2003
Revue de la Société Française de Gestalt
A propos de Une histoire de l’autorité
Patrice Ranjard
Psychothérapeute, Docteur en Sciences de l’éducation.
Ce texte devait être, au départ, une note de lecture sur lelivre de Gérard Mendel,
Une histoire de l’autorité, permanences et variations. Compte tenu de l’intérêt du sujet de l’autorité pour des psychothérapeutes, nous avons décidé d’en
faire un article « hors dossier ». Cet ouvrage
[(1)] fait suite à
L’acte
est une aventure;
du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir (La Découverte, Paris, 1998,570 p.), qui posait les bases
d’une « anthropologie générale », projet permanent de Gérard
Mendel depuis plus de trente-cinq ans. Les lecteurs de
Gestalt
ont pu lire dans le n°17 (décembre 1999), un article qui présentait ce livre, sous le titre
Acte et contact, du nouveau dans les
fondements philosophiques de la Gestalt. L’
Histoire de l’autorité
se veut une anthropologie de l’autorité, en attendant une anthropologie de la démocratie, car, comme l’annonce Mendel dès l’introduction, ce n’est pas tant l’autorité qui est en crise que la
démocratie qui est en panne.
La démarche du livre tient compte des représentations qui circulent dans le public : la confusion conceptuelle est extrême
autour des mots autorité, pouvoir, légitimité, légalité et quelques
autres. La première partie présente cette confusion et en dégage quelques « fils » :
Le chef de la horde primitive n’est pas le père œdipien ; de
Gaulle n’est pas Hitler ; chacun reçoit différemment le charisme
d’un De Gaulle et celui d’un Hitler ; comment se fait-il que des
millions d’hommes puissent suivre l’un ou l’autre ?
Sont alors présentés une première fois les fondements de l’autorité. D’une part le sentiment abandonnique de l’espèce humaine et la théorie des trois archaïsmes de l’auteur (reprise et développée chap. 19), d’autre part les cultures collectives qui établissent l’autorité sociale. Chaque culture nationale incline plus ou
moins vers l’un ou l’autre des deux contenus possibles de l’autorité : illimité (Hitler) ou limité (de Gaulle). Ces deux contenus
peuvent se retrouver dans des sociétés différentes ; c’est ainsi
que les nazis ont exactement le même système de valeurs que
les Mundugumor de Nouvelle Guinée étudiés en 1935 par
Margaret Mead ( Mœurs et sexualité en Océanie, Plon, 1969).
Mais la confusion conceptuelle est portée par des forces puissantes, car elle joue contre la démocratie et pour les pouvoirs en
place :
« Le propre de l’autorité consiste à occulter les contradictions,
les injustices, les inégalités. Les dominations deviennent, dans
les différences qu’elles inscrivent, des fatalités décidées de toute
éternité par Dieu ou par la nature. Attenter à ces fatalités, c’est
remettre en cause l’ordre du monde » (p. 98).
« La puissance du système est considérable pour assurer le
lien social. L’autorité s’enracine des deux côtés : chez l’individu
dans la blessure anthropologique que représente le sentiment
abandonnique de l’espèce; dans la société où elle occulte
contradictions et conflits. Chaque fois qu’on prononce le mot
autorité, on tire sur les deux bouts de la ficelle et on réassure le
nœud qui fait tenir la société en contenant les individus. »
« L’absence de justification à fournir quant aux ordres donnés
présente cet avantage que les deux termes de la contradiction
occultée restent hors de vue. A contrario, dès qu’on cherche à
comprendre un problème social ou interpersonnel, on a quitté le
domaine de l’autorité »(p. 99).
L’autorité est ainsi un mode puissant de régulation des conflits,
et nous sommes aujourd’hui en panne pour inventer des modes
de régulation des conflits qui seraient non-autoritaires. C’est-à-dire démocratiques.
La deuxième partie décrit comment, au cours de l’histoire
européenne, l’autorité a pu changer de forme et de
« lieu »(d’abord externe à l’individu, puis interne), sous l’action
de quels facteurs et par quelles étapes. Mais avant la première
étape, trois chapitres continuent le travail de construction d’une
représentation de l’autorité commencé par la première partie.
