2003
Revue de la Société Française de Gestalt
Comment réduire les entorses du Je-Nous thérapeutique
Non, ce n’est pas un article de kiné ou d’ostéopathie… Mais il
s’agit bien d’observer une articulation qui, si elle est harmonieuse,
nous permet de nous mettre debout et de devenir mobile à souhait. Nombre de fois aussi, cette articulation va défaillir, nous rendant boiteux, voire immobile, au prix d’importantes douleurs.
Comment alors faire le lien entre cette partie de notre anatomie
et le cadre dans la cure de psychothérapie, sujet de ce numéro de
la revue ?
Outre les règles de rendez-vous suffisamment posées telles que la
fréquence, la durée, le retard, les absences, les oublis, le paiement,
s’il suffisait d’instaurer la loi pour que le cadre soit établi, comme
la pratique serait simple mais combien il serait illusoire de croire
que les choses dites sont entendues !
Pourtant, et tous les thérapeutes le savent, poser ces conditions-là
avaleur d’engagement dans une dynamique articulatoire. A l’image de ces os, tibia, péroné et fémur, la marche thérapeutique peut
se mettre en mouvement… A l’image également de la position
parent-enfant, ce dernier peut se construire plus ou moins harmonieusement.
Observer les entorses thérapeutiques ou les dérives du cadre, c’est
accepter de regarder non seulement ce qui se passe entre les deux
personnes en présence, thérapeute et patient, mais aussi consentir
àregarder l’articulation interne du thérapeute. « La résistance vient
toujours de l’analyste » disait Lacan et reprenant ses propos, nous
pouvons nous interroger sur la flexibilité suffisamment solide du
thérapeute à justement pouvoir tenir le cadre et tisser le lien, ces
deux-là étant inséparables…
Dire NON
M. est une jeune femme intelligente, cultivée qui, à 40 ans, a mis
beaucoup d’énergie dans sa vie à croire qu’elle est incapable de
tout… Après de nombreuses expériences professionnelles restées
en suspens, elle arrive auprès de moi alors qu’elle s’est fait mettre
en congé thérapeutique de prof. suite à une pétition des parents
d’élèves et une inspection catastrophique. Elle est dans une rage
meurtrière à son propre égard et le suicide est à l’ordre du jour. Le
cadre, bien sûr, lui est insupportable, vécu comme un asservissement supplémentaire, d’autant que je demande à la voir deux fois
par semaine. Tout est « balancé » en séance, je veux dire, tout ce
qui fait référence au cadre est questionné, contesté. La frustration
est vécue comme un abandon ou un mépris. Je peux dire aujourd’hui, que ma pratique du ski m’a bien aidée, à savoir manier avec
aisance flexion et extension, à rester debout face à une bosse ou
un creux inattendus, à prudemment, malgré le brouillard épais,
continuer d’avancer.
Autant d’expériences dans le champ thérapeutique destinées à
secouer le cadre et le lien et en trouver la faille. Puis, le temps
s’éclaircit et les séances, plus calmes, permettent au travail de s’élaborer, jusqu’au jour où elle dit, en fin de séance, « ici c’est comme
avec les autres (thérapeutes), je raconte ma vie, je la connais et ça
ne change rien ». Je la laisse partir et au rendez-vous suivant, je
propose d’entamer sur sa remarque précédente. Je dis clairement
que NON ce n’est pas comme avec les autres parce que JE ne suis
pas une autre et donc NOUSsommes dans un lien autre. Sa réaction fut très forte : à la fois une grande émotion de stupéfaction
remplie de larmes et un immense soulagement. Elle a pu dire
après combien mon NON avait été déterminant dans l’entorse thérapeutique vers laquelle elle tentait de nous conduire inconsciemment. Ce NON qui NOMME son existence et celle de l’autre, mise
en oeuvre de la fonction paternelle structurante.
S’abstenir
Entrant en séance, à peine assis, E. dit « que pensez-vous du congé
parental pour le père ?», étonnante préoccupation pour ce jeune
homme célibataire n’ayant pas pour le moment de projet ni de
mariage, ni de paternité. La relation en sympathie, la détente du
moment, la spontanéité de la demande auraient pu nous faire boiter dans un dialogue pseudo-amical mais bien éloigné de la visée
thérapeutique.
Je respire donc et fais fonctionner mes articulations psychiques
autour de « que veut-il me dire ?», ce faisant pour assouplir ma
réceptivité au message envoyé.
Autre exigence donc du cadre thérapeutique : l’abstinence.
La béquille tendue pour continuer de boiter sera offerte mille fois
au thérapeute, à lui de s’en dessaisir pour ne pas trébucher dans
un emmêlement de parades et de résistances. Bon petit soldat grec
chaussé de ses cnémides, partant à la conquête de son monde intérieur mais combien rendu rigide au contact de la douleur et du
désir…
DireOUI
L. est en train de divorcer. L’échec de l’histoire d’amour, le sentiment d’abandon, la déchirure du lien la plongent dans un état de
dépression profonde. Mère de trois enfants, elle décide de partir
en vacances au bord de la mer, mais réalise qu’elle sera privée de
ses séances de thérapie, lieu et moments très précieux participant
àsa survie. Elle apporte cela en séance.
L’articulation mise en place consista à ce qu’elle appelle au téléphone environ 10 minutes tous les deux jours à des heures choisies ensemble avant son départ. Au cours de ces appels, seule
comptait la présence échangée, elle là-bas, moi ailleurs, dans une
forme de cadre-lien rassurant qui disait « je suis là ».
Alternative de présence-absence, hypoténuse se tendant sous les
angles saillants de la douleur à vivre, l’ajustement re-créatif du
cadre donne consentement à la vie, vacillante, certes, mais dans la
compassion bienveillante du désir à renaître.
Accepter la mise en place de ce cadre thérapeutique peu ordinaire a renforcé le lien, attestant de l’engagement réciproque tout en
gardant la règle d’or du cadre faisant obstacle au désir inconscient
de toute puissance du petit enfant.
De nombreux autres exemples me viennent, tentatives inconscientes bien sûr de détournement du cadre, manifestation de la
douleur d’existence boiteuse qui appelle à être entendue, afin de
se relever et marcher.
Enfin, et pour terminer, j’aimerais revenir à ce fameux Je-Nous
thérapeutique en écho à l’articulation GENOU, cohérence du
corps et de l’esprit, invitation à une unité à retrouver.
En référence aux écrits d’Annick de Souzenelle
[*] les genoux sont
liés à ce qu’il y a de plus lourd, de plus concentré, de plus secrètement enfoui dans les profondeurs de notre terre.
Et, livrant réflexions à méditer, le lieu thérapeutique peut-il être
espace d’accomplissement où Je-Nous enserrant la tête donne au
« corps de l’orant la forme d’un germe concentrateur de la totalité des forces »
Nous connaissons tous les genoux couronnés de l’enfance, dure
expérience de l’élaboration de son être. Et dans l’accompagnement de l’autre couronnement, celui qui, en hébreu, est l’assemblage des mots genou et tête, signifiant « en toi est le secret de ta vraie
tête, celle qui sera couronnée », puissions-nous, nous autres thérapeutes, tendre à devenir de véritables « Pythagore », c’est-à-dire
celui qui donne naissance, qui engendre à la connaissance, appelé aussi « le maître au genou d’or », articulant le théorème de deux
côtés, deux différents pour une hypoténuse structurante.
Marie-Laure Besançon
[*]
Le symbolisme du corps humain, nouvelle édition, collection Espaces libres, 1991.