Gestalt
S.F.G.

I.S.B.N.
210 pages

p. 185 à 194
doi: en cours

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Ouvrages

no 30 2006/1

 
Le livre de la douleur et de l’amour. J.D. Nasio, Editions Payot, 1996 Lecture d’Elisabeth ZAMANSKY
 
 
Ce livre est composé de deux parties très différentes, de taille à peu près égales.
La forme est très aérée, pédagogique avec une démonstration qui avance pas à pas reprenant les conclusions du développement précédent : hypothèse transformée en affirmation, généralisée pour devenir un concept « démontré ». À la fin de chaque sous-partie il y a reprise sous forme de questionsréponses ou de petits résumés de ce qui a été « démontré ».
La première partie est écrite dans un langage simple et traite de la douleur corporelle puis de la douleur d’aimer ou plutôt de la perte de l’aimé. L’ambition de JD Nasio est de faire de la douleur un concept psychanalitique en s’appuyant sur la théorie freudienne et particulièrement sur « L’Esquisse ».
La deuxième partie est la reprise d’un enseignement oral, à, j’imagine, des psychanalystes lacaniens; le langage est celui de cette école. Les quatre « leçons » traitent de la douleur sado-masochiste, de la réaction thérapeutique négative, de la douleur et du cri, de la douleur du deuil.
Dans la première partie, JD Nasio part d’un postulat : une douleur naît toujours d’un bouleversement du moi. La douleur n’est pas dans la plaie, elle est dans le moi. JD Nasio construit la douleur comme le réveil d’une douleur inconsciente, remontant jusqu’à des douleurs au stade embryonnaire ou phylogénétiques.
Conservant le modèle de physique hydraulique du 19esiècle, l’auteur représente le moi colmatant la brèche où entre un afflux massif d’excitations par un « contre-investisse-ment ». C’est ce « contre-investissement » qui détruit l’homéostasie du moi et provoque le sentiment douloureux.
Sa thèse : la douleur corporelle, comme la douleur psychique, ne sont dûes qu’à l’hyperinvestissement de la représentation de la lésion ou de l’objet perdu, que l’autoperception par le moi de l’affolement de ses tensions pulsionnelles a rendu nécessaire. Leur seule différence est que l’une renvoie au corps blessé et l’autre à l’objet aimé perdu. « L’autre aimé » est un organe psychique et sa perte est perte du fantasme qui nous liait à lui.
Malgré l’apparente complexité, la pensée est simple et la douleur, qu’elle soit physique ou perte de l’aimé, en sort comme un objet simple. La douleur physique ne se forme que sur une douleur inconsciente préexistante et la douleur psychique de la perte de « l’autre élu » ne se forme que parce qu’il sommeille au-dedans de moi une folie dont cet autre, objet de mes projections, me protège. Après la perte, je reste avec la tension du désir que le fantasme ne peut plus limiter. La douleur est toujours inconsciente et préexistante au ressenti de la douleur.
