2006
Revue de la Société Française de Gestalt
Ouvrages
Notes de lecture
Le livre de la douleur
et de l’amour.
J.D. Nasio,
Editions Payot, 1996
Lecture d’Elisabeth ZAMANSKY
Ce livre est composé de deux parties très
différentes, de taille à peu près égales.
La forme est très aérée, pédagogique avec
une démonstration qui avance pas à pas
reprenant les conclusions du développement
précédent : hypothèse transformée en affirmation, généralisée pour devenir un concept
« démontré ». À la fin de chaque sous-partie
il y a reprise sous forme de questionsréponses ou de petits résumés de ce qui a été
« démontré ».
La première partie est écrite dans un langage simple et traite de la douleur corporelle puis de la douleur d’aimer ou plutôt de
la perte de l’aimé. L’ambition de JD Nasio est
de faire de la douleur un concept psychanalitique en s’appuyant sur la théorie freudienne
et particulièrement sur « L’Esquisse ».
La deuxième partie est la reprise d’un enseignement oral, à, j’imagine, des psychanalystes lacaniens; le langage est celui de cette
école. Les quatre « leçons » traitent de la douleur sado-masochiste, de la réaction thérapeutique négative, de la douleur et du cri,
de la douleur du deuil.
Dans la première partie, JD Nasio part d’un
postulat : une douleur naît toujours d’un bouleversement du moi. La douleur n’est pas
dans la plaie, elle est dans le moi. JD Nasio
construit la douleur comme le réveil d’une
douleur inconsciente, remontant jusqu’à des
douleurs au stade embryonnaire ou phylogénétiques.
Conservant le modèle de physique hydraulique du 19esiècle, l’auteur représente le moi
colmatant la brèche où entre un afflux massif d’excitations par un « contre-investisse-ment ». C’est ce « contre-investissement »
qui détruit l’homéostasie du moi et provoque le sentiment douloureux.
Sa thèse : la douleur corporelle, comme
la douleur psychique, ne sont dûes qu’à l’hyperinvestissement de la représentation de
la lésion ou de l’objet perdu, que l’autoperception par le moi de l’affolement de ses tensions pulsionnelles a rendu nécessaire. Leur
seule différence est que l’une renvoie au corps
blessé et l’autre à l’objet aimé perdu. « L’autre
aimé » est un organe psychique et sa perte
est perte du fantasme qui nous liait à lui.
Malgré l’apparente complexité, la pensée
est simple et la douleur, qu’elle soit physique ou perte de l’aimé, en sort comme un
objet simple. La douleur physique ne se forme
que sur une douleur inconsciente préexistante et la douleur psychique de la perte de
« l’autre élu » ne se forme que parce qu’il
sommeille au-dedans de moi une folie dont
cet autre, objet de mes projections, me protège. Après la perte, je reste avec la tension
du désir que le fantasme ne peut plus limiter. La douleur est toujours inconsciente et
préexistante au ressenti de la douleur.
La deuxième partie utilise le langage lacanien. JD Nasio veut ajouter la douleur à la
liste des objets pulsionnels comme le sein,
les fécès, le regard et la voix. Elle aussi est
une figure de la jouissance.
Pour lui, il n’existe pas de pulsion sadique
mais uniquement masochiste; même le tortionnaire ne jouit que d’être l’instrument d’un
maître suprême qui le commande.
La réaction thérapeutique négative est l’expression d’un fantasme masochiste désinvesti qui fait réapparaître comme du dehors,
la culpabilité et la douleur.
Le cri représente la douleur et réveille les
douleurs anciennes; il est un appel à l’Autre
qui renvoie à l’Autre proche et à l’Autre inaccessible, au vide absolu.
Mon avis. Globalement je n’apprécie pas
cette forme d’écrit qui veut donner l’apparence de la logique et de la scientificité. Je
n’aime pas la pensée lacanienne et son
caractère abscons. Il me faut faire un effort
important pour essayer d’entrevoir la réalité
clinique derrière cette suite de mots, de
concepts, de renvois à des affirmations de
Freud et Lacan sacralisés, particulièrement
dans la deuxième partie.
