2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Autorité, croissance et apprentissage
Vincent Béja
Gestalt-thérapeute en pratique libérale et formateur à l’EPG. Il enseigne depuis 10 ans le Tai Chi Chuan et le Qi Gong. Il vit et travaille principalement dans le Sud-Ouest, à Toulouse et Carcassonne.
C’est de manière récurrente que je m’interroge sur la finalitésociale de la thérapie et ses rapports avec les moyens
qu’elle convoque pour le changement. C’est encore souvent –
et tout particulièrement en groupe – que je m’interroge sur la
puissance prêtée par les clients à la parole du thérapeute, puissance qui apparaît déterminante parce qu’au fond, cette parole
revêt l’aspect d’une instance dernière quant à la construction du
sens de ce qui émerge et se déroule ; quand bien même cette
parole est questionnée ou réfutée par le client. Bien sûr la
Gestalt-thérapie n’a pas vocation, comme la psychanalyse classique, à produire des énoncés interprétatifs sur l’expérience du
client ; le sens est généralement co-créé et l’interprétation est
habituellement avancée sous forme d’hypothèse ou de proposition dans un dialogue.
Reste que le thérapeute fait intervenir parfois toute cette autorité pour faire émerger une figure qui, autrement, resterait à l’état
d’ébauche incertaine, dans le flou et la confusion d’inachèvements chronicisés et qu’il arrive qu’il soit nécessaire de donner
à cette parole toute sa saveur dramatique pour arriver à la faire
entendre, créant ainsi – selon les indications de Perls et
Goodman – « une situation d’urgence réelle de forte intensité à
laquelle le patient peut faire face et ainsi se développer ». Ce
pouvoir de la parole du thérapeute demeure, il me semble, un
élément fondamental de la situation thérapeutique elle-même.
L’autorité dont je dispose provient donc du dispositif ainsi que,
simultanément, des conventions passées – et assumées – entre
chacun des individus de la situation. Par exemple, tout autant
que les clients m’investissent de cette autorité, par ma posture
de tranquille disponibilité à l’autre je la démontre et par là – pour
l’opinion de l’ensemble du groupe – je l’assure. Par cet effet
même, pourrait-on dire, cette autorité est légitimée mais uniquement de manière interne au groupe que nous constituons. Aussi,
pour border les dérives possibles du thérapeute, semble-t-il
nécessaire d’ancrer son autorité dans une éthique suffisamment
largement partagée en s’assurant que la visée principale et les
effets de cette autorité soient, d’un point de vue collectif, les
moins discutables qu’il se puisse. De là découle la floraison des
codes de déontologie…
Dans cet article je vais donc tenter d’explorer le concept d’autorité, sa fonction dans la thérapie et son lien avec la croissance
ainsi que la perspective dans laquelle ces articulations me semblent possibles. Chemin faisant j’aborderai en quoi la thérapie
est apprentissage et comment l’autorité sert cet aspect particulièrement important de la croissance.
ADLER : UNE VISÉE SOCIALE
DANS UN CONTEXTE INDIVIDUALISTE
L’idée d’écrire sur ce sujet m’est venue à la lecture du livre
d’Adler, Le sens de la vie. Ce dernier propose explicitement un
critère déterminant permettant d’évaluer la gravité du cas posé
par le patient et même de pronostiquer le résultat de la cure :
c’est le degré de sens social dont est doté le patient.
Rappelons que le contexte de l’œuvre d’Adler est le même que
celui de Freud : il s’agit au départ pour des médecins de soigner
des pathologies qui, à l’examen clinique, semblent ne relever
directement d’aucune cause organique. L’individualisme est
alors à son apogée et Adler y fait face à sa manière, sans toute-fois pouvoir s’en extraire… Il affirme ainsi, à propos du développement, que « L’enfant en est plus ou moins réduit à sa propre
force créatrice et à sa capacité à deviner son chemin dans l’utilisation des influences que son propre corps et le monde environnant lui ont fait éprouver. Son opinion de la vie qui constitue
la base de son attitude – base qui n’est pas exprimée par des
mots ni interprétée par des idées – est son propre chef
d’œuvre. Ainsi l’enfant acquiert sa loi dynamique qui après une
certaine éducation l’aide à former son style de vie. C’est en
accord avec ce style de vie que nous voyons l’individu penser,
sentir et agir, pendant toute son existence ».
