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S'inscrire Alertes e-mail - Gestalt Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezPetite histoire de politique fiction.
La disparition programmée des plus vieux métiers du monde.AuteurGeneviève Morel du même auteur
Psychothérapeute à Annecy depuis 12 ans. Titulaire d’une Maîtrise de Psychologie. Diplômée de l’Institut de Gestalt du Québec et Membre de la Société Française de Médiation Thérapeutique. Elle exerce en libéral, avec des enfants et des adultes, et en institution pour la formation et la supervision des personnels Petite Enfance.BRÈVE DE COMPTOIR, EN L’AN 2054.
1 – Salut, la compagnie. Connaissez-vous la nouvelle ?
2 – Oh ! Moi, ça fait longtemps que je n’écoute plus les informations. Toujours entendre parler de catastrophes…
3 – Oui, mais là, ça peut tous nous concerner un jour, ou si c’est pas nous, ça concernera au moins quelqu’un qu’on connaît.
4 – Ah bon ? Mais comment ça ?
5 – Voilà. C’est à cause d’un vote à l’Assemblée Nationale . Ils ont voté un amendement pour que les médecins ne puissent plus exercer la médecine.
6 – Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Attendez ! Ce n’est pas le 1e Avril…
7 – C’est un certain Monsieur Accoustic, qui est ingénieur du son, qui a pensé que seules les études d’ingénieur étaient valables, scientifiquement reconnues, donc qu’il vaudrait mieux que la santé soit aux mains de gens compétents. Parce que vous savez – entre nous – il y a beaucoup à dire sur l’université; ça fait longtemps qu’elle est décriée, parce qu’elle n’est pas assez proche de la réalité. D’ailleurs, les psychologues aussi sont visés : quand vous pensez qu’ils apprennent toutes les grandes théories, mais qu’ils sont tellement peu formés sur le terrain… Alors c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Vous n’avez qu’à regarder les actualités : des médecins, il y en a qui se sont autoproclamés, et personne ne le savait. Pendant des mois, ils ont fait croire à leurs proches qu’ils étaient médecins. J’en ai même connu un qui avait été brancardier à l’hôpital; comme il connaissait tous les services, c’était pas difficile pour lui de se faire passer pour médecin. Et puis il y en a d’autres, ils profitent qu’ils sont médecins pour satisfaire leurs penchants. Il y a eu des plaintes de jeunes filles à qui c’est arrivé : le docteur voulait les voir seules, et il en profitait pour les caresser.
8 Alors, vous voyez bien, Monsieur Accoustic a raison : ça ne peut plus durer. Il faut faire cesser ces dérives. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant qu’on en soit arrivé là, parce que n’importe qui peut devenir médecin, pourvu qu’il soit intelligent et qu’il ait une très bonne mémoire. Mais personne ne s’intéresse à leurs motivations, et encore moins à ce qu’ils ont vécu avant. Et personne ne se demande s’ils sont capables d’écouter les malades, ou de les réconforter : ça, c’est pas vraiment prévu dans les études universitaires. Tandis que dans les écoles d’ingénieurs, il paraît qu’ils apprennent à être à l’écoute.
9 Remarquez, entre nous, c’est peut-être aussi parce que Monsieur Accoustic, il aurait voulu être Docteur depuis qu’il était petit, et si ses parents l’ont pas laissé choisir, il s’est dit qu’en devenant député, il pourrait faire passer les lois qu’il voudrait.
10 – Vous croyez ? Mais les autres députés, dans ce cas-là, ils auraient pas marché dans la combine.
11 – Oh si ! Parce que déjà, il n’y en a pas beaucoup de présents quand ils votent les lois. Et puis vous savez, quand on brandit la peur, les sectes, etc…, ça marche à tous les coups. Les autres, ils prennent peur, et ils votent tous ensemble, comme un seul homme.
12 – Non mais attendez, moi je ne suis pas très au courant, mais on ne doit pas pouvoir remettre en question comme ça une profession sans qu’il y ait des commissions qui se réunissent, pour voir quelle serait la meilleure solution, et surtout sans qu’on demande leur avis aux médecins et aux psychologues !
