Mouches :
« Je suis ma liberté. » [(15)]
Et quand l’homme a trouvé sa liberté, alors ni les dieux, ni les
rois ne peuvent l’entraver ! Moi seul puis décider à chaque
moment de la portée du passé. Je ne suis pas victime de mes
origines, de mon enfance ou déterminé par mon inconscient.
C’est dans une interview donnée à la revue
l’Arc
[(16] ), en
octobre 1966, qu’il affirme cette conviction, partagée par de
nombreux Gestaltistes :
« L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme,
mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui. »
Le corollaire de ce postulat de la liberté humaine est évidemment l’angoisse. Pour Sartre, elle ne se confond pas avec
l’anxiété, qui est un sentiment subjectif, ou la peur qui a une
cause précise. L’angoisse est celle de la contingence et de la
liberté. La conscience de la mort par exemple (angoisse de finitude) permet d’affronter la réalité du présent.
Utilisant d’abord le terme de « contraintes existentielles »,
Noël Salathé
[(17)] a ensuite préféré celui de « données existentielles » : finitude, solitude, responsabilité, perfection,
quête de sens. Je préfère quant à moi, celui de « pressions
existentielles », pour insister sur l’idée que l’angoisse peut
également être un formidable « appel à la vie »
[(18)].
Cette « mauvaise foi », au sens sartrien, est d’abord une fuite
devant la liberté. Le philosophe décrit de nombreuses manières
d’être de mauvaise foi, c’est-à-dire de ne pas assumer notre pleine responsabilité dans nos actions. Nous cherchons alors à faire
porter la responsabilité par un autre que nous-même.
Sartre, qui ne mâche jamais ses mots, qualifie de « lâches »
ceux qui ont besoin de trouver un aval ou une excuse pour justifier leurs choix ; par exemple, « je suis entraîné par une passion
ou une compulsion, c’est dans mon tempérament, on fait toujours comme cela, etc. »
Prenons une métaphore : une table n’a pas le choix d’être placée dans telle partie de la maison. Mais l’homme n’est pas une
table ; même s’il est contraint de vivre dans une situation donnée, il peut au moins se poser la question : « que vais-je faire de
cette contrainte ?».
Cette « mauvaise foi » s’apparente à certaines conceptions
gestaltistes :
-
celle que Perls appelle le « shouldism ». Ce néologisme
créé à partir de « I should (je devrais)» est un évitement du
contact qui permet de fuir le réel ;
-
l’ensemble des résistances, mais plus particulièrement les
introjections et déflexions, dans leur forme pathologique.
Pour Sartre, l’homme est pro-jet, c’est-à-dire que sa conscience se jette en avant, vers l’avenir. Ce projet est vécu subjectivement et fait naître le désir ; il donne un sens à notre vie. Nul ne
peut choisir à notre place.
Cette notion est tellement importante que le philosophe affirme, dans
L’âge de raison, qu’on n’est pas un homme tant qu’on
n’a pas trouvé une idée pour laquelle on accepterait de mourir.
Dans
les Mains sales, ilprécise que les hommes ne l’intéressent
pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils pourront devenir
[(19)].
Le passé ne compte plus. Si nous ne voulons pas que notre
présent soit un pur néant, nous devons nous tourner vers l’avenir. C’est le futur qui féconde le présent.
En définissant le self comme « système de contacts actuels et
agent de croissance
[(20)] », PHG développent cette importance
du futur dans le processus de croissance. Nous assimilons la
nouveauté pour ne pas nous scléroser. Des multiples possibilités que nous offre le présent, émerge une figure unique qui
nous met en mouvement. La névrose peut alors se définir
comme la fixation d’un passé immuable.
Dans son exposé Les émotions, esquisse d’une théorie, paru
en 1939, c’est-à-dire quatre ans avant l’Etre et le Néant, Sartre
développe une conception de la recherche en psychologie qui
me semble être d’une remarquable modernité.
Il critique la recherche traditionnelle en psychologie selon plusieurs arguments :
- le chercheur traditionnel se place en dehors du sujet qu’il étudie ; la prise en compte de son implication est insuffisante ;
- l’observation de « faits disparates » ne peut expliquer le fonctionnement humain ;
- le chercheur traditionnel a des présupposés sur l’homme
avant de commencer ses travaux.