Nous pourrions dire que la loi dynamique est la tendance à
interpréter les événements actuels de la vie selon un schéma qui
s’est construit dans l’enfance; ceci entraîne bien sûr la survenue
d’attitudes répétitives qui se trouveront en plus ou moins grand
décalage avec les nécessités des situations effectives. Nous
retrouvons là quelque chose de semblable à nos gestalten
inachevées. Adler propose essentiellement deux facteurs qui,
dans leurs infinies variations, concourent à la génération de la loi
dynamique de l’individu. « Le premier prend forme dès la première enfance et montre la tendance à surmonter une situation d’insécurité, à trouver un chemin qui d’un sentiment d’infériorité mènerait à un sentiment de supériorité et à atténuer la
tension. [… ] Le deuxième facteur nous donne un aperçu de l’intérêt social de la personne en cause, du degré de sa volonté à coopérer ou non avec ses semblables. »
Nous avons tous rencontré des situations de honte, d’impuissance, de faiblesse, d’humiliation, d’incompétence et, tous, nous
avons tenté initialement de surmonter ces situations ; cette
volonté de triompher de la difficulté n’est au fond que le besoin
d’accomplissement et de bouclage des gestalten. Et la manière
dont nous avons réussi ou non cette épreuve a largement
dépendu – selon Adler – de la confiance que nous pouvions
avoir envers nos semblables, parents, frères et sœurs, camarades, etc. Car au fond « C’est toujours du manque de sentiment
social, qu’on le nomme comme on le voudra – vie en commun,
coopération, humanisme ou même moi-idéal – que naît l’insuffisance de préparation aux problèmes de la vie ».
C’est là, me semble-t-il, l’idée la plus intéressante qu’Adler
nous propose : le sens social ou la manière d’envisager le
lien à autrui est le déterminant de nos vies. La coopération
effective apporte réussite et sécurité. Si nous acceptons avec
Adler de mettre l’accent sur la socialité, nous sommes conduits
à considérer ce sens social comme le point essentiel du travail
de la thérapie, à la fois comme condition du travail thérapeutique
(c’est le soutien social ressenti par le client dans la situation thérapeutique qui va l’aider à changer) ainsi que comme visée de
ce travail lui-même (permettre au client d’envisager et d’utiliser
son environnement comme élément de soutien). Il semble que
nous rejoignions alors Wheeler lorsqu’il note que « la mobilisation de ces deux réalités à la fois [c’est-à-dire la capacité à trouver du soutien dans le monde social ainsi que les ressources
personnelles de volonté, désir...] est requise pour l’obtention de
changements signifiants, durables et qui peuvent procurer la
base pour un changement et une croissance futures dans le
champ ».
En réalité Adler, probablement piégé par une conception trop
individualiste de l’homme, présente le sens social comme un
acquis individuel (effectué dans le passé), et non comme l’effet
d’un champ intersubjectif (s’effectuant dans le présent). Il n’envisage évidemment pas la réciproque, à savoir que c’est dans le
lien social effectif que ce « sentiment » se découvre et se
déploie. Il en découle que soit on n’a pas de sens social soit on
en a un peu ou beaucoup. La thérapie consiste donc en une
éducation fondée sur une argumentation rationnelle qui vient
solliciter la capacité du patient à percevoir la nécessité de pratiquer – dans le futur – des attitudes de coopération. Si, donc, le
sens social du patient est faible, le pronostic d’amélioration sera
faible lui aussi…
NORMATIVITÉ DU CONCEPT DE CROISSANCE
DANS LA THÉORIE DU SELF
Presque à l’opposé de cette attitude rééducative qui permet au
médecin de dire au patient ce qu’il doit changer et vers où il doit
se diriger, Perls et Goodman dans leur livre fondateur Gestalt-Thérapie mettent explicitement en avant la nécessité de sortir
d’une pensée et d’une attitude normalisatrices face aux clients.
Ils affirment ainsi que « le problème de la psychothérapie est de
mobiliser le pouvoir d’ajustement créateur du patient sans l’obliger à épouser le stéréotype scientifique du thérapeute ». Et leur
théorie est un formidable essai de construction d’une approche
psychothérapeutique qui soit indépendante d’une métapsychologie : en mettant en avant le processus on s’écarte ainsi du
contenu ; l’essentiel n’est pas ce que dit la Gestalt en train de
s’élaborer et de s’organiser, le “quoi” dont elle parle, mais comment elle s’effectue : librement, de manière brillante, avec intensité et souplesse ou bien avec difficulté, hésitation, violence…
En d’autres termes les auteurs valorisent des caractéristiques
intrinsèques au processus lui-même et l’objectif de la thérapie
consiste alors essentiellement à remettre en mouvement ce qui
était répétitif ou bloqué.
