Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.
206 pages

p. 125 à 138
doi: en cours

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no 25 2003/2

2003 Revue de la Société Française de Gestalt

Le cadre, autrement

Chantal Masquelier-savatier Psychologue clinicienne, psychothérapeute. Diplômée de l’Ecole Parisienne de Gestalt. Membre agréé de la Société Française de Gestalt. Formatrice à l’EPG.
Envisager le cadre dans une perspective de champnous amène à élargir cette notion à l’ensemble de la situation thérapeutique. La posture du psychothérapeute s’appuie sur quelques fondements qui constituent un cadre à la fois autorisant et sécurisant. Ces éléments conditionnent le déroulement du processus. C’est en quelque sorte le fond sur lequel la figure de la relation thérapeutique se construit. Il s’agit du climat qui permet un travail opérationnel dans le champ relationnel.
Jean-Marie Robine attire notre attention sur le concept « d’atmosphère » qui désigne « le climat, l’ambiance, l’environnement de la situation interpersonnelle » [(1)]. Ainsi, dans une perspective gestaltiste, le cadre ne se borne guère aux règles et aux limites mais englobe la situation commune co-créée par le patient et le thérapeute. Cette conception se rapproche de celle de Balint qui définit la particularité de ce climat par le qualificatif allemand arglos signifiant « candide, simple, confiant ». Il s'agit d'un type de présence sûre, discrète et tranquille qui ménage un espace d'interpénétration, mélange harmonieux et fécond propre à cette zone d'amour primaire qui rappelle la quête goodmanienne d'unité et de communion, recherche éperdue d'Eros...
Cette atmosphère est bien sûr une coproduction entre deux partenaires mais la dissymétrie de la relation thérapeutique donne au psychothérapeute une plus grande responsabilité dans cette construction. Dans cette part de responsabilité, deux registres se distinguent : celui du cadre défini par le psychothérapeute se référant lui-même à une appartenance, en l'occurrence à la Gestalt-thérapie, et celui plus subtil intégré dans la personnalité même du psychothérapeute. Mais ces deux aspects sont étroitement intriqués. Comme le disait récemment Jean-François Gravouil présentant les journées d’études de la SFG sur ce thème : « le cadre n’est pas séparé du champ et de la relation" et "dans une perspective interpersonnelle, le cadre n’est pas séparé de la personne qui le propose. » (Mars 2003).
Tenter de définir les éléments constitutifs du cadre thérapeutique, envisagé comme une situation globale, est l’objet de cette recherche. Je propose de les rassembler selon quatre facettes :
  • Accueillir
  • Soutenir
  • Contenir
  • Tenir
 
ACCUEIILIR
 
 
Il s’agit tout simplement d’« être là » ; se contenter d’être présent, attentif, ouvert à ce qui se passe, si possible sans présupposé, sans attente particulière. Cette découverte implique patience et curiosité ; l’intérêt pour ce qui se produit ou qui va se produire est primordial. Deux aspects fondent cette posture :
L’approche phénoménologique qui sous-tend la Gestaltthérapie engendre la sobriété et l’humilité. Comme le suggère Jacques Blaize, « l’acte thérapeutique véritablement créateur n’est possible que par la mise entre parenthèses du savoir. Cette suspension, au moins provisoire du savoir constitué, c’est pour le thérapeute, la tentative, jamais aboutie mais toujours nécessaire, d’être simplement présent à son patient, comme s’il le découvrait pour la première fois » [(2)]. Cette attitude requiert idéalement :
  • de faire abstraction des préjugés et des projections diverses ;
  • de taire les explications, les déductions , les interprétations ;
  • de réduire les projets, les demandes, les attentes.
La qualité de présence chère à l’attitude dialogale s’attache à renoncer au pouvoir sur l’autre. Selon Lynn Jacobs, la présence consiste pour le thérapeute à « renoncer à son besoin d’être validé comme un bon thérapeute, de faire du patient un objet qui par "ses progrès" renverrait au thérapeute une bonne image de lui-même. C’est pouvoir être ému, touché comme un être humain et en témoigner ; c’est aussi se sentir à la fois puissant et impuissant, ayant foi en sa capacité d’aider le patient mais en sachant qu’il est limité par le désir du patient à guérir » [(3)].
Ces deux aspects viennent interpeller le thérapeute dans son illusion de savoir et sa toute-puissance. La prise de conscience de ce qui se joue en nous, thérapeute, en présence de cet autre, le patient, est indispensable pour parvenir à mettre à jour ces parasites. Le travail de supervision permet de clarifier ces enjeux relationnels.
Comment ?
Cette attitude d’accueil se manifeste essentiellement par la manière d’être au monde du thérapeute, sa façon d’être quelqu’un de vivant, d’incarné. Il s'agit d'être là de manière perceptible. Signes et micro-signes non verbaux traduisent sa présence, son attention : regard, sourire, poignée de mains, mimique, gestes, posture, déplacements, etc. Au niveau verbal, ce sont des formulations réceptives qui démontrent cet accueil telles « je vous vois », « je vous entends », « je vous comprends ». L'expression du psychothérapeute doit être le plus près possible de la perception donnée par ses sens, pour que cet autre se sente accueilli tel qu’il est, ce qui semble la condition minimale pour que le travail puisse se dérouler.
Les éléments qui suivent « soutenir, contenir, tenir » semblent des déclinaisons de la fonction de holding si bien décrite par Winnicott dans une analogie judicieuse entre l’attitude de la mère et celle du psychothérapeute. Ces variations du verbe « tenir » sont à comprendre dans un continuum.
 
