Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.
206 pages

p. 71 à 84
doi: en cours

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no 25 2003/2

2003 Revue de la Société Française de Gestalt

Le cadre dans la Gestalt-thérapie de l’enfant

Marie Boutrolle Psychologue clinicienne, psychothérapeute, membre titulaire de la Société Française de Gestalt. Exerce en libéral comme psychothérapeute, consultante familiale et superviseur. Intervient à la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Formatrice invitée au 3ème cycle de Champ G à Lille.
L'auteure pose la question du cadre dans la Gestaltthérapie d'enfant. Entre la tentation de la systémie et du travail avec la famille, ou de la psychanalyse mettant la famille à l'écart, quelle est la place de la Gestalt-thérapie ? Existe-t-elle vraiment ? Après avoir abordé les différents éléments du cadre pour montrer les difficultés, mais aussi l'espace de liberté et la spécificité de la Gestalt-thérapie, elle répond par l'affirmative. Une rapide comparaison du contenu des trois formes de thérapie citées invite à une étude plus approfondie, à mener ultérieurement.
La question du cadre dans la thérapie d'enfant, se pose defaçon bien particulière. En effet, le contrat, et donc les différents éléments qui caractérisent le cadre, se négocie entre le thérapeute et le ou les responsables de l'enfant. Qu'il s'agisse de la forme : fréquence, durée, interruptions (absences, vacances, fin) ou de la confidentialité que tout thérapeute se doit d'assurer à son client, ou du montant des honoraires qui mettent au grand jour le contrat, tous ces éléments laissent une place incontournable à l'adulte responsable du jeune. C'est d'ailleurs l'adulte qui, la plupart du temps, a pensé à la thérapie. C'est lui en tout cas qui a pris le premier rendez-vous. C'est avec lui que se discutent les différents éléments du cadre. C'est à ses questions que le thérapeute se trouvera confronté lorsqu'il voudra assurer la confidentialité promise à son client. C'est enfin avec lui que seront fixés les honoraires. Tous ces éléments qui font l'ossature de la thérapie, sont discutés avec l'adulte et non pas avec « le client » qu'est le jeune. Voilà un état de fait.
Pas de problème, puisque la Gestalt-thérapie prend en compte l'organisme dans son environnement. Or, l'environnement immédiat est encore agissant sur la formation en cours de l'enfant ou de l'adolescent. Il va de soi donc, que le Gestaltthérapeute va prendre en charge le jeune dans son environnement, familial ou institutionnel. Ce faisant, il se trouve devant l'alternative suivante :
  • Soit il prend en charge son jeune client et son environnement; les difficultés de la mise en place du cadre sont alors réduites, puisque toujours négociables et le travail sur le processus toujours possible. Mais comment se différencier alors de la systémie ?
  • Soit, pour éviter toute confusion que pourrait induire cet état de choses un peu particulier, il pourrait être tenté de poser le cadre avec l'adulte, une fois pour toutes, puis lui signifier que le lieu de la thérapie lui sera interdit. Cette position permet d'éviter tous les pièges posés par le cadre. Nous les développerons plus loin. Le travail se fera dans l'intra-psychique, loin de l'environnement ; ce qui rapproche le thérapeute de la psychanalyse, mais l'éloigne de la Gestalt-thérapie.
Cet état des lieux m'amène à me poser la question suivante :
y a-t-il une Gestalt-thérapie d'enfant ? Ou bien faisons-nous de la psychanalyse, en annonçant l'étanchéité de la prise en charge, ou de la systémie en travaillant avec la famille ?
Ma réponse est : OUI, il y a bien une Gestal-thérapie spécifique aux enfants, à condition que le cadre soit clair.
Bien sûr, il y a des différences dans le contenu même de la thérapie. Mais je postule que le cadre, et la façon dont le thérapeute le met en place et l'articule à l'action thérapeutique, influencera le contenu même du travail, à l'insu du thérapeute. Je propose donc de réfléchir aux différents éléments du cadre, afin de mieux cerner leur impact sur la thérapie du jeune.
Reprenons les différents éléments, et voyons ce qu'il en est pour chacun d'entre eux. Comme habituellement en Gestalt, commençons par la périphérie, pour aller vers le centre.
 