La deuxième partie utilise le langage lacanien. JD Nasio veut ajouter la douleur à la liste des objets pulsionnels comme le sein, les fécès, le regard et la voix. Elle aussi est une figure de la jouissance.
Pour lui, il n’existe pas de pulsion sadique mais uniquement masochiste; même le tortionnaire ne jouit que d’être l’instrument d’un maître suprême qui le commande.
La réaction thérapeutique négative est l’expression d’un fantasme masochiste désinvesti qui fait réapparaître comme du dehors, la culpabilité et la douleur.
Le cri représente la douleur et réveille les douleurs anciennes; il est un appel à l’Autre qui renvoie à l’Autre proche et à l’Autre inaccessible, au vide absolu.
Mon avis. Globalement je n’apprécie pas cette forme d’écrit qui veut donner l’apparence de la logique et de la scientificité. Je n’aime pas la pensée lacanienne et son caractère abscons. Il me faut faire un effort important pour essayer d’entrevoir la réalité clinique derrière cette suite de mots, de concepts, de renvois à des affirmations de Freud et Lacan sacralisés, particulièrement dans la deuxième partie.
Mais j’ai aimé le texte introductif de cinq pages où toute l’humanité de JD Nasio apparaît dans la rencontre avec sa cliente si douloureuse d’avoir perdu son bébé.
J’ai aimé aussi l’expression de l’amour entre deux êtres, comme un bâti psychique, un édifice complexe qui repose sur les socles que sont les corps vivants des partenaire et qui, si l’un disparaît, s’effondre comme un bâtiment àqui l’on retire un des piliers. (Mais je déforme la pensée de l’auteur en écrivant cela; il parle de fantasme, de fantasme qui s’effondre).
J’aime aussi quand JD Nasio ajoute, page 131, que par sa manière d’accueillir la souffrance, de s’accorder à elle et de mettre des mots, il a commué le mal insupportable en douleur symbolisée, qu’il a pris la place de l’autre symbolique que Laurence avait perdu en perdant son bébé. Et je sens alors l’intérêt de sa théorie : que nous aimons, que nous souffrons parce qu’en nous un vide existe, un désir, proche de la folie. Psychothérapeutes, nous pouvons occuper temporairement la place de « l’autre élu » pour calmer la douleur et permettre à notre client de bâtir sa vie.
Je trouve cependant que cette vision de la douleur ne prend pas en compte la complexité du champ dans ses axes verticaux (passé-avenir) et horizontaux (environnement), ni la relation à un autre qui ne peut se réduire à un fantasme (mais je ne dois pas bien comprendre...).
Je me demande pourquoi ce livre se vend depuis dix ans. Suis-je passée à côté ?Suis-je réfractaire à la pensée lacanienne, au jeu des concepts ? Peut-être que la beauté du titre suffit...
 
