2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Le cadre, autrement
Chantal Masquelier-savatier
Psychologue clinicienne, psychothérapeute. Diplômée de l’Ecole Parisienne de Gestalt. Membre agréé de la Société Française de Gestalt. Formatrice à l’EPG.
Envisager le cadre dans une perspective de champnous amène à élargir cette notion à l’ensemble de la
situation thérapeutique. La posture du psychothérapeute
s’appuie sur quelques fondements qui constituent un cadre à la
fois autorisant et sécurisant. Ces éléments conditionnent le
déroulement du processus. C’est en quelque sorte le fond sur
lequel la figure de la relation thérapeutique se construit. Il s’agit
du climat qui permet un travail opérationnel dans le champ relationnel.
Jean-Marie Robine attire notre attention sur le concept « d’atmosphère » qui désigne « le climat, l’ambiance, l’environnement
de la situation interpersonnelle »
[(1)]. Ainsi, dans une perspective
gestaltiste, le cadre ne se borne guère aux règles et aux limites
mais englobe la situation commune co-créée par le patient et le
thérapeute. Cette conception se rapproche de celle de Balint qui
définit la particularité de ce climat par le qualificatif allemand
arglos signifiant « candide, simple, confiant ». Il s'agit d'un type
de présence sûre, discrète et tranquille qui ménage un espace
d'interpénétration, mélange harmonieux et fécond propre à cette
zone d'amour primaire qui rappelle la quête goodmanienne
d'unité et de communion, recherche éperdue d'Eros...
Cette atmosphère est bien sûr une coproduction entre deux
partenaires mais la dissymétrie de la relation thérapeutique
donne au psychothérapeute une plus grande responsabilité
dans cette construction. Dans cette part de responsabilité, deux
registres se distinguent : celui du cadre défini par le psychothérapeute se référant lui-même à une appartenance, en l'occurrence à la Gestalt-thérapie, et celui plus subtil intégré dans la
personnalité même du psychothérapeute. Mais ces deux
aspects sont étroitement intriqués. Comme le disait récemment
Jean-François Gravouil présentant les journées d’études de la
SFG sur ce thème : « le cadre n’est pas séparé du champ et de
la relation" et "dans une perspective interpersonnelle, le cadre
n’est pas séparé de la personne qui le propose. » (Mars 2003).
Tenter de définir les éléments constitutifs du cadre thérapeutique, envisagé comme une situation globale, est l’objet de cette
recherche. Je propose de les rassembler selon quatre facettes :
- Accueillir
- Soutenir
- Contenir
- Tenir
Il s’agit tout simplement d’« être là » ; se contenter d’être présent, attentif, ouvert à ce qui se passe, si possible sans présupposé, sans attente particulière. Cette découverte implique
patience et curiosité ; l’intérêt pour ce qui se produit ou qui va se
produire est primordial. Deux aspects fondent cette posture :
L’approche phénoménologique qui sous-tend la Gestaltthérapie engendre la sobriété et l’humilité. Comme le suggère
Jacques Blaize,
« l’acte thérapeutique véritablement créateur
n’est possible que par la mise entre parenthèses du savoir. Cette
suspension, au moins provisoire du savoir constitué, c’est pour
le thérapeute, la tentative, jamais aboutie mais toujours nécessaire, d’être simplement présent à son patient, comme s’il le
découvrait pour la première fois »
[(2)]. Cette attitude requiert idéalement :
- de faire abstraction des préjugés et des projections diverses ;
- de taire les explications, les déductions , les interprétations ;
- de réduire les projets, les demandes, les attentes.
La qualité de présence chère à l’attitude dialogale s’attache
à renoncer au pouvoir sur l’autre. Selon Lynn Jacobs, la présence consiste pour le thérapeute à
« renoncer à son besoin d’être
validé comme un bon thérapeute, de faire du patient un objet qui
par "ses progrès" renverrait au thérapeute une bonne image de
lui-même. C’est pouvoir être ému, touché comme un être
humain et en témoigner ; c’est aussi se sentir à la fois puissant
et impuissant, ayant foi en sa capacité d’aider le patient mais en
sachant qu’il est limité par le désir du patient à guérir »
[(3)].