LE CADRE JURIDIQUE
 
 
Dans ce cadre nous placerons le droit pénal, le droit civil et le droit du travail.
Le droit civil donne autorité aux deux parents pour décider des soins à donner à leur enfant. Un des deux parents peut donc exprimer son désaccord quant à la thérapie de son enfant décidée unilatéralement par l'autre parent. Dans les faits, il est rare que le parent opposant porte plainte. Il est utile de savoir qu'il en a le droit. Cela dépendra de la tension plus ou moins violente entre les parents, l'enfant devenant un enjeu dans le conflit. On est loin de la sérénité nécessaire pour une démarche thérapeutique.
De même lorsqu'une institution : l'ASE (Aide sociale à l'enfance), un foyer, la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse), prend la décision d'adresser un jeune en thérapie. Les parents qui, malgré le placement de l'enfant, ont toujours l'autorité parentale, peuvent s'y opposer. Là aussi, il est rare que cela arrive. Mais cela peut arriver. Il est donc important pour le thérapeute de s'informer sur cet accord parental.
Le droit du travail peut intervenir lorsque le thérapeute est salarié, et entreprend un travail thérapeutique sans l'accord de sa hiérarchie. Il n'est pas rare que des éducateurs, des infirmiers, des orthophonistes, des psychomotriciens, ayant fait une formation de psychothérapeutes, prennent cette initiative, au sein de l'institution. Ils agissent alors hors de leur mission et peuvent encourir les rigueurs de la loi.
Un autre point important du droit est l'interdiction que le jeune peut poser au médecin quant à la transmission de son dossier médical à ses parents. Nous pouvons élargir cette notion au soin psychothérapeutique, et nous sommes alors devant la complexité de la situation.
Nous voyons là le rôle du cadre juridique dans la mise en place de la thérapie. Nous y reviendrons quand nous aborderons le problème épineux de la confidentialité, où le droit pénal peut être amené à intervenir.
 
LE CADRE THÉRAPEUTIQUE PROPREMENT DIT.
 
