2003
Revue de la Société Française de Gestalt
L’impasse existentielle
Eléments pour une transition paradigmatique
Vincent Béja
Gestalt-thérapeute en pratique libérale et formateur à l’EPG. Il enseigne depuis 10 ans le Tai Chi Chuan et le Qi Gong. Il vit et travaille principalement dans le Sud-Ouest, à Toulouse et Carcassonne.
« Ce que j’ai voulu faire à l’occasion de cet article c’est montrer
combien le mariage de la Gestalt avec les contraintes existentielles me semblait contre nature et suggérer que d’autres
pistes de réflexion, d’autres manières d’être au monde sont
possibles avec lesquelles nos positions pratiques de Gestalt
thérapeutes sont à la fois fortement cohérentes et utilement stimulées. Se lancer dans cette voie implique d’accepter une radicale prise de distance d’avec les présupposés occidentaux courants, présupposés que nous voyons à l’œuvre et poussés à
l’extrême de la pensée par l’existentialisme et en particulier
celui de Heidegger.
En faisant de l’écart de l’homme d’avec le monde et de l’homme d’avec lui-même une vérité d’ordre ontologique (un « existential »), l’existentialisme normalise en effet la névrose de
l’homme moderne, banalise la prééminence du « Je » au détriment du « Nous » et contribue à générer la solitude existentielle, l’angoisse du temps qui fuit et de la mort inéluctable. »
Il s’agit au fond rien de moins que d’une proposition de sortie
du dualisme par la réhabilitation du « vivre ».
Toute société humaine véhicule un ensemble de croyancesou de mythes qui constituent un mode perceptuel commun
à ses membres. Le monde qu’envisagent les membres de cette
communauté est par nature et par définition un monde partagé;
c’est cela même que l’on appelle culture : cette manière
d’« envisagement » qui permet de percevoir « la même chose »,
même si, évidemment, les intentionnalités individuelles peuvent
différer quant à la chose. Parce que le monde ainsi perçu apparaît alors comme un ensemble d’évidences, nous distinguons
mal les mythes sous-jacents à partir desquels cette « réalité »
s’est constituée.
L’homme « jeté au monde » des existentialistes est un de ces
mythes constitutifs de la modernité que le décalage chronologique permet mieux maintenant de repérer comme tel. Il a fleuri
dans le siècle qui vient de s’achever en se nourrissant de la
montée de l’individualisme du siècle précédent, favorisé probablement, entre autres caractéristiques de la pensée scientifique
de cette époque, par la confirmation expérimentale de l’atomisme en physique. L’horreur de la Shoah et son absolu non-sens
n’ont fait que l’enraciner et lui donner vigueur.
Nous pouvons maintenant voir comment la Gestalt-thérapie et
l’ensemble des thérapies humanistes avec elle, qui sont nées ou
se sont constituées à ce mi-point du siècle, ne pouvaient qu’être
influencées par cette conception pessimiste de la « condition
humaine ». Mais le noyau théorique de notre discipline (théorie
du Self/théorie du champ) et notre attitude pratique (posture
phénoménologique) sont ils dépendants et conditionnés par ce
mythe ? Pouvons-nous faire une Gestalt-thérapie plus « optimiste » ? Ou, plus radicalement encore, la Gestalt-thérapie ne peut-elle pas être envisagée comme une réponse ou une alternative
à ces visions du monde mises en forme par Sartre et
Heidegger ? N’était-ce pas d’ailleurs le sens de l’engagement de
Paul Goodman et de son ouvrage Growing Up Absurd qui a tant
marqué la jeunesse américaine des années 60 ?
Dans cet article je souhaite simplement montrer comment
l’existentialisme nous influence en nous entraînant vers une
conception pessimiste de la vie humaine et proposer sa remise
en question à partir de deux éléments principaux : l’exposé de la
polarité « nous/je » et l’examen du « vivre » que j’oppose, en
compagnie du philosophe et sinologue François Jullien, à « exister ».
Les postures et les concepts abordés sont évidemment dans
des rapports complexes, parfois circulaires, que le mode discursif ne peut rendre convenablement. Dans l’impossibilité de développer simultanément les différents aspects de cette réflexion,
j’ai dû choisir un ordre à mon exposé. Je prie donc le lecteur de
me suivre patiemment et de m’excuser des renvois inévitables
qui émaillent ce travail.
L’EXISTENTIALISME
EXPOSÉ SOUS FORME DE CRITIQUE
Le mode expérientiel de l’existentialisme
Il n’y a évidemment pas une mais des philosophies existentielles, dont les grands noms vont de Kierkegaard à Sartre et
Heidegger. Ce qui caractérise toutefois ces penseurs c’est la
double conviction que : 1) pour penser l’homme dans la vie,
il faut partir de son existence factuelle dans le monde et non
d’un Dieu ou d’un principe extérieur ou transcendant; cette vie
mondaine se révèle alors sans orientation a priori, sans sens
prédéterminé ; elle est bornée par la naissance et la mort et
2) la confrontation franche à cette absurdité du monde est
source d’un incontournable inconfort, extrêm e et
poignant : l’angoisse existentielle.
Les existentialistes, comme tous les philosophes occidentaux,
boivent à la source grecque et empruntent à Descartes quelque
chose de ce moment à l’origine de la philosophie moderne où,
cloîtré dans son poêle, le philosophe a tenté par le doute et la
réflexion de rejoindre l’évidence du monde. Ce mouvement,
nous pourrions le caractériser en disant que la pensée, dans ce
temps de la visée même de son objet, se détache d’abord de lui
pour tenter de le retrouver. Evidemment, ce que l’on trouve à ce
jeu, c’est d’abord l’écart et la séparation entre le penseur et le
monde. Et la vérité ou l’absolu ou quoi que ce soit qui résorberait cet écart rentre à son tour dans cette machine conceptuelle
à produire la séparation.
