2003
Revue de la Société Française de Gestalt
La fonction du cadre
Jean-Pierre Mendiburu
Depuis 20 ans, il partage son activité entre la recherche scientifique en tant que Directeur de recherche en physique nucléaire et la psychothérapie clinique. Titulaire d’un troisième cycle du Centre d’Intervention Gestaltiste de Montréal CIG).
Dans notre culture gestaltiste, le cadre est un concept intéressant
à la fois dans le domaine du comment et dans celui
du pourquoi. Dans cet article, je m’interroge sur les façons
dont l’approche gestaltiste injecte sa spécificité dans les
quatre composantes (professionnelle, conceptuelle, pratique
et interne) qui constituent le cadre d’intervention en
cabinet et en groupe. L’incidence sur le champ thérapeutique,
sur l’implication personnelle, les fonctions des
diverses composantes, ainsi que leurs poids respectifs au
fur et à mesure de l’évolution du lien thérapeutique y sont
débattus.
Ce texte est la version écrite de mon intervention aux journées
d’études 2003 de la SFG. Le thème du cadre qui a été retenu
cette année n’est probablement pas un simple effet du hasard. Il
est possible que notre choix ait été influencé par l’évolution
actuelle de l’environnement socio-politique, affecté par la montée des inquiétudes sécuritaires et des valeurs conservatrices.
Nous ne sommes plus dans l’explosion économique des années
50 qui favorisait les poussées hédonistes; les tensions macro et
micro-économiques exacerbées induisent depuis quelque temps
toutes sortes de confrontations sociales, politiques et même militaires qui ont probablement une influence sur les pathologies
rencontrées et même sur nos préoccupations théoriques. Dans
notre mouvance gestaltiste, encore imbibée de l'impertinence
libertaire iconoclaste dont elle est issue, réfléchir sur le cadre
pourrait apparaître comme un retour des obsessions conformistes. Dans leur audace créatrice, leur fougue pragmatique, les
pères de la psychologie humaniste ont simplement dynamité la
nature et la fonction du cadre traditionnel pour ouvrir la voix du
thérapeute dans le « face à face impliqué » et à plus forte raison
dans le travail « en groupe » Obnubilé comme il était par l’empirisme, je ne pense pas que Fritz Perls se serait penché bien
longtemps sur ce sujet.
En fait cette carence n’est pas spécifique à la Gestalt ; quand
j’ai voulu chercher dans l’ensemble des écrits de psychothérapie
ce qui était publié sur ce sujet du cadre, j’ai été surpris par l’amplitude du peu. L’incidence des structures d’interventions sur les
échecs ou sur les succès de thérapies dans tel ou tel trouble de
personnalité et inversement les effets de ces échecs sur l’évolution du cadre est un thème assez peu débattu. C’est, bien entendu, encore plus vrai dans la sphère gestaltiste, phénoménologique, holistique, plus préoccupée par ce qui pousse dans le
champ que par ce qui le clôture. Ce texte est donc surtout le
résultat de ma propre réflexion, une ouverture aux débats, plus
que celui d’un travail de compilation.
Au stade où j’en suis aujourd’hui, après une période de documentation et de recherche, le cadre thérapeutique m’apparaît
comme un noyau rigoureux, ajusté créativement selon les personnalités en présence et la nature du lien thérapeutique. Il me
semble, en tout cas constitué de quatre composantes en interactions mutuelles permanentes : le cadre professionnel, le cadre
conceptuel, le cadre pratique et le cadre interne du thérapeute.
Je vais donc décrire ces quatre parties, leurs fonctions et leur
évolution, en n’oubliant pas que l’effet produit par le cadre ne
peut être que le résultat de l’ensemble et jamais réductible à une
partie.
Depuis toujours, les psychothérapeutes se sont regroupés en
confréries. Leurs manifestations n’ont pas seulement pour fonction de pallier la solitude du thérapeute ; elles sont l’expression
d’un tissu professionnel, elles remédient aux carences de structures légales et réactivent périodiquement les filiations. Outre de
policer la surface-contact entre collègues, ces associations participent à édifier la réputation et la respectabilité de leurs
membres ; elles produisent également une image mythique des
thérapeutes pour le grand public. Cette image mythique va servir pour les profanes de portemanteau aux fantasmes transférentiels, aux projections, aux identifications projectives etc.