 
Lorsque le cadre juridique est clair et la demande bien posée, les parents, ou les responsables du jeune, vont discuter avec le thérapeute, de la mise en place pratique de la thérapie.
Où ?
Dans le cabinet du thérapeute la plupart du temps. Les parents peuvent le trouver trop éloigné de leur domicile. Comment prendre en compte cet obstacle ?
Pour le thérapeute salarié, aura-t-il une pièce à sa disposition ? La même à chaque fois ? Sinon, quel impact sur la thérapie ? On voit l'importance de l'accord de la hiérarchie.
Et si l'enfant tombe malade ? S'il est hospitalisé ? Le thérapeute se déplacera-t-il ? Dans sa maison ? A l'hôpital ? La réponse n'est pas évidente d'entrée de jeu et mérite réflexion au cas par cas.
Quand ?
Choisir un jour et une heure de rendez-vous est souvent le premier point de friction entre les parents et le thérapeute, entre leur désir de suivi pour leur enfant et leur inquiétude de le laisser à l'emprise de quelqu'un d'autre. Le thérapeute peut se trouver amené à négocier avec finesse, à accepter des créneaux horaires pas toujours pratiques, le temps d'apprivoiser les parents et de les rassurer quant à ses intentions captatrices. La tension peut être pour les parents entre leur désir de mieux être pour leur enfant et leur souci de ne pas être dérangés, ou leur blessure dans leur fierté de parents. Il y a là un travail pédagogique que le thérapeute aura à mener en douceur. Enfin, les réticences peuvent venir du thérapeute lui-même, qui n'a pas envie de se déranger pour cet enfant-là ou pour ces parents-là. Il serait utile pour lui de se questionner en termes de contre-transfert afin de ne pas se laisser embarquer dans une dynamique qu'il ne comprendra plus.
A quel rythme ?
Cette question est souvent liée à celle des honoraires.
Comment prendre au mieux en compte le besoin de l'enfant, les moyens financiers des parents et leurs réticences éventuelles ? Le rythme d'une séance par semaine est communément adopté. Il s'ajuste avec l'emploi du temps scolaire, et de ce fait, entre plus facilement dans le cadre de la vie familiale. Mais il peut sembler lourd financièrement pour les parents. Le psychothérapeute peut proposer un rythme plus espacé, d'une fois tous les quinze jours par exemple. Il doit veiller ce faisant, à tenir compte de sa marge de liberté dans ce choix. Le sentiment qu'il pourrait avoir d'être manipulé, aurait un effet néfaste sur la relation thérapeutique.
A quel prix ?
Le mot peut choquer ; mais oui, la thérapie a un prix ! Il arrive à de « jeunes » thérapeutes de baisser leurs honoraires de façon incompréhensible pour eux après coup, dans le désir qu'ils ont d'aider l'enfant (ou le parent) à « tout prix ». On se retrouve, comme plus haut, dans la nécessité d'interroger le contre-trans-fert.
Combien de temps ?
Que répondre à cette question, tout à fait justifiée, que posent les parents avant de décider la prise en charge ? Les vacances donnent un bon rythme pour scander le travail, surtout si le thérapeute propose des temps d'évaluation à cette occasion. Cela nous renvoie à la question de la confidentialité que nous aborderons plus loin.
Les absences
Voilà un point épineux auquel se heurtent tous les thérapeutes, aussi bien d'enfants que d'adultes. Il exige du doigté pour être abordé avec le client adulte, comme avec les parents du jeune. L'aisance avec laquelle le thérapeute aborde ce point dépend de sa propre tranquillité par rapport à l'argent. C'est pour cela que je disais plus haut « la thérapie a un prix ». Elle ne dépend pas de la bonne volonté du thérapeute, encore moins de sa toute puissance. Et si, par rapport à l'adulte l'argument de sa liberté à utiliser ou non l'espace thérapeutique explique bien la nécessité de payer la séance malgré l'absence, cet argument ne peut être valable pour l'enfant, qui n'est pas en mesure de décider de venir ou non à sa séance. En un premier temps, le thérapeute devra expliquer aux parents que la thérapie est son travail, et qu'à ce titre il a besoin d'être prévenu tant de temps à l'avance (délai variable d'un thérapeute à l'autre selon l'organisation de chacun), cela afin de pouvoir disposer de son temps, qu'il a réservé par accord commun, au jeune. C'est à partir de là, une fois l'accord des parents obtenu, que la responsabilité du jeune va être engagée. Le thérapeute peut dire à l'adolescent qui manque sa séance « tes parents me paient, qu'est-ce que tu décides de faire ?» Une collègue a parlé durant nos échanges aux journées d'étude sur le cadre, des absences à Thélèmythe [(1)] où le thérapeute est payé par l'institution. En le rappelant au jeune elle lui a permis une prise de conscience.