La philosophie existentialiste, en allant au bout du dualisme
dont l’occident était porteur, illustre au fond cette manière d’engager la pensée. Le penseur (qui ne se sait pas encore existentialiste au moment où il s’engage), dans sa recherche d’une
garantie ou d’un absolu pouvant combler l’écart entre soi et
monde, refuse toute solution en provenance d’une quelconque
extériorité, puisque le seul appui et la seule réalité reconnus résident en l’existence humaine, comme toute solution d’ordre relativiste. A cette dernière solution en effet il est difficile de se
résoudre car elle dévaloriserait d’entrée la garantie recherchée :
elle ne pourrait accorder à notre penseur que relativité et sub-jectivité totales des valeurs, des vérités, des opinions ainsi que
circularité des points de départ possibles… L’absolu recherché,
ne pouvant provenir de la transcendance ni se réduire au contingent, devient introuvable. La position du philosophe existentiel
est alors très inconfortable : si la recherche d’un fondement n’est
pas abandonnée, elle devient tragique et le chercheur devient un
orphelin « cosmique », soi et monde à jamais séparés, tandis
que s’il se résigne, il ne peut rien faire de plus que constater
sans remède possible l’écart dans lequel il est, c’est à dire tous
les écarts dans lesquels, souvent à son insu, sa manière de penser le met. C’est là, dans ce moment où il se met à considérer
cet écart, ce « jeté là », comme un donné de la condition humaine que notre penseur devient existentialiste…
Exacerber la tension résidant entre la recherche et les exigences qui la rendent impossible produit le vertige et fait monter
l’angoisse… Le seul baume que ces philosophies accordent à
leurs zélateurs c’est l’héroïsme de leur posture qui consiste à
tenter d’assumer cet écart et cette angoisse…
Ce processus ressemble typiquement à la névrose dans
laquelle le sens de soi est exacerbé et retenu de manière chronique ; le monde apparaît comme étranger, la symbiose organisme/environnement semble perdue, la frontière-contact s’est
rigidifiée. Le prototype de l’existentialiste c’est le Sisyphe de
Camus, roulant solitairement, indéfiniment et absurdement son
rocher. Héroïsme, solitude, angoisse sont ses traits caractéristiques.
La reprise par la Gestalt
Noël Salathé, qui se rattache explicitement au courant de la
psychothérapie existentielle décrit la Gestalt comme héritant de
la psychanalyse, de la phénoménologie, de la Gestaltpsychologie et enfin de l’humanisme existentiel. A propos de ce dernier,
dans son livre Psychothérapie existentielle, il écrit : « D’une part
il véhicule un concept non déterministe de l’homme, ‘jeté’ dans
la condition humaine, en butte à des contraintes existentielles
incontournables, qui seront d’ailleurs au cœur même de sa
pathologie [… ], armé de sa seule conscience (awareness) et de
ce fait tragiquement et glorieusement responsable de son
être au monde par les choix qu’il fait. C’est bien cette vision de
l’Homme, prônée par Heidegger et Sartre, qu’épousent les thérapies existentielles » (les caractères gras sont de moi).
Les principales contraintes existentielles répertoriées par
Salathé, sont au nombre de cinq :
- La Responsabilité et la Liberté :
- La Quête de sens et l’Absurde :
- La Mort et la Finitude :
- La Solitude, l’Isolement Existentiel
- La Limitation, l’Imperfection
Je ne veux pas nier l’existence des difficultés que ces
contraintes désignent mais simplement les lier à des expériences particulières et à un mode singulier d’éprouver l’existence, mode qui n’est qu’un des modes possibles sur lequel nous
pouvons goûter (ou souffrir de) la vie. L’absurde et la solitude
sont profondément liés. Un deuil, par exemple, peut nous plonger dans un gouffre émotionnel terrible et nous faire adhérer à
l’absurdité existentielle. Dans une telle situation nous sommes
typiquement complètement démunis, désemparés, nous sentant
définitivement seuls à porter une souffrance pourtant insupportable. Lorsque l’environnement offre un support insuffisant ou
inadéquat, ces moments d’épreuve accentuent le sentiment
d’esseulement. Prendre cet éprouvé comme l’état fondamental
de la condition humaine alors qu’il n’est que le reflet d’une perte
du lien, c’est bien sûr une illusion ; l’imposer à un Autre en difficulté relève de l’abus de pouvoir.
En disant cela je veux affirmer simplement que l’absence de
soutien dans les moments les plus difficiles de la vie est d’abord
un phénomène culturel et qu’il n’est pas utile de l’hypostasier en
en faisant un incontournable de la condition humaine. Et plus
encore : c’est cette absence de soutien (parce que, pour
diverses raisons, à la fois culturelles mais aussi tenant aux histoires des protagonistes, le lien du client avec son entourage est
problématique, défaillant voire absent) qui est au fondement de
la plupart des difficultés dites « psychiques ». Je pense en particulier au travail de Gordon Wheeler ( 2000) qui démontre de
manière très convaincante et de façon très sensible l’effet fondamental du manque de soutien dans la construction des
névroses. La psychopathologie est d’abord la pathologie du lien.
En tant que thérapeute en particulier il me paraît qu’il vaut
mieux travailler à permettre le lien, à le rechercher et à l’entretenir quand il est défaillant que de mesurer la maturité du client à
son degré d’acceptation de sa solitude.
Le conte de la particule…
Sous-jacente à cette vision du monde dans laquelle l’individu
est nécessairement confronté à ce qu’il n’est pas capable de
supporter, réside une conception individualiste et ontique de
l’homme, c’est à dire, en terme d’image concrète, une conception particulaire (dont le modèle le plus achevé se trouve dans la
physique atomique de la fin du XIX ème et du début du XX ème
siècle). L’homme doit être une entité, c’est-à-dire une sorte de
particule compacte, dotée d’existence autonome, décidant pour
elle-même de ses choix et qui, et comme secondairement,
appartient à une société humaine, d’autres particules. Ce modèle tolère que ces particules soient dans des jeux d’interaction
constants mais sans que ces derniers, sauf exception, ne puissent modifier la « nature » elle-même des particules ; comme
chacun sait, les interactions n’agissent que sur les trajectoires…
Voici donc notre particule destinée à être la proie inéluctable de
ces 5 contraintes, inhérentes au modèle lui-même et que nous
allons reprendre à notre façon.
Ainsi est-elle dite tout d’abord « libre » et tenue par toutes les
autres pour responsable de sa trajectoire, puisque c’est elle
seule qui la parcourt. Quand celle-ci perçoit son mouvement
brownien, quand elle se rend compte du caractère aléatoire et
erratique de son mouvement, elle s’inquiète alors légitimement
du sens de sa vie, de la destinée qu’elle devrait se donner
puisque sa destination lui incombe; elle se trouve face à l’absurdité d’accomplir et de porter un tel devoir dans une telle situation où tous les horizons se valent… Elle doit se doter elle-même
de ses propres valeurs, sans rien d’autre qu’elle-même pour les
fonder. Lourde tâche ! De plus cette particule est douloureusement intelligente ; elle réfléchit, se prend pour objet de sa
réflexion : elle sait qu’elle disparaîtra, que sa durée de vie est
finie… Tout ceci commence à ressembler à une farce cruelle !