Et il est clair que nous ne pouvons qu’approuver une telle attitude, avec son précieux fond libertaire et ses effets libérateurs
en regard des inhibitions et préjugés véhiculés par la culture
dominante.
Parallèlement le moteur que Perls et Goodman proposent
pour l’individu c’est la croissance. Les deux aspects sont liés car
c’est sur ce moteur intrinsèque à l’organisme, qu’est la croissance pour les auteurs, que vont s’appuyer leurs outils et méthodes.
La thérapie est alors l’éveil et le soutien constant de ce processus fondamental et c’est cette “ naturalité ” de ce sur quoi elle
s’appuie et de ce avec quoi elle travaille – la croissance – qui
constitue ainsi la garantie d’une certaine non-normativité de la
thérapie. Remarquant tout d’abord que la nature humaine procède de facteurs animaux et culturels, les auteurs affirment
ensuite : « l’autocréation, l’ajustement créateur dans des circonstances variées, se développe depuis le début, non pas seulement comme un ‘conditionnement’ extrinsèque, qu’on peut
‘déconditionner’, mais aussi, principalement, comme une véritable croissance intérieure. Etant donné toutes ces variations
et excentricités individuelles, il est évidemment désirable d’utiliser et de tirer parti de la structure de la situation actuelle, ici et
maintenant. »
Soulignons, dans la formulation qui précède, que la croissance intérieure est distinguée d’un possible conditionnement
extrinsèque et, de ce fait, la croissance en tant que telle apparaît
comme un attribut de l’individu. Nous sommes ramenés de ce
fait à une posture individualiste.
C’est ici que nous voudrions préciser que – pour nous – organisme et environnement forment un tout indissociable. Qu’un
élément vital fourni par l’environnement vienne à manquer et la
croissance de l’organisme s’interrompt, voire même l’organisme
meurt. La croissance ne doit donc pas être considérée comme
un attribut de l’organisme ou faire partie de sa nature mais, au
même titre que le self, elle doit être considérée comme le produit
de leur interaction et de leur unité sous-jacente.
La croissance, pour Perls et Goodman, fonctionne un peu
comme l’élan vital de Bergson, la Volonté de puissance de
Nietszche ou la tendance à la supériorité et au triomphe chez
Adler. En utilisant le concept de croissance les auteurs croyaient
peut-être ainsi s’éloigner de la normativité implicite d’autres
approches. Il est néanmoins possible qu’ils aient cédé au mythe
américain de la croissance indéfinie et endogène car basée sur
la capacité individuelle à entreprendre. Le concept de croissance n’est en effet pas très éloignée de celui de progrès…
Quoi qu’il en soit, il reste que le concept de croissance n’est
en lui-même ni un repère ni une direction ni une valeur mais un
simple opérateur, un plus ou un mieux qui ne se rapporte encore à rien. Certes, cette indifférence quant à la question de la
valeur permet théoriquement à chacun de croître comme il l’entend. En conséquence, en généralisant ce postulat, nous aboutissons à des considérations d’ordre social, une société gestaltiste étant celle dans laquelle chacun serait en droit de grandir et
de vivre à sa manière. Il est clair qu’à ce point de l’exposé nous
ne sommes plus neutres quant à ce qu’est le bien commun ou à
ce que devrait être la société. C’est-à-dire que nous sommes
déjà entrés dans le domaine de l’idéologie. Que la croissance
soit logée dans l’organisme ou dans la relation organisme/environnement n’est alors plus indifférent.
Si nous considérons que la croissance appartient à l’organisme, fait partie de sa « nature », nous légitimons implicitement le
fait que la croissance d’un organisme puisse s’effectuer au détriment de celle d’un autre et nous nous acheminons vers la
conception d’un monde conflictuel. Inversement, si nous envisageons la croissance comme fonction de la totalité
organisme/environnement, alors le concept de croissance prend
immédiatement un sens collectif. La croissance ne peut s’effectuer au détriment d’un des deux termes de la relation organisme/environnement puisqu’elle implique l’un et l’autre, l’un avec
l’autre. Il s’agit alors d’une croissance qui concerne la totalité
organisme/environnement ; de là découle immédiatement – par
généralisation de ce principe – que la croissance concerne principalement (mais pas seulement) la relation que chacun entretient avec chaque autre. La croissance individuelle – si ceci
garde un sens – s’effectue d’abord comme croissance collective.