13 – C’est ce que je croyais moi aussi, mais non. D’ailleurs, ça s’est déjà fait dans le passé. C’était une profession dont on n’entend plus parler maintenant. C’était… ?Je l’ai lu dans un journal, « les psychothérapeutes », une profession très ancienne, ça existait déjà dans l’Antiquité. « Les thérapeutes d’Alexandrie » on les appelait. Eh bien ! Ça a fait pareil il y a un demi-siècle. Un beau jour, ils n’ont plus pu exercer. Ce sont deux médecins, un député et un Ministre, qui avaient décidé que seuls les médecins et les psychologues pourraient être psychothérapeutes. Mais eux, ils avaient choisi d’être médecins ou psychologues, alors ils n’allaient pas choisir en plus de devenir psychothérapeute. Et surtout, ils étaient pas formés pour, alors quand même, la plupart dans ces métiers, ils sont honnêtes, donc ils se sont dit : « moi, pas formé pour, je ne deviens pas psychothérapeute ». Il n’y en a eu que quelques-uns, ceux qui manquaient de clients, qui ont profité de l’aubaine. Et en plus, ça a coûté cher à la Sécurité Sociale, parce que ça permettait de se faire rembourser les séances. Mais ça n’a pas tenu longtemps, alors la profession de psychothérapeute a disparu.
14 – Alors si je vous comprends bien, les professions de médecin et de psychologue pourraient disparaître aussi ?
15 – Oh, je ne crois pas, parce que qu’est-ce qu’ils deviendraient tous ceux qui font ça ? Ils ne vont quand même pas tous aller pointer au chômage ? Non, je pense plutôt qu’ils trouveront d’autres noms, qui ne sont pas interdits par la loi, comme pour les psychothérapeutes d’ailleurs. La profession n’existe plus, mais eux, ils existent toujours. Ils ont trouvé d’autres noms, c’est tout. Parce qu’il y avait toujours des gens qui avaient besoin d’eux. C’est seulement un peu plus difficile quand on en a besoin d’un; déjà que ce n’était pas facile avant de s’y retrouver, mais là, il vaut mieux connaître quelqu’un qui en connaît un, parce que sinon, il faut essayer de deviner les appellations.
16 – Et alors, pour les médecins, ce sera pire, parce qu’il y a beaucoup de spécialités. Et si deux qui font la même chose, s’appellent pas pareil, et qu’en plus on ne sera pas sûrs qu’ils seront pas ingénieurs à la base, il n’y aura pas intérêt d’avoir une urgence, ou bien comme vous dites, il vaudra mieux connaître quelqu’un qui a eu la même chose. Mais j’y pense, pour les lois, après les députés, il n’y a pas les sénateurs qui votent ?
17 – Oui, mais eux, ils étaient encore moins nombreux que les députés. Seulement 8% qu’ils étaient. Ça fait quand même pas beaucoup de représentants du peuple… Ils ont décidé que les médecins qui exercent depuis longtemps, ils passeront devant une commission d’ingénieurs, qui décidera s’ils sont assez bons médecins pour continuer, et après, ils seront fichés à la Préfecture.
18 – Non ! Alors là, ce n’est vraiment pas possible. Je ne peux pas vous croire. C’est une blague que vous me faites. On est quand même encore en démocratie, et si on a frôlé le pire à plusieurs reprises, il y a toujours eu en France un sursaut républicain. D’ailleurs, il y a encore quelque chose que je ne comprends pas : votre Monsieur Accoustic, il a pensé aux médecins, mais il n’a pas pensé aux malades...
19 – Oh ça ! Quand on fait des lois, c’est déjà assez compliqué comme ça, alors si en plus il fallait s’intéresser à tout le monde. Non, croyez-moi, ils ne peuvent quand même pas penser à tout. Et puis, les malades, ils sont peut-être malades, mais ils ne sont pas bêtes pour autant. Ils trouveront bien toujours à se faire soigner…
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Geneviève Morel « Petite histoire de politique fiction. », Gestalt 1/2004 (no 26), p. 49-52.
URL : www.cairn.info/revue-gestalt-2004-1-page-49.htm.





