2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Editorial
Patrice Ranjard
Pourquoi diable ai-je accepté de faire ce fichu éditorial ? Il estvrai que j’ignorais alors qu’en cette fin d’octobre 2003 j’aurais bien autre chose en tête !
La question m’intéressait à cause de grandes différences que
j’avais observées entre les pratiques des uns et des autres. J’en
voyais exposer leur cadre avec beaucoup de détails, allant jusqu’à expliquer dès le début de la relation selon quelles modalités elle devrait se terminer. Et moi, je ne pensais même pas à
parler de confidentialité tellement ça me semble aller sans dire !
Entre ce qui me semblait trop et ce qui à d’autres semblait pas
assez, j’aurais bien aimé isoler le minimum du minimum : quels
sont les éléments indispensables ? Tels que s’il en manque un
seul on n’est pas en psychothérapie… Tandis que tous les
autres peuvent être ou ne pas être présents.
Pour prendre une image, j’aperçois vaguement un bassin plein
d’eau… c’est peut-être une retenue en cas d’orage, peut-être un
élément d’une station d’épuration, peut-être un élevage de poissons, peut-être une piscine… C’est ce qui est autour du bassin
qui me permettra de décider si c’est ou non un lieu de baignade.
Puisqu’il y a de l’eau, je peux y nager, mais ce peut-être interdit
ou dangereux. Quels éléments sont indispensables pour qu’on
parle de piscine ? S’il y a une plage, un parasol, ou des serviettes sur des rochers, c’est sans doute un lieu de baignade,
mais ce n’est pas une piscine. S’il y a des carreaux de faïence,
des guichets, des cabines, sûr : c’est une piscine. Mais si je
découvre que la baignade en pleine nature est entourée d’une
clôture, avec une entrée payante, alors n’est-elle pas transformée en piscine… ? Bref, ce n’est pas l’ensemble de ce qui est
autour de l’eau qui définit l’eau, mais certains éléments précis.
J’arrête ici mon jeu, car je me rends bien compte qu’il serait
sans fin et qu’on pourrait ergoter indéfiniment sur chacun des
éléments de la métaphore. Autant parler de psychothérapie !
Quel est le minimum du « cadre » ? Les éléments indispensables pour qu’on parle de psychothérapie, tels que s’il en
manque un seul on n’est pas en psychothérapie… ?
Après avoir lu tous les textes proposés à la revue, j’ai un
noyau qui tient en deux mots : sécurité et paiement.
Le premier mot est incontournable : tous les auteurs aboutissent au fait que les dispositifs ou les dispositions du cadre ont
pour premier but d’installer une sécurité. Une sécurité pour le
client : les rendez-vous sont fiables, le psychothérapeute est
fiable, ses sentiments, son humeur, sa discrétion sont fiables,
tout jugement et tout passage à l’acte sont exclus.
Le second mot, je l’ai retenu par provocation, car l’important
est ce qu’il signifie : il est ce qui dit, à chaque fois, que cette rela-tion-là n’est pas comme les autres. J’aime cette formule de
Jean-Pierre Mendiburu : « C’est dans cette sécurité que se nidifie une relation si paradoxale avec le thérapeute, à la fois si
étrangement artificielle et si totalement réelle, qu’elle va en
devenir thérapeutique ». Le paiement est ce qui fait de la relation
une relation à la fois artificielle et réelle… On pourrait presque
dire que la thérapie va sur sa fin quand le client reconnaît que
cette relation artificielle est pourtant réelle… Même les
« clients » d’APSOS dont nous parle Angela Giuffrida, paient. Le
psychothérapeute n’est pas payé, mais le paiement (à l’association) existe, qui donne son « artificialité » à la relation.
Seuls des dispositifs assurant la sécurité, d’une part, et un dispositif assurant l’artificialité d’autre part, permettent que « se
nidifie » une telle relation.