Ces deux aspects viennent interpeller le thérapeute dans son
illusion de savoir et sa toute-puissance. La prise de conscience
de ce qui se joue en nous, thérapeute, en présence de cet autre,
le patient, est indispensable pour parvenir à mettre à jour ces
parasites. Le travail de supervision permet de clarifier ces enjeux
relationnels.
Comment ?
Cette attitude d’accueil se manifeste essentiellement par la
manière d’être au monde du thérapeute, sa façon d’être quelqu’un de vivant, d’incarné. Il s'agit d'être là de manière perceptible. Signes et micro-signes non verbaux traduisent sa présence, son attention : regard, sourire, poignée de mains, mimique,
gestes, posture, déplacements, etc. Au niveau verbal, ce sont
des formulations réceptives qui démontrent cet accueil telles « je
vous vois », « je vous entends », « je vous comprends ».
L'expression du psychothérapeute doit être le plus près possible
de la perception donnée par ses sens, pour que cet autre se
sente accueilli tel qu’il est, ce qui semble la condition minimale
pour que le travail puisse se dérouler.
Les éléments qui suivent « soutenir, contenir, tenir » semblent
des déclinaisons de la fonction de holding si bien décrite par
Winnicott dans une analogie judicieuse entre l’attitude de la
mère et celle du psychothérapeute. Ces variations du verbe
« tenir » sont à comprendre dans un continuum.
Il s’agit d’accompagner la personne, d’« être avec » et que
cette personne puisse simultanément nous sentir avec elle. La
question du soutien (traduction littérale du terme anglais
support) est essentielle dans la perspective gestaltiste. Laura Perls
souligne :
« Les personnes qui font appel à la thérapie sont coincées avec leur anxiété, leurs insatisfactions, leur incompétence
au travail et dans leurs relations ; elles sont malheureuses. Elles
manquent du soutien intra-psychique dont elles auraient besoin
pour établir le genre de contact qu'elles souhaiteraient ou pour
transiger avec les situations dans lesquelles elles se trouvent.
Toute déficience du système de soutien est vécu comme de
l'anxiété »
[(4)].
Ce soutien est d'abord une fonction de l'environnement avant
de devenir une compétence de l'organisme. C'est donc au psychothérapeute de fournir l'assurance nécessaire pour entrer en
contact avec le monde. Mais le soutien diffère d'une approbation
inconditionnelle du patient, ou du contenu de ses dires, il consiste à soutenir le processus, le mouvement vers..., il donne la
sécurité nécessaire pour que la personne puisse faire un pas de
plus vers la nouveauté. C'est la corde qui assure le novice en
escalade. Mais il importe de veiller au dosage de ce soutien car
la corde peut devenir une entrave...
En effet, nous rappelle Margherita Spagnuolo-Lobb,
« la
Gestalt-thérapie procède décidément selon une approche relationnelle qui postule la formation de la personnalité en fonction
du rapport entre organisme et environnement. En d'autres
termes, l'auto-soutien n'est possible que grâce à une bonne
expérience initiale d'hétéro-soutien, de confluence saine entre
organisme et environnement »
[(5)]. Néanmoins cette notion de
soutien prête à confusion dans notre terminologie gestaltiste. En
effet Perls envisageait comme un progrès de passer du support
environnemental au
self support ce qui va dans le sens d’une
perspective individualiste qui supposerait que l’individu puisse
se soutenir tout seul, c’est-à-dire se suffire à lui-même. Nous ne
pouvons souscrire à une telle interprétation du
support dans une
perspective de champ, selon laquelle nous sommes interdépendants les uns des autres.
« Dans le paradigme du champ, le soutien peut être défini
comme un lien dans le champ, condition essentielle pour le
développement du self et pour le processus du self » insiste
Gordon Wheeler. En ce sens, la relation de soutien
« ne constitue pas une sorte d'étape préliminaire à la thérapie, comme dans
le modèle individualiste et transférentiel, mais est l'essence
même de la thérapie » et permet ainsi
« la transformation de l’expérience de la honte en une expérience d’être relié »
[(6)].
Personnellement, je privilégie dans ce soutien un accompagnement « être avec » qui peut aller parfois jusqu’à un « aller
vers » pour rencontrer la personne. L’acceptation déjà mentionnée dans l’accueil se prolonge dans la capacité du thérapeute à
rejoindre le patient dans l’état où il est, pour entrer en résonance avec lui, sans vouloir le tirer vers le haut ou vers l’avant. Cette
vibration commune s’apparente à la notion d’« accordage »
développée par Daniel Stern ou à celle d’« affiliation » développée par les systémiciens tel Minuchin.