D’abord le rôle de la transcendance dans un monde à deux
niveaux, le haut et le bas. Si De Gaulle ne parlait qu’en son nom,
il ne serait suivi que de ses proches. Il parle au nom d’« une certaine idée de la France » et c’est cette transcendance qui le légitime à occuper le niveau haut pour commander au bas.
Ensuite le rôle du familialisme : la structure haut/bas est celle
de l’enfance de tout petit d’homme, du fait de sa néoténie. La
première défense contre l’angoisse d’abandon est la famille.
Depuis toujours et partout, les sociétés humaines gardent une
structure familialiste. Le territoire est partagé entre des
« familles »; chacun « appartient » à tel ou tel « clan ». Après
l’enfance, l’angoisse d’abandon est contrôlée de l’extérieur : tant
qu’il appartient aux siens et en est approuvé, l’individu échappe
à l’angoisse. Le pire des châtiments est l’exil, souvent létal. La
force morale vient de l’estime publique ; le contrôle se fait par la
réputation. Ce sont les civilisations de la honte.
« De même que l’œil ne se voit pas lui-même, l’individu pour
s’appréhender regarde vers l’ailleurs, au dehors » (p. 119).
Donc, avant la première étape, que Mendel nomme la « première modernité », l’autorité est communautaire ; ou plutôt c’est
la communauté qui incarne et exerce l’autorité.
« Les rapports communautaires familialistes non seulement
fonctionnent (… ) comme rapports sociaux, mais ils représentent
également une part importante de l’appareil psychique de l’individu, située à l’extérieur de l’individu » (p. 134).
A cet état premier de l’autorité, fait d’appartenance au groupe
et de maintien de la tradition, Mendel donne le nom de « genos »
(naissance, famille, race).
A l’opposé, dans la modernité, la « commande » de l’autorité
se situe à l’intérieur de l’individu. C’est indirectement que la
société agit sur l’individu, par l’intermédiaire des instances endopsychiques auxquelles elle a contribué à donner forme. L’histoire
de l’autorité raconte les étapes par lesquelles cette « commande » a « migré » de la communauté dans l’individu lui-même.
Ces étapes sont dues au jeu de trois acteurs, qui sont des
adversaires de la tradition familialiste et que Mendel désigne de
trois autres mots grecs : demos, ploutos, et ego. L’ouvrage décrit
quatre étapes : la Grèce du V°siècle, la République romaine,
l’œuvre de Saint Augustin, et ce qu’on appelle traditionnellement
les « Temps Modernes ».
Le chapitre sur la Grèce est exemplaire de la démarche.
Depuis toujours la population grecque était organisée en
familles, groupes étendus, autonomes (terres, agriculture, élevage), avec chef, culte, administration, justice etc. L’équilibre de
la Cité, c’est l’équilibre entre les grandes familles. Dans ce
cadre, les Grecs commercent, exportent leurs produits, établissent des colonies en Orient et en Méditerranée. La population
augmente ( 30.000 citoyens, sans compter les femmes, et trois
fois plus d’esclaves). Toute cette activité n’est pas à sa place
dans le familialisme conservateur. De petites îles colonisées
sans grandes propriétés terriennes ont probablement expérimenté des fonctionnements démo-cratiques.
La réforme de Clisthène, dans la seconde moitié du VI°siècle,
invente des structures anti-traditionalistes et favorables au développement économique. L’Attique est divisée en cent « dèmes »
qui ne correspondent plus aux territoires des grandes familles.
Chaque dème comporte trente « trittyes », dix de la ville, dix de
la côte, dix de l’intérieur. Aristote écrit de Clisthène : « Il rendit
concitoyens de dèmes ceux qui habitaient dans chaque dème,
pour les empêcher de s’interpeller par le nom de leur père et de
dénoncer ainsi les nouveaux citoyens ». En effet, grâce à ces
changements, deviennent citoyens ceux qui, venus d’ailleurs, ne
sont d’aucune famille. Les problèmes sont discutés sur l’agora,
la régulation assurée par la publicité des débats : plusieurs scénarios sont présentés, puis votés, et des responsables sont désignés pour une durée limitée.