Mais j’ai aimé le texte introductif de cinq
pages où toute l’humanité de JD Nasio apparaît dans la rencontre avec sa cliente si douloureuse d’avoir perdu son bébé.
J’ai aimé aussi l’expression de l’amour entre
deux êtres, comme un bâti psychique, un édifice complexe qui repose sur les socles que
sont les corps vivants des partenaire et qui, si
l’un disparaît, s’effondre comme un bâtiment
àqui l’on retire un des piliers. (Mais je déforme
la pensée de l’auteur en écrivant cela; il parle
de fantasme, de fantasme qui s’effondre).
J’aime aussi quand JD Nasio ajoute, page
131, que par sa manière d’accueillir la souffrance, de s’accorder à elle et de mettre des
mots, il a commué le mal insupportable en
douleur symbolisée, qu’il a pris la place de
l’autre symbolique que Laurence avait perdu
en perdant son bébé. Et je sens alors l’intérêt de sa théorie : que nous aimons, que nous
souffrons parce qu’en nous un vide existe, un
désir, proche de la folie. Psychothérapeutes,
nous pouvons occuper temporairement la
place de « l’autre élu » pour calmer la douleur et permettre à notre client de bâtir sa vie.
Je trouve cependant que cette vision de
la douleur ne prend pas en compte la complexité du champ dans ses axes verticaux
(passé-avenir) et horizontaux (environnement), ni la relation à un autre qui ne peut
se réduire à un fantasme (mais je ne dois pas
bien comprendre...).
Je me demande pourquoi ce livre se vend
depuis dix ans. Suis-je passée à côté ?Suis-je réfractaire à la pensée lacanienne, au jeu
des concepts ? Peut-être que la beauté du
titre suffit...
Apprendre à mourir,
de Irvin D. Yalom
La méthode Shopenhauer
Galaade Editions, 415 pages, 23 euros
Lecture de Bruno LIEFOOGHE
Irvin D. Yalom... C’est Didier Juston qui m’a
fait connaître cet auteur grâce au long article qu’il a consacré à son seul ouvrage
jusqu’ici traduit en français : « le Psy, bourreau de l’amour », dans le numéro 17 de cette
même revue. Dix histoires de vie, dix parcours
de thérapie, relatés avec émotion, suspense,
humour... Passionnant ! Aussi quand j’ai
découvert qu’un deuxième ouvrage de ce
même auteur venait de paraître (parmi la
dizaine qui ont été publiés en anglais), je l’ai
tout de suite acheté !
Psychiatre américain réputé, fils d’émigrés
russes, né en 1931, Irvin D. Yalom partage
son temps entre son activité de professeur (il
enseigne à Stanford), celle de psychothérapeute, et l’écriture de romans et de textes sur
la psychothérapie. Il est particulièrement connu
comme animateur de groupes de thérapie.
Son ouvrage de référence : « The Theory and
Practice of Group Psychotherapy » (Basic
Books, 2005), vient d’être réédité pour la cinquième fois - mais n’est malheureusement
toujours pas traduit en français.
Au-delà du titre, que je ne trouve pas très
« engageant », que raconte ce livre ? Julius,
un thérapeute réputé, qui se targue d’avoir
guéri de nombreux patients au cours d’une
belle carrière, et d’avoir soulagé bon nombre
de malades atteints de cancer, est saisi d’une
angoisse soudaine lorsqu’il apprend qu’il est
lui-même porteur d’un mélanome malin, et
que les médecins ne lui accordent plus qu’un
an de bonne santé à vivre... Faisant le bilan
de sa vie, il passe en revue les patients qu’il
a aidés : ses plus belles réussites, et ceux
avec lesquels il a l’impression d’avoir échoué.
Et là, un nom surgit immédiatement : Philip,
certainement son plus grand échec ! Poussé
par une irrépressible curiosité, il le recontacte
20 ans après... pour s’entendre dire que
oui, ses trois ans de thérapie n’ont sans doute
servi à rien, mais que la lecture de
Shopenhauer l’a guéri ! S’en suit la négociation d’un étrange « marché » entre les deux
hommes, qui aménera Philip à intégrer le
groupe continu de Julius...