Les dispositifs en question sont plus ou moins détaillés selon
les auteurs, et surtout plus ou moins explicités au début de la
relation. Jean-Pierre Mendiburu les classe en quatre catégories :
cadre professionnel, cadre conceptuel, cadre pratique, cadre
interne au psychothérapeute. « C’est le cadre qui, en installant
cette gratuité par rapport au réel, cette incapacité structurelle à
produire un effet quelconque sur l’extérieur, contraint l’effet à se
produire sur l’organisme du client. » Pour Alain Delourme il s’agit
bien de « délimiter un espace-temps distinct de celui de la vie
quotidienne » ; ce qu’il montre sur la souplesse du cadre confirme que, tant que la sécurité est assurée, beaucoup de variations
sont possibles. En tout cas c’est jusqu’au bout que cette sécurité doit être assurée, mais évidemment elle n’exige pas les
mêmes dispositifs lorsqu’on en est à construire le nid et lorsqu’il
s’agit de prendre son envol : c’est ce que développe le texte de
Catherine Bolgert.
Une autre préoccupation récurrente est celle-ci : psychothérapie, soit, mais quid de la Gestalt-thérapie ?Que pourrait avoir de
spécial un cadre de « gestalt-thérapie » ? Je ne suis pas sûr
d’être capable de le dire. L’article de Marie Boutrolle traite cette
question à propos de la psychothérapie d’enfant : elle montre
qu’il y a une façon particulière à la Gestalt-thérapie, en deçà du
travail en séance avec l’enfant, de gérer le cadre. C’est de porter une attention spéciale à ce qui se passe à la frontière-contact
entre l’enfant-client et son environnement (familial). En cela la
Gestalt-thérapie se distingue de la systémique et de la psychanalyse.
Il arrive cependant que dans le « nid » de cette relation artificielle et réelle, l’extérieur pénètre par effraction. C’est le cas s’il
est question d’acte de violence dans la vie extérieure du client.
Comment gérer le cadre dans ce cas, c’est la question que pose
Denis Dubouchet.
L’article de Vincent Béja, Autorité et croissance en Gestaltthérapie, sans être explicitement relié à la question du cadre, traite
de la croissance du client dans le champ (dans le « nid ») et du
rôle du cadre interne au thérapeute dans cette croissance.
Encore faut-il préciser que tout cela n’a de sens que parce que
nous pensons en français. Pour ceux qui pensent en anglais,
c’est du chinois ! Il y aurait une étude à faire sur la notion de
cadre rendue possible par les langues latines d’une part et
anglo-saxonnes d’autre part. Quoi qu’il en soit, Catherine Loury-Iliona nous indique une bonne dizaine de mots qui peuvent tant
bien que mal traduire ici ou là le mot français cadre, mais aucun
ne signifie ce dont le mot français cadre est le signifiant. Les psychothérapeutes de langue anglaise doivent pourtant bien avoir
quelque chose qui correspond à notre cadre, mais quoi et comment ? J’invite ceux qui fréquentent ces pays à se pencher sur
la question et à nous éclairer. Peut-être est-ce l’absence de ce
concept qui permet aux étasuniens d’être copains avec leur
psy ? Peut-être, comme Chantal Masquelier, appellent-ils cadre,
non pas la piscine, mais l’eau du bain : « l’odeur, la couleur, la
saveur, la chaleur et le bruissement du bain dans lequel nous
nageons ensemble »…
Vous découvrirez entre les articles des « bulles » plus ou
moins longues, qui illustrent ou étayent cette réflexion sur le
cadre.
Les trois autres textes, que nous avons situés hors dossier, ne
lui sont cependant pas tout à fait étrangers. L’étude d’Alexis
Burger sur les racines européennes de la Gestalt, d’une part,
celle de Vincent Béja sur la vision du monde chinoise, d’autre
part, viennent opportunément rafraîchir notre conscience de
notre « cadre interne ». Occidental, certes, mais en réaction
contre le chosisme aristotélicien. Quant à l’Histoire de l’autorité
de Gérard Mendel, elle éclaire ce qui se passe dans la relation
thérapeutique et dans l’installation de la sécurité.
« Dans le cadre un et multiple, voici pêle-mêle la liste de nos
accords : contact, contact, contact… », telle est la légende que
l’illustration de couverture a suggéré à Claude Haza, légende qui
résonne avec l’ensemble du thème de cette revue. Claude sait
faire tinter les mots en accord avec les images que les photographes sont allés glaner dans la nature, un cadre sous le bras.
Gonzague et Timothée Masquelier rivalisent d’imagination pour
jouer sur la relation entre le cadre et le monde, entre le cadre et
la personne, mettant à contribution l’une et l’autre, parfois l’une,
parfois l’autre dans un festival masqué.