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Gestion et management public

2013/1 (Volume 1/n°3)

  • Pages : 64
  • DOI : 10.3917/gmp.003.0060
  • Éditeur : AIRMAP

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Ce numéro 3 de l’année 2012-2013, de la revue Gestion et Management Public, nous permet d’ouvrir cette rubrique de recension d’ouvrage. Cette rubrique est, en effet, de la plus grande importance pour notre communauté d’enseignants-chercheurs en management public.

Recension de l’ouvrage Motivations et valeurs des agents publics à l’épreuve des réformes, Emery Y. et Giauque D., (2012), Presses de l’Université de Laval, collection Gouvernance et gestion publique

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Le nouveau Emery et Giauque est sorti ! Depuis une dizaine d’années, Yves Emery, professeur à l’Institut de Hautes Etudes en Administration Publique (IDHEAP, Suisse) et responsable de la chaire de management public et gestion des ressources humaines et David Giauque, professeur associé à l’Institut d’Etudes Politiques et Internationales de l’Université de Lausanne, ont publié un nombre significatif d’ouvrages en management public. Parmi ces contributions, ceux qu’ils ont réalisés ensemble, écrits à quatre mains ou résultant de la coordination d’un travail collectif, apportent des éléments de réflexion stimulants à tous ceux qui s’intéressent aux dimensions humaines du management public.

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Après Sens et paradoxes de l’emploi public (2003), Paradoxes de la gestion publique (2005), Les dilemmes de la gestion publique (2007), Repenser la gestion publique (2008), voici donc Motivation et valeurs des agents publics à l’épreuve des réformes (2012). Cet ouvrage nous offre un voyage passionnant dans les problématiques motivationnelles du secteur public, envisagées en lien étroit avec les réformes de la gestion publique.

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La question de la motivation a été abondamment étudiée dans les années quatre-vingts puis partiellement délaissée en GRH [1][1] Il faut cependant citer sur cette question l’ouvrage.... Elle revient désormais en force dans la réflexion sur la gestion des personnels publics, où elle revêt une importance particulière. En effet, une vague de changements sans précédents affecte les organisations publiques, transformant la relation et les conditions d’emploi de nombreux agents publics. Nous assistons à l’émergence d’une post-bureaucratie, caractérisée par la remise en cause de l’ethos traditionnel des fonctionnaires et par l’hybridation des logiques. La place et l’engagement professionnel des agents publics dans « l’après fonctionnariat » reste à explorer. L’ouvrage d’Yves Emery et David Giauque se focalise ainsi sur la compréhension des spécificités de leurs motivations et valeurs. Cette analyse est sous-tendue par une réflexion sur les difficultés de mise en œuvre des nouvelles pratiques de gestion publique des ressources humaines et la recherche de pistes quant à la conception de dispositifs adaptés.

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Les premiers chapitres décrivent les mutations du management et de la GRH publique dans le monde. Les réformes tendent à s’appuyer sur une représentation puissante des fonctionnaires comme pléthoriques, inefficaces et protégés par l’emploi à vie. Alors que les emplois publics avaient été conçus pour protéger leurs titulaires contre les pressions politiques, cette conception est largement occultée dans les discours. Même si, en Europe, les pays qui ont totalement privatisé la fonction publique demeurent rares (à l’exception notable de l’Italie), la voie de l’alignement sur les pratiques du secteur privé tend à se généraliser. Seuls certains pays à fonction publique de carrière, comme la France, résistent encore en partie à cette tendance massive. On trouve ainsi, à des degrés divers, un ensemble de nouvelles pratiques : introduction de la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, généralisation de la gestion des performances avec une introduction croissante de rémunérations au mérite, refonte des logiques de carrière, individualisation des conditions d’emploi, remise en cause de la protection de certains emplois… La question centrale de l’ouvrage porte ainsi sur la nature des motivations et des valeurs des agents publics et la manière dont celles-ci interagissent avec les nouvelles conditions d’emploi et de gestion des ressources humaines.

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L’ouvrage, au-delà de la réflexion théorique qu’il propose, s’appuie ainsi sur une analyse de données empiriques, illustrées par le cas Suisse. Celui-ci est particulièrement intéressant, ce pays ayant connu des réformes importantes et possédant une grande diversité institutionnelle selon les niveaux de gouvernance. Alors que la plupart des pays de l’Union européenne conservent certaines formes de garanties statutaires, la Suisse est allée très loin dans la transformation du statut au niveau de la confédération et dans nombre de cantons. Par ailleurs, la grande perméabilité entre secteur public et secteur privé, et l’existence d’un système d’emploi (et non de carrières) qui permet l’accès sans concours à la fonction publique, font de la gestion publique suisse une candidate idéale aux logiques de l’hybridation. Ce terrain est abordé dans une perspective de compréhension globale des mutations qui affectent la plupart des pays de l’OCDE. L’analyse, qui s’inscrit naturellement dans une comparaison internationale, met l’accent sur les similitudes des formes d’engagement des agents publics face à la reconfiguration des systèmes de gestion.

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Les résultats empiriques confrontent ainsi une analyse globale des dynamiques de la motivation des agents publics et une analyse plus spécifique de la « motivation à l’égard du service public » (MSP).

