Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.
206 pages

p. 51 à 54
doi: en cours

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no 25 2003/2

2003 Revue de la Société Française de Gestalt

Un cadre malmené

Aliette de Larminat
Le cadre horaire délimitant le temps du contact entre le thérapeute et le client a été, pendant les sept années de ma thérapie, la frontière contact où s’est jouée la réalité de nos rencontres, à l’image d’une relation plus ancienne et primordiale, entre ma mère et moi. Ce n’est pas à n’importe quelle phase de la thérapie que j’ai bousculé le cadre horaire :
Au début, pendant les trois premiers mois, je l’ai respecté. Je ne sais plus s’il avait été énoncé clairement mais je ne pouvais que m’y soumettre pour gagner le regard et la confiance du thérapeute Deuxième étape, me voilà aux prises avec un transfert négatif puissant et violent qui me dépasse complètement.
Je vais peu à peu, inconsciemment mais systématiquement arriver en retard. Je suis à l’heure devant sa porte, mais une force irrésistible me pousse à ne pas sonner tout de suite. Prise dans l’angoisse de cette rencontre, entre le désir de fuir et la nécessité de mettre des mots sur cette tempête intérieure, je perds la notion de temps et… m’étonne quand je réalise, tout à coup, que l’heure du ren-dez-vous est passée de 10 ou plus souvent 15 minutes. Je sonne, j’entre et vais dans la salle d’attente. Là, si la thérapeute n’accourt pas dans la seconde qui suit, je ressens un sentiment de colère incroyable. « Comment elle ose me faire attendre !… Elle devrait être là, sur le pied de guerre ! Etre folle de rage et me renvoyer ou encore mieux, avoir les bras grands ouverts ! » Rien de tout cela, pas une réaction de sa part… Je suis perdue dans mes contradictions et ambivalences internes. Ce scénario va se répéter des dizaines de fois, jusqu’au jour où elle remettra ces retards dans le champ thérapeutique, nous permettant d’y mettre des mots et surtout du sens.
Il a fallu du temps et bien des rechutes pour comprendre que se reproduisait l’attente désespérée des réactions maternelles ; que j’attendais avec angoisse des signes, des mots qui disent la qualité du lien.
Quand je suis dans le plein contact de ce lien tant attendu, plus question de le quitter. Je vais être, comme par hasard, dans un travail émotionnel puissant quand arrive l’heure de ma fin de séance. La thérapeute va se laisser prendre à mon besoin inconscient et nous allons ensemble déborder largement l’heure… Il n’y a pas de place pour d’autres que moi… Je ressens bien, par bouffées, mon pouvoir, ma toute puissance mais je me garderai bien de les nommer.
Devant ces états émotionnels intenses qui la poussent à ne pas m’abandonner, elle propose de rallonger officiellement le temps des séances. Le même phénomène se reproduit, rien ne peut arrêter ma boulimie de sa présence, même pas l’argent : cela n’avait pas de prix ! Je n’en ai jamais assez. Je me souviens de ma demande d’un groupe « marathon de 24 heures » et de ne pas comprendre sa réticence.
Ces entretiens d’une heure et demie ont duré 3 mois, jusqu’au moment où, supervision à l’appui, je suppose, elle y a mis fin d’une façon autoritaire, revenant au cadre initial. Je l’ai ressenti comme un mélange de frustration injuste et de soulagement : enfin, quelqu’un contenait cette insatiabilité d’amour qui me mettait hors de moi et mettait l’autre sous mon pouvoir. Je pouvais en faire “ ma chose”sans limite. Pendant les années suivantes, j’ai eu souvent 5 minutes de retard : histoire de lui prouver, sans paroles, qu’elle n’avait pas tous les pouvoirs sur moi.
Troisème étape, voilà que ma thérapeute déménage et vient habiter le quartier de Paris où j’ai moi-même habité pendant dix huit ans. Les souvenirs remontent et viennent envahir les séances m’entraînant dans une régression importante.
Le scénario des retards d’un quart d’heure ou plus, lui aussi se répète. Dans ce quartier où il est soi-disant impossible de se garer, je trouve toujours une place, je suis à quelques mètres de chez elle, àl’heure, mais arriverai de plus en plus en retard. Une différence importante : à la fin de la séance elle me met à la porte, sans un mot, à l’heure pile. La voilà transformée en mère froide, distante, sans paroles, comme celle de mon enfance.
Au-delà de mes projections massives, quelle était la part de la réalité ?Je me le suis souvent demandé. Ce que je sais c’est que j’étais si mal que plusieurs fois je me suis perdue avant d’arriver… moi qui connaissais toutes ces rues par cœur !
Cela devenait insoutenable, elle ne réagissait pas à mes retards répétés, ne voyait pas ma détresse qui me rendait muette ou presque. De plus, des malentendus sur les règlements de séances sont apparus : même la circulation d’argent ne fonctionnait plus entre nous !
Sept années de thérapie vont se terminer par la seule sortie digne à mes yeux de cette tragédie : Acte 3, Scène 4… Elle émet une hypothèse inacceptable pour moi. Je me lève, claque la porte et ne reviendrai jamais.
Une année passe, nécessaire à calmer mon esprit et mon cœur déchirés. Le désir de comprendre le sens de cette fin de thérapie où je ne me reconnais pas, me fait reprendre un travail thérapeutique. Cette nouvelle thérapeute ne peut être une deuxième représentante de la « mauvaise mère » alors je n’ai aucune raison de bousculer le cadre.
La thérapie va se dérouler dans l’accueil, la compétence et la confiance réciproque, sans oublier, bien souvent une bonne dose d’humour.
Je serai toujours à l’heure, à l’exception de deux ou trois séances où les embouteillages auront bon dos pour excuser mes retards : retards, vite remis dans le champ thérapeutique. Ce qui me permet de faire le lien avec un autre lieu où je travaille qui est en pleine crise institutionnelle où se rejouent incompréhension, injustice, amour, haine et non-communication.
Parallèlement à cette fin houleuse de thérapie, me voilà devenue, àmon tour thérapeute. A ce moment-là, je ne pouvais être qu’une thérapeute accueillante, chaleureuse, patiente. Bref, une mère débordante d’amour pour ses enfants en détresse.
Il a fallu que je me heurte à des débordements, des interruptions de contact avec certains clients pour qu’en supervision je puisse refaire des ponts avec ma propre histoire et comprendre qu’un cadre rigoureux est un contenant protecteur indispensable pour les deux partenaires.
Pour moi, maintenant, il n’y a pas de thérapie sans cadre respecté et interrogé si nécessaire. C’est la distance indispensable et suffisante pour que l’autre soit autre et reconnu comme tel et qu’un travail thérapeutique puisse se faire en toute sécurité.
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