Ensuite, au moment du premier entretien, cette image fait partie
intégrante du champ, lequel est par ailleurs encore complexifié
par nos propres organisateurs conceptuels ajustés à chaque
client selon la structure sociale dans laquelle nous exerçons,
selon notre école de pensée, notre personnalité, notre expérience etc. Les importances relatives de ces organisateurs du cadre
de la rencontre, vont évoluer au fur et à mesure que le lien se
fortifie, et cheminer encore longtemps après la fin de thérapie.
Comme les autres, en dépit de leurs disparités toujours passionnées et tumultueuses, les gestaltistes se sont donc construit
un cadre professionnel, essentiellement constitué par :
- Une communauté culturelle de formation et de pensée.
- Une base déontologique partagée entre collègues ; il existe
aujourd'hui une convention déontologique explicite de la profession qui en codifie l’éthique.
- Une exigence minimale pour ce qui concerne le travail sur soi,
les formations, les recyclages, les supervisions, etc.
- Un réseau de liens amicaux.
Ce cadre professionnel a pour fonction de garantir au client
une sorte de qualité minimale de la personne qui s’en revendique.
Le cadre conceptuel est la théorie dont le thérapeute s’est
imprégné, qu’il a cuisinée, assimilée, métabolisée jusqu'à la faire
sienne et qui lui permet de structurer son intuition.
Pour ce qui concerne la Gestalt-thérapie, une des difficultés
que nous rencontrons à cerner ce cadre conceptuel provient
pour partie de la genèse même de la Gestalt. Quand Perls a
« inventé » la pratique gestaltiste, il a, en fait, rempli son panier
avec tout ce qui lui paraissait pertinent et assimilable et qui
l’avait nourri lui-même. De la psychanalyse, il a gardé une partie
du protocole ; de Reich, l’essentialité de l’expression non-verba-le et du toucher ; de Karen Horney, la pathologie du devoir; du
psychodrame, la mise en acte des conflits ; de la dianétique, la
réactualisation activée des traumatismes ainsi que la technique
de répétition des phrases ; du zen, la minimisation du mental,
etc.
Constituer une orthodoxie à partir de ce tas de tracteurs, de
chèvres, de choux et de lampadaires dont chacun a son propre
cadre autocohérent relève du défi. D’autant que les cadres
conceptuels spécifiques à chacun de ces apports sont indissociables de la fonction pour laquelle ils ont été installés.
Dans la thérapie existentielle, le cadre conceptuel n'est rien
d'autre que la façon efficace d'exister avec intensité et responsabilité dans notre environnement humain. Il s'agit donc d'une
conception pragmatique de la santé psychologique et de la
façon de l’améliorer qui n’est pas induite par une théorie du
développement ; dans son exercice, elle se limite radicalement
au phénoménologique et à l'expérimentation. Les corrélations
logiques ou analogiques sont un effet du vécu, pris sur le fait. À
l'occasion des reproductions, des ajustements conservateurs,
des impasses de contact qui jalonnent la relation thérapeutique,
avec l’aide catalytique du thérapeute, le client est incité à tenter
des ajustements de contact moins conservateurs, puis carrément créateurs. Il est clair que le choix de cette option induit que
le cadre pratique puisse permettre de la théâtralisation, des
mises en actes, dans un espace où les premières limites touchées sont d'abord celles du client.
Dans le vécu d’une thérapie, le cadre, c’est ce qui la délimite
et lui donne forme. C’est le plan qui définit les frontières du possible, et celles de l’interdit. C’est donc un lieu d’excitation et d’incitation. Il va en jaillir le désir, mais aussi la peur, la colère, la rancœur, etc. Le cadre, c’est le pot dans lequel la pathologie du
client va se produire et se reproduire jusqu’à ce que s’en révèle
un sens, et par là même une issue ; puis, que ce sens sorte de
ce pot et aille marcotter des processus de santé vigoureux dans
la vie socio-affective du client. La confiance dans la solidité de
cette frontière est indispensable à la sécurité. C'est dans cette
sécurité que se nidifie une relation si paradoxale avec le thérapeute, à la fois si étrangement artificielle et si totalement réelle,
qu’elle va en devenir thérapeutique. Entre temps, vu du côté du
thérapeute, cette même sécurité va cerner son implication personnelle, et préserver sa vie privée.
Nous allons maintenant revisiter ce qui constitue ce cadre.
