Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.
206 pages

p. 85 à 88
doi: en cours

Veille sur la revue
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no 25 2003/2

2003 Revue de la Société Française de Gestalt

Comment réduire les entorses du Je-Nous thérapeutique

Non, ce n’est pas un article de kiné ou d’ostéopathie… Mais il s’agit bien d’observer une articulation qui, si elle est harmonieuse, nous permet de nous mettre debout et de devenir mobile à souhait. Nombre de fois aussi, cette articulation va défaillir, nous rendant boiteux, voire immobile, au prix d’importantes douleurs. Comment alors faire le lien entre cette partie de notre anatomie et le cadre dans la cure de psychothérapie, sujet de ce numéro de la revue ?
Outre les règles de rendez-vous suffisamment posées telles que la fréquence, la durée, le retard, les absences, les oublis, le paiement, s’il suffisait d’instaurer la loi pour que le cadre soit établi, comme la pratique serait simple mais combien il serait illusoire de croire que les choses dites sont entendues !
Pourtant, et tous les thérapeutes le savent, poser ces conditions-là avaleur d’engagement dans une dynamique articulatoire. A l’image de ces os, tibia, péroné et fémur, la marche thérapeutique peut se mettre en mouvement… A l’image également de la position parent-enfant, ce dernier peut se construire plus ou moins harmonieusement.
Observer les entorses thérapeutiques ou les dérives du cadre, c’est accepter de regarder non seulement ce qui se passe entre les deux personnes en présence, thérapeute et patient, mais aussi consentir àregarder l’articulation interne du thérapeute. « La résistance vient toujours de l’analyste » disait Lacan et reprenant ses propos, nous pouvons nous interroger sur la flexibilité suffisamment solide du thérapeute à justement pouvoir tenir le cadre et tisser le lien, ces deux-là étant inséparables…
Dire NON
M. est une jeune femme intelligente, cultivée qui, à 40 ans, a mis beaucoup d’énergie dans sa vie à croire qu’elle est incapable de tout… Après de nombreuses expériences professionnelles restées en suspens, elle arrive auprès de moi alors qu’elle s’est fait mettre en congé thérapeutique de prof. suite à une pétition des parents d’élèves et une inspection catastrophique. Elle est dans une rage meurtrière à son propre égard et le suicide est à l’ordre du jour. Le cadre, bien sûr, lui est insupportable, vécu comme un asservissement supplémentaire, d’autant que je demande à la voir deux fois par semaine. Tout est « balancé » en séance, je veux dire, tout ce qui fait référence au cadre est questionné, contesté. La frustration est vécue comme un abandon ou un mépris. Je peux dire aujourd’hui, que ma pratique du ski m’a bien aidée, à savoir manier avec aisance flexion et extension, à rester debout face à une bosse ou un creux inattendus, à prudemment, malgré le brouillard épais, continuer d’avancer.
Autant d’expériences dans le champ thérapeutique destinées à secouer le cadre et le lien et en trouver la faille. Puis, le temps s’éclaircit et les séances, plus calmes, permettent au travail de s’élaborer, jusqu’au jour où elle dit, en fin de séance, « ici c’est comme avec les autres (thérapeutes), je raconte ma vie, je la connais et ça ne change rien ». Je la laisse partir et au rendez-vous suivant, je propose d’entamer sur sa remarque précédente. Je dis clairement que NON ce n’est pas comme avec les autres parce que JE ne suis pas une autre et donc NOUSsommes dans un lien autre. Sa réaction fut très forte : à la fois une grande émotion de stupéfaction remplie de larmes et un immense soulagement. Elle a pu dire après combien mon NON avait été déterminant dans l’entorse thérapeutique vers laquelle elle tentait de nous conduire inconsciemment. Ce NON qui NOMME son existence et celle de l’autre, mise en oeuvre de la fonction paternelle structurante.
S’abstenir
Entrant en séance, à peine assis, E. dit « que pensez-vous du congé parental pour le père ?», étonnante préoccupation pour ce jeune homme célibataire n’ayant pas pour le moment de projet ni de mariage, ni de paternité. La relation en sympathie, la détente du moment, la spontanéité de la demande auraient pu nous faire boiter dans un dialogue pseudo-amical mais bien éloigné de la visée thérapeutique.
Je respire donc et fais fonctionner mes articulations psychiques autour de « que veut-il me dire ?», ce faisant pour assouplir ma réceptivité au message envoyé.
Autre exigence donc du cadre thérapeutique : l’abstinence.
La béquille tendue pour continuer de boiter sera offerte mille fois au thérapeute, à lui de s’en dessaisir pour ne pas trébucher dans un emmêlement de parades et de résistances. Bon petit soldat grec chaussé de ses cnémides, partant à la conquête de son monde intérieur mais combien rendu rigide au contact de la douleur et du désir…
DireOUI
L. est en train de divorcer. L’échec de l’histoire d’amour, le sentiment d’abandon, la déchirure du lien la plongent dans un état de dépression profonde. Mère de trois enfants, elle décide de partir en vacances au bord de la mer, mais réalise qu’elle sera privée de ses séances de thérapie, lieu et moments très précieux participant àsa survie. Elle apporte cela en séance.
L’articulation mise en place consista à ce qu’elle appelle au téléphone environ 10 minutes tous les deux jours à des heures choisies ensemble avant son départ. Au cours de ces appels, seule comptait la présence échangée, elle là-bas, moi ailleurs, dans une forme de cadre-lien rassurant qui disait « je suis là ».
Alternative de présence-absence, hypoténuse se tendant sous les angles saillants de la douleur à vivre, l’ajustement re-créatif du cadre donne consentement à la vie, vacillante, certes, mais dans la compassion bienveillante du désir à renaître.
Accepter la mise en place de ce cadre thérapeutique peu ordinaire a renforcé le lien, attestant de l’engagement réciproque tout en gardant la règle d’or du cadre faisant obstacle au désir inconscient de toute puissance du petit enfant.
De nombreux autres exemples me viennent, tentatives inconscientes bien sûr de détournement du cadre, manifestation de la douleur d’existence boiteuse qui appelle à être entendue, afin de se relever et marcher.
Enfin, et pour terminer, j’aimerais revenir à ce fameux Je-Nous thérapeutique en écho à l’articulation GENOU, cohérence du corps et de l’esprit, invitation à une unité à retrouver.
En référence aux écrits d’Annick de Souzenelle [*] les genoux sont liés à ce qu’il y a de plus lourd, de plus concentré, de plus secrètement enfoui dans les profondeurs de notre terre.
Et, livrant réflexions à méditer, le lieu thérapeutique peut-il être espace d’accomplissement où Je-Nous enserrant la tête donne au « corps de l’orant la forme d’un germe concentrateur de la totalité des forces » Nous connaissons tous les genoux couronnés de l’enfance, dure expérience de l’élaboration de son être. Et dans l’accompagnement de l’autre couronnement, celui qui, en hébreu, est l’assemblage des mots genou et tête, signifiant « en toi est le secret de ta vraie tête, celle qui sera couronnée », puissions-nous, nous autres thérapeutes, tendre à devenir de véritables « Pythagore », c’est-à-dire celui qui donne naissance, qui engendre à la connaissance, appelé aussi « le maître au genou d’or », articulant le théorème de deux côtés, deux différents pour une hypoténuse structurante.
Marie-Laure Besançon
 
NOTES
 
[*] Le symbolisme du corps humain, nouvelle édition, collection Espaces libres, 1991.
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