2006
Revue de la Société Française de Gestalt
Édito
Vincent Béja
La souffrance. Sujet difficile, terrible, coextensif à toute l’huma-nité, peut-être même constitutif de l’expérience humaine.
L’enseignement de Bouddha commence par le constat que tout
est souffrance tandis que la trajectoire humaine de Jésus se clôt
en elle. La souffrance peut être sans fond, ébranler tout l’être, et
son intensité nous pétrifier comme nous faire basculer dans la folie.
Devant cette réalité l’humilité prévaut et l’on peut comprendre que,
contrairement aux concepts de transfert ou de résistance par
exemple, elle n’ait guère été théorisée par la psychanalyse ni par
les systèmes psychothérapeutiques qui ont suivi. Nous avons
souhaité en faire l’objet de notre dossier. Modestement nous
avons voulu cheminer avec cette réalité, tenter de l’éclairer de
quelques témoignages, certains bouleversants, et proposer le
point de vue de différents auteurs sur le sujet.
Mais cerner la souffrance psychique n’est pas facile d’autant que
nous la confondons avec la douleur face à laquelle nous avons
développé des stratégies parfois très efficaces pour ne pas la sentir. Certains psychanalystes pensent même que le propre de la
souffrance consiste à ne pas éprouver ce qui fait mal; dans certaines dépressions, par exemple, on ne se sent pas triste. Comme
si la souffrance ne pouvait qu’être déplacée par rapport à son
lieu d’origine.
Si la souffrance se superpose à la douleur du trauma, tentons
de la définir et de la distinguer de la « douleur ». Cela s’avère
bien délicat si l’on suit le petit Larousse, puisque la souffrance y
est définie comme « douleur physique ou morale » tandis que la
douleur, ayant comme premier synonyme « souffrance », s’avère
être une « sensation physique pénible à endurer » ou un « sentiment pénible »…
Le recours à l’étymologie est un peu plus efficace. En effet, dans
notre cas souffrance provient en effet du latin suffere qui signifie
littéralement supporter, c’est-à-dire porter un fardeau. L’hébreu le
confirme à sa manière et sans ambiguïté puisque Sével, que le dictionnaire traduit par souffrance, dénote l’épreuve consistant à
porter un poids, le verbe Saval – de la même racine – signifiant
proprement « souffrir », « endurer » mais aussi « porter un fardeau » tandis que le substantif Sovel désigne le fardeau lui-même.
Ceci pourrait suggérer que la souffrance exige une forme d’acquiescement de la part de celui qui souffre sans laquelle, probablement, ce dernier déposerait son fardeau. Contrairement à ce
que l’on peut ainsi croire naïvement, la souffrance serait non pas
reçue passivement mais activement entretenue par son porteur :
celui que nous croyions victime se révèlerait ainsi être son propre bourreau. C’est le point de vue que je développe dans l’article « La souffrance en perspective ». Peut-être alors pourrait-on
suggérer que la douleur serait ce qui s’oublie, la souffrance étant
le refus de l’oubli…
Ce point de vue, qui pourrait apparaître cynique, offre – à la
réflexion – une brèche dans la fatalité; il propose un point d’appui, une perspective qui permet de croire en l’effectivité de la thérapie. En effet, si notre connaissance des mécanismes physiologiques de la douleur a beaucoup progressé, comme en témoigne
Emmanuelle Gilloots dans son examen du rapport entre souffrance
et douleur, et que la médecine peut s’y affronter assez efficacement, nous semblons toujours aussi démunis qu’autrefois devant
la souffrance psychique. Face à elle nous oscillons encore entre,
d’une part, l’indignation devant l’injustice foncière et ce qui semble un déni de notre aspiration au bonheur et, d’autre part, la soumission face à ce que nous considérons comme appartenant inéluctablement à la condition humaine. Nous apparaissons ainsi tiraillés entre refus et résignation…
La souffrance questionne donc tout homme en ses fondements,
dans son attitude face à la vie. Pouvons-nous vivre avec elle,
malgré elle ou ne vaut-il pas mieux s’arrêter là ? Que vaut la vie
si de telles douleurs nous échoient ? L’émouvant cheminement
personnel de Jean Bastide dans son article « souffrance et
conscience » nous suggère la profondeur à laquelle la souffrance
vient parfois nous interpeller.
