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n° 33 2007/2

2007 Revue de la Société Française de Gestalt

Éditorial

Yves MAIRESSE
La question du dévoilement a toujours été centrale en psycho-thérapie. En révélant les phénomènes inconscients à la fin du 19ème siècle, S. Freud amène le regard sur ce qui se joue en arrière-fond de la conscience immédiate. C’est alors la traque des lapsus, des actes manqués, des silences embarrassés, des rêves. Dévoilons les coulisses du passé et nous accèderons au sens des symptômes actuels. Mais le désir se révèle incontrôlable; des patients tombent amoureux de leur analyste. Freud interprète cet inattendu comme une répétition des liens passés dans le présent. Il théorise alors le transfert qui devient un des leviers de la thérapie analytique. L’analyste devra se montrer neutre et réservé quant à la révélation de ses sentiments dans cette relation. Cette règle d’abstinence va peser sur les approches soignantes jusque dans les années soixante-dix. En 1979 Harold Searles notait les ambiguïtés de cette orthodoxie, « alors que nous encourageons ou exhortons le patient à dire tout ce qui lui vient à l’esprit… nous gardons secrets nos propres sentiments et pensées » [1]. Il y voyait l’origine de la stagnation de certaines analyses et des sentiments de culpabilité de l’analyste. Cette stricte abstinence déjà contestée par W. Reich et d’autres dissidents [2] est remise en cause par la psychologie huma- niste et les philosophies existentielles qui mettent en lumière la responsabilité du sujet. La relation thérapeute-patient devient une relation de sujet à sujet. Pour n’en citer que quelques-uns, Carl Rogers prône l’engagement émotionnel du thérapeute avec les concepts d’empathie et de congruence. E. Berne désacralise le pouvoir du thérapeute en dévoilant sa théorie des transactions aux patients en cours de thérapie. Grégory Bateson remet en cause une des illusions les plus tenaces de la psychologie, la neutralité de l’observateur. L’observateur et l’observé forment un système en inter-action et ce système peut s’analyser au présent. C’est une rupture épistémologique qui déplace l’objet d’observation de l’intrapsy-chique vers le champ des interactions.
Les fondateurs de la Gestalt-thérapie rompent avec une vision qui sépare l’organisme de son environnement pour envisager le système de contact au présent comme élément central du déve-loppement. Ce nouveau paradigme implique une posture engagée du thérapeute. C’est en partie sur sa conscience active globale des contacts en cours, l’awareness et son dévoilement, que va repo-ser son intervention. L’expression de ses résonances affectives n’est plus taboue, elle devient même un des outils thérapeutiques pour aider le client à fluidifier ses modalités de contact.
Vont alors se poser quelques questions redoutables qui sont tou-jours d’actualité et qui continuent à susciter des débats au sein des différentes approches psychothérapeutiques et dans notre com-munauté gestaltiste. Que dévoiler ? Quand dévoiler ? Comment dévoiler ? Quels effets pervers possibles du dévoilement ? Ces questions nous ramènent également à l’intentionnalité qui se trouve au cÅ“ur de toute action thérapeutique. Nous sommes alors conviés à développer un savoir clinique tenant compte d’une évaluation des enjeux en cours. Dévoiler un processus, ou révéler ses sen-timents dans une situation de contact nous met devant plusieurs exigences : cohérence, clarté, engagement, tolérance à la récipro-cité, acceptation des déséquilibres induits dans la relation, ajus-tement à des situations nouvelles et porteuses d’angoisses. La liste pourrait s’allonger. Conscients de cette complexité nous avons choisi dans ce numéro de donner la parole à différents courants de la psychothérapie et à différentes sensibilités en Gestalt-thé-rapie, sans prétendre pour autant à l’exhaustivité. Ala lecture des articles qui suivent nous verrons qu’il n’y a pas de réponse univo-que à ces questions.
Yann Pélissier, psychanalyste, nous alerte sur les effets d’alié-nation possibles du dévoilement de l’analyste avec des patients psychotiques. Peut-on analyser le vide ? N’y a-t-il pas risque d’in-troduire nos affects ou nos représentations en lui et, en comblant ainsi son vide, de l’aliéner ? Pour l’auteur, ceci est contraire à l’ana-lyse et conduit à une perte du sujet désirant.