SOUTENIR
 
 
Il s’agit d’accompagner la personne, d’« être avec » et que cette personne puisse simultanément nous sentir avec elle. La question du soutien (traduction littérale du terme anglais support) est essentielle dans la perspective gestaltiste. Laura Perls souligne : « Les personnes qui font appel à la thérapie sont coincées avec leur anxiété, leurs insatisfactions, leur incompétence au travail et dans leurs relations ; elles sont malheureuses. Elles manquent du soutien intra-psychique dont elles auraient besoin pour établir le genre de contact qu'elles souhaiteraient ou pour transiger avec les situations dans lesquelles elles se trouvent. Toute déficience du système de soutien est vécu comme de l'anxiété » [(4)].
Ce soutien est d'abord une fonction de l'environnement avant de devenir une compétence de l'organisme. C'est donc au psychothérapeute de fournir l'assurance nécessaire pour entrer en contact avec le monde. Mais le soutien diffère d'une approbation inconditionnelle du patient, ou du contenu de ses dires, il consiste à soutenir le processus, le mouvement vers..., il donne la sécurité nécessaire pour que la personne puisse faire un pas de plus vers la nouveauté. C'est la corde qui assure le novice en escalade. Mais il importe de veiller au dosage de ce soutien car la corde peut devenir une entrave...
En effet, nous rappelle Margherita Spagnuolo-Lobb, « la Gestalt-thérapie procède décidément selon une approche relationnelle qui postule la formation de la personnalité en fonction du rapport entre organisme et environnement. En d'autres termes, l'auto-soutien n'est possible que grâce à une bonne expérience initiale d'hétéro-soutien, de confluence saine entre organisme et environnement » [(5)]. Néanmoins cette notion de soutien prête à confusion dans notre terminologie gestaltiste. En effet Perls envisageait comme un progrès de passer du support environnemental au self support ce qui va dans le sens d’une perspective individualiste qui supposerait que l’individu puisse se soutenir tout seul, c’est-à-dire se suffire à lui-même. Nous ne pouvons souscrire à une telle interprétation du support dans une perspective de champ, selon laquelle nous sommes interdépendants les uns des autres.
« Dans le paradigme du champ, le soutien peut être défini comme un lien dans le champ, condition essentielle pour le développement du self et pour le processus du self » insiste Gordon Wheeler. En ce sens, la relation de soutien « ne constitue pas une sorte d'étape préliminaire à la thérapie, comme dans le modèle individualiste et transférentiel, mais est l'essence même de la thérapie » et permet ainsi « la transformation de l’expérience de la honte en une expérience d’être relié » [(6)].
Personnellement, je privilégie dans ce soutien un accompagnement « être avec » qui peut aller parfois jusqu’à un « aller vers » pour rencontrer la personne. L’acceptation déjà mentionnée dans l’accueil se prolonge dans la capacité du thérapeute à rejoindre le patient dans l’état où il est, pour entrer en résonance avec lui, sans vouloir le tirer vers le haut ou vers l’avant. Cette vibration commune s’apparente à la notion d’« accordage » développée par Daniel Stern ou à celle d’« affiliation » développée par les systémiciens tel Minuchin.
Mais la difficulté réside alors dans la subtilité de cet accordage pour respecter les affects propres à chacun. En effet, le risque d’une contamination réciproque existe. Buber rend compte de cette démarche dans le concept d’inclusion. « C’est être au plus prêt de l’expérience de l’autre tout en restant "aware" de soi comme individu séparé... C’est vivre un événement tout en restant dans son vécu propre » [(7)]. Ce concept est proche de l’empathie rogérienne qui suppose possible de se mettre à la place de l’autre, mais dans une perspective dialogale cela reste un leurre ; chacun reste lui-même. La posture gestaltiste se différencie de l’approche centrée sur la personne préconisée par Rogers par sa lucidité : l’acceptation inconditionnelle de l’autre est illusoire ainsi que la possibilité de vivre l’expérience de l’autre.
Comment ?
Ce soutien se manifeste par des signes d’approbation, d’encouragement et surtout par la délicatesse des formulations. Il s’agit de décrire ce qui se passe.
A la fois, il importe de rester le plus près possible de l’expérience grâce à des réponses reflet et des reformulations et en même temps réussir à exprimer quelque chose de soi qui amène un plus à cette expérience. Ce peut être par exemple renvoyer ou répéter les paroles du patient en jouant sur le ton, ou sur les mots ou sur le sens pour qu’il l’entende autrement. Par exemple quelque chose du genre « quand tu dis ceci, j’entends cela », « quand je te vois ainsi, je pense à cela » ou encore « en t’écoutant, je ressens ». Ces manières de dire relient l’expérience du patient à celle du thérapeute, permettent de co-construire des liens et ainsi sortir progressivement de l’isolement de chacun.
 
