Accueil Revues Revue Numéro Article

Gestion et management public

2014/2 (Volume 2/n°4)

  • Pages : 76
  • DOI : 10.3917/gmp.024.0045
  • Éditeur : AIRMAP

ALERTES EMAIL - REVUE Gestion et management public

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 45 - 60 Article suivant

Introduction

1

Le contexte actuel des systèmes de santé occidentaux réclame des transformations dans les modes d’organisation et de dispensation des soins. Ces transformations s’imposent plus que jamais compte tenu des nouveaux défis que posent le vieillissement de la population et les besoins importants chez un nombre toujours croissant de personnes atteintes de maladies chroniques et de perte d’autonomie. L’organisation des soins et du parcours de santé à destination des personnes âgées cumulant maladies chroniques et risques de perte d’autonomie est un enjeu nécessitant de concilier des politiques de santé visant la performance des organisations prises isolements, l’efficience économique des décisions et la prise en compte des enjeux médico-psycho-sociaux caractérisant ces publics. Dans ce sens, les pouvoirs publics ont prévu d’améliorer la prise en charge des personnes âgées atteintes de cancer en favorisant le rapprochement entre cancérologues et gériatres. Reste que la collaboration entre cancérologues et gériatres est à construire car elle n’est pas ancrée dans les habitudes de travail. La nécessité d’une approche pluridisciplinaire autour des personnes âgées malades et fragiles engage les pouvoirs publics à initier des actions de coopérations. Dans ce sens, les politiques publiques visent à ce que la « segmentation » des parcours de soins, où les différentes parties de l’organisation fonctionnent de manière autonome avec un minimum de liaisons, laissent place à une approche décloisonnée entre les disciplines.

2

Si l’autonomie professionnelle et le couplage lâche peuvent encourager la capacité d’adaptation incrémentale locale, ces modes d’organisation des soins ne semblent pas faciliter nécessairement la concertation et l’action collective (Denis, Lamothe et Langley, 2001). Des travaux ont soulignés le rôle de la réglementation et des avancées scientifiques dans la mise en forme de pratiques collaboratives en médecine (Houzard et Routelous, 2014 ; Routelous et al., 2011). Ainsi, dans le domaine de la cancérologie, sous l’impulsion de médecins, la mise en place de réseaux chargés d’élaborer et de diffuser des normes de pratiques contribuent à afficher une image de la communauté médicale qui revendique son inscription dans une démarche scientifique et collective (Castel et Robelet, 2009). Deux principes organisent la prise de décision thérapeutique en cancérologie : les cas des patients doivent être examinés collectivement par représentants des différentes spécialités susceptibles d’intervenir dans leur prise en charge (1) et lorsqu’il existe des données scientifiques suffisantes, la décision doit être fondée sur des schémas de prise en charge élaborés a priori et scientifiquement valides (2). Reste que pour l’oncogériatrie la pratique collaborative est à construire car il n’y a que peu de données scientifiques pour les personnes âgées polypathologiques (ce profil est exclu des essais thérapeutiques) et les réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP) ne comprennent pas de gériatres. Le format de coopération entre spécialistes du cancer et gériatres est donc à construire.

3

Ainsi, pour saisir les différentes dynamiques qui alimentent la construction de pratiques médicales coopératives dans le cadre de l’oncogériatrie, nous pensons qu’il est utile de considérer à la fois les éléments qui relèvent de dispositifs institutionnalisés mais aussi de regarder attentivement les dispositions spontanées qui émergent localement. Dans ce contexte, la question qui nous intéresse est : « Comment implanter des pratiques coopératives pluridisciplinaires ? ». Les communautés de pratiques nous éclairent sur ces enjeux.

4

Une communauté de pratique peut se définir comme un groupe à la structure informelle, où le comportement des membres se caractérise par l’engagement volontaire dans la construction, l’échange et le partage de connaissances dans un domaine donné. Une telle communauté peut être considérée comme un dispositif de coordination permettant à ses membres d’améliorer leurs compétences individuelles, à travers l’échange et le partage d’un répertoire commun de ressources qui se construit en même temps que se développe la pratique de la communauté.

5

Ces communautés dont les membres viennent de différentes organisations et/ou cultures ont des caractéristiques propres et posent des problèmes nouveaux quant au pilotage. Classiquement, les coopérations de pratiques sont soutenues par les directions à travers les ressources ou les outils mis à leur disposition (Denis et Contandriopoulos, 2008). De même, elles sont parrainées ou pilotées par une structure hiérarchique, contrairement aux communautés de pratiques qui s’autorégulent.