Et bien entendu la souffrance vient questionner en retour le
thérapeute dans son humanité : nous ne pouvons pas éloigner
le calice des lèvres de nos clients; nous ne pouvons pas porter
leur souffrance et nous souffrons avec eux sans pouvoir alléger
leur croix. Dans quelle mesure alors ne sommes-nous pas des
témoins impuissants ? Avons-nous une perspective, un point de
vue qui nous permette un optimisme prudent ? Et sinon à quoi bon
être thérapeute si c’est pour partager un pessimisme amer ? On
trouvera ainsi les points de vue du gestaltiste Jean-Marie Delacroix,
du psychanalyste René Roussillon et de la cabaliste Annick de
Souzenelle dans leurs interviews respectives.
Et la souffrance du thérapeute lui-même, quand elle ne peut
qu’être donnée à voir aux clients, peut parfois leur ouvrir des possibilités nouvelles comme le raconte avec sensibilité Katouchka
Collomb, conciliant les réalités de graves problèmes de santé avec
ses engagements professionnels.
Si nous acceptons ce que l’étymologie nous suggère – la souffrance comme peine à supporter un fardeau – alors, plutôt que
d’évoquer une condition humaine pétrie de souffrance existentielle,
nous devrions parler des douleurs rencontrées dans le cours de
l’existence. De ces douleurs foudroyantes parfois, incompréhensibles souvent, injustes presque toujours, qui fondent sur nous avec
la mort et la maladie. Et nous pouvons penser que c’est cet arrêt
en nous sur l’insupportable qu’elles représentent qui fait de ces
douleurs des souffrances. Ce serait ainsi ce blocage qui serait pénible, cet arrêt en nous du mouvement vital…
La souffrance viendrait ainsi masquer et décaler la douleur du
trauma… Dans cet ordre d’idée Elisabeth Zamansky nous rapporte
que certains clients arrivent porteurs de souffrances multiples
comme autant de dysfonctionnements qui viennent altérer leur
comportement social et jusqu’à la relation thérapeutique. Elle nous
suggère de façon convaincante de les envisager comme des mécanismes de survie protégeant une souffrance originelle, une souffrance~noyau en quelque sorte, à laquelle le thérapeute peut s’accorder pour, progressivement, la déplier.
C’est la levée de ce blocage qui rendrait possible ces moments
soudains d’inversion ou de basculement qui dissipent la souffrance
ou l’angoisse aussi nettement qu’un coup de vent chasse les nuages et apporte le soleil, comme le suggère l’article de Sylvie Schoch
de Neuforn sur la « réversibilité de la souffrance ».
De leur côté, Pierre Van Damme et Geneviève Bartoli éclairent, chacun à leur façon, le rapport qu’entretient la souffrance avec
le lien à autrui quand ce lien est vécu comme incertain ou absent.
Pour les personnes limites comme pour les personnes en grandes
difficultés sociales et physiques, alléger la souffrance ne peut se
faire qu’en créant du lien patiemment, délicatement, honnêtement.
Nous n’avons pas abordé l’aspect social de la souffrance, la souffrance comme résultat de l’injustice, de l’oppression ou des catastrophes que l’avidité, la vanité ou le mépris peuvent engendrer.
La manière d’aborder la souffrance et le « souffrir » lui-même dépendant largement de nos représentations, nous regrettons aussi de
n’avoir pu traiter de la dimension culturelle de la souffrance, bien
que nous l’ayons souhaité. Faute de ressources, faute de place…
Tel quel, aussi incomplet qu’il soit, je souhaite cependant que
ce numéro, avec son dossier, sa rubrique hors dossier et ses comp-tes-rendus de lecture, continue d’alimenter notre réflexion et d’affiner notre regard sur nos pratiques. Pour clore, une invite : en
« bons gestaltistes », à tout aspect de l’expérience nous pouvons trouver au moins un vis-à-vis polaire; quel serait alors, selon
vous, le pôle complémentaire de la souffrance ?
Bonne lecture !