Apprendre à mourir, de Irvin D. Yalom La méthode Shopenhauer Galaade Editions, 415 pages, 23 euros Lecture de Bruno LIEFOOGHE
 
 
Irvin D. Yalom... C’est Didier Juston qui m’a fait connaître cet auteur grâce au long article qu’il a consacré à son seul ouvrage jusqu’ici traduit en français : « le Psy, bourreau de l’amour », dans le numéro 17 de cette même revue. Dix histoires de vie, dix parcours de thérapie, relatés avec émotion, suspense, humour... Passionnant ! Aussi quand j’ai découvert qu’un deuxième ouvrage de ce même auteur venait de paraître (parmi la dizaine qui ont été publiés en anglais), je l’ai tout de suite acheté !
Psychiatre américain réputé, fils d’émigrés russes, né en 1931, Irvin D. Yalom partage son temps entre son activité de professeur (il enseigne à Stanford), celle de psychothérapeute, et l’écriture de romans et de textes sur la psychothérapie. Il est particulièrement connu comme animateur de groupes de thérapie. Son ouvrage de référence : « The Theory and Practice of Group Psychotherapy » (Basic Books, 2005), vient d’être réédité pour la cinquième fois - mais n’est malheureusement toujours pas traduit en français.
Au-delà du titre, que je ne trouve pas très « engageant », que raconte ce livre ? Julius, un thérapeute réputé, qui se targue d’avoir guéri de nombreux patients au cours d’une belle carrière, et d’avoir soulagé bon nombre de malades atteints de cancer, est saisi d’une angoisse soudaine lorsqu’il apprend qu’il est lui-même porteur d’un mélanome malin, et que les médecins ne lui accordent plus qu’un an de bonne santé à vivre... Faisant le bilan de sa vie, il passe en revue les patients qu’il a aidés : ses plus belles réussites, et ceux avec lesquels il a l’impression d’avoir échoué. Et là, un nom surgit immédiatement : Philip, certainement son plus grand échec ! Poussé par une irrépressible curiosité, il le recontacte 20 ans après... pour s’entendre dire que oui, ses trois ans de thérapie n’ont sans doute servi à rien, mais que la lecture de Shopenhauer l’a guéri ! S’en suit la négociation d’un étrange « marché » entre les deux hommes, qui aménera Philip à intégrer le groupe continu de Julius...
Au-delà du scénario, digne d’un bon polar, Yalom s’appuie sur son récit pour évoquer sa pratique de thérapeute de groupe et relater des expériences qui l’ont marqué. Ainsi, à travers le personnage de Julius, nous voyons le thérapeute Yalom à l’œuvre : un professionnel expérimenté, avec ses « trucs » bien à lui, ses techniques de vieux routier de la psycho-thérapie, mais aussi un homme pétri d’humanité, avec toute sa sensibilité, sa foi dans l’homme et dans ses possibilités de changement, ses contraintes existentielles, sa souffrance...
Car – et en cela ce livre est bien en rapport avec le thème de la revue – il est question d’un thérapeute confronté à sa maladie, aux prises avec ses angoisses, ses doutes, ses tâtonnements. Il lui faudra trouver des réponses – toutes personnelles – à des questions douloureuses telles que : révéler ou non sa maladie au groupe, comment terminer un groupe continu de thérapie...
