2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Vers une Gestalt-thérapie phénoménologique
Patrick Colin
Gestalt-thérapeute en libéral à Toulouse et à Limoux. Membre agréé du CEGT Superviseur et formateur Coresponsable de l’Institut de Gestalt-thérapie Pyrénées-Languedoc
Ce court article ne se veut pas un exposé sur la phénoménologie, ni, non plus une élaboration construite sur la Gestaltthérapie phénoménologique. Cela dépasserait largement le cadre
d’un article. Il se veut une ouverture sur un ton un peu libre à
une autre manière de concevoir la Gestalt-thérapie vue avec un
regard de phénoménologue.
Il ne s’agit pas là de remplacer des mots par d’autres, mais bien
d’une conversion de la pensée elle même.
La Gestalt-thérapie dans son évolution, depuis sa créationpar Perls et Goodman, a suivi plusieurs chemins, parfois
complémentaires, parfois contradictoires. Il faut dire que la lecture de l’ouvrage de référence « Gestalt-thérapie » permet différentes interprétations, de ce fait aussi légitimes les unes que
les autres et qui expliquent à mon avis les différentes options
théoriques prises par les Gestalt-thérapeutes contemporains.
Je pense que ces différentes interprétations du texte viennent
en grande partie des glissements que l’on y retrouve, glissements entre des positions clairement phénoménologiques et des
positions psychanalytiques. Cette constatation n’est pas nouvelle.
Orienter sa conception de la Gestalt-thérapie pour un Gestaltthérapeute relève donc d’un choix personnel, une position mixte
puisant à la fois dans la phénoménologie et dans la psychanalyse n’étant pas pour moi une position tenable et rigoureuse, ces
deux courants étant par trop contradictoires dans leurs options.
Pour ma part j’ai clairement et depuis de nombreuses années
orienté ma pratique et ma réflexion du côté de la phénoménologie, faisant de la Gestalt-thérapie une phénoménologie clinique
dont les référents théoriques sont Husserl et Heidegger pour la
philosophie et aussi toute l’école de psychiatrie phénoménologique et de Dasein-analyse avec Maldiney, Tatossian,
Blankenbourg par exemple .
Pourquoi ce choix ?
Ce choix vient de la question : qu’apporte donc de spécifique
la Gestalt-thérapie ?
Du côté psychanalytique je n’ai jamais trouvé que la Gestaltthérapie amenait quelque chose de bien nouveau si ce n’est de
remplacer quelques mots techniques par d’autres pris dans une
acception très voisine : la pulsion y devient besoin, la topique
freudienne y devient processus mais souvent pris dans un sens
économique, la compulsion de répétition Gestalt inachevée, etc.
Atout prendre et au niveau théorique, la Gestalt demeure une
branche annexe de la psychanalyse. Du coté de la pratique, la
Gestalt-thérapie a effectivement amené un changement dans la
position du thérapeute. Mais nous devons nuancer cette nouveauté dans la mesure où elle ne s’est pas toujours accompagnée d’une interpellation des fondements sur lesquels elle repose. Cette posture ne se différencie guère de celle de certains
psychanalystes tels Winnicot, Masud Kahn ou Searles.
C’est donc du côté de la phénoménologie que je crois pouvoir
répondre à la question de la spécificité de la Gestalt-thérapie.
Qu’apporte cette orientation ?
De ce point de vue, la Gestalt-thérapie va surtout s’intéresser
aux modalités de la venue en présence, c’est-à-dire qu’elle ne va
pas explorer un intra-psychique, mais se préoccuper de l’entre,
l’entre-deux si l’on veut, mais pas un entre-deux systémique
posé comme pré-existant, comme espace mettant en relation
deux objets simplement présents là (thèse métaphysique).
L’entre est cet espace d’où le sujet et l’objet se constituent,
adviennent en présence (l’Aida de Kimura Bin). Ce sont les
aléas de cette venue en présence qui vont être le thème de la
thérapie. Ce qu’en terme gestaltiste nous dirions les ruptures du
contacter, bien que, à mon sens, ce terme soit impropre puisqu’il
n’y a jamais de rupture du contacter à proprement parler (la
conscience est toujours conscience de quelque chose et est
donc toujours au monde, tendue vers), il n’y a que des modalités particulières de ce contacter, des flexions de l’exister qu’il
convient de comprendre et d’interroger. De ce point de vue, la
Gestalt-thérapie est vraiment phénoménologique car elle aborde
le problème à partir de l’expérience et des modes de donations
et de constitution d’un monde pour un sujet.