6

Dans cet article, nous procéderons en quatre temps. Nous réaliserons une présentation synthétique de la littérature autour de la notion de communautés de pratiques, depuis les travaux de Wenger, en particulier. Puis dans la deuxième partie nous présenterons notre approche méthodologique et nos études de cas. Dans la troisième partie nous présentons nos analyses sur le travail de collaboration entre cancérologues et gériatres depuis une analyse des communautés épistémiques et des communautés de pratiques. Enfin dans la dernière partie dédiée à la discussion, nous mobilisons les apports des travaux sur les communautés de pratiques pour souligner les principales tensions à résoudre pour créer des conditions organisationnelles favorables à l’apprentissage d’un travailler ensemble.

1 - Les communautés de pratiques comme cadre d’apprentissage collectif

7

Nous réalisons ici une présentation synthétique de la littérature autour de la notion de communautés de pratiques, en particulier depuis les travaux de Wenger (1998, 2002). Cette partie théorique est consacrée aux notions de communauté de pratique et aux liens entre la pratique et l’apprentissage collectif.

8

L’attractivité de la notion de communautés de pratiques dans le champ des sciences de gestion tient assurément à ce qu’il assemble trois attributs très appréciés des organisations : (1) un libre-investissement des acteurs dans le partage et la création de savoirs tacites, (2) un mode efficace et souple de coordination, (3) un espace identitaire et de socialisation qui procure sens et motivation au travail (Soulier, 2004).

9

En effet, le concept de communauté de pratiques prône une perspective sociale de l’apprentissage, insérée dans les pratiques collectives (Orr, 1990). Wenger (1998) dans son ouvrage Communities of Practice: Learning, Meaning and Identity offre une grille de lecture utile pour saisir des phénomènes d’apprentissage collectif. En effet, Wenger développe le concept de communautés de pratique comme un groupe de personnes qui travaillent ensemble et qui sont en fait conduites à inventer constamment des solutions locales aux problèmes rencontrés dans leurs pratiques professionnelles. Au fur et à mesure que ces personnes partagent leurs connaissances, leurs expertises, leurs expériences, ils apprennent ensemble. Dans le prolongement de ces travaux, Cohendet et al (2010) souligne qu’« une communauté de pratique peut être définie comme un groupe ayant une structure informelle, où le comportement des membres se caractérise par l’engagement volontaire dans la construction et le partage des connaissances dans un domaine donné. Une telle communauté peut être considérée comme un « dispositif de coordination permettant à ses membres d’améliorer leurs compétences individuelles, à travers l’échange d’un répertoire commun de ressources qui s’élaborent en même temps que s’articule la pratique de la communauté ». Ainsi, initialement le concept de communauté reposait sur la description d’un processus d’apprentissage social situé dans un contexte de relations essentiellement en face-à-face. Puis la littérature a dégagé plusieurs types de communautés qui font références à différentes formes de connaissances situées correspondant à des contextes sociaux, spatiaux ou organisationnels spécifiques. En particulier, l’accent a été mis sur des «communautés épistémiques » focalisées surtout sur la production délibérée de connaissances.

10

Les articles fondateurs de Lave et Wenger (1990), ainsi que de Brown et Duguid (1991) montrent que les pratiques en vigueur dans les communautés sont le support de trois grandes dynamiques : mobilisation de mécanismes d’apprentissage par les individus, diffusion et production en masse d’informations, ajustement et développement de coopérations et d’échanges entre individus ne se connaissant pas a priori. Trois dimensions permettent selon Wenger de caractériser le type de relation qui fait qu’une pratique constitue un levier d’apprentissage pour un groupe d’individus : l’engagement mutuel (mutual engagement), une entreprise commune (joint enterprise), et un répertoire partagé (shared repertoire).

11

Premièrement, Wenger définit l’appartenance à une communauté de pratique comme le résultat d’un engagement des individus dans des actions dont ils négocient le sens les uns avec les autres. L’engagement mutuel est basé sur la complémentarité des compétences, et sur la capacité des individus à “connecter” efficacement leurs connaissances avec celles des autres. C’est la mise en connexion de connaissances qui est la base à l’apprentissage. L’auteur souligne que l’engagement mutuel suppose des contributions complémentaires. Les spécialistes sont amenés à s’aider mutuellement. L’engagement mutuel suppose ainsi un rapport d’entre-aide entre les participants, comme fondement au partage de connaissances. Le but est d’utiliser les compétences et les complémentarités de chacun. Ainsi, les membres doivent être capables de partager leurs connaissances et de les lier à celles des autres membres. L’objectif principal de l’engagement mutuel est donc que chacun aide et soit aidé par un autre membre de la communauté. Nous verrons que la nécessité d’une connexion des compétences est le fondement de la coopération entre cancérologues et gériatres.