Un autre intérêt du livre réside dans le parallèle que fait Yalom entre ce qu’il appelle « la méthode Schopenhauer », et la thérapie de groupe. En choisissant d’intercaler, entre deux chapitres successifs de son récit, des épisodes de la vie du philosophe, l’auteur nous fait découvrir un homme génial et intellectuellement brillant, mais profondément pessimiste, misanthrope, inapte aux relations humaines. Quand celui-ci déclare :« Presque chaque contact avec les hommes est une contamination, une souillure. Nous sommes tombés dans un monde peuplé de créatures pitoyables, un monde auquel nous n’appartenons pas. Nous devrions estimer et honorer les rares êtres supérieurs; nous sommes nés pour instruire les autres, pas pour nous lier avec eux. » (p. 256)... ça fait froid dans le dos ! Nous pressentons l’apparition du mythe du surhomme nietzschéen, et nous sommes à mille lieux de la thérapie relationnelle !
Ainsi la lecture de Schopenhauer a peut-être guéri Philip de son addiction au sexe, mais à quel prix ! Comme le dit Tony, un membre du groupe, à son attention : « Je dirais que Schopenhauer t’a guéri, mais que tu as maintenant besoin de te sortir de la méthode Schopenhauer. » (p. 398). J’ajouterai : pour rencontrer l’autre... Et c’est là que la thérapie de groupe trouve toute sa raison d’être.
Yalom se situe manifestement dans le courant de la thérapie humaniste-existentielle et relationnelle : « Si vous faites un bilan avec vos patients à la fin de la thérapie, de quoi se souviennent-ils ? Jamais des idées, toujours de la relation » (p. 79-80). L’accent est mis sur l’ici et maintenant : « le groupe travaille de manière antihistorique : on se concentre sur le maintenant – nul besoin d’enquêter en profondeur sur le passé de chaque membre –, sur ce qui se passe dans le groupe, et sur le ici : on oublie ce que les autres membres estiment avoir raté dans d’autres relations, car je pars de l’idée qu’ils auront au sein du groupe le même comportement que celui qui leur a posé problème dans la vie de tous les jours. Je crois, enfin, qu’ils appliqueront à leurs relations extérieures ce qu’ils auront appris de leurs relations au sein du groupe » (p. 85).
Quant aux techniques qu’il a l’habitude d’utiliser, celles-ci ne surprendront guère les Gestaltistes : « Julius intervint en utilisant la tactique la plus classique et la plus efficace à la disposition du psychothérapeute de groupe :il détourna l’attention du contenu vers le processus » (p. 159). À un membre du groupe qui s’exprime de manière édulcorée, il sort « le bon vieux coup du conditionnel... » : «... si vous deviez parler franchement, sans précautions oratoires, que diriez-vous ?» (p. 293). Plus loin, il propose qu’un participant raconte son rêve au présent. Et à propos de la technique qui consiste à exagérer les gestes, il cite Perls et la Gestalt (en précisant toutefois qu’il n’en fait pas beaucoup usage dans le cadre de la psychothérapie de groupe).
On pourra trouver que Yalom pousse un peu loin l’implication du thérapeute quand, outre le dévoilement de sa maladie, il évoque aussi un épisode délicat de sa vie privée. Mais il est vrai que la mort n’est pas loin, que le groupe va vers sa fin...
J’ai trouvé la fin un peu escamotée, certains personnages légèrement caricaturaux. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce livre. Il faut dire que l’auteur a l’art de rendre le lecteur complice des interventions du thérapeute, et témoin des changements qui s’opèrent dans le groupe. Il y a une vraie intensité dramatique dans ce roman ! Aufinal, donc, un récit vivant et émouvant, et unebelle démonstration de la richesse et des bienfaits de la thérapie de groupe... quand elle est pratiquée par un thérapeute chevronné tel que Yalom !
 