CONTENIR
 
 
Par contenir, j'entends entourer, circonscrire pour ne pas lâcher, abandonner. Cette sorte de portage, holding, est à ajuster selon les pathologies. Davantage indiqué pour les personnalités limites ou narcissiquement déficitaires, il est à l’œuvre dans tout épisode régressif. Certains patients ont momentanément besoin d'être porté, ou tendrement bordé comme un tout petit enfant qui risque de tomber.
Winnicott attire notre attention sur cette fonction contenante ou maternante établissant un parallèle entre le rôle de la mère et celui du thérapeute. Ce dernier peut se reconnaître tour à tour :
  • dans la Préoccupation Maternelle Primaire, sorte d’empathie spécifique ;
  • dans la fonction de reflet, reflecting mother, notion développée ensuite par Kohut ;
  • dans les 3 fonctions classiquement décrites : holding, handling and object presenting.
Ces fonctions qui favorisent le « sentiment continu d’exister » dans le développement de l’enfant encouragent également la visée transformative de la psychothérapie. Le psychothérapeute est alors assimilé à un parent bienveillant.
Cette fonction de contenance n'est pas familière aux gestaltistes qui prônent la responsabilité du sujet dans une perspective dialogale. Mais le « danger serait de brûler les étapes, et de confondre le point d'arrivée avec le point de départ. La tentation serait de prendre nos désirs pour la réalité en tenant nos patients pour des êtres autonomes, niant de ce fait la nature de leur demande d'aide. Nous risquons de négliger la part de l'enfant en souffrance en eux, les considérant trop vite comme des adultes responsables » [(8)]. Pouvoir se montrer accueillant, soutenant et contenant conditionne la possibilité d'être le moment venu frustrant et confrontant. Nous nous rallions au propos de Christiane Garrivet qui différencie le holding du handling en disant que « la première partie d'une thérapie au long cours prendra davantage le sens d'un soutien-holding dans la mesure où il s'agira plus d'accueil, d'écoute empathique, de présence, de portage. La deuxième partie de la thérapie gestaltiste s'entendra davantage en sens de soutien-handle, en termes de manœuvres, de façons de gouverner, de manipulations. C'est ainsi qu'à cette phase-là, le soutien est grandement associé à la frustration » [(9)].
Tentons maintenant de préciser cette notion de contenance dans une perspective gestaltiste. De manière souple et spontanée, contenir se fait tout naturellement lorsque nous nommons ce qui se passe, lorsque nous verbalisons le ressenti ou l’émotion à la place du patient qui n’a pas toujours les mots pour le dire... Cela peut aussi bien passer par un geste affectueux que par une phrase adéquate. Il s’agit de mettre un contenant psychique sur un ressenti émotionnel, c'est-à-dire donner un contenant à l'expérience vécue. Nous remplissons provisoirement un rôle d’égo-auxiliaire qui dit à la place de l’autre. Nous sommes en position de pare-excitation qui peut nommer l’émotion au lieu de la vivre ou de l’agir. Pour jouer ce rôle contenant, il importe de clarifier ce que nous ressentons au contact de l’autre pour ne pas l'envahir par nos propres affects.
Malgré tout, comme le souligne Marie Petit, ce terme de « contenir » reste équivoque dans une perspective dialogale : « Quant au mot contenir, je ne sais pas qui contient l’autre. Mais si l’autre se met dans mon ventre, je ne sais pas si je le contiens. Pour moi, il y a une intentionnalité dans contenir, je deviens "la grande" ou "la forte". Dans le cas dont je te parle, je ne suis pas "la grande" ni "la forte" je suis simplement "la présente". Je ne suis pas la mère universelle. Je suis à la fois une mère et une flèche, un homme et une femme, un humain unifié. C’est pour cela que je n’aime pas contenir. Dans la contenance, il y a une histoire de "grande-mère" » [(10] ). Cette fonction contenante est donc à manier prudemment, car elle peut renforcer la dissymétrie de la relation, alimentant les abus de savoir et de pouvoir du psychothérapeute.
Comment ?
Contenir passe parfois par une attitude ou un contact physique :
  • un déplacement : se rapprocher
  • un geste : une main sur un genou
  • un élan compatissant : prendre dans les bras
  • un élan affectueux : accolade - embrassade.
Mais le plus souvent ce sont nos paroles qui ont un effet contenant lorsque nous nommons ce que nous croyons voir chez l’autre, « vous avez du chagrin », « vous semblez en colère ». Le psychothérapeute peut même proposer des hypothèses, faire des liens, livrer sa lecture, risquer des interprétations à condition de les mettre sous forme interrogative « moi je vois ça et vous ?». Une grande vigilance est à accorder à nos formulations de façon à permettre un va-et-vient entre nos suggestions et ce que le patient peut ou non reconnaître. C’est dans ce dialogue que le sens de l’expérience se co-construit.
 