Mais la difficulté réside alors dans la subtilité de cet accordage pour respecter les affects propres à chacun. En effet, le
risque d’une contamination réciproque existe. Buber rend compte de cette démarche dans le concept d’inclusion.
« C’est être au
plus prêt de l’expérience de l’autre tout en restant "aware" de soi
comme individu séparé... C’est vivre un événement tout en restant dans son vécu propre »
[(7)]. Ce concept est proche de l’empathie rogérienne qui suppose possible de se mettre à la place
de l’autre, mais dans une perspective dialogale cela reste un
leurre ; chacun reste lui-même. La posture gestaltiste se différencie de l’approche centrée sur la personne préconisée par
Rogers par sa lucidité : l’acceptation inconditionnelle de l’autre
est illusoire ainsi que la possibilité de vivre l’expérience de
l’autre.
Comment ?
Ce soutien se manifeste par des signes d’approbation, d’encouragement et surtout par la délicatesse des formulations. Il
s’agit de décrire ce qui se passe.
A la fois, il importe de rester le plus près possible de l’expérience grâce à des réponses reflet et des reformulations et en
même temps réussir à exprimer quelque chose de soi qui amène
un plus à cette expérience. Ce peut être par exemple renvoyer
ou répéter les paroles du patient en jouant sur le ton, ou sur les
mots ou sur le sens pour qu’il l’entende autrement. Par exemple
quelque chose du genre « quand tu dis ceci, j’entends cela »,
« quand je te vois ainsi, je pense à cela » ou encore « en t’écoutant, je ressens ». Ces manières de dire relient l’expérience du
patient à celle du thérapeute, permettent de co-construire des
liens et ainsi sortir progressivement de l’isolement de chacun.
Par contenir, j'entends entourer, circonscrire pour ne pas
lâcher, abandonner. Cette sorte de portage, holding, est à ajuster selon les pathologies. Davantage indiqué pour les personnalités limites ou narcissiquement déficitaires, il est à l’œuvre dans
tout épisode régressif. Certains patients ont momentanément
besoin d'être porté, ou tendrement bordé comme un tout petit
enfant qui risque de tomber.
Winnicott attire notre attention sur cette fonction contenante ou
maternante établissant un parallèle entre le rôle de la mère et
celui du thérapeute. Ce dernier peut se reconnaître tour à tour :
- dans la Préoccupation Maternelle Primaire, sorte d’empathie
spécifique ;
- dans la fonction de reflet, reflecting mother, notion développée ensuite par Kohut ;
- dans les 3 fonctions classiquement décrites : holding, handling and object presenting.
Ces fonctions qui favorisent le « sentiment continu d’exister »
dans le développement de l’enfant encouragent également la
visée transformative de la psychothérapie. Le psychothérapeute
est alors assimilé à un parent bienveillant.
Cette fonction de contenance n'est pas familière aux gestaltistes qui prônent la responsabilité du sujet dans une perspective dialogale. Mais le
« danger serait de brûler les étapes, et de
confondre le point d'arrivée avec le point de départ. La tentation
serait de prendre nos désirs pour la réalité en tenant nos
patients pour des êtres autonomes, niant de ce fait la nature de
leur demande d'aide. Nous risquons de négliger la part de l'enfant en souffrance en eux, les considérant trop vite comme des
adultes responsables »
[(8)]. Pouvoir se montrer accueillant, soutenant et contenant conditionne la possibilité d'être le moment
venu frustrant et confrontant. Nous nous rallions au propos de
Christiane Garrivet qui différencie le
holding du
handling en
disant que « la première partie d'une thérapie au long cours
prendra davantage le sens d'un soutien-
holding dans la mesure
où il s'agira plus d'accueil, d'écoute empathique, de présence,
de portage. La deuxième partie de la thérapie gestaltiste s'entendra davantage en sens de soutien-
handle, en termes de
manœuvres, de façons de gouverner, de manipulations. C'est
ainsi qu'à cette phase-là, le soutien est grandement associé à la
frustration »
[(9)].
