Gestion 2007/1
Gestion
2007/1 (Vol. 32)
122 pages
Editeur
DOI 10.3917/riges.321.0029
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Dossier : L'éthique en gestion : au-delà de la réglementation

Vous consultezIntroduction

AuteursDiane Girard du même auteur

Diane Girard est doctorante à HEC Montréal et coordonnatrice régionale pour le Québec de l’Association des praticiens en éthique du Canada.

Thierry C. Pauchant du même auteur

Thierry C. Pauchant est professeur titulaire à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de management éthique.

Les préoccupations éthiques sont devenues aujourd’hui incontournables tant dans les organisations que dans la population en général. Comme nous le verrons dans ce dossier, ces préoccupations émergent pour différentes raisons. Celles-ci incluent, par exemple, des réactions aux récents scandales financiers, la volonté des gestionnaires de protéger la réputation et la légitimité de leur entreprise, une meilleure prise de conscience des implications écologiques et sociales liées aux activités commerciales, des pressions de plus en plus nombreuses visant une plus grande responsabilité de la part de tous les types d’organisations, la recherche d’alternatives face aux insuffisances des lois et des normes pour réguler les activités organisationnelles, et, finalement, pour plusieurs gestionnaires et employés, une quête de sens dans leur travail.

2 Les différences ne se limitent pas aux causes de l’émergence de l’éthique en gestion. Les réponses proposées par différentes disciplines scientifiques et pratiques professionnelles à cet égard reflètent une richesse de même qu’une complexité qui en laissent plus d’un pantois. Ainsi, selon l’approche, l’éthique en gestion pourra être une affaire de délibération critique, de dialogue, de conscience ou d’application de codes de conduite. Les préoccupations éthiques pourront quant à elles être abordées dans le cadre d’initiatives spécifiques à ce sujet, structurelles ou culturelles, mais aussi dans le cadre, notamment, de la gestion par les valeurs, de la responsabilité sociale des entreprises, du développement durable, de la gestion des parties prenantes ou stakeholders, de la qualité totale, de la gouvernance éclairée, de l’entreprise citoyenne, de la saine gestion, du commerce équitable, de l’investissement responsable ou encore du leadership intégral.

3 Le champ scientifique de l’«éthique des affaires» a malheureusement aussi contribué à cette confusion. Souvent ce champ est articulé par des dichotomies entre différentes traditions éthiques. Par exemple, on oppose souvent l’éthique basée sur des normes à celle basée sur l’actualisation de valeurs, l’éthique qui maximise des résultats à celle qui s’enracine dans des motivations louables, le principe de justice à l’aspiration à la sollicitude, l’importance de la raison en éthique à celle des sentiments, ou la quasi-guerre idéologique entre les modèles qui affirment que seul l’intérêt des actionnaires doit être considéré en affaires ou, différemment, que l’intérêt des actionnaires doit être combiné avec les intérêts d’autres parties prenantes.

4 Pour compliquer le tout, et comme le rappelle le philosophe et politologue Charles Taylor dans son livre Les sources du moi, les conceptions et les pratiques dans le domaine de l’éthique ne proviennent pas seulement de disciplines scientifiques particulières ou de pratiques professionnelles. Elles sont aussi à l’origine du sens de l’identité des individus et des groupes; elles forment le fondement existentiel des personnes, leur «moi» individuel ou collectif. On comprend alors que les discussions dans le domaine de l’éthique soient particulièrement chaudes. Elles réveillent dans l’être humain, gestionnaire ou citoyen, des aspirations et des convictions profondes, qu’elles soient politiques, sociales, ethniques, religieuses, spirituelles ou existentielles. Si l’on propose souvent d’éviter à table les discussions politiques et religieuses afin que le repas se passe bien, il faudrait aussi ajouter les discussions sur l’éthique!

Le but de ce dossier et sa structure

5 Plutôt que de nous attarder à cette complexité théorique, nous avons préféré, en constituant ce dossier, fournir des pistes de réflexion et d’action aux gestionnaires face aux problématiques éthiques toujours plus nombreuses auxquelles ils doivent faire face. Pour ce faire, nous avons demandé à certains auteurs spécialisés dans une fonction traditionnelle en gestion d’écrire un article en relation avec cette fonction (la comptabilité, la finance, le marketing, la production, la gestion environnementale, etc.) et à d’autres de traiter d’enjeux globaux en gestion (la stratégie, la gouvernance, la prise de décision, la culture d’entreprise, la corruption, etc.). Nous leur avons également demandé de dépasser l’une des dichotomies les plus présentes dans l’entreprise actuellement, qui consiste à considérer la gestion éthique comme strictement légaliste et non allant au-delà de la réglementation, d’où le titre du dossier. Bien évidemment, la locution prépositive «au-delà» n’implique pas de nier la nécessité et l’importance de la loi et des règlements, mais suggère d’aller plus loin.

