2008
Revue de la Société Française de Gestalt
Éditorial
Élisabeth Zamansky
La Vérité ? Qu’est-ce que la vérité, pour nous, Gestalt-théra-peutes ?
Il me semble qu’il y a deux fondements à la recherche de vérité :
un désir de maîtriser le monde et un désir de lui donner du sens,
tous les deux sont intimement liés. Le besoin d’organiser le monde
dans sa pensée, pousse l’homme à observer et rechercher des
invariances, des systèmes logiques dans le contact avec la réalité, mais aussi à construire des explications qui ne sont pas fondées sur l’observation de faits et qui sont parfois présentées comme
des vérités absolues non questionnables comme les vérités religieuses; je pourrais les appeler des vérités-croyances et les opposer aux vérités scientifiques qui ne relèvent pas d’un acte de foi.
Ces deux formes de vérité sont toutes les deux nécessaires et
notre époque pourtant férue de scientisme sait même les utiliser
avec cynisme pour augmenter la manipulation des personnes.
Le mélange est total quand une apparence de scientificité est donnée à des décisions politiques ou économiques que ce soit sur le
terrain des choix sociaux (immigration, pauvreté, éducation) ou
commerciaux et agricoles
[1]).
Vérités-croyances et vérités scientifiques se retrouvent à tous
les niveaux, rien n’y échappe : au niveau macro social comme nous
venons de le voir, au niveau culturel avec les croyances et traditions et au niveau individuel où, dès l’enfance, notre besoin de sens
nous pousse à la narrativité, à la construction de récits et de romans
familiaux qui viennent combler le besoin de comprendre et le manque de connaissances.
C’est pourquoi il est si important que, depuis toujours, existent
des chercheurs de vérité qui dénouent les mensonges, les manipulations, qu’elles soient religieuses, politiques, sociétales, scientifiques ou familiales. Et ils prennent souvent des risques immenses que ce soit en Chine, en Russie, aux États-Unis ou en France.
En tant que thérapeutes nous n’échappons pas, ni nos clients,
à ce double désir de vérité et donc au risque du pouvoir et de la
manipulation. Les scientifiques ont construit depuis le XIXe siècle
des garde-fous pour faire reculer la vérité-croyance ou, tout du
moins, qu’elle apparaisse pour ce qu’elle est. Mais pouvons-nous
les utiliser ? La subjectivité inhérente aux sciences humaines ne
nous cantonne-t-elle pas dans la vérité-croyance ? Sommes-nous
contraints au relativisme subjectif et, de ce fait, à l’absence de toute
théorisation ?
Et pourtant, il n’y a pas de compréhension sans théorie nous rappelle Edmond Marc; etsi la subjectivité est inévitable elle peut être
atténuée en faisant place à l’intersubjectivité et par une prise de
distance avec son propre regard. La recherche de vérité théorique
se fait dans des allers-retours entre les deux positions du thérapeute, celle du participant à une relation et celle de l’observateur.
Les points de vue du scientifique et du thérapeute sont-ils inconciliables ? On peut penser que non puisque Jean-Pierre Mendiburu
àréussi à concilier les deux. Pour nous communiquer ses réflexions,
il fait dialoguer son être scientifique et son être thérapeute. Pierre
nous dit que la psychothérapie ne peut pas être une science et
Jean ne le revendique pas car ce système ne peut rendre compte
de l’infinie complexité d’une personne. Tous deux partagent le refus
catégorique d’une vérité absolue, sur un chemin où dogmes scientifiques, thérapeutiques et familiaux peuvent et, parfois, doivent
être remis en cause, chemin balisé par des moments d’excitation
joyeuse et d’émotion esthétique.
Finalement les critères scientifiques de la vérité ne sont pas adaptés à notre objet et nous avons à remettre à sa place la prétention scientifique. Ce n’est qu’un regard particulier sur le monde dont
le mode est dominant aujourd’hui. Catherine Deshays relie à Platon
et Descartes cette approche de la vérité absolue, rationnelle, concordante avec la réalité, puis elle nous parle d’un autre courant qui
conduit à la phénoménologie ; il est nourri par Nietzsche, aussi
ancien qu’Héraclite et le taoïsme, et remet en cause jusqu’à l’idée
de vérité pour promouvoir celle de processus en perpétuelle transformation. Catherine fait le lien entre ces deux conceptions de la
vérité et le travail clinique :la première induit une position de savoir
et de jugement alors que la deuxième nous permet de sortir de l’explication pour l’explicitation.
Notre conception de la vérité influe sur le thérapeute mais influe
aussi sur la démarche de nos clients. Jacques Blaize distingue cinq
conceptions de la vérité sous-jacentes à leur demande et les illustre par cinq fables. Nous voyageons avec lui dans l’histoire philosophique de la vérité, rencontrons Platon, les Pères de l’Église,
Bacon, Descartes, Kant et surtout Husserl. Cela nous mène à questionner la logique de la vérité pour entrer dans une logique de l’évidence, à répondre à la tentative de sortir de la situation intenable
du non-sens par un processus thérapeutique de questionnement.
C’est si passionnant que nous n’avons vu passer ni le temps ni
les pages !