Sartre s’inspire, dans cette critique, des principes de la phénoménologie allemande pour les appliquer à la recherche en
psychologie. Pour lui, exister, c’est être en relation au monde.
L’émotion est un ensemble de faits à étudier avec une
approche phénoménologique. Elle n’est pas un désordre psychique, mais une manière d’être en contact, et l’on ne peut pas
la réduire à ses manifestations psychologiques. L’homme ne
peut transformer la réalité des objets; mais, par l’émotion, la personne modifie sa perception du monde et adopte une conduite
nouvelle.
En conclusion, Sartre affirme que l’émotion est un élément
essentiel de la vie psychique, constitutif de notre « être dans le
monde ».
Inutile de préciser à quel point cette étude, utilisant la phénoménologie au service de la psychologie, est proche de nos
concepts gestaltistes :
-
valorisation de l’émotion comme un moteur d’adaptation à
notre environnement ;
-
implication émotionnelle du psychothérapeute ;
-
présence du thérapeute dans le champ ;
-
conception holistique de l’homme (le tout est différent de la
somme des parties).
La Gestalt se distingue de la pensée de Sartre sur plusieurs
points comme celui de la relation ou du risque de dogmatisme.
• Sartre envisage l’individu comme un être solitaire, en proie à
ses propres angoisses. Même s’il affirme que chaque homme,
en s’impliquant, engage l’humanité entière, il est peu sensible à
une approche dialogale – le JE-TU de Buber
[(21)] – ou systémique de la condition humaine. Il affirme que lorsque je regarde autrui, il m’apparaît comme un objet, comme un miroir dans
lequel j’essaye de mieux me connaître. Et quand autrui me
regarde, il me chosifie également.
La Gestalt valorise l’expérience du Nous et parle d’une saine
confluence.
À la notion d’angoisse ou d’impasse existentielle, elle répond
par celle de l’ajustement créateur, qui permet l’émergence de
multiples manières d’être en relation au monde.
• L’homme est non seulement fondamentalement seul, mais
son environnement n’est pas pris en compte par les existentialistes :
« Un homme s’engage dans la vie, dessine sa figure,
et en dehors de cette figure, il n’y a rien. [(22)] »
En Gestalt, le concept de figure est bien différent. Il n’y a pas
de figure sans fond, sans un système de contacts, un environnement dont elle émerge.
Avec Sartre, nous sommes donc loin de la notion de frontièrecontact, de la théorie du self et de la notion de champ qui
insiste sur l’unité organisme-environnement.
• Le troisième point me semble être un écueil : à force d’affirmer que l’existence précède l’essence, on pourrait tomber dans
un nouveau dogmatisme. L’existentialisme prône la liberté individuelle, l’unicité de chaque homme ; mais « l’antiessentialisme » finit par créer à nouveau une théorie explicative de l’homme. Ce n’est pas la pensée de Sartre que j’évoque, mais l’utilisation que nous pourrions en faire.
Prenons comme exemple les « contraintes existentielles ». Si
nous les dogmatisions, elles pourraient entraîner une schématisation simpliste du psychisme humain, elles pourraient rechosifier l’homme en affirmant que chacun se heurte nécessairement
à ces contraintes, bref qu’elles font partie de « l’essence de
l’homme ». Nous serions revenus à ce que Sartre voulait combattre !
La notion de « polarité » me semble ici bien utile et chaque
Gestalt-thérapeute navigue entre ces deux antagonismes que
sont l’essentialisme et l’existentialisme, trouvant les réponses
qui lui conviennent.
Cela donne par exemple des conceptions très différentes de
la psychopathologie. La Gestalt-thérapie, centrée sur le processus et l’interaction, nous a fait passer de l’ère de la photographie (qui fixe un paysage ou une expression) à celle du
cinéma (qui intègre la mobilité, le jeu des acteurs, l’instant
présent).
Dans cet article, j’ai abordé quelques-unes des idées philosophiques de Sartre que peuvent accepter ou rejeter les
Gestaltistes. Mais pour conclure, pourquoi ne pas nous centrer
sur les personnages eux-mêmes et regarder ce que Fritz Perls,
Paul Goodman et Jean-Paul Sartre, en tant que personnalités,
peuvent avoir de commun.