12

Deuxièmement, l’entreprise commune est le résultat d’un processus collectif permanent de négociation qui reflète pour Wenger la complexité de la dynamique de l’engagement mutuel. Le fait de négocier des actions communes crée des relations de responsabilités mutuelles entre les personnes impliquées. Il souligne que l’entreprise commune ne se limite pas à la définition d’un objectif mais recouvre en fait davantage les actions collectives dans ce qu’elles ont d’immédiat.

13

Troisièmement, un répertoire partagé est primordial pour l’entreprise commune. Il caractérise les ressources permettant aux membres de communiquer et de résoudre des problèmes. Les ressources peuvent être de différents types. Ces ressources forment le répertoire partagé qui inclut des supports physiques tels que l’outil de dépistage simplifié des fragilités, dans notre cas, que la communauté a adopté et qui est devenu partie intégrante de sa pratique. L’auteur insiste sur le fait que le sens partagé n’est pas une condition nécessaire ni le résultat obligatoire d’une pratique partagée. Pour Wenger, les divergences d’interprétation ne doivent être traitées et résolues que lorsqu’elles constituent un obstacle à l’engagement commun. Dans les autres cas, elles doivent être considérées comme des occasions de négociation de nouvelles significations. C’est pourquoi le répertoire partagé des communautés de pratique ne doit pas être compris comme une sorte de plate-forme servant de base à un consensus collectif, mais comme un ensemble de ressources mobilisables pour la négociation dans les situations d’interaction.

14

Wenger signale qu’on peut repérer un apprentissage significatif à ce qu’il affecte ces trois dimensions de la pratique : 1) la capacité d’engagement, 2) la compréhension du pourquoi nous nous engageons et du sens de l’activité commune, et 3) le développement d’un répertoire adapté à la pratique.

15

Ainsi, le concept de communauté de pratique nous paraît utile dans le cadre de la compréhension des pratiques coopératives qui émergent entre cancérologues et gériatres. En effet la focalisation sur les pratiques plutôt que sur les structures formelles conduit à privilégier la création collective de ressources et de sens et à mettre l’accent sur l’émergence des pratiques plutôt que de souligner le faible ancrage institutionnel et organisationnel de nouveaux modes de travail collaboratif en médecine. Nous faisons ici l’hypothèse que les pratiques collaboratives apparaissent grâce à la constitution de communautés épistémiques et de communautés de pratiques.

2 - Présentation du contexte de l’étude et du cadre méthodologique

16

Cette recherche est appliquée à la coopération interdisciplinaire entre cancérologues et gériatres. L’étude repose sur un dispositif de recherche qualitatif. Cette démarche repose sur la réalisation d’une étude de cas multiple (Yin, 1994).

17

Le tableau 1 présente la méthodologie mise en œuvre dans ce travail.

Tableau 1 - Cadre méthodologiqueTableau 1
18

Quatre modalités de coopérations entre cancérologues et gériatres ont été sélectionnées. Ces quatre opérations ont en commun de présenter un recul d’environ deux années et de se situer dans la même région. L’analyse de ces expériences s’appuie sur les entretiens faits par le chercheur avec les principaux protagonistes, selon une grille préalablement conçue visant à retracer les différentes modalités de coopérations et leur historique. Ces entretiens ont été complétés par l’analyse de documents (rapport d’activité, documents de cadrage…). A l’aide des données recueillies, nous nous sommes efforcés de reconstituer le cadre des pratiques et les modalités opérationnelles des pratiques coopératives. La présentation de nos analyses devant un auditoire composé de personnes averties et sensibilisées à ces différentes configurations (médecins, membres du réseau régional de cancérologie, responsables du volet cancérologie et personnes âgées de l’ARS) nous a permis d’évaluer la pertinence des faits avancés.