Au-delà du scénario, digne d’un bon polar,
Yalom s’appuie sur son récit pour évoquer sa
pratique de thérapeute de groupe et relater
des expériences qui l’ont marqué. Ainsi, à travers le personnage de Julius, nous voyons le
thérapeute Yalom à l’œuvre : un professionnel expérimenté, avec ses « trucs » bien à lui,
ses techniques de vieux routier de la psycho-thérapie, mais aussi un homme pétri d’humanité, avec toute sa sensibilité, sa foi dans
l’homme et dans ses possibilités de changement, ses contraintes existentielles, sa
souffrance...
Car – et en cela ce livre est bien en rapport
avec le thème de la revue – il est question
d’un thérapeute confronté à sa maladie, aux
prises avec ses angoisses, ses doutes, ses
tâtonnements. Il lui faudra trouver des réponses – toutes personnelles – à des questions
douloureuses telles que : révéler ou non sa
maladie au groupe, comment terminer un
groupe continu de thérapie...
Un autre intérêt du livre réside dans le parallèle que fait Yalom entre ce qu’il appelle « la
méthode Schopenhauer », et la thérapie de
groupe. En choisissant d’intercaler, entre deux
chapitres successifs de son récit, des épisodes de la vie du philosophe, l’auteur nous
fait découvrir un homme génial et intellectuellement brillant, mais profondément pessimiste, misanthrope, inapte aux relations
humaines. Quand celui-ci déclare :« Presque
chaque contact avec les hommes est une
contamination, une souillure. Nous sommes
tombés dans un monde peuplé de créatures
pitoyables, un monde auquel nous n’appartenons pas. Nous devrions estimer et honorer
les rares êtres supérieurs; nous sommes nés
pour instruire les autres, pas pour nous lier
avec eux. » (p. 256)... ça fait froid dans le dos !
Nous pressentons l’apparition du mythe du
surhomme nietzschéen, et nous sommes à
mille lieux de la thérapie relationnelle !
Ainsi la lecture de Schopenhauer a peut-être guéri Philip de son addiction au sexe,
mais à quel prix ! Comme le dit Tony, un membre du groupe, à son attention : « Je dirais
que Schopenhauer t’a guéri, mais que tu as
maintenant besoin de te sortir de la méthode
Schopenhauer. » (p. 398). J’ajouterai : pour
rencontrer l’autre... Et c’est là que la thérapie
de groupe trouve toute sa raison d’être.
Yalom se situe manifestement dans le courant de la thérapie humaniste-existentielle
et relationnelle : « Si vous faites un bilan avec
vos patients à la fin de la thérapie, de quoi se
souviennent-ils ? Jamais des idées, toujours
de la relation » (p. 79-80). L’accent est mis
sur l’ici et maintenant : « le groupe travaille
de manière antihistorique : on se concentre
sur le maintenant – nul besoin d’enquêter
en profondeur sur le passé de chaque membre –, sur ce qui se passe dans le groupe,
et sur le ici : on oublie ce que les autres membres estiment avoir raté dans d’autres relations, car je pars de l’idée qu’ils auront au sein
du groupe le même comportement que celui
qui leur a posé problème dans la vie de tous
les jours. Je crois, enfin, qu’ils appliqueront à
leurs relations extérieures ce qu’ils auront
appris de leurs relations au sein du groupe »
(p. 85).
Quant aux techniques qu’il a l’habitude d’utiliser, celles-ci ne surprendront guère les
Gestaltistes : « Julius intervint en utilisant la
tactique la plus classique et la plus efficace
à la disposition du psychothérapeute de
groupe :il détourna l’attention du contenu vers
le processus » (p. 159). À un membre du
groupe qui s’exprime de manière édulcorée,
il sort « le bon vieux coup du conditionnel... » :
«... si vous deviez parler franchement, sans
précautions oratoires, que diriez-vous ?» (p.
