2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Lectures
Traité de Psychothérapie
comparée
Sous la direction de Nicolas Duruz et
Michèle Gennart
Ed. Médecine et Hygiène, Genève 2002.
Note de lecture de Claude R. JULIER.
Alors que dans tous les secteurs d’activité de nos sociétés modernes, le morcellement de la pensée et des pratiques pollue
notre capacité à penser multiple, et que
dans le domaine de la psychothérapie un vif
débat est engagé pour sa reconnaissance
et sa réglementation, ce traité de psycho-thérapie comparée me paraît tout à fait
opportun, dans la mesure où il permet une
réelle confrontation « sans rien ajouter, faire
émerger un plus qualitatif de la confrontation des orientations psychothérapeutiques
existantes ». Le pari me paraît réussi.
Il faut dire que N. Duruz n’en est pas à
son premier essai. En 1994, il nous proposait déjà
[(1)] une réflexion serrée sur deux
questions :
- En quoi consiste une thérapie ? Peut-on
dire autre chose que V. Raimy « la psychothérapie est une technique indéfinie,
appliquée à des cas non spécifiques avec
des résultats imprédictibles. Pour cette
technique, un training rigoureux est
requis ?»
- La convivialité est-elle possible entre les
différentes orientations psychothérapeutiques ?
Dans l’ouvrage présenté ici, Duruz et
Gennart ont demandé à 14 psychothérapeutes, de décrire la méthode thérapeutique qu’ils pratiquaient selon une grille
[(2)]
de traitement commune permettant une
étude comparée.
- Les méthodes retenues :
- La psychanalyse selon Freud
- La psychologie analytique de Jung
- La psychologie individuelle d’après Adler
- Psychiatrie phénoménologique et
Daseinanalyse
- L’analyse du destin selon Szondi
- La psychothérapie intégrative selon
Baudouin
- De l’analyse bioénergétique aux thérapies psycho-corporelles analytiques
- La Gestalt-thérapie
- L’analyse transactionnelle
- La psychothérapie selon l’approche centrées sur la personne de Rogers
- L’approche cognitive et comportementale en psychothérapie
- La thérapie d’orientation systémique
- L’hypnose
- La programmation Neuro-Linguistique
(P.N.L.)
Impossible de résumer ces présentations : toutes sont décrites avec clarté et
sans langue de bois. Si la plupart sont bien
connues, d’autres, tel l’analyse du destin de
Szondi, la psychothérapie intégrative de
Baudouin ou la Daseinanalyse méritent
notre attention. Chacune, dans son originalité et sa spécificité nous renvoie à notre
propre orientation pour découvrir divergence et convergences, emprunts et création,
filiations et perspectives.
Le but de cet ouvrage ne se limite toute-fois pas à cette description comparative.
Les commentaires de Nicolas Duruz au fil
des présentations, comme la postface de
François Roustang sont des repères pour
nous aider à comparer.
Dans l’introduction, N. Duruz distingue
quatre grands courants :
- L’éclectisme : « choisir parmi plusieurs
orientations de pensée ou de pratique, leur
meilleurs éléments ». Il semblerait que 40
à 60% des psychothérapeutes américains
et européens se reconnaissent dans cette
orientation.
- L’intégration : réagissant à l’insuffisance
de l’éclectisme, chercher « à définir un
modèle général de la psychothérapie ».
- La pensée d’école : antithétique à
l’éclectisme, ses partisans veulent s’en
tenir à un seul modèle.
- L’articulation épistémologique différentielle, voie privilégiée par N. Duruz et M.
Gennart, que l’on pourrait résumer ainsi :
- chaque modèle est une construction
basée sur un ensemble d’hypothèses ou
de prémisses se validant elles-mêmes
(Bateson). Le rôle des présupposés est
donc capital dans cette construction
comme dans son application
- « chaque méthode, en fonction de ses
présupposés conceptualise et actualise
pour le client et son thérapeute une
manière d’expérimenter le dysfonctionnement psychique et sa transformation,
une manière d’être en relation thérapeutique, une manière de faire partie de la
société, etc. qui lui sont propres » (p. 7).
- Conséquence : « le réel dialogue entre
psychothérapeutes repose selon nous
sur le repérage de leurs présupposés
compatibles et incompatibles, grâce
auquel chacun est censé pouvoir situer
sa méthode dans une articulation épistémologique à celles des autres » (p. 7).
Pour le lecteur qui se fatiguerait en cours
de route, qu’il n’hésite pas à sauter tel ou tel
chapitre, mais ATTENTION à ne pas rater
la postface de François Roustang !