19

En vue de développer une analyse comparative, l’échantillon de cas a été constitué en fonction d’une série de points communs et d’éléments de différenciation. Les points communs renvoient au fait qu’il s’agit de l’implantation de pratiques coopératives entre cancérologues et gériatres. L’élément de différenciation entre les cas concerne le statut des organisations choisies. L’une est une organisation située dans un CHU, la seconde est une organisation hospitalière mixte public-privé, la troisième organisation se situe au sein d’un établissement hospitalier de taille moyenne et la dernière configuration est une organisation entre deux structures privées. Rappelons que la coopération entre cancérologues et gériatres a été promue dès le premier plan cancer (2003-07). Dans ce sens, un appel à projet de l’INCa a engagé, dès 2006, l’implantation d’une dizaine d’unités pilote de coordination oncogériatrique au niveau national mais aucun projet n’a été retenu dans la région. Les coopérations étudiées sont toutes les quatre pionnières dans la région mais sont postérieures à cette première vague d’expérimentation et sont antérieures à la création d’une unité de coordination oncogériatrique régionale (créée en 2013). Cette dernière réalise, depuis un an environ, un travail de sensibilisation des praticiens concernés par la cancérologie au dépistage de la fragilité des patients âgés par l’outil oncodage (outil d’évaluation simplifiée). Ces quatre démarches ne sont pas le fruit de démarches institutionnelles mais sont portées par des praticiens. Ainsi, ces quatre opérations apparaissent comme des initiatives locales.

Premier cas : La coopération entre praticiens du CHU-A et du Centre de lutte contre le cancer. Une gériatre offre un service d’évaluation gériatrique approfondie à l’ensemble des praticiens du CHU et au CRLCC. Elle dédie à cela une plage horaire hebdomadaire fixe (une demi-journée). Les patients se rendent dans son service, sur le site du secteur gériatrique. La gériatre est impliquée dans des travaux de recherches de certains cancérologues.

Deuxième cas : La coopération entre les praticiens de la clinique (secteur privé lucratif) et du centre régional gériatrique (secteur privé non lucratif). Une gériatre diplômée du DU d’oncogériatrie a été mise en contact avec une oncologue de la clinique, au travers d’un projet de recherche. La collaboration s’est progressivement élargie à plusieurs collègues de l’oncologue. La gériatre dédie du temps dans sa semaine pour les évaluations approfondies à la demande des oncologues. Son temps de travail est rémunéré au CRG par la clinique. Il est prévu que le temps dédié progresse (d’une demi-journée par quinzaine à une demi-journée hebdomadaire). La gériatre est impliquée dans des travaux de recherches de certains cancérologues. Un programme d’éducation thérapeutique est en cours de co-construction entre la gériatre et les oncologues médicaux de la clinique.

Troisième cas dans un CH de référence – A l’initiative de la chef de pôle de gériatrie, il y a eu le recrutement de deux gériatres ayant un DU d’oncogériatrie. Il existe en l’interne de l’établissement un numéro d’appel unique qui arrive au service de gériatrie qui gère ensuite les demandes d’évaluations approfondies. L’évaluation gériatrique se fait en hôpital de jour. Il n’y a pas de plages horaires dédiées. L’évaluation gériatrique est ouverte aux praticiens de la clinique de la ville. Il n’y a pas de travaux de recherches en cours sur ce site.

Quatrième cas dans le CHU-B. – Un binôme gériatre-cancérologue réalise une consultation mixte. Les deux praticiennes avaient fait connaissance pendant leur formation. La cancérologue a une capacité de gériatrie et a réalisé un an de clinicat dans le service de sa collègue gériatre, pendant son DU d’oncogériatrie. Les deux trouvaient que la demande d’avis gériatriques isolée des questionnements cancérologiques n’était pas pertinente. La coopération a donné lieu à une consultation mixte où les deux sont présentes. Elles dédient une demi-journée hebdomadaire à cette consultation mixte pour les patients adressés par les praticiens du CHU. Elles participent à de nombreuses sessions de formations à destination des autres spécialistes. La cancérologue est la référente médicale de l’unité de coordination oncogériatrique régionale.