Cultiver l’incertitude Franck Staemmler Édition L’exprimerie, 2003,232 pages. Lecture de Françoise ROSSIGNOL
 
 
Loin d’être un simple recueil d’articles, cet ouvrage a une cohérence : celle d’une pensée exigeante qui, depuis des années, interroge cette dimension fondamentale du psychisme humain :le temps. Cette interrogation n’est pas spéculation philosophique, même si elle s’étaye sur une posture résolument héraclitéenne, elle fonde la réflexion clinique et s’en nourrit. Elle questionne les concepts fondamentaux de la Gestaltthérapie que sont : l’ajustement créateur, l’icimaintenant, une représentation originale des phénomènes de régression et de la question du diagnostic en les articulant avec une vision gestaltiste des théories du développement.
En effet, le temps c’est le présent de la séance, le passé de chaque histoire personnelle et ce qui semble en resurgir dans l’icimaintenant, c’est aussi le futur inscrit dans tout projet. Mais Staemmler exclut toute linéarité, il réinscrit dans cette trame chronologique faussement ordonnée et causale, l’imprévisible de l’infinie capacité de reconstruction mnésique. Tout fait anamnéstique est d’abord un vécu et un vécu est évolutif. C’est là que tout changement, toute croissance se fondent et engendrent circulairement de nouvelles représentations, et de nouveaux changements.
L’impermanence de l’être, l’imprévisibilité des choses de la vie balaient toute certitude qui cloisonne, rigidifie, s’effraie de la nouveauté. Nous naviguons, en compagnie de nos patients sur des eaux changeantes où l’enjeu de chaque instant est ajustement créateur.
Cet ajustement créateur dans l’icimaintenant (rigoureusement redéfini) de la séance n’a rien d’une spontanéité qui ne se nourrirait que d’elle-même. Pas de complaisant auto-engendrement chez Staemmler. Les résultats les plus récents des recherches sur la mémoire, le savoir nosographique et psychogénétique, l’expérience thérapeutique sont là pour enrichir la capacité d’hypothèse, mais pas celle de la certitude. Là, l’auteur nous mène au centre de sa pensée et au cœur de sa présence au monde. En ce lieu, il nous propose : l’incertitude cultivée. Afin que cette incertitude cultivée ne devienne pas, elle-même un dogme, où une recette, et finisse dans une boite à outils, il nous la livre avec humilité comme une exigence relationnelle, jamais parfaitement atteinte. « Aussi longtemps que moi, thérapeute, je ne partagerai pas le pouvoir d’interprétation avec mes clients, que je penserai que je peux attribuer unilatéralement des significations à leurs comportements… je ne peux être que pseudo-certain… je dois être incertain. Cette incertitude est adéquate à la réalité interpersonnelle présente… et doit être accueillie ».
Une telle exigence se soutient de « l’adaptabilité de notre arrière-plan théorique et méthodologique en Gestalt-thérapie ». Plus précisément, notre centration bubérienne sur la relation « je-tu », l’unicité de tout être humain donc l’unicité de chaque rencontre. Nous sommes invités à rechercher la singularité et non ce qui fait entrer dans une quelconque catégorie. Notre méthode phénoménologique nous ouvre à cette posture de contact direct personnel à l’opposé d’une position d’observateur apparemment objectif et du confort dévitalisant d’une relation sujetobjet. Percevoir et décrire sont les fondements de la créativité par le lien ouvert que cela suppose avec la réalité pour peu qu’on en accepte le caractère fondamentalement impermanent et l’unicité de chaque situation... Cette réalité sociale et psychologique « est créée par les gens »… elle n’est pas « déjà-là ». En conséquence, nous construisons chaque client pour nous-mêmes et notre construction a une influence sur la façon dont il va construire sa réalité pour lui-même. Plus je suis conscient de construire ma propre réalité, plus j’ai le choix de la construire différemment. Là réside notre liberté. Nous sommes, finalement la vraie « cause » de ce que nous sommes. Toute construction sur moi-même qui n’aurait pas cette capacité d’impermanence fige ma capacité de changement. L’image que nous construisons de nos patients et introduisons dans le champ thérapeutique a le même effet. « Cultiver l’incertitude, signifie devenir optimiste et s’attendre à ce que le changement soit possible, même si vous ne pouvez pas (encore) l’apercevoir ».
En refermant le livre, sous le charme de l’humanisme de Staemmler, me vient cependant l’idée qu’il n’est pas fortuit, qu’enjambant vingt-cinq siècles, la voix d’Héraclite nous parle si bien. Elle souligne la nécessité actuelle de glorifier l’impermanence au sein d’une culture qui a détruit sa propre continuité, la fixité de ses repères, et doit assumer l’incertitude de son avenir.
Faute de l’avoir voulu, feignons de l’avoir décidé : c’est la liberté qui nous reste, celle de se savoir ballottés en tout sens et de vivre pleinement cette condition en la revendiquant. Pour l’heure la liberté, que nous propose Staemmler, est une saine réaction au déterminisme que la psychanalyse avait privilégié.
 