6 Nous avons structuré ce dossier en trois parties complémentaires. Dans la première partie, deux articles «mettent la table». Thierry C. Pauchant, Caroline Coulombe, Christiane Gosselin, Yoséline Leunens et Joé Martineau proposent certaines définitions qui distinguent les domaines de la loi, de la culture, de la morale et de l’éthique. Ils invitent aussi les gestionnaires à mieux appréhender leurs façons de penser et de faire, documentent 10 traditions éthiques qui traitent différemment une même problématique et décrivent deux processus performants en gestion éthique, qui privilégient le dialogue. Dans ce dossier qui se propose d’aller au-delà de la réglementation, Réal Labelle et Stéphane Rousseau décrivent l’évolution historique de la réforme canadienne de la réglementation en matière de gouvernance. Ils notent le passage d’une approche permissive, basée sur l’autoréglementation, à une autre approche plus impérative, inspirée de la loi américaine Sarbanes-Oxley. Ces auteurs présentent aussi les répercussions de cette évolution sur la profession comptable, l’audit des entreprises et les mécanismes de gouvernance.

7 La deuxième partie de ce dossier est composée de six articles liés davantage à certaines fonctions et à des enjeux plus globaux concernant la gestion. Andrée De Serres présente les nombreux conflits d’intérêts qui existent en éthique financière, entre dirigeants, actionnaires, intermédiaires de marché et clients. L’auteure insiste sur le fait que le risque fiduciaire d’une entreprise se doit d’être mesuré et divulgué, au même titre que les risques opérationnels, sociaux et environnementaux, dans le but de restaurer la confiance dans les marchés des capitaux. Jean-François Ouellet indique, quant à lui, que la fonction «marketing» est relativement peu encadrée par le droit ou les codes de déontologie. Il propose une grille d’analyse quantitative, reprenant cinq écoles dans le champ de l’éthique et concernant plusieurs niveaux d’analyse, en l’appliquant à trois produits : les aliments gras et sucrés, les emballages biodégradables et les émissions populaires telles que Star Académie. Jean Nollet et Christine Ouellette présentent ensuite certaines problématiques éthiques qu’on rencontre dans le domaine de l’approvisionnement, par exemple les négociations mensongères ou l’acceptation de cadeaux par des acheteurs. Ils proposent un modèle évolutif, touchant à la fois les personnes, l’organisation et la profession, dans le but d’établir des bases minimales, de favoriser la progression et enfin d’encourager l’excellence en approvisionnement éthique. Corinne Gendron, Andrée De Serres et Lova Ramboarisata présentent, dans l’article suivant, les résultats d’une étude sur les conceptions, dans les banques canadiennes, de la nature. Ces auteures concluent que cette éthique écologique est encore fort légaliste et utilitariste, et elles suggèrent de puiser à des traditions éthiques spécifiques, comme celles de Hans Jonas et de Paul Ricœur, afin d’accroître la responsabilisation envers l’avenir et les «tiers», même inconnus d’un acteur ou d’une institution. Francine Séguin et Fabien Durif indiquent, pour leur part, que le processus éthique est du domaine de la stratégie d’entreprise. Notant que si une entreprise désire se développer et durer, elle doit acquérir une légitimité à la fois économique et sociale, ces auteurs proposent alors différents mécanismes : des actions délibérées, comme créer des lieux de débats, une attention particulière aux phénomènes émergents et l’établissement d’une culture d’entreprise qui supporte cette stratégie éthique. Enfin, César Garzon et Taïeb Hafsi abordent une dimension mondiale et analysent comment des organisations internationales, comme l’O.C.D.E., la Banque mondiale, le F.M.I. ou Transparence-International, tentent d’enrayer le phénomène de la corruption. Ce phénomène nuit non seulement aux entreprises, mais aussi à l’équilibre socioéconomique et politique des pays. Relevant les différences entre les approches coercitive, normative et culturelle, ils présentent les progrès accomplis dans ce domaine, les avancées encore nécessaires et tirent des conclusions pour la gestion des entreprises.
La troisième partie de ce dossier inclut un article, deux recensions de livres, un provenant du Québec et l’autre de France, et un essai. Cette partie reprend certains éléments discutés dans ce dossier, propose des interventions complémentaires dans les organisations et s’ouvre sur les dimensions culturelle et mondiale. Dans son article, Diane Girard reprend l’un des thèmes clés dans ce dossier, soit l’omniprésence des dilemmes et des problématiques éthiques dans tous les aspects de la gestion, en précisant que la culture organisationnelle est une dimension primordiale pour la prise de décision éthique. Elle décrit aussi les mécanismes qui renforcent la culture dominante et propose différentes stratégies de ressources humaines, de développement organisationnel et de leadership qui encouragent une culture favorisant la prise de décision éthique dans l’entreprise. Dans sa recension du livre L’intervention en éthique organisationnelle: théorie et pratique, dirigé par Yves Boisvert et qui rassemble une dizaine de spécialistes du Québec, Cornelius von Baeyer dit qu’il existe peut-être une éthique organisationnelle typiquement québécoise. Cette éthique va au-delà de la réglementation, comme le fait ce dossier, et met l’accent sur la culture et le climat d’entreprise au moyen de processus de délibération et de dialogue ou d’autres efforts de développement organisationnel. Dans la seconde recension de livre, Allison Marchildon présente L’éthique d’entreprise, un ouvrage français paru dans la collection «Que sais-je?». Ce livre d’introduction, rédigé par Fabienne Cardot, laisse poindre, notamment par la place qu’il accorde au dialogue, un certain rapprochement entre l’approche française de l’éthique en gestion, généralement plus déontologique et enracinée dans de grands principes théoriques, et l’approche typiquement québécoise relevée précédemment. Enfin, dans un essai, Jean Pasquero revient à la complexité théorique de l’éthique en gestion, abordée au début de ce dossier, et tente de clarifier certaines appellations : codes de déontologie, fonds d’investissement éthiques, développement durable, responsabilité sociale des entreprises, gestion des parties prenantes, etc. Privilégiant une approche théorique, remontant au code d’Hammourabi, l’auteur conclut que la notion d’éthique va au-delà de la réglementation et affirme la nécessité de mieux définir les paramètres d’une gouvernance mondiale des entreprises.