Le cadre thérapeutique
Ce dernier est fait de plusieurs montants imbriqués :
L’espace de rencontre
C'est l'espace dans lequel le thérapeute apparaît comme tel,
c'est aussi une expression de ce qu’il souhaite pour ses clients.
Cet espace de rencontre est déterminant, parce que la façon
dont le client le perçoit participe à induire ce qu’il s’y sent autorisé et ce qu’il pense ne pas pouvoir l’être. Cet environnement est
fait de lieux réels, mais également du tapis symbolique sur
lequel la relation se joue. Il est par exemple intéressant de réfléchir aux incidences du choix entre le vouvoiement ou le tutoiement réciproque tel qu’il est parfois pratiqué en individuel et souvent dans les groupes, ou à la distance entre les clients (l’espace peut être organisé pour que les clients ne se croisent jamais
et ne s’identifient jamais entre eux; au contraire il existe des thérapeutes qui n'exercent qu'en groupe… ).
Le rythme des interventions
Les rendez-vous thérapeutiques sont traditionnellement hebdomadaires. Si on compare ce rythme aux rythmes sociaux
importants, qui sont plus ou moins synchronisés sur les cycles
cosmiques (les jours pour le sommeil, les mois pour la lune, les
années pour les saisons, etc.), le rythme hebdomadaire (dit circaseptain) n'a aucune origine endogène. Les recherches sur les
rythmes biologiques semblent le retrouver dans la fréquence des
accidents cardiovasculaires ou dans le rejet des greffes (!). Dans
nos civilisations occidentales et proche orientales, depuis l'antiquité, c'est une périodicité essentielle qui scande le repos et la
célébration religieuse. La durée de la semaine semble donc liée
à une saturation de l'activité, au besoin d'y produire du sens, de
la transcendance, du religieux, et aussi de la distraction, de la
réjouissance. La plupart des thérapies, comme productrices de
sens, ont adopté ce rythme. L’expérience montre en tout cas que
son respect est un élément essentiel de réussite.
La sécurité
La partie du cadre relative à la sécurité fait partie du strictement non-négociable : c’est un facteur essentiel dans l’implication et dans l’abord de l’intime.
On peut rattacher à cette rubrique toute une série de dispositifs de protection :
- La confidentialité, la sécurisation de l’investissement (qui
consiste aussi à connaître et à ne pas aller au-delà de nos
limites de compétences), la confiance absolue dans l’abstention
des passages à l’acte, le respect du légal et de la déontologie,
la prudence du toucher, l’authenticité de ce qui est dit ou fait, le
respect des appartenances culturelles et religieuses etc…
- La sécurité mutuelle nécessite aussi une anticipation des interruptions régulières ou circonstancielles du rythme des rendez-vous, ainsi qu’une prédiction du protocole qui devra être respecté pour mettre fin à la thérapie (gestion de l’angoisse de finitude).
- La sécurité a aussi besoin d’indépendance dans l’alliance thérapeutique, et ceci implique de ne pas prendre de clients trop
proches de nous ou ayant des enjeux affectifs avec un de nos
clients actuels ou passés.
La rémunération (le prix, le mode de paiement, etc.).
L’argent qui est l'obstacle social entre le désir et le pouvoir est
forcément un piment thérapeutique.
Pour nous, le vécu de cette rétribution est une source inépuisable de confrontation avec le prix de cet argent. Bien entendu,
cette réflexion est aussi un produit de notre point de vue, selon
par exemple qu’il constitue notre salaire principal ou un complément à une autre activité rétribuée, etc. On peut par exemple
questionner l’incidence sur le contre-transfert d’une différence
de revenus très importante entre le client et le thérapeute (dans
un sens ou dans l’autre). Le rapport entre l’argent et la thérapie
est un domaine en soi, mais je voudrais seulement dire l’importance du moment du paiement. Il arrive qu’au cours d’une séance, le client soit allé bien loin en introspection ou en régression;
le moment où il pose dans ma main le chèque ou les billets est
le moment où il revient dans le siècle, dans une interaction entre
deux adultes ; après ce geste, il n’y a pas de dette.
Les incartades
C'est l'incartade qui permet de se cogner au réel du cadre ; le
traitement de l'incartade est un moment essentiel du processus,
celui d’un ajustement (conservateur ou créateur) entre l’affect et
la loi, une mise à l’épreuve, un test de réalité pour le lien thérapeutique.