Voilà qu’elle se sait seule et se croit à jamais destinée à passer sa brève existence à croiser les autres ou, mieux ou pire, à
s’entrechoquer avec elles. Pour toujours elle sera porteuse de
ces questions, de ce devoir d’être, sans que le cosmos (ou le
chaos) où elle se meut ni aucune autre particule ne lui porte
valablement jamais de réponse ni ne lui permette de poser son
fardeau. Irrémédiablement seule, elle se sait limitée, petite, trop
petite pour répondre à la question de son existence dans l’univers, dotée d’une durée de vie si courte pour un monde si vaste,
qu’elle en est finalement confondue et presque anéantie.
Il y a des versions plus raffinées du modèle de la particule, qui
tentent en particulier de la rendre moins « compacte », d’ouvrir
son « être ». La solution – le tour de passe-passe ?– consiste à
considérer que l’être de la particule « est » son espace de possible et de devenir; elle n’est rien d’autre que cet « ouvert » fondamental. Puisque l’homme « ex-iste », c’est qu’il se tient « hors
de », hors de lui-même bien sûr, et l’homme est alors un « être-là » essentiellement « ouvert », ouvert à tout mais d’abord au
futur, à ses projets pour lui-même en quelque sorte, et, au fond
et finalement, surtout à la mort, sa propre mort. La particule s’est
réduite à un foyer d’ouverture, un « Dasein » dit Heidegger,
organisé et pro-voqué par son inexistence annoncée.
L’intérêt de cette solution c’est la diminution de la consistance
de la particule : elle n’a pas d’en-soi, de matière ou de « sub-stance » propre (de sub-stare, ce qui se tient dessous). Mais
c’est au prix d’une abstraction qui éloigne ce modèle du monde
commun des « particules » et va de pair avec un relatif désintérêt (qui semblait être aussi celui de son auteur) envers ce qui
constitue cependant l’essentiel de la vie de ces « êtres », à
savoir les interactions qu’ils ont entre eux… En effet l’élucidation
de la structure de « l’exister », chez Heidegger, se fonde sur une
conception de la temporalité basée sur l’« a-venir » (cf. l’incessante fuite en avant du Dasein comme projet et souci) et elle
ignore le vivre (en particulier le vivre ensemble), mais nous y
reviendrons.
Le héros com pressé
Si nous avons amplement critiqué la démarche existentialiste
dans ce qu’elle comporte d’invivable, nous devons dire un mot
de la résolution qu’elle propose à l’angoisse. La « solution »
existentialiste consiste à valoriser l’existence pour elle-même, à
soutenir l’acte héroïque de continuer d’exister au sein d’un univers insensé. Cette solution peut sembler relativement viable
tant que le héros dispose d’un peu de place et de quelques perspectives pour ses hauts faits : si le temps ne lui est pas totalement compté, si demain est possible ou pensable; s’il existe
quelque lieu, réel ou imaginaire, où il puisse, où il pourra se
réjouir.
Or, les dispositions de l’époque actuelle contrarient cette
nécessité de la disposition d’une perspective pour notre héros.
Dans un essai qui ne se départit pas de notre conception commune du temps (nous nous en apercevrons plus avant) Zaki
Laïdi ( 2000) nous montre que « l’homme fait aujourd’hui l’expérience d’une nouvelle condition temporelle : celle de l’hommeprésent. Un homme qui aurait décidé d’immoler l’avenir au bénéfice du seul présent. »
« Ce présent prétend désormais se suffire à lui-même pour
affronter l’incertitude du monde dans lequel nous sommes
entrés. En s’incarcérant volontairement dans un présent immédiat, l’homme-présent veut abolir le temps. Revenu de toutes les
utopies sociales, il radicalise son besoin de sens par la
recherche individuelle d’un présent sans cesse reconduit, le présent éternel. [… ]»
« Pourtant, parce qu’il reste fondamentalement un être temporel, l’homme-présent se débat dans une inextricable contradiction : à force de nier le temps, il ne cesse de subir son déferlement. C’est pourquoi, au lieu de penser le temps sur le mode de
l’espérance, il le vit sur le mode exclusif de l’urgence. »
Parce que le bonheur disparaît même de l’avenir, que le futur
ainsi s’évanouit, mais non les soucis, l’homme d’aujourd’hui se
trouve coincé dans un cadre culturel que l’on pourrait appeler un
existentialisme radical. Il vit en permanence comme un pilote de
course, les yeux rivés sur le compte-tours, sans plus guère de
présence sensible à lui-même, à la duration (le fait de durer) de
ses sensations, à la présence du/au monde. On s’étonne qu’il
respire encore. La montée de « l’urgence » que l’existentialisme
a accompagnée voire favorisée, fait rapetisser à la manière
d’une peau de chagrin la plage de vie où le héros existentialiste
pouvait naguère prétendre encore persévérer à être. La possibilité même de l’héroïsme comme réponse à l’angoisse en est
réduite d’autant. Cet existentialisme par compression de la frontièrecontact, si peu propice à la gustation du monde et à la
jouissance, n’est décidément pas une solution…
La polarité Nous/Je
Je l’ai déjà évoqué : la situation du héros existentiel c’est l’oubli d’une dimension constitutive de l’être humain qui est celle de
la communauté. En réalité l’homme est seul ETil n’est pas seul.
Nous éprouvons tous, tour à tour, ces deux aspects qui sont
donc vrais l’un et l’autre, selon le point de vue, la situation, le
moment.
Mais je veux dire plus : ces deux aspects se conditionnent, se
créent l’un l’autre. Mettre l’un en figure c’est mettre l’autre en
fond. L’un trouve en l’autre sa raison d’apparaître; ce principe de
la figure/fond qui nous est familier c’est le principe même du
Yin/Yang au cœur de la pensée taoïste depuis 2500 ans. C’est
ce que la philosophie et la logique occidentales ne peuvent
accepter : énoncer « je suis » (manifester un être différencié)
c’est simultanément mettre/rejeter en fond l’indifférencié d’où je
proviens. C’est aussi pourquoi ce fond sur lequel surgit l’être est
un impensable pour l’être. Le nommer même c’est déjà le manquer… Mais nous reviendrons dans un autre article sur la pensée chinoise.
De manière plus pragmatique, dans l’expérience que nous
pouvons faire du « je » nous constatons qu’il se trouve toujours
un autre, que ce soit un alter ego ou un objet, animé ou non, du
monde sensible. Il ne m’est pas possible de faire l’expérience
d’un « je » « pur », sans lien (de pensée, de désir ou de jugement) d’aucune sorte avec un quelconque objet autre que moi.