Le psychisme est toujours un exo-psychisme, mais tissé avec
d’autres fils que l’appartenance au groupe familial. L’actepouvoir : la loi donne à chacun le droit de s’approprier le pouvoir de
ses actes ; le vouloir de création : le changement est reconnu
comme moteur de l’économie, (et non plus la répétition cyclique
de l’agriculture), donc la capacité de création des individus est
sollicitée. Mendel cite Hérodote : « Gouvernés par des tyrans,
les athéniens n’étaient supérieurs à la guerre à aucun des
peuples qui habitaient autour d’eux ; affranchis des tyrans, ils
passèrent de beaucoup au premier rang. Une fois libéré, chacun
trouvait son propre intérêt à accomplir sa tâche avec zèle ».
C’est au point que, pour Périclès, « un homme ne se mêlant pas
de politique mérite de passer non pour un citoyen paisible, mais
pour un citoyen inutile ».
L’espace change : partout l’agora où l’on discute, les lieux de
culte (genos) sont récupérés comme salles de réunion. Le clanisme ne parvient plus à occulter les conflits d’intérêts, qui sont
mis au jour, débattus par tous selon des règles connues. Le
temps change : d’un calendrier lunaire on passe à une année de
360 jours. La numération décimale est adoptée. C’est toute la
vision du monde qui change pour devenir plus objective.
Tout cela, bien sûr, ne va pas sans trouble pour l’individu,
déchiré entre son attachement à sa « gens » et son lien à ceux
de son « dème ». Trouble dont le théâtre rend compte, qui oppose le destin à la liberté, les lois non écrites à la justice des dieux,
l’éthique de la philia (les liens d’affection) à celle de l’agora. Trois
jours durant, de l’aube au crépuscule, les individus se retrouvent
en foule, et chacun « y retrouve, accentué, quelque chose de son
trouble intérieur, que l’artiste explicite et précise, et surtout auquel
il donne une forme extérieure sur laquelle le spectateur peut projeter ce qui n’a pas encore de forme à l’intérieur de soi ». (p. 243).
Et tout cela, bien sûr aussi, ne va pas sans réaction des
familles, de la tradition, bref, de genos. C’est la « première
contre-modernité », dont Mendel montre la présence dans la littérature et la philosophie des Vème et IV ème siècles.
Le chapitre sur Saint Augustin, « troisième moment de la
modernité », est particulièrement intéressant pour des gestaltistes, puisqu’il présente l’invention d’un psychisme interne.
L’homme au psychisme externe illustre bien la théorie du champ
organisme-environnement : tout ce qu’il vit est clairement phénomène de champ. C’est beaucoup moins évident de l’homme
au psychisme interne, qui est devenu capable de s’abstraire du
champ.
Augustin est en conflit avec sa mère Monique, chrétienne rigoriste, sur sa vie de plaisirs. A la mort de Monique, le conflit, s’il
ne se manifeste plus à l’extérieur, demeure actif à l’intérieur :
Augustin a intériorisé la voix de sa mère : tout plaisir est péché.
Moi, âme divine créée par Dieu, j’essaie d’obéir aux commandements, mais moi, fils d’Adam pourri, j’ai des désirs ! Ce Moi
conflictuel et douloureux correspond à la topique freudienne
(Moi, Surmoi, Idéal du Moi). Augustin n’est sans doute pas le
seul individu de son temps qui ait développé un psychisme interne, mais il est aussi un écrivain génial, et son œuvre tombe à
point nommé : en cette fin d’empire où tout se désagrège, l’exopsychisme n’est plus soutenu par l’appartenance à la Cité et
Augustin propose « une certaine forme de familialisme à l’ombre
de l’Eglise. Mais, par l’accent nouveau mis sur l’intériorité psychique, sur l’introspection en quête du péché, sur le salut individuel, et par les développements qui s’ensuivront – dont la
confession individuelle – il introduit un facteur de dissolution à
l’intérieur de communauté » (p. 252). Machiavel écrira plus tard
du christianisme que, « religion universelle d’individus privés,
elle ne cimente plus le lien à la patrie » (p. 252). Quoi qu’il en soit,
l’acteur principal de l’attaque contre le familialisme, dans cette
troisième modernité, n’est plus ploutos, mais ego.
Huit siècles se passent avant la « quatrième modernité », les
fameux « Temps Modernes » de nos manuels d’histoire. Les
choses se compliquent. C’est toujours un combat contre demos,
et ploutos reste l’ennemi le plus constant, mais il faut ajouter un
cinquième larron : logos, ou plutôt, la raison, celle de L’Acte est
une aventure : non pas le discours des philosophes qui raisonnent dans le vide des idées, mais l’intelligence humaine qui
s’exerce au contact du réel.