Et pourquoi donc ? Un petit extrait en
avant-goût :
« Nous nous comportons en spectateur
et nous ne voyons pas comment nous pourrions
connaître quelque chose si nous n’en
étions pas, non seulement distincts, mais
séparés. Tout cela ne fait aucun doute. Il
existe pourtant une autre manière d’appréhender
les objets, les êtres et l’environnement…
c’est l’appréhension du fond par
rapport à la figure, du contexte par rapport
à la phrase…. » (p. 407)
« La relation, celle qui transforme, n’est ni
objective ni subjective. Comme elle est toujours
les deux à la fois, elle n’est ni l’une ni
l’autre. Elle est la mise en oeuvre de la singularité
du patient. Mais comment s’opère
cette apparition ? Encore une fois par la
prise en compte de la totalité de la personne…
» (p. 411).
« Elle (la théorie) ne pourra s’élaborer
que dans la mesure où les thérapeutes
auront le souci de dire les certitudes informulées
qui président à leur travail…
chaque thérapeute y reconnaîtra des évidences.
Il verra qu’il ne s’agit ni de sa personnalité,
ni de ses caractéristiques
propres, mais des dimensions humaines
qu’il incarne : l’attente qui est provocation,
le non pouvoir qui est puissance, le vide de
soi qui ouvre à la plénitude, la force de
l’existence dépouillée, l’indifférence au succès
ou à l’échec. Car c’est cela sans doute
le fondement du non spécifique qui soigne.
Il restera aux thérapeutes à confronter ces
expériences personnelles le plus souvent
méconnues et oubliées. Ainsi sera manifestée,
non pas une théorie, mais la rigueur
d’une intelligence de la pratique. C’était le
but recherché par ce livre »(p. 413).
But atteint avec efficacité !
PS : lisez les chapitres sur la Gestalt,
richement décrite, d’un côté par Alexis
Burger et de l’autre par Serge Ginger : si la
comparaison entre méthodes peut être instructive, ce qui se dit – au sein d’un même
modèle – l’est tout autant.
A quel Psy se vouer ?
Psychanalyses, psychothérapies :
les principales approches
Sous la direction de Mony Elkaïm
Couleur Psy, Seuil, Paris, 2003.
Note de lecture de Claude R. JULIER.
Il s’agit d’un ouvrage d’une toute autre
facture que le précédent, et sans doute
d’une autre ambition.
Lu après celui de Duruz et Gennart, j’ai
eu quelque peine à y trouver de l’intérêt. La
répétition peut-être, ma proximité géographique et culturelle avec les premiers sans
doute expliquent partiellement ce sentiment. Mais il y a aussi quelque chose dans
l’objectif annoncé qui pourrait avoir piégé le
projet. Dans son excellente introduction M.
Elkaim - partant du constat que « s’épanouir » est devenu un droit ajouté à la liste
traditionnelle des droits de l’homme, et que
de ce fait la demande « psy » a vu son
domaine s’élargir considérablement - précise « Aussi avons-nous voulu que ce livre
vise le lectorat le plus large possible, et
qu’ils soit une source d’informations pour
ceux qui sont spécialistes aussi bien que
pour ceux qui ne le sont pas » (p. 14). Amon
avis, c’est raté ! Mais peut-on réussir une
telle entreprise ? Avouloir s’adresser à tout
le monde, s’adresse-t-on à quelqu’un ?
Si j’essaie de me placer du point de vue
du non-spécialiste, je me trouve face à une
quantité de données, inégales d’un chapitre
à l’autre, traitées dans un ordre pas toujours compréhensible et qui rend difficile la
comparaison (si les auteurs ont reçu des
consignes c’est peu lisible). Si plusieurs
auteurs ont centré leur propos sur leur
méthode, il en est d’autres qui paraissent
plus préoccupés à parler de leur voisin qu’à
décrire leur origine et leur pratique. Je ne
vois pas comment un néophyte trouvera
dans ces 400 pages une réponse à la question de départ « à quel psy se vouer ?»
Pour le spécialiste que je crois être, je
sors de cette lecture troublé par un sentiment que loin de clarifier la situation, cet
ouvrage participe d’une sorte de guéguerre
plus ou moins larvée entre diverses chapelles. Et pourtant, l’intention annoncée par
M. Elkaim était précise : permettre aux thérapeutes d’obédience différente de se rencontrer. Se sont-ils rencontrés ? J’en doute.