20

Dans ces expériences les praticiens apparaissent comme les promoteurs principaux des projets de coopérations. Nous avons souhaité dans l’analyse ne pas faire l’économie d’une réflexion sur les conditions de coproduction et d’appropriation d’un corpus de connaissances « pratiques » partagées par les acteurs. Dans la première section de l’analyse nous avons mis en avant l’institutionnalisation et le déploiement d’un dispositif devant favoriser une culture partagée autour de l’oncogériatrie au travers de la constitution de communautés épistémiques, à une échelle internationale, nationale et loco-régionale. Dans une seconde section nous avons recherché dans les blocages et les leviers de l’appropriation, des éléments de compréhension de l’élaboration et de la diffusion d’une communauté de pratique à une échelle loco-régionale. Nous avons mis en avant le libre investissement des acteurs dans le partage de connaissances et dans la création de savoirs en liens avec des prises de décisions et des problématiques contextualisées. Ces éléments ayant contribués à constituer un espace de socialisation construit depuis l’organisation du parcours de soins des malades âgés. Ainsi il s’agit de saisir l’apprentissage collectif nourri par le partage d’expériences et la réappropriation de savoirs à partir des pratiques des médecins.

3 - Analyses des modes de collaboration pluridisciplinaire autour du partage de connaissances

21

Dans cette troisième partie nous présentons nos analyses autour de la collaboration entre cancérologues et gériatres. Nous exposerons d’abord à partir de ressources documentaires les différents éléments de l’oncogériatrie comme communauté institutionnalisée. Nous présenterons dans une seconde section, les pratiques coopératives localement construites qui relèvent d’avantage de communautés spontanées. Nous sommes face à deux types de communautés distinguées par Cohendet (2010) : les communautés épistémiques qui sont structurées afin de diffuser délibérément de nouvelles connaissances, tandis que les communautés de pratique développent de nouvelles connaissances de manière plus indirecte, à travers leurs pratiques quotidiennes et la circulation de best practices.

3.1 - Un mouvement international de diffusion des connaissances émergentes

22

L’Oncogériatrie est née en France d’une initiative de l’Institut National du Cancer en 2005. Le plan Cancer et l’INCa souhaitaient doter la France d’un réseau de structures qui permette d’optimiser la prise en charge des personnes âgées atteintes de cancer. Cela a été l’origine de la création d’une dizaine d’Unités Pilotes d’Oncogériatrie (UPCOG). Elles ont eu une mission de soins, de recherche, de formation et d’information mais leur action est restée relativement isolée sur les territoires de santé, localisée principalement sur les sites des CHU. Depuis 2013, une nouvelle vague d’unité de coordination oncogériatrique ont vu le jour dans toutes les régions de France afin d’élargir l’action des cellules de coordination à l’ensemble des établissements offrant des soins en cancérologie. Ces cellules de coordination régionale ont trois objectifs fixés par l’INCa : 1) mieux adapter les traitements par des décisions conjointes cancérologues-gériatres en particulier en sensibilisant les praticiens à la fois au dépistage des fragilités par la grille simplifiée (oncodage/G8) et à l’évaluation gériatrique approfondie lorsque le score de la grille oncodage le nécessite ; 2) promouvoir la prise en charge dans la région pour la rendre accessible à tous et dans ce sens l’UCOG organise des journées régionales scientifiques ; 3) contribuer au développement de la recherche en oncogériatrie en favorisant l’inclusion des sujets âgés dans les essais cliniques et en dénombrant cette participation. Cette cellule qui existe dans la région depuis quelques mois seulement, est positionnée à l’interface des pratiques locales et de la production de connaissances scientifiques à grande échelle. Ainsi, la collaboration autour de l’oncogériatrie telle quelle est portée par les pouvoirs publics est principalement motivée par la diffusion de bonnes pratiques et la production de connaissances scientifiques.

23

Au-delà, la collaboration entre oncologues et gériatres a bénéficié d’un mouvement international. Des leaders historiques en Amérique, L. Balducci et M. Extermann et en Italie, S Monfardini ont organisés la collaboration et une sensibilisation à une échelle internationale en créant une société savante dédiée à l’oncologie gériatrique. La société internationale d’oncologie gériatrique (SIOG), a été fondée en 2000. La SIOG est multidisciplinaire et compte plus de 1 000 membres dans plus de 40 pays à travers le monde (source : site SIOG). Elle défend trois principaux objectifs : 1) diffuser de la connaissance ; 2) améliorer les soins par une meilleure connaissance et l’usage d’outil de dépistage des fragilités ; 3) développer la recherche dans le domaine de l’oncologie gériatrique. Cette association organise de nombreuses manifestations scientifiques à travers le monde et soutien les organisations nationales.

