2007
Revue de la Société Française de Gestalt
Corps dénudé, regard dévoilé
Isabelle Temperville
Certes, il n’y a pas si longtemps qu’il vient me consulter, mais l’alliance thérapeutique est déjà bien palpable. Il n’a pas connu d’autre thérapeute. Sa demande est multiple et porte notamment sur
ses difficultés à accéder à l’intimité dans ses relations aux femmes.
Contribue à cette difficulté une maladie génétique qui le défigure
au niveau du torse. Les nodules sous la peau peuvent atteindre la
taille d’une noisette.
Il ne peut se dénuder, ni face aux femmes, ni même face à ses amis.
Seuls les médecins et ses parents sont au courant de cet aspect de
sa personne. Les propositions de sports nautiques, qu’il ne peut que
refuser, provoquent la frustration. L’été qui approche est une torture. Certains vêtements légers peuvent laisser voir l’irrégularité
de sa peau.
Il me dit ne pas avoir de difficulté à voir son corps dans la glace. Mais
il ne s’est pas confronté au regard de l’autre sur cette partie de
son corps. Trop risqué. Voir le dégoût, le rejet dans le regard de l’autre serait insupportable. Ne jamais voir le regard de l’autre permet
toutes les projections et constructions mentales les plus cruelles et
enfermantes.
Je suis suffisamment confiante pour prendre le risque de lui proposer mon regard : « Si vous le souhaitez un jour, quand vous vous
sentirez prêt, je suis prête à porter mon regard sur votre torse, afin
que vous puissiez vivre cette expérience… ». Néanmoins, je sais
que c’est un risque que je prends. En effet, je ne simulerai pas. Pas
la peine de proposer cette expérience sans cet engagement qui est
fort en moi.
Je ne m’attends pas à ce qu’il saisisse si vite ma proposition, et pourtant après seulement quelques minutes d’hésitation il déboutonne
sa chemise. Je ressens une vive émotion, beaucoup de chaleur en
moi. Le sentiment de recevoir un cadeau très précieux et fragile
dont je dois prendre le plus grand soin avec toute ma sincérité. Il y
a aussi qu’il est un homme et moi une femme, pas insensible… Il
dévoile une partie de son corps habituellement cachée. « Accès interdit », « Zone protégée », « Danger », « Fragile »… Et là, sans m’en
rendre compte si clairement dans l’instant, je vais me dévoiler aussi.
Je vais lui offrir en retour mon regard sincère et ce qu’il pourra y
lire. A cet endroit subsiste l’inconnu.
Je l’invite à prendre soin de lui, à prendre le temps. Est-ce moi que
je ménage ? Il n’a pas envie de laisser passer le moment de cet élan.
Il y a comme une urgence à saisir cette possibilité tant qu’il y est prêt.
Face à son torse abîmé j’éprouve soulagement, curiosité et compréhension. Aucun dégoût, aucun rejet. Je sais mon regard clair et
franc. Pas d’effort à faire. Il sait y lire, avant même que nous n’ayons
mis des mots sur cette expérience très forte.
Le dévoilement était mutuel. Il n’a pu se produire qu’avec une
alliance thérapeutique et un cadre solides permettant d’accéder à
l’intimité. Nous devions nous sentir prêts l’un et l’autre. Néanmoins,
de part et d’autre il subsistait du risque. Mais le risque n’est-il pas
souvent indissociable de l’engagement du Gestalt-thérapeute ?
Il me semble important de distinguer deux apports dans ce processus. Le dévoilement en tant que tel a profondément renforcé le
lien thérapeutique. Ce qui a été dévoilé et partagé a favorisé une
étape importante dans le cheminement de cet homme.