Les absences, l'argent, comme l'interruption de la thérapie ont un sens dans la relation thérapeutique. Il représentent un langage à décoder dans la thérapie d'adulte. Mais dans la thérapie d'enfant, ce langage est tenu par une autre personne que le « client ». On voit bien ici l'impact de la famille, ou de l'institution. La tentation est grande de s'occuper alors de la personne qui détient le pouvoir de décision, et de lui ouvrir le champ de la relation thérapeutique dans un souci d'efficacité. On court alors le risque de perdre de vue notre « client » qui voit son lieu envahi par l'adulte de tutelle et de ce fait, peut se sentir « trahi » par le thérapeute.
La confidentialité
Même sans aller jusque là, la confidentialité promise à notre jeune client se heurte aux questions que les parents vont poser en toute bonne foi. « Vous a-t-il dit que… ?»… « Est-ce que ça avance ?»…. « Comment ça se passe avec lui ? En ce moment il est infernal à la maison… ou à l'école ». « J'aimerais vous voir pour vous parler de lui »… Et le thérapeute, dans tous ses états qui se demande « Que dire aux parents sans trahir l'enfant ?… Il serait utile qu'ils fassent attention à ceci ou cela… Après tout ce sont eux qui me paient, je leur dois des explications » (ou à l'A.S.E… ou toute autre institution qui nous confie le jeune et paie pour sa thérapie).
Le cadre juridique
Je reviens ici au cadre juridique, le cadre le plus large. Le code pénal ne prévoit pas le secret professionnel pour les psycho-logues. Cela s'explique par le côté récent de la loi reconnaissant la profession, ainsi que du décret de sa mise en application. Que dire alors du psychothérapeute dont le métier en tant que tel n'existe pas encore aux yeux de la loi ? Et pourtant, sans le secret professionnel il ne peut y avoir ni confiance ni confidence. Je rappelle ici que le secret professionnel a pour but la protection du client, de l'ordre public et démocratique et non la protection du professionnel.
Les codes de déontologie
Si la loi ne dit rien au sujet du psychothérapeute et de son devoir de respecter le secret de ce qui lui est confié, les codes de déontologie eux, sont très clairs.
Commençons par l'EAGT. l'Association Européenne de Gestalt-thérapie parle de « confidentialité ». Elle concerne tous les échanges entre le Gestalt-thérapeute et son client. En cas de doute, elle conseille de recourir à la supervision.
Le client doit être prévenu qu'en cas de circonstances extrêmes, mettant en cause sa sécurité ou celle d'autrui, le Gestalt-thérapeute peut être amené à lever le secret, et à agir de façon appropriée. Voilà qui peut nous intéresser quant au secret promis à un jeune.
Le code de déontologie de l'EAP, l'Association européenne de psychothérapie, parle de « secret professionnel absolu concernant tout ce qui lui, ou leur (au thérapeute et à son équipe éventuelle) est confié dans l'exercice de leur profession ».
Les syndicats de psychothérapeutes parlent de « devoir de réserve » et de « secret professionnel qui s'étend à tout ce qu'il a vu, entendu ou compris au cours de sa pratique » pour le SNPPsy (Syndicat national des praticiens de la psychothérapie). Quant au PSYg (Groupement syndical des praticiens de la psychologiepsychothérapiepsychanalyse) « ce devoir de non divulgation de toute information acquise à l'occasion de l'activité professionnelle s'étend en particulier à l'entourage familial, aux médecins, auxiliaires médicaux, établissements soignants et administration de tutelle de ces personnes ou institutions. » C'est moi qui souligne, pour montrer la difficulté de la prise en charge de jeunes dans ces conditions. Il y a un bémol : « Ce n'est que lorsque les nécessités thérapeutiques exigent la collaboration avec des personnes donnant des soins au Sujet que le Praticien de la Psychothérapie pourra partager de telles informations concernant le Sujet, et avec l'accord exprès de ce dernier ».
La charte des psychologues, dans ses « principes fondamentaux » dit : « Il assure la confidentialité de l'intervention psycho-logique et respecte le secret professionnel, la préservation de la vie privée, y compris lorsqu'il est amené à transmettre des éléments de son intervention. » [*]
