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Gestalt

2003/1 (no 24)

  • Pages : 198
  • Éditeur : S.F.G.


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La Gestalt-thérapie dans son évolution, depuis sa créationpar Perls et Goodman, a suivi plusieurs chemins, parfois complémentaires, parfois contradictoires. Il faut dire que la lecture de l’ouvrage de référence « Gestalt-thérapie » permet différentes interprétations, de ce fait aussi légitimes les unes que les autres et qui expliquent à mon avis les différentes options théoriques prises par les Gestalt-thérapeutes contemporains.

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Je pense que ces différentes interprétations du texte viennent en grande partie des glissements que l’on y retrouve, glissements entre des positions clairement phénoménologiques et des positions psychanalytiques. Cette constatation n’est pas nouvelle.

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Orienter sa conception de la Gestalt-thérapie pour un Gestaltthérapeute relève donc d’un choix personnel, une position mixte puisant à la fois dans la phénoménologie et dans la psychanalyse n’étant pas pour moi une position tenable et rigoureuse, ces deux courants étant par trop contradictoires dans leurs options.

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Pour ma part j’ai clairement et depuis de nombreuses années orienté ma pratique et ma réflexion du côté de la phénoménologie, faisant de la Gestalt-thérapie une phénoménologie clinique dont les référents théoriques sont Husserl et Heidegger pour la philosophie et aussi toute l’école de psychiatrie phénoménologique et de Dasein-analyse avec Maldiney, Tatossian, Blankenbourg par exemple .

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Pourquoi ce choix ?

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Ce choix vient de la question : qu’apporte donc de spécifique la Gestalt-thérapie ?

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Du côté psychanalytique je n’ai jamais trouvé que la Gestaltthérapie amenait quelque chose de bien nouveau si ce n’est de remplacer quelques mots techniques par d’autres pris dans une acception très voisine : la pulsion y devient besoin, la topique freudienne y devient processus mais souvent pris dans un sens économique, la compulsion de répétition Gestalt inachevée, etc.

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Atout prendre et au niveau théorique, la Gestalt demeure une branche annexe de la psychanalyse. Du coté de la pratique, la Gestalt-thérapie a effectivement amené un changement dans la position du thérapeute. Mais nous devons nuancer cette nouveauté dans la mesure où elle ne s’est pas toujours accompagnée d’une interpellation des fondements sur lesquels elle repose. Cette posture ne se différencie guère de celle de certains psychanalystes tels Winnicot, Masud Kahn ou Searles.

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C’est donc du côté de la phénoménologie que je crois pouvoir répondre à la question de la spécificité de la Gestalt-thérapie.

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Qu’apporte cette orientation ?

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De ce point de vue, la Gestalt-thérapie va surtout s’intéresser aux modalités de la venue en présence, c’est-à-dire qu’elle ne va pas explorer un intra-psychique, mais se préoccuper de l’entre, l’entre-deux si l’on veut, mais pas un entre-deux systémique posé comme pré-existant, comme espace mettant en relation deux objets simplement présents là (thèse métaphysique). L’entre est cet espace d’où le sujet et l’objet se constituent, adviennent en présence (l’Aida de Kimura Bin). Ce sont les aléas de cette venue en présence qui vont être le thème de la thérapie. Ce qu’en terme gestaltiste nous dirions les ruptures du contacter, bien que, à mon sens, ce terme soit impropre puisqu’il n’y a jamais de rupture du contacter à proprement parler (la conscience est toujours conscience de quelque chose et est donc toujours au monde, tendue vers), il n’y a que des modalités particulières de ce contacter, des flexions de l’exister qu’il convient de comprendre et d’interroger. De ce point de vue, la Gestalt-thérapie est vraiment phénoménologique car elle aborde le problème à partir de l’expérience et des modes de donations et de constitution d’un monde pour un sujet.

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De ce point de vue aussi, l’engagement existentiel du thérapeute dans la relation n’est pas simplement un aménagement se voulant plus « efficace » du modèle psychanalytique mais se fonde bien sur le fait que l’espace thérapeutique est un lieu de co-construction d’une expérience altérante dans son sens étymologique, c’est-à-dire qui rend autre.