La lecture du débat qui clôt l’ouvrage laisse
songeur : on assiste certes à un débat mais
qui me fait plus penser aux débats politiques que l’on nous propose à la TV, qu’à
une rencontre de personnalités curieuses
de ce que l’autre peut leur apporter.
Dommage.
Cette insatisfaction ne tient pas à la qualité des présentations que j’ai trouvé dans
l’ensemble bien documentées mais d’une
part, à la grande difficulté de pouvoir faire
des comparaisons, et d’autre part et à un
certain ton polémique introduit dans la première présentation « l’approche freudienne
de Lacan » et que l’on retrouve dans le
débat final.
J’aurais souhaité que Mony Elkaim ne se
contente pas de réunir des textes et des
auteurs, ( 13 méthodes sélectionnée, sensiblement les mêmes que dans l’ouvrage précédent) mais en assure la direction.
Peut-être suis-je victime de mon provincialisme, mais je ne peux m’empêcher d’observer une radicale différence dans la
rigueur et la sérennité du propos entre ce
qui nous est présenté là et l’entreprise de
Duruz et Gennart. Au Traité de psychothérapie comparée s’oppose A quel psy se
vouer ?. D’un côté un travail comparatif sur
des méthodes, de l’autre une question
pressante pour savoir à quel compère ou à
quelle commère je vais pouvoir remettre
mon salut. Il est sans doute heureux que la
réponse ne nous soit pas donnée !
Un psychanalyste
sur le divan
Juan-David Nasio
Payot, 2002.
Lecture de Patrice RANJARD.
C’est une interview dans Réel qui m’a
donné envie de lire ce livre : un psychanalyste qui travaille dans le champ et en mode
moyen, il fallait aller y voir de plus près !
Je découvre sur la page « DU MÊME
AUTEUR » que l’auteur a déjà publié une
bonne douzaine d’ouvrages depuis 1980,
dont cinq édités en Poche. Celui-ci est un
livre de vulgarisation : le psychanalyste
répond aux questions (fort bien conduites)
d’un étudiant en psychologie. Cela donne
un texte aimable, qui passe en revue quantité de problèmes intéressants pour tout
psychothérapeute. Au passage de nombreuses vignettes cliniques et des vues
inhabituelles sur le psychanalyste et la psychanalyse. Par exemple le concept d’aimance (amour + tendance) qui réhabilite le
besoin d’attachement et de dépendance.
L’élément vraiment surprenant pour un
gestaltiste est la conception qu’expose
Nasio de l’inconscient, et que les gestaltistes reformuleraient en termes d’awareness, contact, mode moyen et champ,
voire, pour ceux que les théories de G.
Delisle intéressent, « d’identification projective » :
« L’inconscient n’existe pas à tout
instant » (p. 175).
« L’inconscient n’est jamais là, tout prêt,
préexistant à l’acte, mais intrinsèque à l’acte
» (p.176).
« Contrairement à une idée reçue, l’inconscient
n’est pas le réservoir de l’âme,
mais bien une étincelle qui jaillit aux instants
cruciaux du dialogue analytique » (p.
176).
« (…) l’analyste perçoit en lui-même,
dans son propre psychisme, les émotions
refoulées de son analysant. Pour cette raison,
j’affirme que l’inconscient n’est pas
individuel, mais commun aux partenaires
de l’analyse. Il n’y a pas un inconscient
propre au psychanalyste et un autre propre
à l’analysant, mais un seul et unique
inconscient qui, produit au cours de la
séance, incarne l’entre-deux de la rencontre
analytique » (p. 176).
« Lorsqu’un analyste perçoit avec son
inconscient l’émotion refoulée du patient et
la traduit en mots, il est tellement immergé
dans le psychisme de son analysant que la
frontière entre l’inconscient de l’un et l’inconscient
de l’autre s’estompe. En définitive,
l’inconscient est, d’après moi, une instance
événementielle et coproduite par les
protagonistes du dialogue analytique » (p.
177).
(Les italiques sont de J-D. Nasio).
On est là bien loin de la théorie classique
où l’analyste, neutre et non engagé dans le
contact, décrypte les mouvements de l’inconscient refoulé du patient et lui communique ses interprétations. Sympathique
liberté de pensée ! On ne sera pas surpris
d’apprendre que Nasio a dirigé une
Introduction aux œuvres de Freud,
Ferenczi, Groddeck, Klein, Winnicott, Dolto,
et Lacan (Payot, 1994).