L'incartade la plus fréquente, c’est la séance manquée, plus
ou moins (ou pas du tout) annoncée. En général le thérapeute
installe une loi préalable : la séance est due. Cette exigence, la
compréhension de sa fonction et l’ajustement que nous en faisons au champ local nécessiteraient un développement qui
dépasse largement cet exposé. Retenons simplement qu’elle
peut nous confronter à notre problématique par rapport à l’argent
mérité et à notre réticence à devenir, même momentanément,
un mauvais objet. Elle peut donc rouvrir le chantier des enjeux
de réparation affective ou narcissique qui sous-tendent le choix
que nous avons fait de cette activité professionnelle.
Le cadre en groupe
Dans la rencontre thérapeutique, le client préexiste en tant
qu’individu. Par contre, un groupe ne préexiste pas en tant que
tel. Son self n’a pas de fonction personnalité. Pour en acquérir
une, les individus doivent introjecter une identification appropriée au statut de membre du groupe. Cette dynamique est complexe et pour y parvenir, ils développent une dynamique systémique d'agglomérat. Ils échangent des signes, qui deviennent
rapidement conventionnels, des ralliements à des valeurs communautaires, ils élaborent des identifications projectives collectives en général inconscientes (par exemple des béatifications et
des diabolisations, installées comme des totems symboliques),
des interdits non explicites (tabous symboliques), etc. Les participants sécrètent également des phénomènes réactifs, des produits de dé-fusion, voire de sabotage du groupe : les jalousies
de préséance, les formations de sous-groupes conflictuels, etc.
Au-dessus de ces phénomènes spécifiques et complexes, le
thérapeute fait autorité. C'est lui qui fait respecter les clauses de
fonctionnement dont l’ensemble cohérent constitue un cadre.
Nous allons en visiter les composantes essentielles.
La sécurité
La confiance dans le groupe est le résultat du respect mutuel
et de l'implication. L'évaluation n'a pas cours et l'expression violente de l'hostilité à un participant est interdite. La confidentialité
a besoin d’être respectée. Il existe même une clause de double
confidentialité (en dehors du groupe, les participants ne doivent
pas échanger entre eux sur quoi que ce soit appartenant au
groupe). Cependant, cette clause me paraît abusive, l’échange
amical peut aussi jouer le rôle de marchepied pour atténuer la
difficulté d’aborder devant le groupe une difficulté ayant un rapport avec la gêne, la honte, etc.
La responsabilité
Bien que coresponsable du fonctionnement du groupe, chacun est responsable du degré d'implication et de réserve qui lui
convient ; chacun est responsable de sa sécurité et n'est pas le
garant de celle des autres.
Le respect de la dynamique du groupe
Le respect des horaires, engagement, convention à respecter
pour quitter le groupe, etc.
Dans la dynamique de groupe l’apparition de relations amoureuses impliquant la sexualité entre deux participants est certainement une éventualité à mettre en figure dans notre réflexion
sur le cadre. Comment le vivons-nous en tant que thérapeute ?
Un inceste entre frères et sœurs, comment alors se gère la
dynamique de secret de famille ? Est-ce une énergie soustraite
à l’implication personnelle ? Est-ce intégrable dans une dynamique de groupe ? Est-ce que nous pouvons le considérer
comme une expérience de vie réelle ?
On peut voir à ce rapide survol que le cadre en groupe est
encore plus complexe que celui de la thérapie individuelle ; bien
qu'une grande part soit commune, des éléments spécifiques y
sont ajoutés pour gérer la puissance et la richesse des phénomènes de groupe. Les effets de résonance qui exacerbent les
charges émotionnelles, les identifications projectives transverses entre participants, les personnalités réactionnelles, les
jeux de pouvoir, etc. nécessitent un contrôle spécifique, surtout
quand ces phénomènes arrivent à perturber le fonctionnement
du groupe.
LE CADRE INTERNE DU THÉRAPEUTE
Dans ce qui fait fonctionner la thérapie, il y a un autre aspect
qui est à la fois plus important et plus difficile à cerner : c’est le
cadre interne du thérapeute. L’encadrement intersubjectif interactif que le thérapeute met en œuvre est le produit d’une existence riche et consistante, imprégnée d’une sécurité intérieure et
d’une formation métabolisée en profondeur. C’est cette structuration de sa vie intérieure qui fait de lui une personne de référence et qui valide son message thérapeutique.