Nous ne pouvons nous passer de liens avec nos semblables. Il
n’est pour nous aucune possibilité d’échapper au fait que, dès
avant notre naissance, nous avons été baignés dans un
ensemble relationnel extrêmement vaste, au travers même de
notre mère puis de notre famille. Au travers des croyances,
savoirs et objets utilisés, c’est dans toute la culture de notre
société humaine que nous avons été conçus et élevés. Nous
sommes ainsi le produit de relations multiples qui, par ricochet,
concernent pratiquement l’ensemble de l’humanité.
Il nous semble qu’en vérité le « nous », de ce point de vue, est
plus essentiel que le « je ». Peut-être même le « nous » est-il
premier dans notre expérience.
Ce « nous » n’est pas une collection de « je » distincts et qui
garderaient vives toutes leurs spécificités dans l’opération qui
nous noue ensemble. « toi » et « moi », quand nous sommes
ensemble, sommes autre chose que le rassemblement de deux
individus. C’est une manière d’être au monde à deux. Et cette
« confluence » n’abolit pas le « je » mais semble bien, au
contraire, être le soubassement de son apparition. Quand nous
sommes ensemble et que nous devons agir ensemble, la figure
émerge du « nous » et non pas de l’un, isolé, de nous. Si nous
acceptons pleinement la réalité du « nous » que nous formons,
toute situation où nous sommes impliqués est spontanément
envisagée, par « chacun de nous », sous l’angle du « nous ». A
contrario du sens commun, j’aurai plutôt tendance à soutenir, et
la formulation suivante m’a été proposée par Aline Dagut, que le
« je » est plutôt ce qui peut « nous » séparer. Dans notre culture cela finit toujours par arriver au cours de notre existence…
Quand la séparation dure trop, quand elle est éprouvée trop tôt
et de manière trop irrémédiable au cours du développement elle
nous fait entrer dans le domaine du tragique existentiel.
Réciproquement l’expérience du « nous » est inséparable de
celle du « je ». Un « nous » sans « je » capable de s’en dissocier, d’apporter au collectif une différence, correspond à ce que
nous appelons l’abandon du sens critique et permet l’apparition
des phénomènes de transe collective. C’est dans cette direction
d’un « nous » hégémonique que ce sont orientées les sociétés
fascistes de notre histoire. Inversement, dans les sociétés atomisées comme le deviennent nos démocraties contemporaines
c’est l’isolement « existentiel » qui prévaut et son cortège de problèmes (comportements suicidaires ou à risque, solitude des
jeunes et des vieux, maisons de retraite devenant des mouroirs,
perte des valeurs, etc.).
En réalité l’expérience du « nous » ne supprime pas la sensation et l’expérience du « je », elle la diminue temporairement jusqu’à ce que le besoin de l’échange nécessite de réactiver ce
« je » pour exhiber un avis, une humeur, une opinion, c’est à dire
une différence. Ce « je » à son tour s’estompe dans l’examen ou
la dégustation collective de la nouveauté introduite au profit du
« nous »…
Je pense que cette polarité « nous/je » se différencie au travers des expériences vécues et se déploie au travers du développement, du bébé (voire de l’embryon) à l’adulte et probablement jusqu’à la mort. Et j’affirme simultanément qu’il n’y a pas de
« je » sans « nous », que le « nous » forme le fond (non pas LE
fond, mais un fond possible) de toute apparition de « je ».
Réciproquement il y a toujours un « nous » quand se présente
un « je »…
Si l’on accepte ce point de vue dans lequel le « je » ne peut
s’éprouver radicalement seul que dans le « refoulement » de
l’aspect communautaire, la solitude existentielle n’est en
quelque sorte que l’extrémité, paroxystique, de la polarité
« nous/je ». Sous cet angle l’existentialisme dans sa prétention
à l’universel n’a alors tout simplement plus de fondement. On ne
peut plus être existentialiste que temporairement, provisoirement et de manière subjective. Les contraintes existentielles ne
sont plus des incontournables de la condition humaine universelle mais des éprouvés liés à un mode expérientiel particulier
dans lequel le « nous », le sentiment d’appartenir à une communauté, est, pour diverses raisons, diminué ou perdu.
Je, Tu, Nous et le Cham p : implications
Mettre l’accent sur le Nous comme un mode relationnel
authentique semble nous rapprocher de la thérapie dialogale. La
polarité Nous/Je ressemble en effet à bien des égards à la polarité Je-Tu/Je-Cela développée par Martin Buber ( 1923). Il m’apparaît cependant que le Je-Tu de Buber nous laisse toujours
dans un certain état d’isolement existentiel, une sensation d’un
Je face à un Tu, que l’expérience, que nous désignons le mieux
avec ce pronom : « nous », contredit. Et s’il faut, certes, « avoir
dit tu pour dire nous », comme le souligne Bachelard dans son
introduction à « Je et Tu », je ne crois pas que nous ne fassions
que nous constituer chacun en sujet dans la réciprocité de notre
relation. Je crois plutôt qu’il s’agit d’une expérience d’être
ensemble, qui, donc, n’appartient pas en propre à un « Je »
quelqu’ouvert sur l’Autre qu’il soit... En ce sens le Nous désigne
plus adéquatement cette expérience à partir de laquelle se
renouvelle et se constitue le Je.
Par ailleurs, je suis réticent à l’idée que la relation à l’autre soit
conçue comme bimodale (c’est-à-dire ou bien sur le mode du Tu
ou bien sur le mode du Cela). Je préfère pour ma part penser en
terme de figure/fond, scène sur laquelle le Je et le Nous (ou
encore Je et Monde, sous la forme de l’objet de mon attention)
apparaissent tour à tour, s’appelant et se faisant disparaître l’un
l’autre, ainsi qu’en terme de polarité ou de continuum entre deux
pôles.
Considérer la polarité du « nous/je » permet aussi de contourner quelques difficultés théoriques. Quand nous cherchons à
définir le champ dont nous parlons en Gestalt-thérapie, les avis
divergent. Pour certains le champ est ce qui est « entre » le thérapeute et son client, à la fois ce qui les sépare et ce qui les rapproche mais qui se resserre parfois à l’expérience commune
qu’ils peuvent partager ; c’est ce que j’appellerai le champ 1.
Pour d’autres, qui restent au plus près de l’approche objectivante des auteurs de Gestalt therapy, le champ est d’abord le
monde du client, c’est-à-dire la perception et l’évaluation qu’il fait
de son environnement (interne et externe). Le champ est alors
un concept qui s’applique à l’Autre et à sa relation avec son environnement ; c’est le champ 2.