Nous voyons bien que la confidentialité est d'un usage particulièrement délicat lorsqu'il s'agit de thérapie de jeunes. Surtout, comme je le dis plus haut, lorsque la loi autorise l'enfant à refuser la transmission d'informations médicales le concernant, à ses parents. Tout cela montre que la place des parents dans la thérapie d'enfants est difficile à cadrer, et en même temps incontournable. La tentation est grande alors de choisir l'étanchéité par rapport à la famille, ou , à l'opposé de la faire entrer dans le cadre de la thérapie. Aucune de ces deux solutions n'est satisfaisante pour le Gestalt-thérapeute. Il nous reste à préciser sa marge de manœuvre et sa spécificité.
Spécificité de la Gestalt-thérapie
Nous partons du principe que le sujet est indissociable de son environnement. Le premier temps de contact est le moment de la mise en place du cadre pour la prise en charge thérapeutique.
Si la demande est faite par la famille, il nous faut être attentifs à l'inquiétude de cette dernière, au sentiment de culpabilité d'avoir « échoué » dans l'éducation de l'enfant, à la crainte de la rivalité et à la comparaison possible avec un « bon parent ». Tout cela se mettra en scène autour des décisions concernant le temps et l'argent.
Si la demande est faite par une institution, pour être moins visible, la difficulté n'en est pas moins présente. Comme me disait un responsable d'école parlant des rapports avec les élèves et le choix de demander de l'aide : « Il y a notre compétence, notre bonne foi, mais aussi un désir de réussir auprès de l'élève que ce dernier peut mettre en échec, entraînant un rejet de notre part ». D'où la nécessité, dès le départ de poser des objectifs clairs, afin de dédramatiser la situation et la rivalité supposée.
En cours de route, c'est le principe de confidentialité qui va être interrogé.
Si c'est le jeune qui se met en danger, prévenir les responsables, parents ou institution, est obligatoire. Ce passage de l'information peut être préparé dès la mise en route de la thérapie. Sinon, il sera annoncé et argumenté auprès du jeune, et il se fera. Il faut savoir que cela peut interrompre le travail thérapeutique, le jeune ne pardonnant pas au thérapeute d'avoir « trahi » son secret. Au thérapeute à évaluer à chaque fois entre la nécessité de la thérapie et le danger que court le jeune. Une adolescente qui se tailladait le dos à coups de cutter, (invisibles pour ses parents) a interrompu sa thérapie lorsque la thérapeute a fait part de cela aux parents, après en avoir discuté avec la jeune, bien sûr. Quelques temps après, elle a demandé à revoir la thérapeute, jugeant probablement qu'elle avait été bien écoutée et protégée par cette dernière.
Que faire lorsque le risque vient de l'instance de tutelle, famille ou institution ?
Le signalement Nous abordons ici un point épineux de la confidentialité.
En libéral, le thérapeute est seul face à sa conscience. Il peut hésiter entre protéger une famille ou protéger l'enfant. Le plus difficile dans cette situation est l'absence de certitude. Or il n'est pas de son rôle de faire l'enquête. Son devoir est de signaler pour protéger, non de prouver. C'est au parquet, avec l'aide de la police, de prouver… ou non. Le thérapeute en libéral a tout intérêt à sortir de son isolement, et à se faire soutenir par un lieu de supervision.
En institution, la marge d'action du thérapeute est plus réduite. C'est la hiérarchie qui doit signaler. Et elle ne le fait pas toujours. Une éducatrice, qui avait signalé une maltraitance familiale avérée, s'est trouvée condamnée pour « abus de pouvoir ». D'ailleurs, le droit pénal ne prévoit la confidentialité pour le psychologue que lorsqu'il travaille dans une institution qui y est soumise, mais pas à titre personnel.
Hors de ces cas extrêmes où la société doit intervenir pour protéger un jeune, il est des cas où l'action du thérapeute peut amener des prises de conscience du parent ou du responsable de l'enfant, prises de conscience qui peuvent changer son mode de relation avec le jeune. Comment cela peut-il se faire ? Y a-t-il une différence entre aménager un espace d'écoute de la famille, et travailler avec elle ?
