2007
Revue de la Société Française de Gestalt
Partager/Faire part
Françis Vanoye
Depuis quelque temps j’observe, à l’écrit comme à l’oral, le retour
périodique d’une incorrection concernant l’usage du verbe partager. En effet, « je lui partage que… », « je partage à mon client
que… », « mon client me partage que… » sont des constructions
incorrectes. Vérification faite auprès de grammaires et du petit
Robert, les choses sont claires : partager, c’est diviser en parts et
distribuer (partager un gâteau entre des convives, un héritage entre
des enfants), c’est aussi partager quelque chose (un gâteau, un appartement, une information, des sentiments) avec quelqu’un.
Dans les expressions incriminées, on pourrait, si l’on tient à conserver l’idée de part, remplacer partager par faire part : « je fais part de
mes sentiments à mon client », j’en offre une partie à sa connaissance. Mais l’on voit immédiatement que le sens n’est plus le même.
Partager implique l’égalité, la réciprocité, une sorte de symétrie,
alors que faire part souligne la dissymétrie. Faire part d’un sentiment qui est mien ne signifie pas que l’autre le partage. Par ailleurs,
partager un sentiment avec quelqu’un suppose qu’un processus se
déroule et qu’il aboutit à la mise en Å“uvre de ce partage (je partage
avec mon voisin mon enthousiasme pour un film, nous partageons,
dans un groupe, nos craintes de la maladie et de la mort). Mais si
je dis que je « lui partage » un sentiment, cela semble induire que
ledit sentiment se transmettra à l’interlocuteur du seul fait de le dire,
d’en faire part.
Tout cela ne me semble pas seulement significatif de la tendance au
raccourci syntaxique que notre langue hérite des habitudes anglosaxonnes. Il me paraît plus intéressant d’y voir une marque, une
manifestation de l’idéologie du partage, du fantasme de contagion
affective et d’identification entre thérapeute et client. En d’autres
termes cette construction « à la mode » nous entraînerait vers des
zones confluentes ? Se dévoiler, partager, confluer ? Peut-être. Il n’y
a pas de faute de langue « innocente ».