Cette conception holistique n’élimine pas les conflits mais légitime la possibilité de leur trouver une résolution sous forme de
gain mutuel.
L’ANTROPOLOGIE DU THÉRAPEUTE
C’est parce que la croissance n’est pas seulement placée
sous le signe de l’individu mais sous celui de la collectivité qu’au
fond nous faisons confiance à la vision anarchiste de Perls et
Goodman.
Mais si la croissance est vue comme croissance de l’organisme ou du sujet de la thérapie alors, effectivement, le thérapeute
reste libre – et même dangereusement libre – de son horizon.
Aucune posture individualiste n’est en effet capable d’engendrer
de norme ou d’horizon d’action valable pour autrui. Dans un tel
univers, le code de déontologie devient paradoxalement un
« cadre » nécessaire et rassurant pour le thérapeute gestaltiste.
Ce qui montre d’ailleurs a contrario l’importance du collectif dans
l’établissement d’objectifs individuels… ainsi que la contradiction
interne de l’individualisme qui ne peut s’affirmer sans un certain
consensus nécessairement collectif.
Cependant surmonter positivement les effets du relativisme et
du constructivisme n’est possible qu’en examinant attentivement
l’interdépendance des êtres, en prenant au sérieux l’unité organisme/environnement. En effet, à l’inverse, si la croissance
implique et concerne toujours à la fois l’organisme et l’environnement, les valeurs collectives viennent spontanément encadrer
et donner sens à l’action individuelle. Le sens social – pour utiliser la terminologie d’Adler – devient un déterminant de
l’action individuelle ; il est au fond comme le seul horizon
valable vers lequel orienter le travail. La déontologie du thérapeute en découle immédiatement et, là encore paradoxalement, le code de déontologie, s’il reste valable, ne présente plus
le même caractère de nécessité que dans le cas précédent.
Naturellement engagé vis-à-vis de la communauté le thérapeute
redevient libre vis-à-vis de ses codes.
LA THÉRAPIE COMME APPRENTISSAGE
Au fond, entreprendre une thérapie c’est entrer en apprentissage. Sur tous les niveaux du faire ainsi que sur leur mise en
congruence : le contenu ou le « quoi », le « comment » et le
« pour quoi » ou « en vue de quoi ». Ces trois dimensions sont
profondément liées et tout changement selon l’une d’elles n’est
pas sans incidence sur les autres. L’attention portée à la sensation, aux tensions corporelles, aux émotions, l’insistance sur ce
qui se passe ici et maintenant, constituent bel et bien un apprentissage. Tout comme le déploiement des intentionnalités sous-jacentes. Tout comme la mise en acte gestaltiste, exercice dans
lequel la notion d’apprentissage est particulièrement évidente.
Se repose alors la question de la normativité et de la responsabilité du thérapeute. Car l’apprentissage ne se peut sans que
la règle ou la norme ne provienne du maître, sans que, dans
cette situation, la volonté ne provienne de l’autre, en l’occurrence du thérapeute.
C‘est au travers du livre remarquable de François Roustang,
La fin de la plainte, et particulièrement du chapitre « Si ce n’est
“ moi ”, qui provoque le changement ?» que j’ai tiré l’essentiel
des remarques et citations qui suivent.
En effet, comme le souligne François Roustang, « Dans tous
les apprentissages que nous avons dû faire dans l’enfance, nous
avons bien été hétéronomes. Nous avons subi les influences
de l’entourage, nous les avons acceptées et assimilées, sinon
nous serions impotents. Nous n’avons plus à y penser, mais
elles n’en sont pas moins là présentes en nous. Il faut donc se
rendre à l’évidence : un sujet agent, et donc agent efficace, ne
peut être autonome que dans l’exacte mesure où il est, ou bien
a été, mais l’est encore sous une forme cachée, hétéronome.
C’est donc à l’idée d’une autonomie solipsisme qu’il faut renoncer ».