A.M. Alizade dit (lors du congrès sur le cadre, organisé par la
Société Française de Psychanalyse en février 2002) :
« Si un analyste, du fait de perturbations personnelles ou d’un
excès de cécité analytique, déploie un cadre externe strict et, en
contrepartie, un manque de cadre interne, l’analyse ne sera
sans doute utile que dans une certaine fonction de catharsis ou
de holding, mais les résultats mutatifs et d’élaboration seront
pauvres voire inexistants. Le cadre externe aura consisté en une
sorte d’encadrement vide et de dispositif inutile. En revanche,
quand l’analyse se déroule avec un cadre externe souple,
accompagné d’un rythme soutenu de transmissions inconscientes et de dévoilements transférentiels au moyen d’interprétations et de constructions, les possibilités de succès augmentent. »
Laura Huxley dit de la thérapie que « ça fonctionne si vous
fonctionnez ».
Claudio Naranjo dit « le professionnel expérimenté est celui
qui repère le vrai, au-delà des actions superficielles et des rituels
vides. Il est capable de repérer la vraie attitude, la renforcer, la
réclamer, l’enseigner, parce qu’il la connaît en lui-même » et
aussi « sa connaissance du “quoi faire” ou “comment agir” provient d’une compréhension globale de “ là où il en est “, une
compréhension qu’il n’est pas forcément capable de formuler
explicitement. En outre, sa compréhension implicite – qu’il a
développée à travers sa vie et sa formation – n’est pas nécessairement corrélée à son appartenance théorique. »
Au fur et à mesure que le lien s’approfondit, que la thérapie
progresse, le cadre pratique prend moins de place, au profit de
ce cadre interne, qui est peu à peu métabolisé « dans la moelle
des os » du client qui peu à peu devient son propre thérapeute
et s’alchimise lui-même. La relation thérapeutique entre moi et
lui peut prendre fin ; Noël Salathé dit qu’il peut alors faire de ce
client son ami ; le processus thérapeutique, lui, est enraciné, il
continuera à se développer, éventuellement avec d’autres…
On peut enfin s’interroger sur le cadre relationnel que nous
installons avec nos clients, après que la fin de thérapie, sur la
place que nous leur préservons pour le service après vente ; il
m'est arrivé qu'un client réenclenche un travail plusieurs années
après avoir achevé une tranche ; l'aurait-il fait si, d'une façon ou
d'une autre, son statut de client ne lui avait pas été conservé ?
La thérapie est souvent appréhendée par les profanes comme
une aventure périlleuse. Ils ont raison ; cette démarche nous
conduit à remettre en question nos valeurs structurantes, nos
fidélités d'appartenances ; et aussi à laisser des parties intimes
ou même honteuses de nous se mettre en figures. Cette mise en
danger émet un paradoxe : pour engager cette dynamique de
déstructuration, le processus a besoin d’être contenu dans un
cadre très structuré, indispensable pour que puisse s’épanouir la
fragilisation et la liberté d'ajuster créativement nos valeurs.
Pour tenter de spécifier la fonction du cadre en Gestalt, je vais
prendre l'exemple différentiel de la psychanalyse traditionnelle,
tout en sachant que celle-ci a beaucoup évolué dans sa pratique
réelle.
La psychanalyse traditionnelle considère le « cadre négativant
la perception » comme un moyen indispensable à l’abord de la
psyché. L’environnement est agencé pour mettre le client, de
façon lancinante, dans un « état de séance », à mi-chemin entre
son fonctionnement diurne et son fonctionnement nocturne. Tout
contact qui serait l’amorce d’une relation réelle entre l’analysant
et l’analyste est esquivé autant que faire se peut. L’entourage
perceptif est évidé, d’une part pour activer le fonctionnement
intrapsychique, le transfert, la réactualisation de la névrose
infantile, et d’autre part contraindre le champ interrelationnel au
discours interprétatif. La charge émotive du thérapeute est donc
un handicap qu’il doit contenir pour la traiter en supervision.
Dans l’intervention gestaltiste, le cadre a pour fonction exclusive d’amener et de tenir le client en équilibre dynamique entre
son ressenti de l’instant et la relation existentielle avec le thérapeute (Je-Tu de Buber). La fonction du cadre est de favoriser
l’expression forte et juste, en particulier l’expression préverbale
(cris, expressions corporelles, etc.). Au cours de ce processus,
c’est le cadre qui est « négativé » autant que faire se peut pour
laisser la place aux interruptions de cycle d’origine intrapsychique ; le cadre n’apparaît que pour contenir les risques réels.