Notre posture de thérapeute dépend de nos choix philosophiques et elle est confrontée à ceux de nos clients. Face à ceux qui
nous placent dans la position de celui qui détient la vérité, que
faisons-nous ? Denis Dubouchet retrace l’évolution du praticien,
détenteur du savoir, au psychanalyste qui fait place à la vérité de
son patient, une vérité inconsciente qui doit être révélée :« Ce n’est
pas moi qui sais, mais je sais comment vous pouvez accéder à
la vérité ». La Gestalt-thérapie se place ailleurs dans une rupture
épistémologique où le Self est l’organe du contact appartenant
au champ; là aussi il va falloir renoncer à être « celui qui sait »,
et ce n’est pas évident ! Il faudra déconstruire les modes de
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relation habituels pour co-construire la vérité à chaque moment
dans l’expérience de la relation.
Non, ce n’est pas évident, car non seulement il est nécessaire
de ne pas être celui qui sait mais il faut se défaire des comportements de jugement, d’autoritarisme et de défiance pour accueillir
l’autre et soi-même, dans sa fragilité et sa vérité. Vincent Béja illustre avec un exemple clinique combien la capacité du thérapeute
à envisager la vérité de l’autre de manière intrinsèquement bienveillante est profondément thérapeutique.
Et doit-on tout accueillir, tout croire ? Comment réagir quand une
cliente pense avoir été victime d’abus sexuel ? Dans la situation
qu’elle présente, Emmanuelle Gilloots questionne la fascination
possible du thérapeute; elle interroge aussi le contexte de l’apparition du souvenir, l’histoire de la cliente et l’histoire de la thérapie, sans jamais remettre en cause l’accueil du souvenir comme
porteur d’un sens, qu’il soit basé ou non sur des faits réels.
Cette quête de la vérité, que nos patients et nous-mêmes menons
quand incohérence, demi-vérités, mensonges, masquent mal ce
qui a été caché parce qu’indicible, nous la retrouvons dans le roman
de Bernhard Schlink étudié par Catherine Bolgert. Que faire des
fruits de cette quête et de ses limites ? Comment soutenir le travail de reconstruction, le travail de deuil ? Nous avons besoin de
partager la vérité, de la rendre sociale, d’avoir un témoin qui peut
être le thérapeute ou le groupe.
Mais la vérité la plus difficile à accepter n’est pas toujours dramatique, extérieure. Elle est le plus souvent au plus intime de nous-même provoquant la honte et le déni. La vérité peut montrer son
nez dans le mouvement, le corps, l’émotion, et plus facilement avec
un nez rouge nous dit Agnès Cretté-Bouvet. « Quand il touche le
ridicule absolu, le clown touche quelque chose de l’ordre de la
vérité »et permet l’acceptation de l’inacceptable. Tournée non vers
le passé mais vers ce qui a envie d’advenir, Agnès cherche les chemins pour intégrer la richesse de nos polarités guidée par le plaisir d’une relation vivante et dans le déséquilibre nécessaire à la
marche.
Si la névrose est, comme le dit Jung, le symptôme d’une « souffrance de l’âme qui n’a pas trouvé de sens », la demande adressée au psychothérapeute est aussi d’ordre spirituel. Le XIXe sciècle a cherché à nous dégager de l’illusion religieuse, écrit Ysé
Tardan-Masquelier, mais a ouvert une faille, un néant éthique. Se
méfiant des idéologies, l’individu délaisse les vérités authentifiées par la seule tradition et fait un effort pour rechercher sa propre vérité intérieure. Cette recherche spirituelle s’appuie sur la
connaissance de soi, le discernement de ce qui est « vrai » pour
soi et concerne donc le thérapeute.
Chacun de ces chercheurs de vérité a apporté sa réflexion, fruit
de rencontres avec d’autres chercheurs de vérité, avec son art
de thérapeute mais surtout avec lui-même. Avec eux nous sortons
de la dichotomie, vérité scientifique/vérité-croyance, pour répondre au besoin de sens par l’entrée dans un processus de questionnement et l’approfondissement du sentiment de vivre. Nous rejoignons Claudia Gaulé, cherchant à rester dans le moment présent,
à faire écho de la résonance de l’autre en nous dans une acceptation pleine de sensibilité et de tolérance de nous-mêmes et de
nos clients. Et, là aussi, il faut prendre des risques :risque du questionnement des idées reçues et des théories à la mode, des représentations de soi et de l’autre, de reconnaître sa propre fragilité,
de vivre une relation dans la mouvance du moment.
Illustrer la vérité, lui donner une forme
tangible s’avère un pari impossible.
Nous avons choisi de suivre l’Å“il
exerçé de quelques globe trotters qui,
au sortir de leur caverne, parcourent le
monde à l’affût des images où rêve et
réalité se rencontrent sans différenciation perceptible. L’immatériel rejoint le
matériel, l’ombre prolonge le relief, le
reflet miroite la lumière. Le vrai ne se
distingue plus du faux dans la
recherche esthétique qui mobilise les
créateurs tels Élisabeth Zamansky
(auteur de l’éditorial et de la photo de
couverture) et à sa suite une génération nouvelle, exigeante et intrépide
représentée par Benoit Gannaz,
Timothée Masquelier et Clément
Schmitt. Les aspirations communes de
ces photographes amateurs, les entrainent dans une quête infinie tant scientifique qu’esthétique : «la vérité scientifique a pour signe la cohérence et
l’efficacité. La vérité poétique a pour
signe la beauté » (Aimé Césaire)
[1]
Je pense à Monsanto,
producteur transnational
de semences OGM
et d’herbicides.
Chantal Masquelier-Savatier, Mai 2008