Le corps comme conscience Approche corporelle et développementale de la psychothérapie Ruella Franck L’exprimerie, traduction française d’Ariane Selz, 2005,212 pages. Lecture d’Yves PLU
 
 
C’est un ouvrage concret qui délivre au fil des pages la manière de travailler en Gestalt de l’auteure. Avec les études de cas nous percevons les actions de la thérapeute et ses considérations théoriques. Ainsi nous découvrons Ruella Franck avec son intelligence de l’observation du corps, son ancrage dans l’ici et maintenant et son action délicate dans la fidélité d’une thérapie qui libère l’agressivité saine. L’ajustement développemental permanent à travers « les processus d’organisation, désorganisation et réorganisation des schèmes de mouvements » est le fil rouge de ce livre (Ed. française p. 200). La minutie de l’auteure nous montre les subtilités du Self dans l’expérience.
Dans un premier temps je tenterai de rassembler l’idée centrale de cette approche thérapeutique, puis commenterai la forme de l’ouvrage et terminerai avec quelques éléments de présentation de l’auteure.
Les schèmes développementaux du nourrisson sont utilisés pour observer et analyser les mouvements et attitudes de chaque partie du corps du client. Ruella Franck a réalisé un rapprochement entre les théories du développement sensorimoteur de l’humain et la pratique de la Gestalt-thérapie. Il ne s’agit pas de travail régressif mais bien d’une manière d’être ici et maintenant. La recherche s’y focalise sur le client adulte qui co-organise le champ par la répétition des schèmes de mouvements et postures développés depuis le plus jeune âge. Les actions et les perceptions du nourrisson sont fondamentales pour le développement d’une conscience immédiate de soi et la création d’un Self sain. Ce repérage nécessite une observation minutieuse du corps et non pas une interprétation de ce qui s’est passé dans l’enfance. Pas question de recomposer l’histoire, mais de proposer et d’accompagner le client dans une expérimentation la plus appropriée possible à partir de la compréhension qu’a le thérapeute du développement du nourrisson. Le but recherché est bien sûr que le client construise lui-même sa vérité expérientielle.
Travailler dans la lignée de Ruella Franck pourrait se résumer à un ensemble de verbes indiquant tous un mouvement : se laisser aller, lâcher priseou s’abandonnersur le sol, sur un gros ballon… avec Ruella il y aplus de ballons que de coussins… ou même par exemple se laisser aller jusqu’à baigner dans son inconfort pour permettre l’émergence d’états émotionnels enfouis… S’orienter, aller vers avec les mains, les pieds, la tête, le coccyx, la bouche... Avec notre proprioception diminuée, nous ne distinguons plus nos besoins et ceux de l’environnement. Pourtant une capacité à s’orienter nous permettrait de prendre, tirer… ne serait-ce qu’une petite balle légère dans ses mains et la sentir, histoire d’apaiser nos tensions périphériques pour se focaliser sur les sensations intérieures du corps. Mais il faut aussi pousserpour se redresser, pour être debout avec le poids de son corps et, en lâchant, apprendre à se différencier de l’autre tout en l’incluant dans son expérience. Enfin se lever et s’éloigner puis s’orienter encore pour libérer le flux d’une saine énergie agressive. Nous comprenons aisément que la tension corporelle et la respiration retenue ne peuvent pas donner un contenant sain à nos sentiments.
Comment lire ce livre ? Du début à la fin ou l’inverse… le dernier chapitre est un compte rendu des onze années de la thérapie d’Annie. Ecrit avec une précision de l’observation corporelle, une description de la présence discrète de la thérapeute qui recherche la meilleure expérimentation pour sa cliente. Ce dernier chapitre nous fait comprendre la richesse de l’apport de cette approche pour la conduite de nos séances de thérapie gestaltiste. Au début : une étude de cas décrit l’influence mutuelle d’une maman avec son bébé. Les interventions et commentaires de Ruella Franck nous permettent de saisir le développement sensorimoteur de l’enfant et la mise en place de son mode de contact. Le reste du livre présente les schèmes de développement et leur application en thérapie.
Qui est Ruella Franck ? Ph. D. Psychologue, psychomotricienne, Gestalt-thérapeute. Un passé de danseuse et chorégraphe la rend sensible aux mouvements du nourrisson qu’elle étudie dans les années 70 avec Bonnie Bainbridge Cohen à l’école de la Centration Corps-Esprit. Dans les années 80, alors qu’elle enseigne les schèmes développementaux aux étudiants et formateurs en Gestalt-thérapie, elle rencontre Laura Perls à un congrès. Elle découvre lors d’une démonstration comment Laura intègre dans la séance le corps du client qui bouge son pied… Bref, Ruella s’engage pour étudier la Gestalt-thérapie. À la fin de ses études elle découvre l’ouvrage de Daniel Stern « Le monde interpersonnel du nourrisson ». Au milieu des années 90, elle affine ses connaissances et rencontre les découvertes d’Ester Thelen qui réveille l’intérêt à placer l’attention sur l’activité motrice qui ne doit pas être reléguée comme seconde ou périphérique. L’étude des processus de mouvement est à considérer au premier plan du développement humain. Et Ruella ne manque pas de faire le lien avec la primauté de l’expérience.
Depuis, elle dirige le « Center for Somatic Studies », est membre titulaire du New-york Institute for Gestalt Therapy. Elle enseigne dans différents instituts et universités des Etats-Unis et d’Europe.
 