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La MSP fait actuellement l’objet d’un grand nombre de recherches dans le champ du management public. Celles-ci reposent quasi-exclusivement sur des données quantitatives. Elles mettent l’accent sur les spécificités des motivations altruistes des salariés qui œuvrent pour des services publics. La recherche dans ce champ s’attache également à analyser les antécédents et corrélats de la MSP. Pour Yves Emery et David Giauque, s’il existe de nombreuses recherches portant sur les antécédents de la MSP, très peu d’entre elles analysent l’impact des dispositifs de gestion et des pratiques de management. Font exception des recherches qu’ils ont menées antérieurement et qui montrent l’impact de l’enrichissement du travail, du soutien organisationnel et de la participation aux prises de décision (et donc des pratiques de motivation intrinsèque) sur les niveaux élevés de MSP. Les recherches mettent également l’accent sur l’importance du sentiment de justice organisationnelle. La recherche sur la MSP contribue ainsi (en complément de travaux spécifiques comme ceux de Pfeffer ou de Perry) à expliquer la faible efficacité des stratégies de motivation des agents publics par la rémunération des performances. L’existence d’un ensemble de travaux convergents sur ce point ne semble curieusement guère avoir d’effets sur les pratiques : les dispositifs instaurant ce type d’incitations continuent à se développer inéluctablement. L’analyse de l’impact des pratiques de gestion sur la MSP conduit également les auteurs à s’interroger sur un autre paradoxe. Alors que de nombreux travaux mettent l’accent sur les conséquences positives de la MSP (satisfaction au travail, engagement organisationnel, et en conséquence sentiment d’efficacité), ils évoquent la possibilité d’effets pervers de cette dynamique motivationnelle, une forte MSP pouvant déboucher sur de la frustration et du stress. Selon eux cette évolution a lieu dans des contextes dans lesquels les changements ne sont pas en adéquation avec les valeurs des agents.

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Le concept de MSP, aujourd’hui largement dominant dans la littérature internationale, apporte ainsi des éléments clé de compréhension des spécificités de la motivation et des valeurs des agents publics. Cependant, ce concept est focalisé sur l’engagement des agents publics au service de l’intérêt général et de l’intérêt particulier des usagers. Les auteurs complètent, enrichissent et élargissent cette analyse en décrivant de manière approfondie les dynamiques motivationnelles d’agents publics suisses dans l’univers post-bureaucratique. Cette seconde partie du raisonnement s’appuie essentiellement sur les résultats d’une recherche qualitative.

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En s’appuyant sur ces deux approches de la motivation, mais aussi sur une connaissance approfondie du terrain, issue de nombreuses démarches empiriques qualitatives et quantitatives, et sur une remise en perspective de la littérature, la conclusion de l’ouvrage met en valeur l’existence de dimensions diversifiées et complémentaires de la motivation des agents publics.

  • La dimension institutionnelle renvoie à l’importance de travailler pour la res publica. Elle correspond à la dynamique motivationnelle rattachée à l’intérêt public, qui est réaffirmée dans la littérature par les travaux sur la MSP et les valeurs publiques. Cependant, dans le fonctionnement quotidien des organisations, elle semble concurrencée par d’autres ancrages identitaires, qui sont pour partie véhiculés par les réformes liées à l’après fonctionnariat.

  • La dimension politique publique renvoie à l’attrait que représente pour les agents le secteur spécifique dans lequel se situe leur activité et à leur implication vis-à-vis des politiques qui s’y déploient (santé, social, sécurité, éducation…).

  • La dimension organisationnelle reflète l’importance que les acteurs octroient à leur organisation. L’importance de cette dimension est renforcée par les réformes publiques, à travers l’agentification des structures et la responsabilisation des agents. Elle renvoie à la force des cultures organisationnelles et de leurs déclinaisons multiples dans les diverses unités.

  • La dimension profession/métier renvoie à l’insertion dans le groupe social professionnel, aspect souvent très important pour les agents publics. Les normes et valeurs de métiers constituent fréquemment pour les agents publics des ancrages identitaires fondamentaux. Ceux-ci semblent particulièrement forts en Suisse, puisque la socialisation des agents publics s’y réalise essentiellement dans le cadre de leur prise de poste. Par ailleurs, les réformes publiques, en affaiblissant la dimension institutionnelle, favorisent un repli sur l’ancrage professionnel.

  • La dimension rôles et activité renvoie à l’exercice de compétences spécifiques dans un univers relationnel particulier.

La synthèse proposée par Yves Emery et David Giauque met ainsi en valeur la complexité et l’hybridation des identités et des valeurs des agents public dans l’ère de l’après fonctionnariat. En rupture avec les approches souvent caricaturales et antagoniques dont font l’objet ces dimensions, les auteurs, qui s’appuient sur leur grande connaissance du terrain, nous invitent à envisager la diversité des dynamiques motivationnelles et des attracteurs identitaires dans leur complexité et leur complémentarité. La diversité est le mot clé de cette compréhension des motivations et valeurs des agents publics et doit, selon eux, imprégner fondamentalement les pratiques de gestion publique. Cela suppose alors de favoriser des pratiques managériales qui privilégient le collectif plutôt que l’individu.

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Cet ouvrage fournit une nouvelle démonstration de la nécessité pour les démarches d’amélioration de la performance publique de s’appuyer une analyse fouillée des attitudes des agents publics !

Notes

[1]

Il faut cependant citer sur cette question l’ouvrage collectif coordonné en 2003 par Thibaut Duvillier, Jean-Louis Genard et Alexandre Piraux, La motivation au travail dans les services publics, L’Harmattan.

Titres recensés

  1. Recension de l’ouvrage Motivations et valeurs des agents publics à l’épreuve des réformes, Emery Y. et Giauque D., (2012), Presses de l’Université de Laval, collection Gouvernance et gestion publique

Pour citer cet article

Desmarais Céline, « Recension d'ouvrage », Gestion et management public, 1/2013 (Volume 1/n°3), p. 60-63.

URL : http://www.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2013-1-page-60.htm
DOI : 10.3917/gmp.003.0060


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