2008
Revue de la Société Française de Gestalt
La morsure
Élisabeth Zamansky
Le médecin examine la plaie que j’ai à un doigt de ma petite main
potelée de fillette de cinq ans.
Comment tu t’es fait ça ?
Je ne réponds pas; je ne sais pas.
C’est vilain, reprend-t-il, on dirait une morsure...
Je regarde mon doigt. C’est rouge. Je vois la marque des dents.
C’est une morsure.
Quelqu’un t’a mordue ?
Oui, quelqu’un.
Mon regard rencontre à ce moment celui de ma grand-mère, un
regard noir, méchant.
Ce n’est pas ce que tu m’as raconté, dit-elle.
Alors je me souviens.
C’est dimanche, en ouvrant la lourde porte cochère de l’immeuble de mes parents que je me suis blessée avec le penne.
Je ne dis rien.
Je n’ai jamais oublié le regard de ma grand-mère. Il a blessé ma
rencontre avec le monde.
Je n’avais pas menti. J’avais « trouvé-créé » du sens.