La psychothérapie n’est pas un travail de compréhension et de
réflexion sur des contenus mais, au travers d’une recherche
d’une manière d’être au monde plus satisfaisante, elle est
essentiellement apprentissage de nouvelles manières de faire
que le client, pour diverses raisons, n’a pu ou n’a voulu jusque-là effectuer. Or, « le faire est d’un autre ordre que les éclaircissements sur la manière de faire. C’est le passage de l’un à
l’autre ordre qui fait problème et qui nécessite l’intervention d’un
substitut du maître pour que soient retrouvées les conditions
minimales de l’apprentissage, à savoir l’ordre donné ».
Nous reconnaîtrons dans le passage suivant la difficulté à
laquelle tout thérapisant doit se confronter : « Abandonner le
besoin incoercible de comprendre qui sert à retarder ou à éviter
l’acte, ne plus tenir le savoir à distance de l’acte, mais en
quelque sorte l’y perdre pour qu’il devienne intérieur à l’acte,
s’incorporer le savoir du maître à qui l’on a fait confiance, en
d’autres termes transformer l’hétéronomie de l’ordre reçu en
autonomie, tels sont les impératifs auxquels doit se soumettre
l’élève. Le renoncement à la pseudo-autonomie de la demande
d’explication et de la levée des doutes ouvre seul à l’autonomie
véritable. [...] On voit donc comment fonctionne l’hétéronomie.
Elle ne détruit pas l’autonomie, elle la convoque, la provoque et
la suscite éventuellement. »
La responsabilité du thérapeute est alors entière. Et ce
qu’avance François Roustang n’est pas un plaidoyer pour la
manipulation. Au contraire, il s’agit simplement pour lui d’utiliser
de manière habile et efficace pour le client ce trait fondamental
du rapport entre humains qui les fait communiquer entre eux : la
suggestion. « L’hypnose [pour nous, la Gestalt-thérapie] n’a
donc aucune originalité, si ce n’est celle de proposer en exercice ce trait fondamental de ce qui produit l’humanité : la dépendance comme source de l’indépendance. Ce trait, notre culture
ne peut guère le prôner puisqu’elle doit s’en tenir, sous l’œil
soupçonneux des idéologues, à des présupposés individualistes. »
Il en résulte que la normativité est inhérente à l’action
humaine, y compris l’action thérapeutique et que vouloir y
échapper serait tout autant se priver du meilleur outil qui
soit que parfaitement illusoire. Par là nous est suggéré que
l’insistance mise par Perls et Goodman à réduire la normativité
de la Gestalt-thérapie n’est peut-être que le produit d’un contexte fortement individualiste. Comment résoudre en effet la contradiction entre une théorie thérapeutique à visée non dualiste (qui
prône en fait l’inséparabilité de l’organisme et de l’environnement, c’est-à-dire l’inséparabilité de l’individu d’avec le collectif,
et qui place donc implicitement le « sens social » au cœur de
son dispositif ) et un contexte valorisant à l’excès l’individu et
l’autonomie ?
MAIS SURTOUT ET D’ABORD COMME CONDITION
D’APPRENTISSAGE …
Ayant posé tout cela nous n’avons encore rien dit sur l’essentiel : ce qui fait que cela fonctionne ou non. Il n’y a – diraient
peut-être les psychanalystes – d’influence possible que sous la
condition (ou la forme) du transfert (et du contre-transfert). C’est
à notre avis repousser encore le problème. Le transfert ne
marche que par l’effet de la confiance qui se tisse entre le client
et son thérapeute. C’est le point crucial ; l’apprenti ne se lance
que s’il est assuré que son maître lui procurera les appuis
nécessaires s’il trébuche.
C’est ici – mais pas seulement – que la Gestalt-thérapie, de
concert avec l’ensemble des thérapies humanistes, diverge du
comportementalisme : dans l’attention qu’elle porte à l’établissement d’une relation soutenante, qui procure au client une plus
forte cohérence interne et une meilleure estime de soi. Et ce
type de relation n’est pas seulement l’effet d’un calcul de la part
du thérapeute mais de son ajustage affectif sur son client, de sa
résonance avec lui. Et cela tient d’un effort sincère et systématique de compréhension du monde de ce dernier. C’est ainsi que
Lynne Jacobs peut aujourd’hui dire, dans une interview au
British Gestalt Journal : « [Je] crois que l’expérience vécue est
plus importante que l’awareness, c’est pourquoi pour moi, en
tant que Gestalt-thérapeute, j’oserai dire que l’awareness n’est
pas mon objectif. Ma méthode est de rester autant que possible en contact avec chaque état d’esprit du patient, avec
pour objectif de soutenir le patient dans sa capacité de rester au plus près du flux de l’expérience, moment par
moment. [… ] Je pense que l’awareness tend à découler naturellement de la capacité d’être en contact avec soi-même, qui
découle elle-même des conditions de sécurité que nous avons
établies dans la thérapie. »
C’est du fond de confiance relationnelle ainsi créé
qu’émerge la possibilité de prendre des risques relationnels, c’est-à-dire, pour le client, de tenter de nouvelles manières
de répondre aux événements survenant dans le décours de la
relation thérapeutique elle-même. C’est de ce fond donc,
qu’émerge la capacité d’ajustement créateur du client, capacité
d’ajustement qui produit le phénomène de la croissance telle
que prônée par Perls et Goodman.