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La seule vraie Gestalt inachevée est bien cette manière souvent toujours la même que le sujet construit dans sa venue en présence. Ce sont bien toutes ces stratégies que le sujet emploie pour éviter son à-être pour faire de son ek-sistance une sorte d’in-sistance où il se retrouve enfermé et clos sur un lui-même illusoire. D’un certain côté, l’individu est en lui-même une Gestalt inachevée en quête d’un achèvement qu’il ne trouvera à mon avis qu’au cimetière. Travailler sur le cycle de construction et de destruction des Gestalten, n’est-ce pas travailler à réhabiliter ce mouvement si proche de la respiration qui est de clore et déclore sans cesse soi-même et le monde ? Ces deux propositions soi et monde n’étant pas dissociables comme la Gestaltthérapie et la phénoménologie nous l’apprennent.

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La Gestalt-thérapie est bien, pour moi, l’application au niveau clinique de ce grand revirement qu’est la phénoménologie initiée par Husserl et prolongée par Heidegger. C’est une toute autre manière de concevoir le sujet, non comme un en soi dont le thérapeute encourage ou permet les modalités d’ouverture au monde, mais comme un venir-à-soi à jamais reporté dans le défi de l’événement. C’est un même mouvement qui ouvre un monde pour un sujet et constitue un sujet pour un monde dont il est le là. Le but de la thérapie n’est pas de résoudre un passé mais de soutenir le processus d’ouverture, de rendre fluide les processus de contact-retrait qui sont à ce niveau en fait des processus de prise en forme et de dissolution du sujet lui-même, se déprendre pour peut-être moins se méprendre.

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La phénoménologie permet de donner aux concepts de la Gestalt-thérapie leur fondement, leurs racines dans une histoire, une famille de pensée qui remonte aux premiers penseurs de la Grèce. C’est une manière de rendre la forme de la Gestalt plus prégnante, plus riche et en même temps plus rigoureuse car elle nous permet de continuer à penser la Gestalt-thérapie plus avant.

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L’œuvre de Perls et Goodman est une œuvre inachevée, presque une ébauche qu’il convient de continuer et d’explorer davantage, et cela seule la phénoménologie peut le permettre.

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De nos jours la culture psychanalytique a pris la place des théories d’autrefois, souvent religieuses, d’explication du monde et de l’homme. Elle est devenue un objet de savoir sans que ne soient plus interrogés ses fondements. Par là, elle oublie que son objet, la psyché, n’est pas un objet comme une chaise ou un arbre, mais un objet non-existant c’est-à-dire un concept.

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La psychanalyse est la continuation de la métaphysique classique dans sa recherche insistante du fondement ultime, de l’origine. La tentative, renouvelée depuis des siècles, de connaître l’en-soi des choses a amené Freud à postuler un monde intérieur, un « je » substantiel (en cela il est bien l’héritier de Descartes) et un fondement « inconscient » comme origine à dévoiler.

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Ce centrage sur le sujet est l’apport de toute la philosophie dite moderne : faire du sujet qu’il soit pensant, jouissant ou désirant la référence de toute chose. L’individu moderne est clos en lui-même, clos dans une connaissance de lui promue comme solution à sa difficulté d’exister, connaissance qu’on a oublié de lui dire problématique, car promouvoir l’en soi comme objet de connaissance n’est-ce pas la suprême illusion ?

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La Gestalt-thérapie ramenée à ses fondements phénoménologiques se pose bien en rupture vis-à-vis de ce paradigme que l’on nomme de nos jours individualiste.

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Le décentrage du sujet initié par la phénoménologie surtout heideggerienne trouve son application dans la théorie du champ. Le « je » y retrouve la place d’un opérateur formel pour reprendre le terme de Kant, polarisation d’un champ toujours changeant. L’insistance sur le phénomène trouve ici toute sa légitimité. Car c’est bien dans la configuration signifiante, que le« je » fait apparaître comme monde pour lui, que se trouve sa seule certitude d’existence. « Je » n’existe qu’en tant qu’il fait apparaître un monde et c’est bien dans les aléas de ce venir à lui dans un monde qu’il ouvre, que se trouvent toutes les flexions de l’exister qui se déclinent parfois dans ce que l’on nomme couramment la pathologie.

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La Gestalt-thérapie en tant que méthode et technique est un outil permettant de se repérer dans cette constitution et le thérapeute prend la place de co-constructeur de l’expérience.

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La spécificité de la Gestalt-thérapie se trouve bien dans cette posture particulière du thérapeute, dans cette visée sur l’expérience en cours de la présence à.