Peut-être verrons-nous le temps où,
Freud enfin désacralisé par les historiens à
mesure qu’ils auront accès aux documents
mis sous clef, on pourra voir se construire
des théories unifiantes dont les auteurs
n’auront plus besoin de se rattacher quand
même àLa Psychanalyse et d’en conserver
quand même le vocabulaire historique.
Le syndrome des faux
souvenirs
Ces psys qui manipulent la
mémoire
Orig. The myth of repressed memory. 1994.
Elizabeth Loftus, Katherine Ketcham
Editions Exergue. 1997.
Note de lecture de Patrice RANJARD.
J’avais entendu parler de l’expérience
« perdu dans un centre commercial », mais
sans en connaître l’origine. C’est un plaignant dans une affaire de déontologie qui
me l’a révélée : j’ai lu d’une traite les 350
pages de cet ouvrage passionnant.
Plus que la mémoire, l’objet du livre est
un phénomène social de ceux dont le pays
du maccarthysme et du lynchage semble
coutumier. Une idéologie qu’on peut résumer ainsi : l’inceste est épidémique, le souvenir en est « refoulé », on guérit en retrouvant le souvenir refoulé. Des psychothérapeutes se spécialisent dans la thérapie des
« survivantes d’inceste » et écrivent des
livres. Ils publient des listes de symptômes,
mais telles que n’importe qui peut s’y
retrouver. A toute cliente qui vient chercher
une aide, on pose la question : « Avez-vous subi un abus sexuel dans votre enfance ? ». Cela peut même se passer par téléphone (p. 222), voire en réponse à un courrier du cœur (p. 144) ! Celles qui répondent
non sont informées que cela ne prouve rien
et que le souvenir peut revenir. Des techniques sont proposées pour retrouver les
souvenirs. La plus puissante étant la participation à un groupe de « survivantes »,
groupe chaleureux et aimant, où il est
impossible de survivre longtemps sans
retrouver des souvenirs… qui vous rendent
digne de l’intérêt des autres et du psycho-thérapeute.
Les choses se corsent quand les clientes
sont ensuite poussées à faire des procès à
leurs parents et que des pères sexagénaires se retrouvent, stupéfaits, en butte à
l’horrible et incroyable accusation d’avoir
violé leurs filles durant toute leur enfance
avec la complicité de leur épouse !
Condamnés et emprisonnés. Leur vie
détruite, même dans les cas où une Cour
d’Appel les a innocentés.
Elizabeth Loftus, en tant que spécialiste
renommée de la mémoire, est intervenue
comme expert dans beaucoup de procès.
Elle a pu avoir connaissance de témoignages détaillés qui lui permettent, à elle et
à sa co-auteure, de narrer par le menu
comment peu à peu sont « retrouvés » les
fameux souvenirs. Beaucoup de ces récits
sont proprement insoutenables parce que
la malheureuse cliente est soumise à une
manipulation qui relève du film d’épouvante, mais surtout parce que, si la manipulation psychologique est évidente, en même
temps la bonne foi des manipulateurs (les
psychothérapeutes) est tout aussi évidente.
Pas étonnant que tant de chapitres soient
précédés d’une citation des Sorcières de
Salem…
La patiente qui nie s’entend dire que c’est
normal : elle est « dans le déni ». Les
patientes sont averties que leurs parents
« seront dans le déni ». Et toute personne
qui met en doute, si peu que ce soit, la véracité historique des souvenirs retrouvés, est
accusée d’être « anti-enfants », « antifemmes », et de vouloir le retour à l’âge du
machisme triomphant et sans limite. (Ne
nous moquons pas trop vite : en France
nous ne sommes pas si différents et déjà
beaucoup d’institutrices en maternelle ont
renoncé à faire des bisous aux enfants et à
les prendre sur leurs genoux).
Pour ses travaux sur la mémoire,
E.Loftus subit des attaques d’une
incroyable violence. Et pourtant… Elle
raconte (p. 133) une enquête qui n’a rien à
voir avec tout cela : en 1986, le lendemain
matin de l’explosion de la navette
Challenger, un psychologue, Ulric Neisser,
posa à quarante-quatre étudiants la question : « Dans quelles conditions avez-vous
entendu parler pour la première fois de la
catastrophe de Challenger ?». Puis il
conserva leurs réponses écrites. Deux ans
et demi plus tard, il leur reposa la même
question. Tous les souvenirs avaient changé et un tiers était « follement inexact ».
