2008
Revue de la Société Française de Gestalt
Le « mentir-vrai »
Sabine Dotal
Par quel paradoxe magique, la fiction, l’Å“uvre d’art sont-elles plus
à même de révéler la vérité profonde d’une époque, d’un être
humain, qu’une étude historique, biologique, psychologique, anthropologique ou documentaire ? Ce que Aragon appelle le « mentirvrai ».
Comment expliquer que n’importe quel volume de La Comédie
Humaine de Balzac, à travers une histoire inventée, suggère mieux
l’essence de la Restauration et de la Monarchie de Juillet qu’un livre
d’histoire ? Que la pièce d’Ariane Mnouchkine, le Dernier
Caravansérail en dit plus et plus fort que tous les articles et reportages réunis sur les sans-papiers ? On peut faire les mêmes remarques sur un film de Bergman ou Pasolini, un poème de René Char.
Maints tableaux de Watteau représentant des fêtes galantes, donnent à voir surtout, au-delà de l’anecdote peinte, comme par transparence, par une vibration des tons et des valeurs, la vérité d’une
société aristocratique secrètement travaillée par le pressentiment de
sa disparition, et cela, quatre-vingts ans avant la Révolution. Une
sculpture de Giacometti comme l’Homme qui marche n’est-elle pas
une incroyable condensation d’une vérité humaine bouleversante
sans commune mesure avec la réalité visible ?
C’est que l’Å“uvre d’art n’est pas simple message – c’est-à-dire vérité
à transmettre (on serait alors dans l’idéologie). La vérité naît dans
l’acte créateur, surgit de « crises » que Michel Leiris définit comme
« les moments où le dehors semble brusquement répondre à la
Sommation du dedans ». La vérité pour l’artiste est objet de quête :
rendre visible l’invisible, faire entendre l’inouï; il crée un monde
parallèle, celui qui y pénètre ne trouve ni message, ni morale, ni
leçon, mais se rencontre lui-même, à ses risques et périls.