Imaginons un pastiche de Huis Clos. Vous vous souvenez de
la pièce ? Trois personnages sont enfermés dans un salon, pour
l’éternité puisqu’ils sont morts. Il n’y a pas de miroir. Sans
glace, ils ne peuvent se voir que dans le regard déformant de
l’autre. Leur drame : c’est l’autre qui les fait exister !
Alors, quels miroirs pourraient-ils s’offrir les uns les autres, ces
différents personnages ? Risquons quelques éléments du
synopsis…
Fritz (Perls) et Jean-Paul (Sartre) :
Avec ses canadiennes élimées, sa pipe, son physique ingrat,
Jean-Paul peut servir de miroir à Fritz, grand fumeur, bohème et
voyageur. Tous deux partagent un désintérêt profond pour l’argent, le terroir (Sartre vivait le plus souvent à l’hôtel, Perls avait
la « bougeotte »). Tous deux aiment les femmes et ne s’en
cachent pas, mais gardent une loyauté de cœur, l’un avec
Simone (de Beauvoir), l’autre avec Laura (Perls).
Tous deux ont attendu longtemps la célébrité, qui vint sur le
tard, Jean-Paul vers la quarantaine et Fritz, la soixantaine. Ils
pourront probablement passer leur éternité à parler de Husserl
ou Heidegger.
Leur passion pour le théâtre les réunit : pour Jean-Paul S., il
est un moyen de subversion, de diffusion de ses idées. Pour
Fritz P., il permet de débusquer les résistances et d’amplifier les
émotions (monodrame).
Un pastiche de dialogue pourrait être :
Fritz P. : « Jean-Paul, la Gestalt est trop bonne pour être réservée aux seuls existentialistes ! »
Jean-Paul S. : « Attention, Fritz, quand beaucoup d’hommes
sont ensemble, ils faut les séparer par des rites, ou bien ils se
massacrent
[(23)] ».
Jean-Paul (Sartre) et Paul (Goodman) :
À deux, ils refont le monde et se retrouvent par leurs engagements politiques ou leur passion de la contestation. Ils ont tous
deux milité contre toutes les guerres, les racismes et sont de
toutes « les manifs et autres barricades ». Ils se racontent à l’infini leurs souvenirs libertins et libertaires.
Paul G. affirmerait :
« Supprimez l’autorité, et vous aurez, non pas le chaos,
mais l’autorégulation et l’ordre naturel. [(24)] »
Jean-Paul S. nuancerait :
« Ce sont les enfants sages qui font
les révolutionnaires les plus terribles.
Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table,
ils ne mangent qu’un bonbon à la fois, mais plus tard
ils le font payer cher à la société.
Méfiez-vous des enfants sages ! [(25)] »
Je les imagine donc tous les trois sur la scène de théâtre. Ils
mixeraient tous les arts : théâtre, poésie, chansons
[(26)] inspirés
par les neufs Muses, qui protègent les artistes dans la mythologie grecque.
Je serais bien volontiers dans la salle, au milieu de mes collègues gestaltistes, à rire de leurs escarmouches verbales, à
goûter leur brillance intellectuelle. Et bien sûr, avant le tomber de
rideau, quand la salle serait chauffée à blanc, quand nos mains
seraient brûlantes de nos applaudissements, ils nous regarderaient dans les yeux pour nous asséner la phrase que nous
attendons tous et qui a rendu la pièce célèbre :
« Pas besoin de gril : l’enfer, c’est les Autres. »
Et je me plais à imaginer que, dans la salle, nous organiserions un débat pour trouver des alternatives à cette affirmation
péremptoire…
[*]
·
MASQUELIER Gonzague, « Gestalt et Pédagogie », in Les carnets du
Yoga, n° 79, mai 1986, pp. 8-15.
·
« La Gestalt en évolution », in L’impact de la Gestalt dans la société
d’aujourd’hui. Paris, SFG, 1988, pp. 289-294.
·
« La Gestalt en France », in Revue Gestalt, n° 1, SFG, automne 1990,
pp. 145-152.
·
« La Gestalt », in Guide des méthodes et pratiques en formation, sous
la direction de E. Marc et J. Garcia-Lorqueneux. Paris, Retz, 1995, pp.