293). Plus loin, il propose qu’un participant
raconte son rêve au présent. Et à propos de
la technique qui consiste à exagérer les gestes, il cite Perls et la Gestalt (en précisant toutefois qu’il n’en fait pas beaucoup usage dans
le cadre de la psychothérapie de groupe).
On pourra trouver que Yalom pousse un
peu loin l’implication du thérapeute quand,
outre le dévoilement de sa maladie, il évoque
aussi un épisode délicat de sa vie privée. Mais
il est vrai que la mort n’est pas loin, que le
groupe va vers sa fin...
J’ai trouvé la fin un peu escamotée, certains personnages légèrement caricaturaux.
Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce livre. Il faut dire que l’auteur a l’art
de rendre le lecteur complice des interventions du thérapeute, et témoin des changements qui s’opèrent dans le groupe. Il y a une
vraie intensité dramatique dans ce roman !
Aufinal, donc, un récit vivant et émouvant, et
unebelle démonstration de la richesse et des
bienfaits de la thérapie de groupe... quand
elle est pratiquée par un thérapeute chevronné tel que Yalom !
Cultiver l’incertitude
Franck Staemmler
Édition L’exprimerie, 2003,232 pages.
Lecture de Françoise ROSSIGNOL
Loin d’être un simple recueil d’articles, cet
ouvrage a une cohérence : celle d’une
pensée exigeante qui, depuis des années,
interroge cette dimension fondamentale du
psychisme humain :le temps. Cette interrogation n’est pas spéculation philosophique,
même si elle s’étaye sur une posture résolument héraclitéenne, elle fonde la réflexion
clinique et s’en nourrit. Elle questionne les
concepts fondamentaux de la Gestaltthérapie que sont : l’ajustement créateur, l’icimaintenant, une représentation originale des
phénomènes de régression et de la question du diagnostic en les articulant avec une
vision gestaltiste des théories du développement.
En effet, le temps c’est le présent de la
séance, le passé de chaque histoire personnelle et ce qui semble en resurgir dans l’icimaintenant, c’est aussi le futur inscrit dans
tout projet. Mais Staemmler exclut toute linéarité, il réinscrit dans cette trame chronologique
faussement ordonnée et causale, l’imprévisible de l’infinie capacité de reconstruction
mnésique. Tout fait anamnéstique est d’abord
un vécu et un vécu est évolutif. C’est là que
tout changement, toute croissance se fondent et engendrent circulairement de nouvelles représentations, et de nouveaux changements.
L’impermanence de l’être, l’imprévisibilité des choses de la vie balaient toute certitude qui cloisonne, rigidifie, s’effraie de la
nouveauté. Nous naviguons, en compagnie
de nos patients sur des eaux changeantes
où l’enjeu de chaque instant est ajustement
créateur.
Cet ajustement créateur dans l’icimaintenant (rigoureusement redéfini) de la séance
n’a rien d’une spontanéité qui ne se nourrirait que d’elle-même. Pas de complaisant
auto-engendrement chez Staemmler. Les
résultats les plus récents des recherches sur
la mémoire, le savoir nosographique et psychogénétique, l’expérience thérapeutique sont
là pour enrichir la capacité d’hypothèse, mais
pas celle de la certitude. Là, l’auteur nous
mène au centre de sa pensée et au cœur
de sa présence au monde. En ce lieu, il nous
propose : l’incertitude cultivée. Afin que cette
incertitude cultivée ne devienne pas, elle-même un dogme, où une recette, et finisse
dans une boite à outils, il nous la livre avec
humilité comme une exigence relationnelle,
jamais parfaitement atteinte. « Aussi longtemps que moi, thérapeute, je ne partagerai
pas le pouvoir d’interprétation avec mes
clients, que je penserai que je peux attribuer
unilatéralement des significations à leurs comportements… je ne peux être que pseudo-certain… je dois être incertain. Cette incertitude est adéquate à la réalité interpersonnelle
présente… et doit être accueillie ».
Une telle exigence se soutient de « l’adaptabilité de notre arrière-plan théorique et
méthodologique en Gestalt-thérapie ». Plus
précisément, notre centration bubérienne sur
la relation « je-tu », l’unicité de tout être
humain donc l’unicité de chaque rencontre.