TENIR
 
 
Si contenir inclut une dimension spatiale, tenir ajoute une dimension temporelle. Il ne s’agit plus seulement d’« être là » mais de « rester là » dans la durée de la séance, au fil des semaines et parfois des années. Tenir, c'est exister sous le regard de l'autre, donc ne pas disparaître devant lui. Soutenir sa propre posture, son propre ressenti, sa propre opinion permet d'être quelqu'un de consistant en face d'autrui, de l'assurer de sa présence. Ne pas s'évanouir devant la manifestation, l'éventuelle contestation permet la confrontation et la différenciation. Nous sortons de l'exclusion : « Ou toi ? ou moi ?» pour tenir le pari d'une co-existence possible : « Et toi, et moi ! »
Tenir, c'est tenir debout, mais aussi tenir dans la durée. La psychothérapie est une histoire qui se construit dans le temps. Adopter comme critère d’efficacité la brièveté de la psychothérapie est suspect. Privilégier les démonstrations ponctuelles spectaculaires à la banalité du cours ordinaire de la vie risque d’entretenir un faux self. Bien sûr, toute expérience a sa valeur mais elle doit se renouveler, se varier, s’ajuster dans une visée transformative. Et cela ne peut se faire que dans la fidélité d’une relation thérapeutique (à la différence du développement personnel).
Pour le patient, il ne suffit pas de se montrer et d'être accepté tel qu'il est ponctuellement. Il est nécessaire de renouveler l'expérience, de vivre ses faiblesses et ses émotions en présence d'autrui ; le sentiment de honte qui découle de ce dévoilement sous le regard de l'autre se transforme et se dilue grâce au long terme. C’est la durée qui autorise le patient à se montrer bon ou mauvais, à se faire porter et supporter dans sa souffrance et ses défaillances. C’est parce que l’on va se revoir encore qu’on ose se montrer, se dévoiler. C’est parce que ce n’est pas terminé que l’on peut craquer...
L’engagement dans le temps conditionne la qualité du travail thérapeutique. Il ne s’agit pas d’un événement isolé mais d’une succession d’événements. C’est parce que le psychothérapeute est témoin, c’est parce qu’il se souvient que l’expérience se relie et prend du sens, que l’existence s’enracine. L'établissement d'une relation, la construction d'un lien ne s'éprouve que dans la durée. C’est aussi la durée qui permet au psychothérapeute de supporter d’être parfois médiocre, d’endosser les rôles ingrats, de représenter le mauvais parent. L’écoulement du temps passé ensemble donne le droit aux essais et erreurs qui ne sont plus des ratés mais des expériences à vivre, à transformer, à assimiler.
Comment ?
Définir un cadre permet de tenir dans la durée même si ce dernier est souvent remis en cause. S'appuyant sur la formation et l'expérience du thérapeute, ce cadre est au service de la qualité du travail. Préciser les règles au départ donne une référence qui permet d'évaluer ensemble les termes de l'accord entre le patient et le thérapeute au fur et à mesure du déroulement de la psychothérapie. Il s'agit :
  • du rythme et de la durée des séances,
  • du paiement,
  • de l'engagement,
  • des absences, des vacances...
  • de la suspension ou de la fin de la thérapie,
  • des règles de discrétion et de sécurité (plus spécifiques au groupe).