Le thérapeute peut être tenté de suspendre la thérapie du jeune et prendre en charge la mère par exemple, tellement il peut lui sembler clair qu'elle est à la source du dysfonctionnement. Attention, cela ressemble fort à un dérapage. Conseiller une thérapie à la mère, avec un autre thérapeute oui, mais ne pas priver l'enfant d'un lieu où il est enfin entendu, et cela par désir d'efficacité. Il nous faut nous rappeler que c'est le jeune qui est notre client, et que nous écoutons sa mère, ou toute autre personne de sa famille, pour ses besoins à lui.
Il arrive que le jeune nous « amène » un de ses parents, ou les deux, en thérapie. Nous voyons là l'importance du temps d'évaluation de la situation pour bien ajuster la demande et clarifier les objectifs. Une fois que la prise en charge est commencée, il ne serait pas opportun de sortir du cadre posé. Une collègue s'interrogeait en supervision sur la raison qui l'a amenée à prendre en charge un jeune garçon de neuf ans, tellement elle voyait avec le temps, le dysfonctionnement familial. Réflexion faite, elle a réalisé que le côté décalé, même un peu bizarre de l'enfant l'avait décidée, même si nous pouvions supposer que ce décalage était en réaction aux attentes des parents. Il n'est pas question dans ce cas pour la thérapeute de travailler avec les parents, mais de les amener en douceur à consulter pour eux-mêmes en veillant à préserver le lieu du jeune.
La possibilité de faire intervenir un membre de la famille dans la thérapie, est abordé par Edith Tilmans-Ostyn dans « Les changements de cadres au sein du processus thérapeutique » [(2)]. Cet ouvrage collectif rapporte le travail de toute une équipe, entre psychanalyse et systémie. Edith Tilmans-Ostyn ne craint pas de faire appel à un membre de la famille lorsqu'elle juge que le processus thérapeutique s'y prête. Elle affirme que cela fait avancer considérablement la thérapie. Elle attire aussi l'attention du lecteur sur les cas où cette ouverture serait inappropriée, et blesserait alors le client. Même quand elle introduit un autre membre de la famille dans la thérapie, c'est toujours au service de son client. Nous sommes là devant un bel exemple où le cadre est au service de la thérapie et non l'inverse.
Quel est le cadre le plus adéquat pour telle personne, à tel moment de son parcours ? Pour pouvoir répondre à cette question, il faut être au clair avec ce que l'on s'est choisi comme cadre, et non pas reproduire ce que l'on nous a appris ou ce que nous avons vécu en thérapie. Il faut interroger le cadre de notre thérapie, de notre formation et de notre supervision, pour adopter ce qui « convient » à chacun, comme le disait un collègue lors des journées d'étude : « Je pose le cadre qui me convient », peut sembler être une boutade. Mais ce n'en est pas une. Lorsque le thérapeute a bien choisi un cadre, parce que il en a compris le sens et la portée, il peut en parler avec la sérénité nécessaire pour le faire entendre. Nous avons vu plus haut l'importance que cela peut avoir dans le rapport avec les familles.
Comment terminer ?
L'idéal, bien sûr est de terminer un parcours thérapeutique de jeune, avec l'accord de toutes les parties, c'est-à -dire le jeune lui-même, son ou ses responsables et le thérapeute. Malheureusement ce n'est pas toujours le cas, quelles que soient les précautions que le thérapeute aura prises avant de commencer. Changer l'équilibre d'une famille, en aidant un jeune à quitter la place qui lui a été assignée, peut amener la rupture. Prendre position dans un conflit, même si c'est pour protéger le jeune et non pour s'aligner sur un des deux parents, peut avoir les mêmes conséquences. Dans ces cas de figures, le thérapeute se trouve démuni et souvent blessé. Ce sont les risques des prises en charges de jeunes, pas encore libres de leurs décisions. Cela peut rendre le thérapeute encore plus prudent et plus attentif à la famille. Il ne faudrait pas sacrifier la parole du jeune pour autant. Et ce temps qu'il a passé auprès du thérapeute, à apprendre à contacter ses besoins, ses désirs et ses émotions et à les formuler, est un temps précieux et une expérience inoubliable. Il en fera son profit le jour venu. L'objectif de la Gestalt-thérapie n'est pas d'augmenter l'adaptabilité du jeune, mais de l'aider à trouver son espace de liberté de la façon la plus ajustée possible. Même si cette expérience dure peu de temps, elle aura l'avantage d'avoir existé, et d'avoir ouvert des perspectives au jeune.
 