Nous sommes invités à rechercher la singularité et non ce qui fait entrer dans une quelconque catégorie. Notre méthode phénoménologique nous ouvre à cette posture de
contact direct personnel à l’opposé d’une position d’observateur apparemment objectif et
du confort dévitalisant d’une relation sujetobjet. Percevoir et décrire sont les fondements
de la créativité par le lien ouvert que cela suppose avec la réalité pour peu qu’on en
accepte le caractère fondamentalement
impermanent et l’unicité de chaque situation...
Cette réalité sociale et psychologique « est
créée par les gens »… elle n’est pas « déjà-là ». En conséquence, nous construisons chaque client pour nous-mêmes et notre
construction a une influence sur la façon dont
il va construire sa réalité pour lui-même. Plus
je suis conscient de construire ma propre réalité, plus j’ai le choix de la construire différemment. Là réside notre liberté. Nous sommes,
finalement la vraie « cause » de ce que nous
sommes. Toute construction sur moi-même
qui n’aurait pas cette capacité d’impermanence fige ma capacité de changement.
L’image que nous construisons de nos
patients et introduisons dans le champ thérapeutique a le même effet.
« Cultiver l’incertitude, signifie devenir optimiste et s’attendre à ce que le changement
soit possible, même si vous ne pouvez pas
(encore) l’apercevoir ».
En refermant le livre, sous le charme de
l’humanisme de Staemmler, me vient cependant l’idée qu’il n’est pas fortuit, qu’enjambant
vingt-cinq siècles, la voix d’Héraclite nous
parle si bien. Elle souligne la nécessité
actuelle de glorifier l’impermanence au sein
d’une culture qui a détruit sa propre continuité, la fixité de ses repères, et doit assumer
l’incertitude de son avenir.
Faute de l’avoir voulu, feignons de l’avoir
décidé : c’est la liberté qui nous reste, celle
de se savoir ballottés en tout sens et de vivre
pleinement cette condition en la revendiquant.
Pour l’heure la liberté, que nous propose
Staemmler, est une saine réaction au déterminisme que la psychanalyse avait privilégié.
Le corps
comme conscience
Approche corporelle
et développementale
de la psychothérapie
Ruella Franck
L’exprimerie, traduction française
d’Ariane Selz, 2005,212 pages.
Lecture d’Yves PLU
C’est un ouvrage concret qui délivre au fil
des pages la manière de travailler en Gestalt
de l’auteure. Avec les études de cas nous percevons les actions de la thérapeute et ses
considérations théoriques. Ainsi nous découvrons Ruella Franck avec son intelligence de
l’observation du corps, son ancrage dans l’ici
et maintenant et son action délicate dans la
fidélité d’une thérapie qui libère l’agressivité
saine. L’ajustement développemental permanent à travers « les processus d’organisation,
désorganisation et réorganisation des schèmes de mouvements » est le fil rouge de ce
livre (Ed. française p. 200). La minutie de l’auteure nous montre les subtilités du Self dans
l’expérience.
Dans un premier temps je tenterai de rassembler l’idée centrale de cette approche thérapeutique, puis commenterai la forme de l’ouvrage et terminerai avec quelques éléments
de présentation de l’auteure.
Les schèmes développementaux du nourrisson sont utilisés pour observer et analyser
les mouvements et attitudes de chaque partie du corps du client. Ruella Franck a réalisé
un rapprochement entre les théories du développement sensorimoteur de l’humain et la
pratique de la Gestalt-thérapie. Il ne s’agit pas
de travail régressif mais bien d’une manière
d’être ici et maintenant. La recherche s’y focalise sur le client adulte qui co-organise le
champ par la répétition des schèmes de
mouvements et postures développés depuis
le plus jeune âge. Les actions et les perceptions du nourrisson sont fondamentales pour
le développement d’une conscience immédiate de soi et la création d’un Self sain.
