2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Un cadre malmené
Aliette de Larminat
Le cadre horaire délimitant le temps du contact entre le thérapeute et le client a été, pendant les sept années de ma thérapie, la
frontière contact où s’est jouée la réalité de nos rencontres, à
l’image d’une relation plus ancienne et primordiale, entre ma
mère et moi. Ce n’est pas à n’importe quelle phase de la thérapie
que j’ai bousculé le cadre horaire :
Au début, pendant les trois premiers mois, je l’ai respecté. Je ne sais
plus s’il avait été énoncé clairement mais je ne pouvais que m’y
soumettre pour gagner le regard et la confiance du thérapeute
Deuxième étape, me voilà aux prises avec un transfert négatif puissant et violent qui me dépasse complètement.
Je vais peu à peu, inconsciemment mais systématiquement arriver
en retard. Je suis à l’heure devant sa porte, mais une force irrésistible me pousse à ne pas sonner tout de suite. Prise dans l’angoisse de cette rencontre, entre le désir de fuir et la nécessité de mettre
des mots sur cette tempête intérieure, je perds la notion de temps
et… m’étonne quand je réalise, tout à coup, que l’heure du ren-dez-vous est passée de 10 ou plus souvent 15 minutes. Je sonne,
j’entre et vais dans la salle d’attente. Là, si la thérapeute n’accourt
pas dans la seconde qui suit, je ressens un sentiment de colère
incroyable. « Comment elle ose me faire attendre !… Elle devrait
être là, sur le pied de guerre ! Etre folle de rage et me renvoyer ou
encore mieux, avoir les bras grands ouverts ! »
Rien de tout cela, pas une réaction de sa part… Je suis perdue dans
mes contradictions et ambivalences internes. Ce scénario va se
répéter des dizaines de fois, jusqu’au jour où elle remettra ces
retards dans le champ thérapeutique, nous permettant d’y mettre
des mots et surtout du sens.
Il a fallu du temps et bien des rechutes pour comprendre que se
reproduisait l’attente désespérée des réactions maternelles ; que
j’attendais avec angoisse des signes, des mots qui disent la qualité
du lien.
Quand je suis dans le plein contact de ce lien tant attendu, plus
question de le quitter. Je vais être, comme par hasard, dans un travail émotionnel puissant quand arrive l’heure de ma fin de séance.
La thérapeute va se laisser prendre à mon besoin inconscient et
nous allons ensemble déborder largement l’heure… Il n’y a pas de
place pour d’autres que moi… Je ressens bien, par bouffées, mon
pouvoir, ma toute puissance mais je me garderai bien de les nommer.
Devant ces états émotionnels intenses qui la poussent à ne pas
m’abandonner, elle propose de rallonger officiellement le temps
des séances. Le même phénomène se reproduit, rien ne peut arrêter ma boulimie de sa présence, même pas l’argent : cela n’avait
pas de prix ! Je n’en ai jamais assez. Je me souviens de ma demande d’un groupe « marathon de 24 heures » et de ne pas comprendre sa réticence.
Ces entretiens d’une heure et demie ont duré 3 mois, jusqu’au
moment où, supervision à l’appui, je suppose, elle y a mis fin d’une
façon autoritaire, revenant au cadre initial. Je l’ai ressenti comme
un mélange de frustration injuste et de soulagement : enfin, quelqu’un contenait cette insatiabilité d’amour qui me mettait hors de
moi et mettait l’autre sous mon pouvoir. Je pouvais en faire “ ma
chose”sans limite. Pendant les années suivantes, j’ai eu souvent 5
minutes de retard : histoire de lui prouver, sans paroles, qu’elle
n’avait pas tous les pouvoirs sur moi.
Troisème étape, voilà que ma thérapeute déménage et vient habiter
le quartier de Paris où j’ai moi-même habité pendant dix huit ans.
Les souvenirs remontent et viennent envahir les séances m’entraînant dans une régression importante.
Le scénario des retards d’un quart d’heure ou plus, lui aussi se
répète. Dans ce quartier où il est soi-disant impossible de se garer,
je trouve toujours une place, je suis à quelques mètres de chez elle,
àl’heure, mais arriverai de plus en plus en retard. Une différence
importante : à la fin de la séance elle me met à la porte, sans un
mot, à l’heure pile. La voilà transformée en mère froide, distante,
sans paroles, comme celle de mon enfance.
Au-delà de mes projections massives, quelle était la part de la réalité ?Je me le suis souvent demandé. Ce que je sais c’est que j’étais
si mal que plusieurs fois je me suis perdue avant d’arriver… moi
qui connaissais toutes ces rues par cœur !
Cela devenait insoutenable, elle ne réagissait pas à mes retards
répétés, ne voyait pas ma détresse qui me rendait muette ou
presque. De plus, des malentendus sur les règlements de séances
sont apparus : même la circulation d’argent ne fonctionnait plus
entre nous !
Sept années de thérapie vont se terminer par la seule sortie digne
à mes yeux de cette tragédie : Acte 3, Scène 4… Elle émet une
hypothèse inacceptable pour moi. Je me lève, claque la porte et ne
reviendrai jamais.
Une année passe, nécessaire à calmer mon esprit et mon cœur
déchirés. Le désir de comprendre le sens de cette fin de thérapie
où je ne me reconnais pas, me fait reprendre un travail thérapeutique. Cette nouvelle thérapeute ne peut être une deuxième représentante de la « mauvaise mère » alors je n’ai aucune raison de
bousculer le cadre.
La thérapie va se dérouler dans l’accueil, la compétence et la
confiance réciproque, sans oublier, bien souvent une bonne dose
d’humour.
Je serai toujours à l’heure, à l’exception de deux ou trois séances
où les embouteillages auront bon dos pour excuser mes retards :
retards, vite remis dans le champ thérapeutique. Ce qui me permet de faire le lien avec un autre lieu où je travaille qui est en pleine crise institutionnelle où se rejouent incompréhension, injustice, amour, haine et non-communication.
Parallèlement à cette fin houleuse de thérapie, me voilà devenue,
àmon tour thérapeute. A ce moment-là, je ne pouvais être qu’une
thérapeute accueillante, chaleureuse, patiente. Bref, une mère
débordante d’amour pour ses enfants en détresse.
Il a fallu que je me heurte à des débordements, des interruptions
de contact avec certains clients pour qu’en supervision je puisse
refaire des ponts avec ma propre histoire et comprendre qu’un
cadre rigoureux est un contenant protecteur indispensable pour
les deux partenaires.
Pour moi, maintenant, il n’y a pas de thérapie sans cadre respecté
et interrogé si nécessaire. C’est la distance indispensable et suffisante pour que l’autre soit autre et reconnu comme tel et qu’un
travail thérapeutique puisse se faire en toute sécurité.