OÙ EST LA GESTALT-THÉRAPIE ?
 
 
Ilest donc clair pour moi que la Gestalt-thérapie d'enfant existe, une fois clarifiée la question du cadre. Il n'y a pas de confusion possible, ni avec la systémie, ni avec la psychanalyse.
La systémie, est utile au Gestalt-thérapeute, pour une meilleure appréhension du champ. Par contre, son mode d'intervention est complètement différent. Le « client », pour la Gestalt-thérapie est un Sujet bien désigné, même s'il est pris dans son environnement. Pour la systémie, c'est le « système », ici la famille, qui est objet de ses soins. En Gestalt-thérapie, la famille reste en arrière plan, comme nous l'avons dit plus haut.
La psychanalyse travaille aussi avec un Sujet. C'est le mode de travail qui va être différent. Françoise Dolto déconseille le jeu avec l'enfant, pour ne pas « érotiser la relation ». Or le Gestaltthérapeute ne craint pas de s'impliquer et donc, entre autre, de jouer avec le jeune. C'est même en entrant dans son monde qu'il tisse des liens avec lui. Il sait très bien cadrer l'espace du jeu, où tout est possible, sauf se faire du mal à soi ou au thérapeute, et l'espace hors jeu, où chacun reprend sa place, de jeune et d'adulte. C'est grâce à la créativité et à la richesse de l'imaginaire du thérapeute, et aussi sa capacité à partager une présence pleine et entière, en répondant par exemple à des questions très personnelles que le jeune lui pose, que ce dernier va libérer sa propre créativité, sa curiosité pour le monde qui l'entoure et trouver de nouveaux ajustements dans sa vie. Comme nous l'avons dit au sujet du cadre, il est important que le thérapeute soit au clair avec ses propres enjeux pour ne pas mettre sur le compte de la créativité, ou de l'authenticité, si importantes en Gestaltthérapie, ce qui pourrait relever du passage à l'acte, ou de la réparation personnelle.
Ce qui précède est une amorce de réflexion sur le contenu de la Gestalt-thérapie d'enfant et sa spécificité. Le but de cette étude était de poser la question du cadre et de mettre en évidence quelques ambiguïtés.
 
EN CONCLUSION
 
 
Bien des points concernant le cadre, n'ont pas été abordés. Je n'avais pas pour but d'être exhaustive. Loin s'en faut. Tous les jours, de nouvelles situations posent de nouvelles interrogations. Mon but était d'attirer l'attention de ceux qui exercent auprès de jeunes, sur la complexité et la spécificité de ce travail, et de leur donner des lignes directrices d'évaluation. Mener cette réflexion à plusieurs permet d'éviter l'écueil de la simplicité trompeuse du travail avec les enfants. Même si le cadre en Gestalt-thérapie peut sembler souple, il doit à plus forte raison être clair pour celui qui le pose. C'est dans et grâce à ce cadre clair que la créativité du thérapeute et de son jeune client peuvent se déployer, interagir et mettre en place une relation riche et structurante
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NOTES
 
[1]Thélèmythe : association qui prend en charge les jeunes de l’ASE auxquels elle propose un suivi thérapeutique en vue de leur insertion.
[*]C’est toujours moi qui souligne
[2]In Les ressources de la fratrie. Editions Erés 1999.
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