Citons Loftus-Ketcham :
« Ce qui est encore plus surprenant que
ces modifications dans les souvenirs originels, ce sont les réactions éberluées des
étudiants lorsqu’ils furent confrontées à
leurs écrits originaux . Ils ne pouvaient pas
croire que leurs souvenirs révisés étaient
erronés ; même après avoir lu et relu les
questionnaires qu’ils avaient remplis le len-demain de l’explosion, les étudiants étaient
certains que leurs souvenirs modifiés
étaient plus exacts et “réels”. “C’est bien
mon écriture, donc ce doit être vrai, expliqua un étudiant, mais je me rappelle encore que tout s’est passé comme je viens de
vous le dire (deux ans et demi plus tard). Je
ne peux rien y faire”. » (p. 134)
Quant à l’expérimentation perdu dans un
centre commercial, l’auteure raconte comment elle a été peu à peu mise au point
avec ses étudiants et soumise au comité de
déontologie de l’université. Expérimentation
astucieuse et convaincante : la mémoire,
décidément, n’est pas un archivage. C’est
un travail, créatif et structurant, et qui se fait
à notre insu. « En fin de compte (écrit
Michael Nash en 92), nous (les praticiens)
ne pouvons pas faire la différence entre des
fantasmes pris pour des réalités, et des
souvenirs fiables du passé. Il se peut même
qu’il n’y ait pas de différence structurelle
entre les deux » (p. 221). Cela est évidemment inacceptable pour tous ceux qui veulent des certitudes dans un monde simple,
avec des bons et des méchants clairement
identifiés.
J’ai trouvé à ce livre un triple intérêt.
Comme lecteur, sa construction, sa progression dramatique, l’intensité de beaucoup de récits m’ont captivé. Comme
citoyen, l’image de la société “étatsunienne“ qui transparaît, avec ses intolérances,
ses fanatismes religieux et cette insupportable conviction d’être « les bons », m’a
effrayé. Enfin, comme psychothérapeute,
j’ai appris sur la mémoire et donc sur le
fonctionnement psychique.
Car toutes ces controverses soulèvent le
problème de la nature du refoulement,
considéré par les psychothérapeutes chasseurs de souvenirs comme un fait avéré.
Un fait qui relèverait de la mécanique. Il
semble bien (l’auteure le répète et cite des
cas, mais ne semble pas avoir enquêté sur
ce point) que les incestes réels, les viols,
les abus sexuels caractérisés ne soient
jamais oubliés. Pour Freud, en tout cas, le
refoulement ne portait pas sur des faits,
mais sur des émotions, des pensées, des
fantasmes. Le désir, le fantasme, normal
chez une fillette, d’être la femme de son
papa, est, normalement aussi, refoulé. Mais
si le père passe à l’acte, alors le souvenir
de cet acte reste toute la vie présent et destructeur.
Finalement je vois dans toute cette histoire un bon exemple de notre difficulté à tenir
une pensée conflictuelle. Freud commence
par dire : il y a eu des FAITS sexuels. Puis,
remarquant qu’il est incroyable qu’il y en ait
eu en si grand nombre, il dit : ce qui est universel, ce ne sont pas les faits sexuels mais
les désirs et les fantasmes. Après quoi « La
Psychanalyse » tient la position : il n’y a
PAS eu de faits sexuels, il n’y a QUE des
fantasmes. Comme les faits réels existent
quand même, un mouvement se développe
aux Etats-Unis sur la position inverse : il y
a des faits sexuels, beaucoup de faits
sexuels, énormément de faits sexuels, parler de fantasmes c’est protéger les auteurs
de faits sexuels.
Ces positions simplifiantes évacuent
deux aspects de la réalité : les faits non
sexuels et la co-existence interdépendante
des faits et des fantasmes. Sans aucun
abus sexuel, une personnalité devient
névrosée, son estime de soi sabotée, ses
liens aux autres faussés… Cela se fait dans
l’interaction entre des sujets, dont les uns
sont parents et l’autre bébé, puis enfant.
Parfois, mais pas toujours, il y aurait des
faits observables de « mauvais amour »
des parents, mais, même dans ces cas,
c’est la façon dont l’enfant vit cela qui fait de
lui (ou non) un névrosé.
Plus tard, lorsque la psychothérapie intervient, ce n’est jamais pour « retrouver« le
passé dans la mémoire. Même lorsque l’interaction présente est interprétée par le thérapeute comme un « transfert » qui « reproduit » le passé, c’est en définitive l’interaction présente qui seule est accessible à l’intervention thérapeutique.