Si l’on considère que les moments véritablement thérapeutiques sont ceux dans lesquels la relation est réelle, c’est-à-dire
les moments où les rôles thérapeute/client sont provisoirement
effacés ou suspendus et où se déploie la sensation guérissante
d’être dans un contacter mutuel sans restriction, alors ce qui
compte c’est la nature du champ 1. Pris dans le champ 1, nous
sommes dans le pôle « Nous ». En revanche, en tant que thérapeutes nous pouvons, bien sûr, toujours nous extraire du
champ 1 dans lequel s’effectue la thérapie et nous installer dans
la perspective du champ 2 pour pouvoir représenter commodément ce qui se passe ou s’est passé pour le client. Dans ce
regard sur l’autre nous sommes alors dans le pôle « Je ». Les
deux perspectives ont leur validité : pour la première le champ
est le lieu de l’expérience, tandis que pour la seconde il se propose comme la possibilité d’objectiver et de théoriser.
Remarquons au passage que, dans ces conditions, chercher
à savoir laquelle de ces deux conceptions du champ est la vraie,
ou bien encore qu’est-ce que le champ en vérité, revient à tenter de nier un des pôles de notre expérience (« nous/je ») en
réempruntant la modalité du penser qui conduit à l’impasse existentielle que j’ai décrite plus haut…
L’écart com me fond culturel
Plusieurs éléments appartenant à notre propre fond culturel
concourent de manière presque invisible à donner à l’existentialisme une apparence d’universel et donc de légitimité. Leur racine en est probablement la disjonction de l’être d’avec le monde,
de « ce qui apparaît » d’avec « ce dont il provient » ou, plus précisément peut-être, l’accent mis, par notre tradition, sur leur
écart .
On peut lire cet écart dans les traces laissées par l’attente d’un
Messie ou d’une Résurrection; l’écart est alors entre l’homme et
lui-même (le Messie est l’Homme véritable) ou entre l’homme et
sa vie (la vraie Vie est dans l’Au-delà). On peut évidemment la
trouver dans le legs des religions révélées, entre la créature et
le créateur et, après Descartes, entre le sujet et l’objet.
On peut aussi lire cet écart dans l’individualisme et l’existentialisme, c’est-à-dire entre l’homme et ses partenaires sociaux,
l’homme et le monde.
On peut le lire encore dans notre conception de la temporalité, de manière plus diffuse et plus fondamentale parce qu’il s’agit
d’un aspect de notre expérience peu questionné autour duquel
les principaux concepts du paradigme occidental moderne se
sont mis en forme. La tripartition passé, présent, futur, l’existence d’un temps homogène, l’instant comme un incommensurable,
un irréel qui, parce qu’il est sans durée, à peine advenu est déjà
passé, tout cela nous pousse à concevoir une « fuite » du temps
(et de l’« être » par conséquent) que seule une éternité (une
immobilité, une transcendance) pourrait sauver… Nous lirons là
l’écart entre l’homme et le moment qu’il vit.
C’est contre tous ces écarts, vécus comme autant d’aliénations, et où viennent se prendre et s’incruster les difficultés et les
souffrances de nos histoires personnelles que nous luttons
confusément. Ce qui nous amène à répondre positivement à
notre question introductive : la thérapie apparaît bien comme un
moyen de « correction » à l’échelle individuelle de la pathologie
générée par le cadre culturel collectif. Mais quelles sont les
conditions de possibilités de la thérapie envisagée sous cet
angle ? Comment s’extraire de ce qui semble normal (la solitude existentielle, la finitude, l’absurde… ) ou tout au moins le
questionner valablement ? Comment le thérapeute peut-il
accompagner son client hors de ces lieux communs de la souffrance existentielle s’il ne dispose d’aucune autre perspective ?
Vivre : une transition proprement impensable
Ce qui devient donc central c’est, au fond, comment, à quelles
conditions réconcilier la pensée, notre manière de penser et
d’envisager le monde, avec la vie telle qu’éprouvée. Que faut-il
bouger dans nos conceptions, dans notre regard, pour que nous
restions au plus près, dans nos descriptions, notre langue, notre
attention, de notre vie vécue ? Comment faire en particulier pour
sortir du constat de Laïdi d’une vie ramassée sur un présent
réduit à l’inconsistance de l’instant ?
Retournons-nous sur nous-mêmes. Avons-nous le sentiment
ou une notion sensible d’un commencement à notre vie ?
Pouvons-nous reconnaître un moment où nous nous serions
dits : « voici, c’est maintenant le début de ma vie ? ».
Réciproquement pouvons-nous sérieusement envisager, de
l’intérieur de notre vie, que celle-ci cesse ? En réalité nous
sommes irrémédiablement liés à la vie, notre conscience est un
phénomène émergent, une propriété du champ organisme/environnement ou encore une modalité du vivre qui appartient
comme tel au « fond de la vie », selon l’expression de Bin
Kimura, et dont elle ne peut s’abstraire que de manière fictive.
Dans le chapitre central de son livre
[(1)], intitulé « Vivre au présent », Jullien écrit ainsi :
« Vivre est sans extrémités assignables, début et fin, et si « dates » il y a (data), celles-ci lui sont
seulement « données » du dehors. Autrement dit, vivre, en
soi, est sans bords : à aucune échelle, vivre ne se vit
comme un trajet – d’ici à là ; vivre en soi est sans bornes :
même à ses extrêmes, la naissance et la mort n’en sont
pas. » (souligné par l’auteur de l’article).
C’est qu’au fond nous sommes conjugués par ce verbe vivre
et qu’il faut clairement marquer la distinction entre « vivre » et
« une vie ». Cette dernière en effet, en étant considérée du
dehors, peut bien présenter alors une extension temporelle, se
dérouler de la naissance à la mort et se définir ainsi par deux
dates.
Par contre, si nous l’examinons de l’intérieur, nous ne pouvons
échapper au « vivre » : il n’y a pour nous pas de recul ni d’autre
lieu possible et vivre ne peut faire l’objet d’aucune distension.