Ce repérage nécessite une observation
minutieuse du corps et non pas une interprétation de ce qui s’est passé dans l’enfance. Pas question de recomposer l’histoire, mais de proposer et d’accompagner
le client dans une expérimentation la plus
appropriée possible à partir de la compréhension qu’a le thérapeute du développement du nourrisson. Le but recherché est
bien sûr que le client construise lui-même
sa vérité expérientielle.
Travailler dans la lignée de Ruella Franck
pourrait se résumer à un ensemble de verbes indiquant tous un mouvement : se laisser aller, lâcher priseou s’abandonnersur
le sol, sur un gros ballon… avec Ruella il y
aplus de ballons que de coussins… ou même
par exemple se laisser aller jusqu’à baigner
dans son inconfort pour permettre l’émergence d’états émotionnels enfouis…
S’orienter, aller vers avec les mains, les
pieds, la tête, le coccyx, la bouche... Avec
notre proprioception diminuée, nous ne distinguons plus nos besoins et ceux de l’environnement. Pourtant une capacité à s’orienter nous permettrait de prendre, tirer… ne
serait-ce qu’une petite balle légère dans ses
mains et la sentir, histoire d’apaiser nos tensions périphériques pour se focaliser sur les
sensations intérieures du corps. Mais il faut
aussi pousserpour se redresser, pour être
debout avec le poids de son corps et, en
lâchant, apprendre à se différencier de l’autre tout en l’incluant dans son expérience.
Enfin se lever et s’éloigner puis s’orienter
encore pour libérer le flux d’une saine énergie agressive. Nous comprenons aisément
que la tension corporelle et la respiration retenue ne peuvent pas donner un contenant sain
à nos sentiments.
Comment lire ce livre ? Du début à la fin ou
l’inverse… le dernier chapitre est un compte
rendu des onze années de la thérapie
d’Annie. Ecrit avec une précision de l’observation corporelle, une description de la présence discrète de la thérapeute qui recherche la meilleure expérimentation pour sa
cliente. Ce dernier chapitre nous fait comprendre la richesse de l’apport de cette approche pour la conduite de nos séances de thérapie gestaltiste. Au début : une étude de cas
décrit l’influence mutuelle d’une maman avec
son bébé. Les interventions et commentaires
de Ruella Franck nous permettent de saisir
le développement sensorimoteur de l’enfant
et la mise en place de son mode de contact.
Le reste du livre présente les schèmes de
développement et leur application en thérapie.
Qui est Ruella Franck ? Ph. D. Psychologue,
psychomotricienne, Gestalt-thérapeute. Un
passé de danseuse et chorégraphe la rend
sensible aux mouvements du nourrisson
qu’elle étudie dans les années 70 avec
Bonnie Bainbridge Cohen à l’école de la
Centration Corps-Esprit. Dans les années 80,
alors qu’elle enseigne les schèmes développementaux aux étudiants et formateurs en
Gestalt-thérapie, elle rencontre Laura Perls
à un congrès. Elle découvre lors d’une
démonstration comment Laura intègre dans
la séance le corps du client qui bouge son
pied… Bref, Ruella s’engage pour étudier la
Gestalt-thérapie. À la fin de ses études elle
découvre l’ouvrage de Daniel Stern « Le
monde interpersonnel du nourrisson ». Au
milieu des années 90, elle affine ses connaissances et rencontre les découvertes d’Ester
Thelen qui réveille l’intérêt à placer l’attention
sur l’activité motrice qui ne doit pas être reléguée comme seconde ou périphérique.
L’étude des processus de mouvement est à
considérer au premier plan du développement humain. Et Ruella ne manque pas de
faire le lien avec la primauté de l’expérience.
Depuis, elle dirige le « Center for Somatic
Studies », est membre titulaire du New-york
Institute for Gestalt Therapy. Elle enseigne
dans différents instituts et universités des
Etats-Unis et d’Europe.
Entretien
avec Noël Salathé
Animé par Léo Léderrey
CD édité par la Société Suisse Romande
de Gestalt-Thérapie
Audition de Françoise ROSSIGNOL
Noël Salathé, en 1981, revient en Europe,
riche de la psychologie humaniste qui s’était
développée aux Etats-Unis plus librement
qu’en France où, pourtant, le courant existentialiste interrogeait de façon exigeante
l’angoisse propre à la condition humaine,
mais de façon moins pragmatique. C’est
Sartre et « L’existentialisme est-il un humanisme ?» qui fut pour Noël Salathé, le point
de départ d’une réflexion engagée qui, pendant plus de vingt ans a redonné à notre
Gestalt européenne sa dimension philosophique.