Tentons maintenant de préciser cette notion de contenance
dans une perspective gestaltiste. De manière souple et spontanée, contenir se fait tout naturellement lorsque nous nommons
ce qui se passe, lorsque nous verbalisons le ressenti ou l’émotion à la place du patient qui n’a pas toujours les mots pour le
dire... Cela peut aussi bien passer par un geste affectueux que
par une phrase adéquate. Il s’agit de mettre un contenant psychique sur un ressenti émotionnel, c'est-à-dire donner un contenant à l'expérience vécue. Nous remplissons provisoirement un
rôle d’égo-auxiliaire qui dit à la place de l’autre. Nous sommes
en position de pare-excitation qui peut nommer l’émotion au lieu
de la vivre ou de l’agir. Pour jouer ce rôle contenant, il importe
de clarifier ce que nous ressentons au contact de l’autre pour ne
pas l'envahir par nos propres affects.
Malgré tout, comme le souligne Marie Petit, ce terme de
« contenir » reste équivoque dans une perspective dialogale :
« Quant au mot contenir, je ne sais pas qui contient l’autre. Mais
si l’autre se met dans mon ventre, je ne sais pas si je le contiens.
Pour moi, il y a une intentionnalité dans contenir, je deviens "la
grande" ou "la forte". Dans le cas dont je te parle, je ne suis pas
"la grande" ni "la forte" je suis simplement "la présente". Je ne
suis pas la mère universelle. Je suis à la fois une mère et une
flèche, un homme et une femme, un humain unifié. C’est pour
cela que je n’aime pas contenir. Dans la contenance, il y a une
histoire de "grande-mère" »
[(10] ). Cette fonction contenante est
donc à manier prudemment, car elle peut renforcer la dissymétrie de la relation, alimentant les abus de savoir et de pouvoir du
psychothérapeute.
Comment ?
Contenir passe parfois par une attitude ou un contact physique :
- un déplacement : se rapprocher
- un geste : une main sur un genou
- un élan compatissant : prendre dans les bras
- un élan affectueux : accolade - embrassade.
Mais le plus souvent ce sont nos paroles qui ont un effet contenant lorsque nous nommons ce que nous croyons voir chez
l’autre, « vous avez du chagrin », « vous semblez en colère ». Le
psychothérapeute peut même proposer des hypothèses, faire
des liens, livrer sa lecture, risquer des interprétations à condition
de les mettre sous forme interrogative « moi je vois ça et
vous ?». Une grande vigilance est à accorder à nos formulations
de façon à permettre un va-et-vient entre nos suggestions et ce
que le patient peut ou non reconnaître. C’est dans ce dialogue
que le sens de l’expérience se co-construit.
Si contenir inclut une dimension spatiale, tenir ajoute une
dimension temporelle. Il ne s’agit plus seulement d’« être là »
mais de « rester là » dans la durée de la séance, au fil des
semaines et parfois des années. Tenir, c'est exister sous le
regard de l'autre, donc ne pas disparaître devant lui. Soutenir sa
propre posture, son propre ressenti, sa propre opinion permet
d'être quelqu'un de consistant en face d'autrui, de l'assurer de sa
présence. Ne pas s'évanouir devant la manifestation, l'éventuelle contestation permet la confrontation et la différenciation. Nous
sortons de l'exclusion : « Ou toi ? ou moi ?» pour tenir le pari
d'une co-existence possible : « Et toi, et moi ! »
Tenir, c'est tenir debout, mais aussi tenir dans la durée. La psychothérapie est une histoire qui se construit dans le temps.
Adopter comme critère d’efficacité la brièveté de la psychothérapie est suspect. Privilégier les démonstrations ponctuelles
spectaculaires à la banalité du cours ordinaire de la vie risque
d’entretenir un faux self. Bien sûr, toute expérience a sa valeur
mais elle doit se renouveler, se varier, s’ajuster dans une visée
transformative. Et cela ne peut se faire que dans la fidélité d’une
relation thérapeutique (à la différence du développement personnel).
Pour le patient, il ne suffit pas de se montrer et d'être accepté
tel qu'il est ponctuellement. Il est nécessaire de renouveler l'expérience, de vivre ses faiblesses et ses émotions en présence
d'autrui ; le sentiment de honte qui découle de ce dévoilement
sous le regard de l'autre se transforme et se dilue grâce au long
terme. C’est la durée qui autorise le patient à se montrer bon ou
mauvais, à se faire porter et supporter dans sa souffrance et ses
défaillances. C’est parce que l’on va se revoir encore qu’on ose
se montrer, se dévoiler. C’est parce que ce n’est pas terminé que
l’on peut craquer...