La stricte observation du cadre interroge autant que sa contestation. En effet se soumettre docilement à des règles relève de l'introjection alors que s'opposer peut traduire une saine agressivité. La transgression est vivante et actuelle : « il se passe quelque chose entre toi et moi ». Cet événement qui surgit dans le champ relationnel fournit un matériel riche à exploiter. Les dérapages ne sont pas le seul fait du client, il arrive également au thérapeute de déroger. Un cadre, si clair soit-il, n'empêchera pas les déviances ; ces dernières sont significatives de la trame de la relation thérapeutique. Mettre en figure les loupés, les oublis, les malentendus est fructueux. Une marge de souplesse dans l'application du contrat est parfois utile pour ne pas provoquer de rupture brutale ou prématurée. C'est dans la négociation du contrat, dans son ajustement et dans son réajustement que se révèle la fiabilité du lien thérapeutique.
 
DISCUSSION
 
 
Reconsidérer de cette manière la notion de cadre en l'incluant dans une perspective globale vient bousculer la conception habituelle selon laquelle le cadre serait pré-établi. Dans une vision classique en effet, le cadre pré-existe à la relation thérapeutique, même s'il se module en fonction de cette relation. Son caractère défini donne un contour à l'espace thérapeutique, son extériorité et son intemporalité permettent une référence commune, en accord avec un cadre social et légal précisé dans nos codes de déontologie.
Cette fonction de tiers paraît effectivement essentielle. Je disais précédemment : « Le cadre thérapeutique symbolise l'alliance du patient et du soignant. Il s'agit d'un contrat entre deux partenaires en vue d'un objectif commun. Cet accord a une fonction de médiation entre les deux personnes. La demande du patient détermine sa démarche vers un soignant qui propose un cadre en réponse à ce besoin. Au départ, le client l'accepte mais, plus il chemine, plus il est capable de le remettre en cause et de négocier les règles. Cet espace de négociation, d'élaboration commune, fait fonction de tiers entre les deux protagonistes » [(11)].
La proposition gestaltiste nous invite à sortir d'une sorte de cloisonnement qui laisserait croire que le cadre est indépendant de la personne qui l'énonce et de celle qui y souscrit. Pour que le patient adhère à la proposition du thérapeute, il a besoin de sentir une personne incarnée à travers le protocole. Si le cadre est adopté en fonction de normes extérieures, il risque d'être contraignant pour les deux partenaires et tout aussi difficile à respecter qu'à faire respecter. Si au contraire les règles et les limites sont vécues comme les conditions sécuritaires et nécessaires au déroulement du travail, leur formulation et leur réception sera aisée. La manière de présenter les choses est influencée par la relation qui déjà existe, et bien sûr influence à son tour la suite des événements…
Séparer arbitrairement le cadre du contexte de la relation thérapeutique apparaît fictif. Bien sûr, « Toute situation a à se créer des bords » nous dit Jean-Marie Robine mais il n’est pas « convaincu qu’une situation puisse se définir grâce aux concepts de cadre et de règles » [(12)]. Ainsi élargir la notion de cadre à l'ensemble des ingrédients constituant la relation thérapeutique plutôt que de lui réserver un statut à part me semble découler d'une posture gestaltiste. Il ne s'agit pas d'une entité séparée, mais d'une partie d'un tout. Le cadre définit alors l'atmosphère particulière à la fois permissive et sécuritaire qui permet le déroulement des expériences.
 