Toute la communauté gestaltiste connaît
son l’ouvrage « Psychothérapie existentielle »
plusieurs fois réédité. Il y a ceux, nombreux,
qui ont eu la chance d’être directement formé
par son auteur, et ceux qui ont eu le privilège
de travailler avec lui. Nous sommes quelques-uns, regroupés par cooptation dans le cadre
d’Artex, (un atelier de réflexion qui perdure
depuis plus de quinze ans) à avoir célébré à
ses côtés les joies de la réflexion, le goût de
la discussion, le ciselage d’une Gestalt dialogale comme il aime à la caractériser.
Pendant ces années d’amitié, nous avons été
unis dans la conviction qu’un vrai travail thérapeutique se fonde autant sur les connaissances psycho-pathologiques que sur la capacité, pour le thérapeute de s’aventurer avec
son patient sur le terrain philosophique, là
où sont interrogées les valeurs, la spiritualité
au sens large, les données existentielles. À
ceux auxquels il manque parfois, parce que
sa semi-retraite Suisse les prive de sa présence chaleureuse, à ceux qui n’ont pas eu
la chance de le côtoyer, l’édition de ce disque
permettra d’entendre sa belle voix énoncer
les principes qui ont inspiré, au-delà de sa vie
professionnelle et de sa carrière de thérapeute, l’ensemble de ses choix et de ses liens.
Si vous écoutez ce CD, il vous parlera de
la question du sens de la vie. L’Homme a cette
spécificité de chercher le sens de LAvie. Mais
il ne peut prétendre trouver que le sens de
SAvie. Le thérapeute n’est pas un édicteur
de sens mais son soutien permet au client de
développer sa propre créativité et devenir
ainsi un découvreur de sens. Sur l’absurdité
du monde (bien que je trouve une partie de
la réponse terriblement anthropocentrique),
Noël nous explique sa position de questionnement : agnostique, pas athée. Il nous explique combien la Gestalt-Thérapie, à travers
son souci de l’expérience et sa valorisation
du vécu, est un puissant stimulant de la créativité qui seule nous guide vers des ajustements novateurs. La méthodologie phénoménologique nous incite au plus grand
respect de ce que le patient apporte, ressent.
Il nous incite à le croire sans condition parce
que le thérapeute ne sait pas mieux que son
patient ce qu’il est en train de vivre. Cela nous
mène à la question fondamentale de la solitude, de la place de l’autre dans la construction de l’image de soi. La relation, celle qui
prétend vraiment à l’authenticité est faite d’accueil et de présence. Ainsi, le thérapeute
écoutera, ne se coupera pas de son émotion,
soutiendra le dialogue sur fond de solitude
existentielle consentie. Pas de jugement. Pas
de réponse.
Noël nous dresse la liste des erreurs et des
précautions thérapeutiques : la plus grande
prudence dans l’expérience réparatrice du
« reparentage » requiert une vigilance
constante à l’égard des phénomènes de répétition, de dépendance dont pourraient s’abreuver aussi bien le thérapeute que le client ;
on ne se soigne pas à travers son patient;
on ne se dévoile pas plus qu’il ne faut, aussi
bien dans ce qui a trait à sa vie privée que
dans ses réactions émotionnelles; une interprétation ne vaudra jamais la découverte du
sens par le client lui-même; ne jamais ironiser, ne pas trop en faire…
Ces préceptes simples, dans la bouche de
Noël Salathé, ont la force apaisante du respect de l’autre au sein d’un lien responsable. Cette force apaisante est communicative, elle nous rend meilleurs. La condition
humaine y est représentée sans illusion, sans
fatalisme. L’image de l’Homme qui s’en
dégage est celle d’un être capable de créativité se définissant à travers elle, et s’y
sauvant.