L’engagement dans le temps conditionne la qualité du travail
thérapeutique. Il ne s’agit pas d’un événement isolé mais d’une
succession d’événements. C’est parce que le psychothérapeute
est témoin, c’est parce qu’il se souvient que l’expérience se relie
et prend du sens, que l’existence s’enracine. L'établissement
d'une relation, la construction d'un lien ne s'éprouve que dans la
durée. C’est aussi la durée qui permet au psychothérapeute de
supporter d’être parfois médiocre, d’endosser les rôles ingrats,
de représenter le mauvais parent. L’écoulement du temps passé
ensemble donne le droit aux essais et erreurs qui ne sont plus
des ratés mais des expériences à vivre, à transformer, à assimiler.
Comment ?
Définir un cadre permet de tenir dans la durée même si ce dernier est souvent remis en cause. S'appuyant sur la formation et
l'expérience du thérapeute, ce cadre est au service de la qualité
du travail. Préciser les règles au départ donne une référence qui
permet d'évaluer ensemble les termes de l'accord entre le
patient et le thérapeute au fur et à mesure du déroulement de la
psychothérapie. Il s'agit :
- du rythme et de la durée des séances,
- du paiement,
- de l'engagement,
- des absences, des vacances...
- de la suspension ou de la fin de la thérapie,
- des règles de discrétion et de sécurité (plus spécifiques au
groupe).
La stricte observation du cadre interroge autant que sa contestation. En effet se soumettre docilement à des règles relève de
l'introjection alors que s'opposer peut traduire une saine agressivité. La transgression est vivante et actuelle : « il se passe
quelque chose entre toi et moi ». Cet événement qui surgit dans
le champ relationnel fournit un matériel riche à exploiter. Les
dérapages ne sont pas le seul fait du client, il arrive également
au thérapeute de déroger. Un cadre, si clair soit-il, n'empêchera
pas les déviances ; ces dernières sont significatives de la trame
de la relation thérapeutique. Mettre en figure les loupés, les
oublis, les malentendus est fructueux. Une marge de souplesse
dans l'application du contrat est parfois utile pour ne pas provoquer de rupture brutale ou prématurée. C'est dans la négociation
du contrat, dans son ajustement et dans son réajustement que
se révèle la fiabilité du lien thérapeutique.
Reconsidérer de cette manière la notion de cadre en l'incluant
dans une perspective globale vient bousculer la conception habituelle selon laquelle le cadre serait pré-établi. Dans une vision
classique en effet, le cadre pré-existe à la relation thérapeutique,
même s'il se module en fonction de cette relation. Son caractère défini donne un contour à l'espace thérapeutique, son extériorité et son intemporalité permettent une référence commune,
en accord avec un cadre social et légal précisé dans nos codes
de déontologie.
Cette fonction de tiers paraît effectivement essentielle. Je
disais précédemment :
« Le cadre thérapeutique symbolise l'alliance du patient et du soignant. Il s'agit d'un contrat entre deux
partenaires en vue d'un objectif commun. Cet accord a une fonction de médiation entre les deux personnes. La demande du
patient détermine sa démarche vers un soignant qui propose un
cadre en réponse à ce besoin. Au départ, le client l'accepte mais,
plus il chemine, plus il est capable de le remettre en cause et de
négocier les règles. Cet espace de négociation, d'élaboration
commune, fait fonction de tiers entre les deux protagonistes »
[(11)].