Jean Pierre Remaud et Jean-Marie Robine se situent dans une stricte perspective de champ en Gestalt-thérapie. L’intentionnalité est produite par la situation. Le dévoilement de l’éprouvé du Gestalt-thérapeute est donc justifié s’il est relié à ce qui se joue dans le présent de la situation ainsi co-créée. L’exemple clinique d’Esther commenté par Jean-Marie Robine permet de suivre pas à pas le souhait du psychothérapeute : permettre à la cliente de mesurer l’impact de son mode de contacter. Avec beaucoup de précautions, il lui révèle son peu d’empathie actuelle à sa souffrance, puis il lui propose de regarder avec elle ce phénomène.
C’est aussi à regarder cet apparaître ensemble qu’Edith Blanquet nous convie. Se dégageant d’une logique du symptôme et de sa chronologie, elle explicite les conséquences d’une posture phéno-ménologique. L’individu sera saisi comme acte en devenir et non comme substance. Le dévoilement serait « cet acte de devenir soi-même en se rapportant au monde ». Jacques Pearon insiste sur toutes les projections préalables à la situation thérapeutique. Il ouvre sur les enjeux existentiels du dévoilement et nous propose des axes d’observation en choisissant quelques philosophes exis-tentiels. Stephen Zahm et Yves Mairesse discutent des condi-tions et de la pertinence du dévoilement selon une lecture des besoins du client ou des enjeux en cours dans la relation théra-peutique.
Bruno Liefooghe retrace l’évolution du statut de l’émotion dans les sciences humaines. Partant d’une erreur dans sa pratique, il nous invite à une réflexion sur les conditions d’utilisation optimale des émotions du psychothérapeute au service du client. Pierre Van Damme reprend des situations de crise pour s’interroger sur les effets de paroles concernant sa vie privée dans le contexte thé-rapeutique. Le style direct d’Isabelle Crispoux, nous mène au cÅ“ur de son vécu avec un adolescent et sa famille dans un contexte d’in-tervention systémique. Isabelle Temperville propose une réflexion clinique sur l’intérêt et les limites de l’explication dans l’acte thé-rapeutique et contribue ainsi à déconstruire une représentation de la Gestalt-thérapie qui ne serait que dans l’émotionnel. Carmen Castagna-Descamps nous livre de façon vivante ce qui l’a touchée et stimulée dans sa rencontre avec Gordon Wheeler.
Plusieurs regards engagés qui, nous l’espérons, contribueront à éclairer le débat autour d’un thème qui ne se laisse pas enfermer dans les certitudes. Le besoin de repères théoriques est indis-pensable dans un domaine aussi sensible que le dévoilement. Pour autant n’oublions pas que la Gestalt-thérapie est née comme une réplique aux idéologies de la conformité et réaffirmons l’irréducti-bilité de la rencontre thérapeutique à des savoirs préconstitués et normatifs. L’art du thérapeute gestaltiste consiste à diriger l’atten-tion du patient sur la qualité et la nature de son expérience actuelle mais aussi à mener un dialogue qui laisse une large place à la créa-tivité. Cette adaptation créatrice intègre deux mouvements contra-dictoires, le savoir conservateur et l’improvisation novatrice. Bernard Vincent, l’un des exégètes de la pensée philosophique de Goodman nous le rappelle avec force : « Être obsédé par le maintien de l’ordre ou prétendre, à l’inverse, faire table rase du passé sont deux attitudes névrotiques parfaitement contraires à la vie» [2]. Sous les plis d’une étoffe rugueuse, trône une silhouette mystérieuse, juchée sur la tribune depuis laquelle un panel de conférenciers interpelle la foule sur le thème du dévoi-lement lors des Journées d’Études de la Société Française de Gestalt, à Clermont-Ferrand (mars 2007). La sculpture dévoilée est baptisée « Quartet sans voix » par l’assemblée. C’est à ce jeu d’apparition de formes que nous convie le créateur Alain Blanchet, donc les Å“uvres sélectionnées surgissent, insolites, dans la nature autom-nale, pour le ravissement du lecteur. Les matériaux – terre, plâtre, ciment – prennent vie sous sa main habile. Cet artiste se consacre à accompagner des personnes dans leurs projets d’agencement intérieur. Son orientation gestaltiste le prédispose à ajuster les volumes, intégrer la sculpture à l’architecture, assortir l’extérieur à l’intérieur…
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NOTES
 
[1]H. SEARLES, Le contre-transfert, Gallimard, 1981.
[2]Citons parmi les premiers : S. FERENCZI ; O. RANK ; G. GRODDECK.
[### 2]Bernard VINCENT, Paul Goodman, la révolution gestaltiste, Revue Gestalt n° 3, 1992, p. 94. 6
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H. SEARLES, Le contre-transfert, Gallimard, 1981. Suite de la note...
[2]
Citons parmi les premiers : S. FERENCZI ; O. RANK ; G. GR...
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[### 2]
Bernard VINCENT, Paul Goodman, la révolution gestaltiste,...
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