146-157.
·
« L’appartenance tribale dans les groupes thérapeutiques ‘lentement’
ouverts », in Revue Gestalt, n° 13-14, SFG, mai 1998, pp. 131-144.
·
Vouloir sa vie : la Gestalt-thérapie aujourd’hui. Paris, Retz, 1999,144
p.
·
english translation : Gestalt therapy : Living Creatively Today. Paris,
EPG, 2003,154 p.
·
« Gestalt et Pédagogie », in L’insertion par l’ailleurs, sous la direction
de Denis Dubouchet. Paris, La documentation française, 2002, pp. 8-15.
·
« Qu’est-ce que la Gestalt-thérapie ?», in Annuaire 2002 des psycho-thérapeutes. Lyon, éditions REEL, 2002, pp. 23-30.
·
MASQUELIER Gonzague et BLAIZE Jacques, « La Gestalt-thérapie :
théorie et méthode », in Journal des Psychologues, n° 94, février 1992,
[1]
Friedrich et Laura PERLS,
Paul GOODMAN,
Paul WEISZ,
Elliot SHAPIRO,
Isadore FROM,
Sylvester EASTMAN.
[2]
PERLS F., HEFFERLINE R.,
GOODMAN P., Gestalt therapy,
Julian Press Inc.,
New York, 1951.
[3]
GOODMAN Paul, Growing
up absurd : problems of Youth
in the Organised Society,
Random House, 1960.
[4]
SONTAG Susan,
Under the sign of Saturn,
Barnes & Noble,
New York, 1991.
[5]
Conférence de Noël
SALATHE : La Gestalt, une
philosophie clinique, Congrès
de l’Association Européenne
de Gestalt-thérapie
à Paris, 1983.
[6]
SARTRE Jean-Paul,
Les Mots, Gallimard, Paris, 1963,224 pages.
[7]
Sartre obtient la première
place, Beauvoir la deuxième !
[8]
SARTRE Jean-Paul,
Situations IV, Gallimard, Paris,
p. 250.
« Je dédie cette situation à
tous ceux d’entre nous qui
parfois peinons à comprendre
Heidegger ou Husserl ! »
[9]
HENRI-LEVI Bernard,
Le siècle de Sartre,
Grasset, Paris, 2000, 663pages (p. 49).
[10]
SARTRE Jean-Paul, L’idiot
de la famille, Gallimard, Paris, 1972-73,3 tomes, 823 pages.
[11]
SARTRE Jean-Paul,
L’existentialisme est un
humanisme, éd. Nagel, Paris, 1968,108 pages.
[12]
À distinguer de
l’existentialisme chrétien,
prôné par Gabriel MARCEL.
[13]
SARTRE Jean-Paul
( 1943), Les Mouches, Livre de
poche n° 1132, p. 182.
[14]
SARTRE Jean-Paul
(1944), Huis Clos, Livre de
poche, p. 27.
[15]
Les Mouches, op. cit.,
p. 104.
[16]
GINGER Serge et Anne
(1987), La Gestalt, une
thérapie du contact,
Hommes et Groupes,
Paris, 6
e édition, 2000, 535, p. 41.
[17]
SALATHE Noël,
Psychothérapie existentielle :
une perspective gestaltiste,
Paris, Amers, 1991.
[18]
MASQUELIER Gonzague,
Vouloir sa vie, la Gestaltthérapie aujourd’hui,
Retz, Paris, 1999.
[19]
SARTRE Jean-Paul
(1948), Les Mains sales,
Livre de poche n° 10, p. 220.
[20]
Gestalt therapy, op. cit.
[21]
BUBER Martin (1923),
Je et Tu, Paris, Éditions Aubier, 1999.
[22]
L’existentialisme est un
humanisme, op. cit., p. 63.
[23]
Les Mots, op. cit., p. 78.
[24]
GOODMAN Paul,
New reformation,
Vintage Books, New York, 1991, p. 155.
[25]
Les Mains sales, op. cit.,
p. 71.
[26]
Jean-Paul Sartre a écrit
des chansons pour Juliette
Greco.
[*]
Rédigé en mars 2003, pour
la conférence sur « les
Racines Européennes de la
Gestalt-thérapie », organisée à
l’EPG par le Gestalt
International Study Center.