De ce point de vue aussi, l’engagement existentiel du thérapeute dans la relation n’est pas simplement un aménagement se
voulant plus « efficace » du modèle psychanalytique mais se
fonde bien sur le fait que l’espace thérapeutique est un lieu de
co-construction d’une expérience altérante dans son sens étymologique, c’est-à-dire qui rend autre.
La seule vraie Gestalt inachevée est bien cette manière souvent toujours la même que le sujet construit dans sa venue en
présence. Ce sont bien toutes ces stratégies que le sujet
emploie pour éviter son à-être pour faire de son ek-sistance une
sorte d’in-sistance où il se retrouve enfermé et clos sur un lui-même illusoire. D’un certain côté, l’individu est en lui-même une
Gestalt inachevée en quête d’un achèvement qu’il ne trouvera à
mon avis qu’au cimetière. Travailler sur le cycle de construction
et de destruction des Gestalten, n’est-ce pas travailler à réhabiliter ce mouvement si proche de la respiration qui est de clore et
déclore sans cesse soi-même et le monde ? Ces deux propositions soi et monde n’étant pas dissociables comme la Gestaltthérapie et la phénoménologie nous l’apprennent.
La Gestalt-thérapie est bien, pour moi, l’application au niveau
clinique de ce grand revirement qu’est la phénoménologie initiée
par Husserl et prolongée par Heidegger. C’est une toute autre
manière de concevoir le sujet, non comme un en soi dont le thérapeute encourage ou permet les modalités d’ouverture au
monde, mais comme un venir-à-soi à jamais reporté dans le défi
de l’événement. C’est un même mouvement qui ouvre un monde
pour un sujet et constitue un sujet pour un monde dont il est le
là. Le but de la thérapie n’est pas de résoudre un passé mais de
soutenir le processus d’ouverture, de rendre fluide les processus
de contact-retrait qui sont à ce niveau en fait des processus de
prise en forme et de dissolution du sujet lui-même, se déprendre
pour peut-être moins se méprendre.
La phénoménologie permet de donner aux concepts de la
Gestalt-thérapie leur fondement, leurs racines dans une histoire,
une famille de pensée qui remonte aux premiers penseurs de la
Grèce. C’est une manière de rendre la forme de la Gestalt plus
prégnante, plus riche et en même temps plus rigoureuse car elle
nous permet de continuer à penser la Gestalt-thérapie plus
avant.
L’œuvre de Perls et Goodman est une œuvre inachevée,
presque une ébauche qu’il convient de continuer et d’explorer
davantage, et cela seule la phénoménologie peut le permettre.
De nos jours la culture psychanalytique a pris la place des
théories d’autrefois, souvent religieuses, d’explication du monde
et de l’homme. Elle est devenue un objet de savoir sans que ne
soient plus interrogés ses fondements. Par là, elle oublie que
son objet, la psyché, n’est pas un objet comme une chaise ou un
arbre, mais un objet non-existant c’est-à-dire un concept.
La psychanalyse est la continuation de la métaphysique classique dans sa recherche insistante du fondement ultime, de l’origine. La tentative, renouvelée depuis des siècles, de connaître
l’en-soi des choses a amené Freud à postuler un monde intérieur, un « je » substantiel (en cela il est bien l’héritier de
Descartes) et un fondement « inconscient » comme origine à
dévoiler.
Ce centrage sur le sujet est l’apport de toute la philosophie dite
moderne : faire du sujet qu’il soit pensant, jouissant ou désirant
la référence de toute chose. L’individu moderne est clos en lui-même, clos dans une connaissance de lui promue comme solution à sa difficulté d’exister, connaissance qu’on a oublié de lui
dire problématique, car promouvoir l’en soi comme objet de
connaissance n’est-ce pas la suprême illusion ?
La Gestalt-thérapie ramenée à ses fondements phénoménologiques se pose bien en rupture vis-à-vis de ce paradigme que
l’on nomme de nos jours individualiste.
Le décentrage du sujet initié par la phénoménologie surtout
heideggerienne trouve son application dans la théorie du champ.