OUVERTURE
 
 
Il est intéressant d'observer que la spécificité de la notion de cadre appartient à la culture cartésienne de notre vieille Europe. Nos amis anglo-saxons ont plusieurs mots pour définir le cadre, ce qui leur permet de distinguer la fonction portante et environnante contenue dans le setting, de la fonction cadrante et limitante donnée par les termes structure et scope. Nous pourrions rassembler les deux premières facettes « accueillir et soutenir » dans l'idée de setting et réserver les autres vocables aux facettes « contenir et tenir ». Mais ce qui m'interroge dans le concept français du cadre, c'est que nous en retenons davantage les aspects rigides, réglementés, voir répressifs, et que nous négligeons les aspects agréables, douillets et confortables !
En intègrant le cadre dans ce continuum « accueillir, soutenir, contenir, tenir », je réhabilite la fonction d'environnement, surrounding, comme en faisant partie, tel un cadre de vie... Ainsi nous avons mis le projecteur sur les éléments qui colorent l'attitude du thérapeute, de manière à favoriser l'établissement de l'alliance thérapeutique. Je fais l'hypothèse que ce continuum crée une ambiance confiante et respectueuse favorisant un véritable travail dans le champ présent dans lequel le thérapeute pourra s'impliquer et risquer de déranger, de confronter le client.
Mais je crains que ce propos se prête à un découpage arbitraire de séquences incontournables. Bien sûr, ces ingrédients s'assemblent de manière concomitante et non pas successive, pour participer à cette atmosphère particulière. Je ne conçois pas non plus cet assemblage comme un préalable au travail dans le champ, mais plutôt comme l'odeur, la couleur, la saveur, la chaleur et le bruissement du bain dans lequel nous nageons ensemble et je rappelle la nécessité d'un contenant pour que l'eau du bain, si douce soit elle, ne s'échappe pas, ou pas trop vite...
 
NOTES
 
[1]ROBINE Jean-Marie, « S’apparaître dans l’ouvert de la situation », Cahiers de Gestalt-thérapie N° 8, p. 50.
[2]BLAIZE Jacques, Ne plus savoir, Edition L'exprimerie., 4eme de couverture.
[3]Citée par SCHOCH de NEUFORN Sylvie, « La philosophie du dialogue chez Martin Büber », Revue Gestalt, N° 6, p. 124.
[4]PERLS Laura, Vivre à la frontière, Les Editions du Reflet, p. 111.
[5]SPANUOLO LOBB Margherita, Un soutien spécifique pour chaque interruption de contact, Doc. I.F.G.T. N° 49, p. 6.
[6]WHEELER Gordon, « La honte dans deux paradigmes de la thérapie » in Cahiers de Gestalt-thérapie N° 7, p. 92-93.
[7]SCHOCH de NEUFORN Sylvie, opus cité p. 123.
[8]MASQUELIER SAVATIER Chantal, « Ecueils », Revue GestaltN°15, p. 24.
[9]GARRIVET Christiane, « Soutien et honte dans la thérapie gestaltiste », Cahiers de Gestalt-thérapie, N° 7, p. 113.
[10]MASQUELIER SAVATIER Chantal, « A propos de la régression (Echange avec Marie Petit) », revue GestaltN° 23, p. 27.
[11]MASQUELIER SAVATIER Chantal, « Ecueils », opus cité p. 26.
[12]ROBINE Jean-Marie, opus cité, p. 50.
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