La proposition gestaltiste nous invite à sortir d'une sorte de
cloisonnement qui laisserait croire que le cadre est indépendant
de la personne qui l'énonce et de celle qui y souscrit. Pour que
le patient adhère à la proposition du thérapeute, il a besoin de
sentir une personne incarnée à travers le protocole. Si le cadre
est adopté en fonction de normes extérieures, il risque d'être
contraignant pour les deux partenaires et tout aussi difficile à
respecter qu'à faire respecter. Si au contraire les règles et les
limites sont vécues comme les conditions sécuritaires et nécessaires au déroulement du travail, leur formulation et leur réception sera aisée. La manière de présenter les choses est influencée par la relation qui déjà existe, et bien sûr influence à son tour
la suite des événements…
Séparer arbitrairement le cadre du contexte de la relation thérapeutique apparaît fictif. Bien sûr,
« Toute situation a à se créer
des bords » nous dit Jean-Marie Robine mais il n’est pas
« convaincu qu’une situation puisse se définir grâce aux
concepts de cadre et de règles »
[(12)]. Ainsi élargir la notion de
cadre à l'ensemble des ingrédients constituant la relation thérapeutique plutôt que de lui réserver un statut à part me semble
découler d'une posture gestaltiste. Il ne s'agit pas d'une entité
séparée, mais d'une partie d'un tout. Le cadre définit alors l'atmosphère particulière à la fois permissive et sécuritaire qui permet le déroulement des expériences.
Il est intéressant d'observer que la spécificité de la notion de
cadre appartient à la culture cartésienne de notre vieille Europe.
Nos amis anglo-saxons ont plusieurs mots pour définir le cadre,
ce qui leur permet de distinguer la fonction portante et environnante contenue dans le setting, de la fonction cadrante et limitante donnée par les termes structure et scope. Nous pourrions
rassembler les deux premières facettes « accueillir et soutenir »
dans l'idée de setting et réserver les autres vocables aux
facettes « contenir et tenir ». Mais ce qui m'interroge dans le
concept français du cadre, c'est que nous en retenons davantage les aspects rigides, réglementés, voir répressifs, et que nous
négligeons les aspects agréables, douillets et confortables !
En intègrant le cadre dans ce continuum « accueillir, soutenir,
contenir, tenir », je réhabilite la fonction d'environnement, surrounding, comme en faisant partie, tel un cadre de vie... Ainsi
nous avons mis le projecteur sur les éléments qui colorent l'attitude du thérapeute, de manière à favoriser l'établissement de
l'alliance thérapeutique. Je fais l'hypothèse que ce continuum
crée une ambiance confiante et respectueuse favorisant un véritable travail dans le champ présent dans lequel le thérapeute
pourra s'impliquer et risquer de déranger, de confronter le client.
Mais je crains que ce propos se prête à un découpage arbitraire de séquences incontournables. Bien sûr, ces ingrédients
s'assemblent de manière concomitante et non pas successive,
pour participer à cette atmosphère particulière. Je ne conçois
pas non plus cet assemblage comme un préalable au travail
dans le champ, mais plutôt comme l'odeur, la couleur, la saveur,
la chaleur et le bruissement du bain dans lequel nous nageons
ensemble et je rappelle la nécessité d'un contenant pour que
l'eau du bain, si douce soit elle, ne s'échappe pas, ou pas trop
vite...
[1]
ROBINE Jean-Marie,
« S’apparaître dans l’ouvert
de la situation », Cahiers de
Gestalt-thérapie N° 8, p. 50.
[2]
BLAIZE Jacques, Ne plus
savoir, Edition L'exprimerie.,
4
eme de couverture.
[3]
Citée par SCHOCH de
NEUFORN Sylvie, « La
philosophie du dialogue chez
Martin Büber »,
Revue Gestalt, N° 6, p. 124.
[4]
PERLS Laura,
Vivre à la frontière,
Les Editions du Reflet, p. 111.
[5]
SPANUOLO LOBB
Margherita, Un soutien
spécifique pour chaque
interruption de contact,
Doc. I.F.G.T. N° 49, p. 6.
[6]
WHEELER Gordon,
« La honte dans deux
paradigmes de la thérapie » in
Cahiers de Gestalt-thérapie
N° 7, p. 92-93.
[7]
SCHOCH de NEUFORN
Sylvie, opus cité p. 123.
[8]
MASQUELIER SAVATIER
Chantal, « Ecueils », Revue
GestaltN°15, p. 24.
[9]
GARRIVET Christiane,
« Soutien et honte dans la
thérapie gestaltiste »,
Cahiers de Gestalt-thérapie,
N° 7, p. 113.
[10]
MASQUELIER SAVATIER
Chantal, « A propos de la
régression (Echange avec
Marie Petit) »,
revue GestaltN° 23, p. 27.
[11]
MASQUELIER SAVATIER
Chantal, « Ecueils »,
opus cité p. 26.
[12]
ROBINE Jean-Marie,
opus cité, p. 50.