Par ailleurs, un des rôles essentiels que va tenir le thérapeute
pour le client, quand l’alliance entre eux s’établit, est celui de
modèle. Et ce non pas principalement en termes de contenus
cognitifs mais d’abord dans la manière d’être, c’est-à-dire dans
la manière de sentir, d’agir et de penser. Dans ce sens la relation thérapeutique est encore et toujours une situation d’apprentissage.
L’intérêt porté à la relation réelle existant entre le thérapeute et
le client est assez ancienne. C’est, entendons-nous souvent
dire, le véritable facteur thérapeutique. Mais ce n’est qu’assez
récemment que la communauté gestaltiste a commencé à théoriser là-dessus, tentant au passage de reprendre à son compte
les développements de la psychanalyse intersubjective américaine, la théorie narrative ou encore les avancées de Stern dans
son travail sur l’élaboration du sens de soi des nourrissons.
Il ressort de ce tableau que l’objectif de la thérapie peut maintenant être défini de deux manières. Pour la première, qui se
base – avec Perls et Goodman – sur des critères liés le plus
étroitement possible au processus, il s’agit de la remise en mouvement de ce qui s’était figé, remise en mouvement qui s’appuie
sur le moteur qu’est la croissance individuelle. De ce point de
vue qui considère le client comme un individu autonome, il y a
tout de même inévitablement influence et transmission de
valeurs au cours de la thérapie. L’autorité du thérapeute n’est
alors acceptable et légitime que s’il opère dans un « cadre »
garanti par un consensus externe à la relation thérapeutique
elle-même.
Pour la seconde, qui s’intéresse non seulement au processus
mais aussi sincèrement au contenu – en particulier au vécu
émotionnel, par l’ajustage affectif du thérapeute – et au sens du
changement, il s’agit d’un cheminement vers une plus grande et
plus exacte sensibilité aux liens sociaux. En effet le « sens
social » est la traduction en terme individuel de la croissance
considérée comme propriété émergente et intrinsèque du
champ social. La thérapie consiste alors – en particulier par la
création d’un champ intersubjectif suffisamment soutenant – en
la libération de ce sens social « primaire » des interprétations
erronées du client, interprétations issues d’expériences traumatisantes. Et cette libération signe de fait le recouvrement par le
client de sa propre créativité et de son propre dynamisme relationnels.
Il nous faut toutefois atténuer la dichotomie que cette présentation binaire peut faire apparaître. Il s’agit plus d’une différence
d’accent, probablement liée à des différences de contexte – en
particulier la différence dans la dominance effective du paradigme individualiste dans les années 1950 et dans les années 2000
– que d’une rupture de fond d’avec les fondateurs. Goodman
tout le premier, par les liens qu’il conservait avec ses clients audelà du strict cadre thérapeutique et par son engagement politique, était en réalité extrêmement sensible aux dimensions
sociales de la thérapie.
Comment, dans cette seconde perspective, considérer l’autorité du thérapeute et comment s’effectue cette croissance
« émergente » ?
L’autorité c’est, littéralement, ce qui fait que quelqu’un est un
auteur, c’est-à-dire l’agent, le sujet, la source de son action.
Simultanément l’autorité nécessite un ou plusieurs autres ; elle
ne peut exister en dehors d’un champ social : car celui qui dispose d’autorité c’est qu’il émane de lui un pouvoir de suggestion
et de communication. Ainsi l’autorité en tant que pouvoir de communication est un effet de champ et nous ne pouvons qu’être en
accord avec Roustang lorsqu’il affirme en note que « la suggestion [et donc l’autorité… ] est un trait fondamental du rapport
entre humains, [et que] c’est elle qui les fait communiquer entre
eux ».