Vivre est un immédiat qui ne s’effectue pas « entre » un début et
une fin, un moment et un autre, « [… ] « vivre » étant ce vis-à-vis
de quoi nous avons le moins de pouvoir réfléchissant, et même
vis à vis de quoi notre distance réflexive est nulle. [… ] Vivre est
sans fond d’aucun côté. Ce qui revient à reconnaître que, si une
vie, telle qu’on la raconte, ou ma vie, après ma mort, est de
l’ordre du distensionnel, donc est extensionnelle aussi, vivre en
soi est transitionnel. »
Le tem ps : une distension inaugurale
A tout instant nous sommes au cœur du « vivre », nous
sommes « vécus » par la vie. Mais le transitionnel du vivre est
masqué par le temps tel que l’occident l’a pensé à la suite
d’Aristote puis d’Augustin. Il est fondé sur la logique du tiers
exclu (une chose ne peut être à la fois « présente » et passée ou
encore « présente » et « à venir ») qui oblige à concevoir le présent comme quelque chose sans consistance propre. Le présent
n’est que l’instant sans réalité par lequel s’effectue le passage
du « futur » (ce qui n’est pas encore ») dans le « passé » (ce qui
n’est déjà plus »). Cette « fuite » du temps est corrélative d’un
double mouvement d’abstraction : le temps s’institue à la fois
comme une enveloppe ou un contenant de tous les événements
du monde, « espace » abstrait dont la mesure est alors une
« distance » entre deux moments, ou encore comme un surplomb à ces événements, et à la fois , contenant ultime, comme
éternel présent de Dieu pour lequel tous les « temps » (passé,
présent et futur) ne font qu’un instant.
Les Grecs, Aristote en particulier, avaient déjà pris le parti du
distensionnel de la temporalité et attaché le temps au mouvement et sa mesure à une distance. La mesure du temps, comme
celle du mouvement, impose de s’en extraire, d’en figer arbitrairement deux figures particulières dont on mesurera l’écart. Le
distensionnel, nous dit Jullien, « relève d’un point de vue transcendant, le « mesurant » (celui qu’on porte sur « une vie »,
comme on le porte sur le mouvement) ; tandis que le transitionnel est le mode immanent. « Vivre », en conséquence, ne s’entendrait pas sous l’horizon du Temps ; en introduisant une distension, formant intervalle, le « temps », jusque dans son présent, demeurerait inéluctablement en surplomb par rapport à la
vie. »
Et ce parti pris antique n’est pas sans incidence. S’il est ce qui
pourra donner naissance à la science, il est aussi, conjointement
à la pensée de l’être qui naît en Grèce, au point de départ de
notre impasse. Car désormais il faudra accorder ce temps
« transcendant » à la pensée de l’être, résoudre le problème
d’un être qui dure dans un temps qui fuit… En effet, l’être n’a de
réalité qu’au présent, puisque l’avenir n’est pas encore et que le
passé n’est plus, mais, et nous voici coincés, le présent n’a pas
d’étendue… Or, à l’évidence, le temps se mesure et la durée fait
partie de notre expérience… La solution, pour Augustin, consistera à attribuer la distension à notre esprit (plus précisément à
« l’attention »), mettant ainsi en figure une notion encore largement inconnue de la philosophie mais qui orientera son cours
ultérieur : celle du Moi-sujet.
Ainsi, pour Augustin, « le présent du passé est la « mémoire »,
le présent du présent est l’« intuition avec », le présent de l’avenir est l’« attente » (memoria, contuitus, exspectatio). Ou, dans
l’ordre inverse, l’esprit attend – il est attentif à – il se souvient
(expectat, attendit, meminit). Parce qu’il reste pris dans la pensée de l’être, qu’il ne sort pas, non plus, de la séparation tranchée des trois temps de la conjugaison ; passé/présent/futur,
celle que « nous avons apprise étant enfants » et que « nous
enseignons nous-mêmes aux enfants », bref, tenu qu’il est à la
fois par la grammaire et l’ontologie, Augustin ne peut localiser la
mesure de la durée – la seule question qu’on ne peut, reconnaît-il, remettre en question : quamdiu ? – dans ce qui serait le déroulement des processus ; c’est pourquoi il est conduit à subjectiviser le temps [… ] »
Le présent de la vie, le présent du processus vécu, celui qui
possède une épaisseur, n’apparaît plus alors que comme moyen
de « transvaser le futur dans le passé ». Tout se tient : le présent
vivant du processus en cours est alors perdu au profit d’une
importance accrue du sujet et d’une nécessité supplémentaire
de la présence de Dieu, à la fois garant de l’âme et porteur d’un
présent total et immobile : l’éternité.
Heidegger ou la distension temporelle « ontologisée »
Ce présent impossible, fuyant, irréel, organise sur la longue
durée le drame existentiel que vit l’Occident. En courant vers le
futur nous cherchons cette part d’être qui nous manque, comme
le remarquait déjà Plotin
Loin de pouvoir sortir de cette course en avant, Heidegger, en
réalité, la pousse au bout, en particulier dans Etre et Temps où
il déploie les implications de cette distension temporelle et la
relie de manière définitive à la question de l’Etre et à l’écart ou
incomplétude de l’existant humain dont nous avons parlé.
« Car, quelque soin qu’on prenne à distinguer l’avenir heideggerien du futur au sens commun (celui du « pas encore maintenant mais plus tard »), et même si l’on considère que les trois
temps – passé, présent, futur – ne doivent plus désigner désormais des « maintenant » se succédant sur la ligne du temps,
mais sont à penser comme des modalités co-originaires de
l’existence, on n’en retrouve pas moins, jusque chez Heidegger,
la figure d’un existant humain qui, comme « être-là », Dasein, est
toujours « déjà en avance sur soi » (je schon vorweg). En tant
qu’être tendu vers son pouvoir être, et dont l’avenir, Zukunft, est
le « venir jusqu’à soi à partir de chaque possibilité qu’il est », il y
a toujours un restant en attente de pouvoir être qui le fait tenir en
dehors de soi (ausstehen), ou plus précisément, au-delà de soi
(über sich hinaus) et le définit comme être vers (zu): « Il y a dans
le Dasein, aussi longtemps qu’il est, chaque fois quelque chose
qui reste encore en attente et qui est ce qu’il peut être et ce qu’il
sera ». C’est donc à partir de l’avenir et de son primat, c’est à
dire de l’anticipation de la fin – puisqu’il est conçu en tant qu’
« être vers la fin » – que s’entend le sens propre de son être
comme « être fini ». Lorsqu’il n’y a plus rien en attente, il n’y a
plus d’« être là », Dasein, c’est la mort ; mais tant qu’il « existe », l’incomplétude qui le caractérise essentiellement, sur le
mode du « ne pas encore » (noch nicht), fait qu’il lui appartient
de « devoir devenir lui-même ce qu’il n’est pas encore, c’est-à-dire de l’être » ».