Entretien avec Noël Salathé Animé par Léo Léderrey CD édité par la Société Suisse Romande de Gestalt-Thérapie Audition de Françoise ROSSIGNOL
 
 
Noël Salathé, en 1981, revient en Europe, riche de la psychologie humaniste qui s’était développée aux Etats-Unis plus librement qu’en France où, pourtant, le courant existentialiste interrogeait de façon exigeante l’angoisse propre à la condition humaine, mais de façon moins pragmatique. C’est Sartre et « L’existentialisme est-il un humanisme ?» qui fut pour Noël Salathé, le point de départ d’une réflexion engagée qui, pendant plus de vingt ans a redonné à notre Gestalt européenne sa dimension philosophique.
Toute la communauté gestaltiste connaît son l’ouvrage « Psychothérapie existentielle » plusieurs fois réédité. Il y a ceux, nombreux, qui ont eu la chance d’être directement formé par son auteur, et ceux qui ont eu le privilège de travailler avec lui. Nous sommes quelques-uns, regroupés par cooptation dans le cadre d’Artex, (un atelier de réflexion qui perdure depuis plus de quinze ans) à avoir célébré à ses côtés les joies de la réflexion, le goût de la discussion, le ciselage d’une Gestalt dialogale comme il aime à la caractériser. Pendant ces années d’amitié, nous avons été unis dans la conviction qu’un vrai travail thérapeutique se fonde autant sur les connaissances psycho-pathologiques que sur la capacité, pour le thérapeute de s’aventurer avec son patient sur le terrain philosophique, là où sont interrogées les valeurs, la spiritualité au sens large, les données existentielles. À ceux auxquels il manque parfois, parce que sa semi-retraite Suisse les prive de sa présence chaleureuse, à ceux qui n’ont pas eu la chance de le côtoyer, l’édition de ce disque permettra d’entendre sa belle voix énoncer les principes qui ont inspiré, au-delà de sa vie professionnelle et de sa carrière de thérapeute, l’ensemble de ses choix et de ses liens.
Si vous écoutez ce CD, il vous parlera de la question du sens de la vie. L’Homme a cette spécificité de chercher le sens de LAvie. Mais il ne peut prétendre trouver que le sens de SAvie. Le thérapeute n’est pas un édicteur de sens mais son soutien permet au client de développer sa propre créativité et devenir ainsi un découvreur de sens. Sur l’absurdité du monde (bien que je trouve une partie de la réponse terriblement anthropocentrique), Noël nous explique sa position de questionnement : agnostique, pas athée. Il nous explique combien la Gestalt-Thérapie, à travers son souci de l’expérience et sa valorisation du vécu, est un puissant stimulant de la créativité qui seule nous guide vers des ajustements novateurs. La méthodologie phénoménologique nous incite au plus grand respect de ce que le patient apporte, ressent. Il nous incite à le croire sans condition parce que le thérapeute ne sait pas mieux que son patient ce qu’il est en train de vivre. Cela nous mène à la question fondamentale de la solitude, de la place de l’autre dans la construction de l’image de soi. La relation, celle qui prétend vraiment à l’authenticité est faite d’accueil et de présence. Ainsi, le thérapeute écoutera, ne se coupera pas de son émotion, soutiendra le dialogue sur fond de solitude existentielle consentie. Pas de jugement. Pas de réponse.
Noël nous dresse la liste des erreurs et des précautions thérapeutiques : la plus grande prudence dans l’expérience réparatrice du « reparentage » requiert une vigilance constante à l’égard des phénomènes de répétition, de dépendance dont pourraient s’abreuver aussi bien le thérapeute que le client ; on ne se soigne pas à travers son patient; on ne se dévoile pas plus qu’il ne faut, aussi bien dans ce qui a trait à sa vie privée que dans ses réactions émotionnelles; une interprétation ne vaudra jamais la découverte du sens par le client lui-même; ne jamais ironiser, ne pas trop en faire…
Ces préceptes simples, dans la bouche de Noël Salathé, ont la force apaisante du respect de l’autre au sein d’un lien responsable. Cette force apaisante est communicative, elle nous rend meilleurs. La condition humaine y est représentée sans illusion, sans fatalisme. L’image de l’Homme qui s’en dégage est celle d’un être capable de créativité se définissant à travers elle, et s’y sauvant.
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