2007
Revue de la Société Française de Gestalt
La forge du regard...
Bruno Rousseau
Je suis assis à une terrasse de café et je vois passer, proche, une vieille
femme. Elle me regarde et je la regarde. Je vois ses yeux bleus, clairs,
et les cernes, autour. Le contact est furtif, il ne dure que quelques
secondes… Or, j’ai l’impression que ce regard a été un dévoilement.
Nos regards n’ont pas fait que se croiser, ils se sont rencontrés et
ça s’est dévoilé, au delà d’une volonté quelconque. C’est la situation
qui s’est dévoilée… « Le véritable visage de quelqu’un est une réponse
à quelque situation présente » (PHG).
Je suis assis en face de mon client qui vient tout juste de commencer sa séance. Il me regarde. Je le regarde. Nos regards sont comme
à l’affût d’un indice de « ce qui est présent ». Des émotions ont
déjà été partagées ou retenues, des sentiments ont déjà été exprimés ou cachés, de part et d’autre… Le vécu partagé se tisse de voilements et de dévoilements, sur les chemins sinueux de la liberté
et de la responsabilité propre à chacun.
Je suis à quelques dizaines de kilomètres de la frontière pakistanaise,
autour d’une ancienne citadelle, où a été construite une ville,
Jailsalmer, dans le désert de Thar, en Inde. Un homme se trouve
en face de moi, debout, et ce qui me frappe, ce n’est pas son énorme
turban de couleur, mais son regard. Un regard noir, sombre, qui
ne me lâche pas ! L’occidental affiche les signes extérieurs propres
à sa « caste » (voiture, vêtements…). Par sa naissance, cet Indien
appartient à une caste et ce qui le différencie, lors du premier contact,
c’est son regard.
Par le regard, c’est tout notre être qui se met à vibrer, et par ces vibrations, c’est notre expérience de vie qui se réactualise… qui se déplie…
Notre être se forge dans la relation à l’autre.