Dans l'aire de jeu délimitée par ce cadre, les règles de vie habituelles n’ont plus cours ; elles sont remplacées par celles d’un
« as if », où le symbolique peut être agi, avec une implication
émotionnelle exacerbée et une gratuité totale par rapport aux
conséquences réelles. Dans ce lieu privilégié, l'espace devient à
la fois une matrice et un laboratoire d’essai, animé par les talents
respectifs du client et du thérapeute. C’est le cadre qui, en installant cette gratuité totale par rapport au réel, cette incapacité
structurelle à produire un effet quelconque sur l’extérieur,
contraint l’effet à se produire sur l’organisme du client. Sans
autre risque que le risque du contact avec une personne concrète, il peut alors prendre la responsabilité d’assumer « qui il est
vraiment » et thérapiser peu à peu sa Gestalt au monde.
On peut caricaturer les deux modes d’intervention, et dire
qu’en psychanalyse, le handicap majeur du thérapeute c’est son
contre-transfert, qui entrave la neutralité scientifique de ses
interprétations. En Gestalt, le handicap majeur du thérapeute
c’est son passé : ses ajustements devraient être toujours vierges
et créatifs. Deux outrances… ce qui est thérapeutique c’est la
recherche du sens, plus que le sens lui-même. Finalement, ce
qui induit le changement, ce n’est pas tant ce que le client
découvre sur lui que le chemin qui y mène ; la découverte ne se
fait que parce qu'il a changé.
Nous savons qu’il y a aussi des échecs. Certaines personnalités (par exemple troublées par une charge schizoïde importante) manifestent, en situation thérapeutique, des failles de fonctionnement interne, ou des troubles dans la relation à l'objet
d’une amplitude telle qu’elle ne leur permet pas d’utiliser le cadre
ou de s’exposer dans une relation d'objet impliquante
(Winnicott). Il existe aussi des clients (par exemple troublés par
une charge masochiste importante) habités par une interdiction
de la jubilation à la vie tellement archaïque qu’ils donnent l’impression qu’il n’existe pas chez eux de fond suffisamment solide
pour poser un cadre. Ils respectent scrupuleusement le cadre
pratique, participent aux exercices, acquiescent aux consignes,
la thérapie semble progresser. Il arrive alors un moment, alors
qu’ils semblent « sur la pointe des pieds sur un processus de
santé », ils prennent peur et rechoisissent leur pathologie
comme un « moindre mal », avec une sorte de mauvaise
conscience qui fait qu’ils ne respectent plus le cadre dans l’interruption du processus thérapeutique. Ce sont ces sortes
d’échecs qui ont amené Freud sur le chemin de la pulsion de
mort, mais il s’agit encore d’un autre débat.
QUELQUES QUESTIONS
EN GUISE DE CONCLUSION
Dans la relation thérapeutique le cadre occupe toujours un rôle
de tiers organisateur. Il est contractuel entre les deux parties,
mais c'est le thérapeute qui en est le garant. En Gestalt, sans
doute plus qu'ailleurs, à cause de la fausse simplicité des références, de la richesse de ce qui est pris en compte et surtout de
l’engagement du thérapeute dans son expression affective, ce
tiers organisateur a besoin d'être assimilé avant d'être posé avec
rigueur.
En guise de conclusion, je voudrais ouvrir sur quelques questions, et lancer une réflexion sur ce qu'a été l'histoire de nos
réponses, au cours de notre pratique.
L’installation du cadre :
• En début de thérapie, jusqu’à quelle précision est-il souhaitable d’expliciter le cadre, comme une structure préalable au
lien ? Est il souhaitable de laisser filtrer l’incident, pour laisser le
plus de place possible à un champ fertile ? Ce choix doit-il être
fonction de notre diagnostic en termes de trouble de personnalité ?
L’argent
- Comment avons-nous fixé le prix de nos interventions ?
Comment admettons-nous de l’adapter ?
- Qu’est ce qui se passe quand notre main reçoit l’objet argent,
chèque ou billet) ?
- Quel est le rôle de l’argent dans notre pratique professionnelle ? Pour prendre un nouveau client, pour gérer une fin de thérapie, pour faire payer une séance manquée ?
La protection
•Le cadre nous sert-il à nous protéger ? comment, de quoi ? se