Le livre des Sagesses
Sous la direction de Frédéric Lenoir et
Ysé Tardan-Masquelier.
Ed. Bayard, Paris 2002,1949 pages.
Lecture d’Auriane BIGNON
C’est une superbe fresque de l’unité et de
la diversité des quêtes spirituelles de l’humanité que nous offre ce beau livre, de près
de 2000 pages !
Plus de 50 auteurs ont travaillé pendant
près de 3 ans, pour nous permettre de faire
un voyage unique, sur environ cinq millénaires, dans le cœur des hommes travaillés
par l’Absolu. Ces chiffres impressionnants
sont là pour nous alerter : Attention… grand
livre !
Il semble, et c’est là l’originalité de cette
œuvre, que les auteurs aient voulu insister
sur le fait que, même si l’expérience de
l’Absolu est directe et radicale, elle est
d’abord existentielle, vivante, et s’appuie
sur des questionnement récurrents et universels : Pourquoi la souffrance ? Qu’est-ce
que la mort, l’au-delà ? Peut-on calmer son
esprit ? Comment être heureux ?…
Convergence des questionnements.
Il ressort de ces 2000 pages que la
Sagesse n’est pas une fuite du réel ou un
combat contre lui, mais s’appuie sur lui à
chaque instant. En fait, elle permet d’expérimenter en quoi le réel peut être facteur
d’éveil.
La première partie consiste en une série
de portraits de nombreux témoins spirituels,
sages, saints, mystiques, philosophes, prophètes… (plus d’une centaine), présentés
soit seuls, soit, le cas échéant, avec leur
école. Par exemple, aussi bien
« Confucius », « Thérèse de Lisieux » que
« Bodhidarma et les maîtres chinois du
Chan », ou encore « le Baal Shem Tov et
les maîtres du Hassidisme ». Pour chaque
personne ou groupe de personnes, une
image les évoquant, une citation particulièrement frappante (par exemple : « C’est Toi
qui me ravis et non ma prière » de Hallâj) ;
puis une biographie concise, pour situer
avec clarté le contexte culturel et historique
dans lequel cet être a vécu.
La deuxième partie, traitée par thèmes,
nous montre plus concrètement quel type
d’expérience ont fait ces maîtres spirituels.
Elle nous offre, en effet, un bref aperçu de
leurs paroles, de leurs chants ou de leurs
prières. Ces trésors sont suivis pour chacun
d’un petit commentaire fait par un spécialiste, et qui ne nous les rend pas moins émouvants, mais les resitue dans l’ensemble de
leur vie ou de leur enseignement… Alors,
parlent à notre cœur aussi bien Epictète
que Milarepa ou que Christian de Chergé,
moine de Thibirine, mort en 1996.
Pour ce voyage unique, il faut des outils;
et c’est ce que nous offre la troisième partie
de cette anthologie, sous la forme de
réflexions sur chacune des grandes traditions spirituelles de l’humanité, depuis la
Mésopotamie en passant par la spiritualité
de l’Afrique Noire, jusqu’à celle des Sioux
d’Amérique du Nord. Ces réflexions synthétiques sont suivies de repères précis sous
forme de chronologies détaillées, avec les
dates les plus marquantes sur le plan culturel et politique pour chaque tradition.
Cet ouvrage ne prétend pas être exhaustif, mais il mérite vraiment de figurer dans
chacune de nos bibliothèques, car il déploie
magnifiquement pour nous le patrimoine
spirituel et notre humanité ! De plus, il nous
est offert à une époque où nous faisons plutôt table rase de tous les dogmatismes, les
certitudes toutes faites, pour tenter de trouver une réponse personnelle, vivante,
proche de nos préoccupations les plus
concrètes.
Les auteurs de ce grand livre avouent
avoir été eux-mêmes « surpris » par la
richesse, la beauté et la profondeur de cette
aventure spirituelle. Laissons-nous surprendre à notre tour…
[1]
PSYCHOTHERAPIE ou psychothérapies ? Prolégomène à
une analyse comparative, Delachaux et Niestlé, Neuchatel et
Paris, 1994.
[2]
Le contexte socio-historique dans lequel a émergé la
méthode - les concepts théoriques fondateurs - santé et
pathologie psychiques - objectif thérapeutique, processus
thérapeutique et techniques - le rôle du psychothérapeute -
récit d’une psychothérapie - indications et contre-indications -
modifications de la méthode - son institutionnalisation -
recherche sur le processus et les effets de la psychothérapie -
formation - avenir de la méthode.