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En ce sens, je pense qu’elle est un mode de travail adapté avec des personnes souffrant de cette difficulté à pouvoir se constituer dans un monde, difficulté à se re-saisir en tant qu’eux-mêmes dans l’expérience. Ailleurs nous les qualifions de borderline ou de psychotique. Chez ces personnes c’est bien de ce travail fondamental dont il est question, et la Gestalt-thérapie n’a nul besoin, comme il a été parfois dit, d’aller chercher du côté de la psychanalyse des concepts qui lui feraient défaut pour pouvoir travailler avec ce « type de personne ». Vouloir lui adjoindre comme une pièce rapportée une métapsychologie c’est bien, à mon avis, avoir manqué sa spécificité propre puisque de ce point de vue une métapsychologie est en contradiction totale avec une visée phénoménologique.

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La Gestalt-thérapie comprise comme phénoménologie onticoontologique, c’est-à-dire qui prend en compte la constitution d’un sujet dans et à partir de la quotidienneté sans oublier la dimension de son existence en tant qu’étant humain (son être), dépasse le clivage être/apparaître, surface/profondeur, en posant que l’être ne se dévoile qu’en son ouverture ontique. C’est-à-dire que le symptôme, la souffrance, les fermetures à l’exister ne sont prises en compte que dans leur rapport à cette problématique humaine qu’est l’avoir à être dans la dimension de la finitude de l’existence prise dans sa quotidienneté la plus basique. Il n’y a pas deux mondes, mais un monde s’ouvrant pour un sujet sur l’horizon de l’être et de l’avoir à être.

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Ce qui y fait figure n’est plus la résolution de problèmes issus de l’histoire singulière du sujet, notamment ses vécus d’enfance ou autres Gestalts dites inachevées, mais le soutien au processus existentiel. Ce que j’appelle processus existentiel correspond à notre advenir spécifiquement humain, c’est-à-dire que, du fait de notre finitude native, nous avons à trouver et donner sens à notre exister; le fait que nous avons à nous fonder comme sujet à chaque instant de notre venue en présence à l’autre et au monde, le fait que nous avons toujours à ouvrir un là, à nous situer tout en donnant site à l’advenir qui est à-être.

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De vivant que nous sommes, au même titre que tous les étants alentours, nous avons à devenir existant.

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Tout humain, qu’il le veuille ou non, est appelé à créer en artiste cette configuration spatialisante et temporalisante, à donner forme à sa présence au monde.

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La place du Gestalt-thérapeute sera celle de co-constructeur d’une expérience qui tentera de rendre cette œuvre plus forte et plus puissante, plus configuratrice de sens.

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Cette vision de la Gestalt-thérapie, sans doute sommes-nous encore peu nombreux à l’élaborer et j’espère par ces quelques lignes en avoir tracé rapidement les contours et ainsi permettre à certains d’en ouvrir le monde.


BIBLIOGRAPHIE

  • BLANQUET Edith : Gestalt-thérapie et analyse existentiale, DEA de philosophie 2001, Université de Toulouse Mirail
  • HEIDEGGER Martin ; Etre et Temps. Ed. Gallimard 1990 Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Ed. Gallimard 1992.
  • KIMURA Bin : Ecrits de psychopathologie phénoménologique. Ed. PUF 1992. L’Entre. Ed Millon 2000
  • MALDINEY Henri : Penser l’homme et la folie. Ed. Millon 1991 VAYSSE Jean-Marie : L’inconscient des modernes. Essai sur l’origine métaphysique de la Psychanalyse. Ed. Gallimard 1999.

Résumé

Français

Ce court article ne se veut pas un exposé sur la phénoménologie, ni, non plus une élaboration construite sur la Gestaltthérapie phénoménologique. Cela dépasserait largement le cadre d’un article. Il se veut une ouverture sur un ton un peu libre à une autre manière de concevoir la Gestalt-thérapie vue avec un regard de phénoménologue. Il ne s’agit pas là de remplacer des mots par d’autres, mais bien d’une conversion de la pensée elle même.

Pour citer cet article

Colin Patrick, « Vers une Gestalt-thérapie phénoménologique », Gestalt 1/ 2003 (no 24), p. 71-77
URL : www.cairn.info/revue-gestalt-2003-1-page-71.htm.


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