Le « je » y retrouve la place d’un opérateur formel pour
reprendre le terme de Kant, polarisation d’un champ toujours
changeant. L’insistance sur le phénomène trouve ici toute sa
légitimité. Car c’est bien dans la configuration signifiante, que
le« je » fait apparaître comme monde pour lui, que se trouve sa
seule certitude d’existence. « Je » n’existe qu’en tant qu’il fait
apparaître un monde et c’est bien dans les aléas de ce venir à
lui dans un monde qu’il ouvre, que se trouvent toutes les flexions
de l’exister qui se déclinent parfois dans ce que l’on nomme couramment la pathologie.
La Gestalt-thérapie en tant que méthode et technique est un
outil permettant de se repérer dans cette constitution et le thérapeute prend la place de co-constructeur de l’expérience.
La spécificité de la Gestalt-thérapie se trouve bien dans cette
posture particulière du thérapeute, dans cette visée sur l’expérience en cours de la présence à.
En ce sens, je pense qu’elle est un mode de travail adapté
avec des personnes souffrant de cette difficulté à pouvoir se
constituer dans un monde, difficulté à se re-saisir en tant qu’eux-mêmes dans l’expérience. Ailleurs nous les qualifions de borderline ou de psychotique. Chez ces personnes c’est bien de ce travail fondamental dont il est question, et la Gestalt-thérapie n’a
nul besoin, comme il a été parfois dit, d’aller chercher du côté de
la psychanalyse des concepts qui lui feraient défaut pour pouvoir
travailler avec ce « type de personne ». Vouloir lui adjoindre
comme une pièce rapportée une métapsychologie c’est bien, à
mon avis, avoir manqué sa spécificité propre puisque de ce point
de vue une métapsychologie est en contradiction totale avec une
visée phénoménologique.
La Gestalt-thérapie comprise comme phénoménologie onticoontologique, c’est-à-dire qui prend en compte la constitution d’un
sujet dans et à partir de la quotidienneté sans oublier la dimension de son existence en tant qu’étant humain (son être), dépasse le clivage être/apparaître, surface/profondeur, en posant que
l’être ne se dévoile qu’en son ouverture ontique. C’est-à-dire que
le symptôme, la souffrance, les fermetures à l’exister ne sont
prises en compte que dans leur rapport à cette problématique
humaine qu’est l’avoir à être dans la dimension de la finitude de
l’existence prise dans sa quotidienneté la plus basique. Il n’y a
pas deux mondes, mais un monde s’ouvrant pour un sujet sur
l’horizon de l’être et de l’avoir à être.
Ce qui y fait figure n’est plus la résolution de problèmes issus
de l’histoire singulière du sujet, notamment ses vécus d’enfance
ou autres Gestalts dites inachevées, mais le soutien au processus existentiel. Ce que j’appelle processus existentiel correspond à notre advenir spécifiquement humain, c’est-à-dire que,
du fait de notre finitude native, nous avons à trouver et donner
sens à notre exister; le fait que nous avons à nous fonder
comme sujet à chaque instant de notre venue en présence à
l’autre et au monde, le fait que nous avons toujours à ouvrir un
là, à nous situer tout en donnant site à l’advenir qui est à-être.
De vivant que nous sommes, au même titre que tous les
étants alentours, nous avons à devenir existant.
Tout humain, qu’il le veuille ou non, est appelé à créer en artiste cette configuration spatialisante et temporalisante, à donner
forme à sa présence au monde.
La place du Gestalt-thérapeute sera celle de co-constructeur
d’une expérience qui tentera de rendre cette œuvre plus forte et
plus puissante, plus configuratrice de sens.
Cette vision de la Gestalt-thérapie, sans doute sommes-nous
encore peu nombreux à l’élaborer et j’espère par ces quelques
lignes en avoir tracé rapidement les contours et ainsi permettre
à certains d’en ouvrir le monde.
·
BLANQUET Edith : Gestalt-thérapie et analyse existentiale, DEA de
philosophie 2001, Université de Toulouse Mirail
·
HEIDEGGER Martin ; Etre et Temps. Ed. Gallimard 1990
Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Ed. Gallimard 1992.
·
KIMURA Bin : Ecrits de psychopathologie phénoménologique. Ed.
PUF 1992.
L’Entre. Ed Millon 2000
·
MALDINEY Henri : Penser l’homme et la folie. Ed. Millon 1991
VAYSSE Jean-Marie : L’inconscient des modernes. Essai sur l’origine
métaphysique de la Psychanalyse. Ed. Gallimard 1999.