Si nous reprenons la métaphore du maître et de l’apprenti,
l’autorité du maître est sa capacité – acceptée par l’apprenti – à
faire faire, c’est-à-dire à être l’auteur du geste de l’autre. Et c’est
précisément dans l’acceptation par l’apprenti du faire du maître,
dans l’adhésion à sa proposition, dans cette prise de risque qui
consiste à commencer, qui est initiation, que l’apprenti récupère
pour lui-même une part de l’autorité magistrale. A son tour il
devient un auteur.
Dans cette optique la répartition de l’autorité provient de la
reconnaissance par le groupe d’un savoir-faire communicable et
distribuable, mais qui est expressément attribué à un ou plusieurs individus. En thérapie c’est ainsi le groupe – ou la situation duelle – qui confère au thérapeute sa capacité de suggestion et d’initiation, en lui reconnaissant un savoir-faire qu’il va
pouvoir redistribuer. L’autorité provient, pourrait-on dire alors, du
souhait partagé par client et thérapeute que l’un soit pour l’autre
un initiateur du changement. Elle doit évidemment pouvoir être
endossée par le thérapeute et ceci est fondamental : nous nous
devons de vivre au plus près de l’homme que nous voulons être,
d’incarner notre propre anthropologie. Mais, soulignons-le, cette
autorité n’est propriété ni du client ou du groupe ni du thérapeute ; c’est le produit émergent de l’ensemble client(s)/thérapeute
dansun contexte donné, celui de la transformation des styles de
vie soit, en réalité, la découverte de nouvelles manières de percevoir la vie et de s’y mouvoir. En ce sens l’autorité est co-créée
par le client et sa présence signe déjà l’inscription du client dans
une dynamique collective.
Sous ce rapport on peut ainsi énoncer que l’autorité est le support que construit le client avec le thérapeute pour s’initier à des
représentations et des conduites nouvelles. Le travail thérapeutique – du point de vue du client – est donc simultanément élaboration de l’autorité du thérapeute et récupération de celle-ci
pour lui-même au travers de l’acceptation de ses effets initiatiques.
Ainsi, dans une situation collective donnée – ici la situation
thérapeutique – la croissance pourrait être, au fond, l’effet de
l’émergence du phénomène d’autorité. Singulier renversement
si on le considère selon une perspective individualiste, mais phénomène « naturel », selon nous, de croissance collective si l’on
adopte un point de vue holistique.
Pour finir rappelons que l’autorité du thérapeute (nous voulons
dire l’autorité investie par le client sur et avec le thérapeute)
n’est évidemment pas la propriété de ce dernier; constitutive du
« cadre thérapeutique », elle en est l’émergence ; contextuelle,
elle se déplace et se modifie d’elle-même dès l’inscription effective du « sens social » du client dans une dynamique relationnelle créative et satisfaisante. La fin de la thérapie devrait s’accompagner de la disparition effective de ce dispositif relationnel
dans lequel l’autorité est systématiquement placée d’abord chez
le thérapeute. Il n’y a alors plus de client ni de thérapeute...
Au travers des notions d’autorité et d’apprentissage dont nous
avons montré qu’elles se requièrent l’une l’autre et qu’elles permettent ensemble le passage essentiel de l’hétéronomie à l’autonomie, nous pensons avoir ainsi éclairé une fonction majeure
du « cadre thérapeutique ». Chemin faisant nous avons souligné
que ceci ne peut être pensé dans l’horizon de fraternité et de
non-normativité qui constitue notre éthique qu’à la condition
d’envisager la croissance comme fonction du champ, c’est-à-dire finalement dans sa dimension collective.
·
ADLER Alfred : Le sens de la vie ( 1933). Edition Payot ( 1950,1991).
·
JACOBS Lynne : “Respectful Dialogues”, interview in British Gestalt
Journal ( 2000 – Volume 9 N°2).
·
PERLS F., GOODMAN P. , HEFFERLINE R. : Gestalt-Thérapie, vers
une théorie du self : nouveauté, excitation et croissance ( 1951). Edition
Stanké ( 1971).
·
ROUSTANG François : La fin de la plainte. Edition Odile Jacob ( 2000)
STERN DANIEL : Le monde interpersonnel du bébé. 1985, première
édition en anglais, traduction française 1989, PUF.
·
WHEELER Gordon : “Beyond individualism - toward a new understanding of self, relationship and experience”. Edition GICpress ( 2000).