Et François Jullien précise encore plus loin : « Même si ce
« finir » (de la mort) n’est pas pour Heidegger d’« être à la fin »,
comme il le précise pour se séparer de la conception courante
du temps, mais celui d’un être vers la fin, sa fin étant une manière d’être que le Dasein assume sitôt qu’il naît, il n’empêche que,
sil’existant est porté à se rapporter déjà à sa fin, c’est qu’est privilégiée en lui, comme constitutive de son « existence », la fonction d’anticiper. »
De manière très conséquente, la « disposition » de l’étant
humain est alors fondamentalement le souci. « Ou, pour
reprendre les termes mêmes de Heidegger, l’explicitation du
sens ontologique de l’être du Dasein comme temporalité conduit
à la détermination du sens existentiel de la structure du Dasein
comme « souci ». Structure unitaire, en même temps qu’« entière », d’où se déduisent à leur tour les diverses déterminations de
l’existence : c’est cette structure du souci qu’explicite l’être projeté « en avant de soi »; c’est elle qui constitue son pouvoir être
« soi-même » propre ; c’est sur elle, enfin, que se fonde la pleine ouverture de son « là » : l’être au monde, caractérisé par la
préoccupation (Besorgen), est en son fond, c’est à dire originairement, souci (Sorge). Celui-ci est antérieur en nous au vouloir,
au souhait, à l’impulsion, au penchant ; et la conscience morale
se manifeste elle-même comme un « appel » du souci. »
Nous commençons alors à saisir comment Heidegger est le
continuateur de la logique grecque et comment il « ontologise » la distension temporelle pour en faire un
essentiel de l’étant humain : avec lui cette distension est distension de l’être-là, Dasein, toujours
pro-jeté en avant de lui-même, pris en tenaille
entre un présent « inexistant » et un a-venir toujours à accomplir.
Remarquons aussi que pour Heidegger, et dans
le même moment, le « nous-on » est tenu pour une perte
de soi dont il faut s’échapper. Ce faisant on ne s’étonnera guère de se retrouver « esseulé » ; pour le philosophe en
effet, « l’étrangeté, si dissimulée qu’elle soit dans la vie quotidienne, est le genre fondamental de l’être au monde… ». En réalité c’est toujours cette distension ou cet écart qui est décrit et
exhaussé sur le plan ontologique au lieu d’être réduit. « Car,
quand il est dit que l’existant caractérisé par l’être-là est « en vue
de son propre pouvoir être », les deux comptent également : le
pouvoir être et le propre. D’une part, en effet, c’est à partir de la
notion d’un pouvoir être, et de la projection qu’elle sous-entend,
que se comprend la possibilité d’un « sens » de l’étant. Si projeter est s’ouvrir des possibilités, c’est bien projeté qu’il est « sur
son horizon de projection » que « nous disons » – dit Heidegger
– que « l’étant a sens » (Sinn hat) [… ] D’autre part, il faut
entendre pleinement ce « son » du pouvoir être, c’est à dire dans
toute sa portée solipsiste : ce pouvoir être propre (authentique)
appelé à s’extraire de la perte dans le « nous-on » est un soi-même en vue duquel interpelle la conscience morale à partir de
la « déréliction » : l’existant s’y découvre « abandonné à soi » ;
dans son « là », le Dasein s’éprouve, non pas incité (selon le
moment), mais originairement « esseulé »[… ] »
Tout se trouve ainsi rassemblé très logiquement dans la structure du Dasein conçu comme explicitation ontologique de la temporalité, mais d’une conception de la temporalité fondée, depuis
les grecs, sur la distension et la disjonction : le Souci, la Solitude
et, finalement, une vie toujours à venir, toujours reportée, jamais
pleinement vivable.
L’invitation de Montaigne
A ce point l’impasse est complète ou bien il nous faut revenir
en amont de la pensée existentielle, au plus près du sens commun et retrouver la valeur d’usage de la vie. Car l’enjeu n’est pas
, pour nous thérapeutes, l’« exister » mais le « vivre ». Or « tandis que penser la vie sous le Temps est désespérant [… ] ou du
moins est stérile, puisque toute vie, même à venir, s’y présente
d’emblée comme à passer et, ainsi, est d’ores et déjà condamnée, penser la vie selon le moment (l’occurrence) est inépuisable. Il n’y a pas à vouloir arrêter le temps, ni non plus à tirer
sur l’instant pour l’étendre en durée : car c’est dans l’occurrence
du moment qu’est la source, dans son « venir » qu’est la vie et
dans son « op-portunité » la ressource. [… ]
Vivre consiste donc à coïncider avec chaque moment particulier, non parce qu’il passe mais parce qu’il n’est d’autre moyen
de le goûter. Vivre ainsi c’est adhérer aux variations du moment,
la vie étant dans la transition ininterrompue d’un moment à un
autre. Selon ce point de vue et reprenant à notre compte la belle
formule de Montaigne, notre seule tâche, « notre grand et glorieux chef d’œuvre, c’est vivre à propos ».
Montaigne, ce sage par qui débute l’époque moderne, nous
ramène en effet à l’évidence vécue et balaie d’une phrase notre
croyance dans l’inéluctable de la souffrance existentielle : « Je
n’ai rien fait d’aujourd’hui. – Quoi, avez-vous pas vécu ? »
« Ce « Je n’ai rien fait d’aujourd’hui » que nous fait dire
Montaigne, dit l’inquiétude devant le « temps », le temps « passant », sans que « rien », dans ce laps de temps, n’y fasse suffisamment événement, et qui est donc insuffisamment occupé,
dans lequel je n’ai pas assez « existé » ; il dit le regret d’un
temps destiné à passer, d’un temps « perdu ». Or, l’interrogation
par laquelle interrompt Montaigne, en recentrant sur le vivre :
Avez-vous pas vécu ?, bouscule d’un coup la perspective impliquée, laissant entendre que vivre, ne se rapportant à rien
d’autre, ni ne se mesurant à rien, ne se laisse traverser par
aucune finalité, pas même intrinsèque ».
En finir avec l’écart c’est s’immerger dans la vie, la goûter et la
penser du dedans d’elle. Tel est le sens de la sagesse de
Montaigne. C’est à vivre à propos qu’il nous invite, c’est-à-dire
ouverts au moment et disponibles aux opportunités qu’il présente.
Le soutien fondamental : l’invitation à vivre
Par cette disponibilité au moment, nous entendons disponibilité à ce qui advient, à ce qui se présente, tant dans l’environnement extérieur à l’organisme (chez le thérapeute, dans le groupe) que dans l’environnement intérieur, c’est-à-dire les sensations et les émotions. La disponibilité au moment contient évidemment l’accueil des mouvements et échos intérieurs. Avec
l’environnement extérieur ils portent en eux les germes des
situations à venir. Or c’est en s’attachant aux germes des situations à venir qu’on peut s’y ajuster et les utiliser au mieux. En
effet s’y intéresser tardivement, voire les méconnaître, c’est
prendre le risque d’être piégé par la logique à l’œuvre; les forces
et les directions sont alors fixées, difficiles à infléchir. Ce n’est
qu’au point de l’émergence, dans ces moments de naissance
des situations, même dans l’adversité, que la liberté et la créativité peuvent s’exercer.