Conclusion

8 Si un trait se dégage de ce dossier, c’est bien le pluralisme des approches adoptées par ses auteurs. Certains décrivent explicitement les grandes traditions desquelles dérivent leurs conceptions éthiques, alors que d’autres les présentent d’une façon implicite; certains proposent des grilles d’analyse, d’autres des modèles généraux d’intervention, d’autres encore des processus spécifiques; certains auteurs mettent l’accent sur le développement des personnes, alors que d’autres favorisent des mécanismes institutionnels ou culturels. Ces différences peuvent mener à la conclusion que le domaine de l’éthique en gestion est encore trop hétéroclite et manque de fondements théoriques éprouvés. Nous sommes d’avis que cette perception est erronée. Ce domaine a plutôt évolué d’un sous-champ de la philosophie morale à une discipline interdisciplinaire et pluraliste qui, au lieu de s’enfermer dans un ou des domaines et pratiques spécifiques, s’adapte à des réalités de plus en plus complexes dans un contexte mondialisé, sans cependant tomber dans un relativisme incapacitant. Une évolution similaire est observable dans le champ de la bioéthique : née il y a plus de 40 ans de problématiques liées au domaine médical, la bioéthique inclut aujourd’hui des domaines multidisciplinaires, dont la médecine, la chimie, la biologie, l’écologie, l’anthropologie et la théologie.

9 Nous espérons que ce dossier permettra aux gestionnaires de mieux cerner les liens entre éthique et gestion ainsi que certains grands enjeux relatifs aux fonctions administratives. Nous formons le vœu, aussi, qu’il leur permettra de découvrir des pratiques différentes du seul recours aux normes, aux règlements ou aux campagnes de relations publiques pour répondre à l’émergence croissante de préoccupations éthiques. Nous souhaitons enfin que ce dossier permette aux gestionnaires de se rendre compte que l’éthique en gestion est un grand arbre avec de multiplies branches et de profondes racines. Son objet est de découvrir une véritable écologie de l’esprit, générant de nouvelles façons de penser, d’agir, d’être et de devenir en gestion, afin d’encourager le mieux-être des personnes, de nos économies, de nos organisations, de nos communautés et de la planète.

 

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Diane Girard et Thierry C. Pauchant « Introduction », Gestion 1/2007 (Vol. 32), p. 29-30.
URL :
www.cairn.info/revue-gestion-2007-1-page-29.htm.
DOI : 10.3917/riges.321.0029.