La Renaissance est l’âge des banquiers, qui comptent, et
constatent les effets (financiers) de leurs actes. (un des effets,
mais non constaté celui-là, est de fragiliser la petite bourgeoisie
allemande que Luther va déresponsabiliser en relançant le processus d’individuation et d’intériorisation de l’autorité. Cf.
G.Mendel, De Faust à Ubu, l’invention de l’individu. Laffont
1983). Mendel évoque une histoire de la rationalité qui serait à
greffer ici : la raison est née de l’acte, mais la philosophie l’en a
détachée. Du coup, les valeurs et les actes ne sont plus nécessairement liés ; les valeurs ne sont plus soutenues que par des
transcendances, et celles-ci ne sont soutenues que par l’autorité des autorités. Que celles-ci perdent leur autorité, ce sont les
Valeurs qui s’écroulent. La Raison des Lumières est incapable
de construire une éthique, car elle valorise ce qui sert les intérêts de la bourgeoisie, et dissimule l’inégalité extrême des
termes de l’échange sur le marché du travail.
Cette deuxième partie du livre juxtapose des aperçus géniaux
et de grands vides. Le tableau de la révolution de Clisthène et
de ses conséquences mériterait que soit réécrite dans ce nouveau paradigme l’histoire de la philosophie grecque et de ses
effets sur la civilisation européenne. L’évocation de l’intériorisation de l’imago maternelle par Augustin pourrait être suivie
d’études d’historiens sur ce que devient cette nouvelle façon de
sentir l’individu entre le V° et le XVI° siècle (L’« incubation dans
les monastères » qu’évoque Mendel sans s’y attarder, ne suffit
pas). Le chapitre sur les « Temps modernes » ne remplace pas
la lecture de l’essai De Faust à Ubu. Si « Les Lumières » sont
abondamment évoquées, on reste surpris que dans le combat
de demos contre genos, la Révolution française ne soit même
pas nommée, ni la Commune; non plus que ( ego contre genos)
l’Habeas corpus Act qui, depuis le XVI°siècle, fait de l’Angleterre
un foyer de démocratie.
La troisième partie, « L’autorité aujourd’hui, la régression vers
l’archaïsme », approfondit des thèmes déjà traités précédemment, surtout autour de l’intériorisation des images parentales.
L’Eglise a imposé à tous et par la force le contenu de la vie intérieure inventé par Augustin. Une civilisation de la culpabilité
infiltre puis remplace la civilisation de la honte. Ainsi se met en
place la figure du Père (externe et interne) et la société devient
une société patriarcale. Chacun obéit à quiconque se trouve
légitimement en haut, c’est-à-dire au-dessus de lui.
Deux chapitres décrivent la « régression vers l’archaïsme »
dans l’autorité d’aujourd’hui : un sur le néo-management contemporain et un sur l’art contemporain, « un faire sans le père ». Puis
un chapitre anthropologique donne une vue d’ensemble.
L’Epilogue, pistes et contre-pistes, jette sur le monde contemporain, celui qui a connu le 11 septembre 2001, un regard armé
de cette anthropologie, présente des issues possibles et tente
d’y croire. Le livre se termine sur une citation que je ne résiste
pas à reproduire :
« Nous voudrions que notre pays appartienne à ses concitoyens et pas uniquement à la famille. Nous pensions que l’Islam
en tant que religion devait servir à parfaire l’Etat, et non pas à
conserver l’ordre ancien au nom d’une tradition ancestrale. Nous
voulions une République islamique tolérante, qui respecte les
droits et les libertés de l’homme, prône les règles de la démocratie, parce que c’est une absurdité de dire que l’Islam est en
contradiction avec la démocratie ».
Commandant Massoud,
interview dans Le Monde du 19 septembre 2001.
J’espère que cette présentation vous aura donné envie de lire
L’histoire de l’autorité. Pour des psychothérapeutes, qui sont des
figures d’autorité et qui s’interrogent sur les phénomènes transférentiels, c’est un livre un peu touffu de par sa progression
« pédagogique », mais d’une extrême richesse qui ne peut que
stimuler et féconder leur réflexion.
[1]
Gérard MENDEL
Une histoire de l’autorité,
permanences et variations. 284 pages.
Ed. La Découverte. Paris 2002.