Si nous en revenons à la définition du Self comme opérateur
de la frontière-contact organisme/environnement, la restauration
des fonctionnalités du Self passe nécessairement par un soutien
de la part de l’environnement quand l’organisme lui-même
s’éprouve en difficulté. Mais les mots n’offrent ici que des
approximations. Nous savons depuis Ovsiankina et Zeigarnick
qu’un moment, une gestalt, est d’autant plus prégnant que les
effets qu’il produit différent de nos attentes. Ce qui explique,
focalisés que nous sommes sur la réussite et le plaisir, que les
déceptions soient généralement plus nombreuses et plus remarquées dans nos souvenirs que les moments de bonheur. Et la
mémoire que nous en avons n’est ni un réservoir ni une trace ;
c’est une manière d’agir et de comprendre. La mémoire est une
intégration du processus de contact par inscription dans le processus de contact lui-même, sous forme de schémas sensorimoteurs et de scénarios explicatifs. Le Self, en tant qu’opérateur,
est essentiellement le fruit de sa propre histoire et bien sûr de
ses « échecs ». D’où procède en particulier la difficulté du changement et la nécessité, pour le thérapeute, de trouver à désamorcer l’attitude méfiante, inquiète ou hostile du client – quel que
soit le mode sur lequel elle s’exprime – envers l’environnement
(c’est-à-dire d’abord envers le thérapeute lui-même) pour rendre
le client à sa propre disponibilité.
Le rôle du cadre thérapeutique doit donc être, sur le fond, celui
d’un accueil inconditionnel du client. Ce qui n’interdit évidemment pas au thérapeute de réagir aux situations qui émergent
dans ce cadre, y compris par la fermeté quand elle s’avère
nécessaire. Toutefois l’objectif devrait toujours rester celui de
permettre au client d’éprouver et d’exprimer ce qui, dans
d’autres contextes, reste inavouable ou inexprimable. Il s’agit de
détendre la relation méfiante qu’entretient le client avec tout ou
partie de son environnement, de lui permettre de s’ouvrir aux
émotions qu’il porte ou étouffe. Et de laisser vivre les mouvements d’expression qui, ailleurs, sont perçus comme impossibles ou dangereux. En d’autres termes, plus analytiques, cela
consiste à accueillir complètement le transfert pour que, dans ce
mouvement, il se dissolve.
Le thérapeute doit donc soutenir les états émotionnels du
client et encourager ce dernier à les accueillir. C’est fondamentalement d’une invitation à vivre qu’il s’agit. Invitation, et
d’aucune manière « injonction », faite par le thérapeute au client
et que le discours à lui seul ne peut véhiculer et faire passer. Il
est nécessaire que les autres dimensions de la relation soient en
cohérence. Le thérapeute doit donc être sincère et compassionnel et accepter une véritable rencontre humaine avec celui qui
est son client; ce qui implique de la part du thérapeute qu’il s’autorise lui-même à vivre dans la relation qu’il propose.
Ce que j’ai voulu faire à l’occasion de cet article c’est montrer
combien le mariage de la Gestalt avec les contraintes existentielles me semblait contre nature et suggérer que d’autres pistes
de réflexion, d’autres manières d’être au monde sont possibles
avec lesquelles nos positions pratiques de Gestalt-thérapeutes
sont à la fois fortement cohérentes et utilement stimulées. Se
lancer dans cette voie implique d’accepter une radicale prise de
distance d’avec les présupposés occidentaux courants, présupposés que nous voyons à l’œuvre et poussés à l’extrême de la
pensée par l’existentialisme et en particulier celui de Heidegger.
En faisant de l’écart de l’homme d’avec le monde et de l’homme d’avec lui-même une vérité d’ordre ontologique (un « existential »), l’existentialisme normalise en effet la névrose de
l’homme moderne, banalise la prééminence du « Je » au détriment du « Nous » et contribue à générer la solitude existentielle, l’angoisse du temps qui fuit et de la mort inéluctable. C’est
d’ailleurs cette vision pessimiste que partage encore largement
la psychanalyse européenne mais que contredit en particulier un
élément essentiel de la théorie du Self, à savoir l’unité organisme/environnement. C’est cette vision qui infuse discrètement
nos vies jusque parfois dans les moindres détails. C’est quotidiennement, dans ma famille, dans ma pratique des arts
taoïstes, dans mon cabinet que je suis confronté à la prégnance
de cette pensée « existentialo-individualiste » (je suis conscient
de la redondance de l’expression) et des souffrances qu’elle
contribue à ancrer. Et bien évidemment j’écris d’abord cet article
par la nécessité où je suis de continuer à me dégager de l’impasse où elle me met…
En nous éveillant à la dramatique étrangeté de la posture existentielle nous apercevons simultanément comment un autre
point de vue – une véritable « disposition » à vivre – est possible.
En y adjoignant la prise en compte phénoménologique de l’expérience du « nous », un monde se dessine, qui nous invite et
qu’il nous revient d’habiter, où la Gestalt peut épanouir son
potentiel non dualiste qui est, je le crois profondément, sa fonction thérapeutique.
·
BUBER M. : Je et Tu. Ed. Aubier ( 1923).
·
JACOBS L : « Respectful Dialogues » interview in British Gestalt
Journal 2000 vol 9 N°2.
·
PERLS, GOODMAN, HEFFERLINE : Gestalt-Thérapie, vers une théorie du Self : nouveauté, excitation et croissance ( 1951). Ed. Stanké
( 1971).
·
SALATHE N.K. : Psychothérapie existentielle, une perspective gestaltiste. Institut de Psychothérapie Gestalt-Existentielle (Genève), 1995.
·
JULLIEN F. : Du « temps ». Eléments d’une philosophie du vivre. Le
Collège de Philosophie. Ed. Grasset ( 2001).
·
KIMURA B. : L’Entre. Une approche phénoménologique de la schizophrénie. Ed. Jérôme Millon ( 1998) 2000.
·
LAIDI Z. : Le sacre du présent. Ed. Flammarion ( 2000)
STERN D. : Le monde interpersonnel du nourrisson. Ed. PUF( 1985).
·
WHEELER G. : Beyond Individualism. Ed. The analytic press ( 2000).
[1]
Toutes les citations qui
suivent dans cet article sont
extraites du livre de F. Jullien,
Du « temps ». Eléments
d’une philosophie du vivre.