24

Une association française, la société francophone d’onco-gériatrie (SOFOG) a été créée il y a une dizaine d’années. Elle se donne pour but notamment de « promouvoir : la réflexion multi-disciplinaire et multi-catégorielle autour de la prise en charge du patient âgé atteint d’un cancer ; la recherche clinique académique des groupes de travail existants et des sociétés savantes pour les malades âgés atteints de cancer ; la formation des professionnels de santé en oncogériatrie ; l’information du grand public ; les relations avec les autorités institutionnelles sanitaires (site SOFOG) ». Il est précisé sur le site de la SOFOG que l’action des sociétés qui font la promotion de l’oncogériatrie au plan national et international viendra renforcer la diffusion de la littérature internationale sur le sujet. En effet, le principal levier de mobilisation est ici la construction et la diffusion de connaissances. Dans ce sens, la SOFOG, organise annuellement, depuis 10 ans, des colloques internationaux pour favoriser la diffusion des connaissances « oncogériatriques ».

25

La diffusion de l’information et de la recherche se fait aussi par des publications spécialisées. Il existe des journaux en anglais, en lien notamment avec la SIOG. Le Journal of Geriatric Oncology est indexé par PubMed/MEDLINE. Il existe aussi un journal de langue française : le Journal d’OncoGériatrie (JOG). Il a été lancé en 2010 et est la première revue d’expertise scientifique, à lectorat francophone, dédiée à l’oncogériatrie. Ce journal doit servir selon ces initiateurs de base à l’enseignement théorique et pratique. Le journal présente des cas cliniques commentés. Il est un canal de diffusion d’une information scientifique. Dans ce sens, il respecte les critères de scientificité en vigueur à l’internationale : « Le JOG se veut d’abord et avant tout un organe francophone de publication des travaux de recherche en oncogériatrie. La revue a pour objectif la diffusion d’informations majeures en oncogériatrie et tout ce qui touche de près ou de loin au traitement du cancer du sujet âgé. Ces travaux doivent apporter des données nouvelles, intéressantes et valides, être conformes aux instructions du JOG qui sont en harmonie avec les normes de présentation des manuscrits proposées par le Comité international des rédacteurs de journaux médicaux, également connu sous le nom de « groupe de Vancouver » (International Committee of Medical Journal Editors). (…) Enfin, le circuit de soumission et de validation des articles se fera selon les guidelines internationales en vigueur afin de garantir la qualité de la ligne éditoriale de la revue (extrait recommandations aux auteurs du JOG) ». Le journal développe six rubriques : « une rubrique de recherche fondamentale qui doit permettre de « développer de nouvelles pistes de réflexion et de développement (…) ; une rubrique de Santé publique ; des cas clinique « à valeur didactique » ; des articles originaux qui fournissent « des informations originales obtenues à partir d’une étude clinique ou de laboratoire » ; une rubrique actualités qui « permet de publier des travaux issus du développement de thérapeutiques, de faire une mise au point sur les stratégies thérapeutiques actuelles et futures. Elles peuvent également aborder l’angle enseignement ou professionnel et apporter une information sur l’organisation de la formation ou prise en charge oncogériatrique » ; un dossier thématique formation médicale continue, qui présente une « synthèse critique des travaux publiés sur un thème donné et débouchant sur des propositions utiles et constructives (source : site du JOG) ». C’est près d’une centaine de praticiens, de chercheurs qui figurent dans les différents comités : éditorial, scientifique… de la revue. Ces praticiens sont issus de toutes les régions françaises.

26

Des spécialistes, gériatres et cancérologues, participent aussi à la diffusion de l’oncogériatrie à travers des journées de rencontres et de formations réalisées à l’échelle nationale mais aussi régionale. Au-delà d’une thématique dédiée à l’oncogériatrie dans les journées scientifiques en cancérologie et en gériatrie, il existe aussi des temps d’échanges spécifiques. Dans le prolongement de l’action de sensibilisation de la SOFOG, les journées de formation ARPEGE (ateliers régionaux pluridisciplinaires en oncologie-hématologie-gériatrie) ont été créées pour promouvoir la formation en oncogériatrie. Les journées de formation ARPEGE sont placées sous le parrainage de sociétés savantes.

27

Nous venons de voir que de nombreuses interfaces ont été institutionnalisées et des liens sont tissés avec l’ensemble des maillons de diffusion des connaissances médicales et scientifiques, du niveau international, jusqu’au niveau le plus local. Nous sommes ici dans le cadre d’une communauté épistémique, dans le sens d’un groupe partageant un objectif cognitif commun de création de connaissances et d’une structure commune permettant une compréhension partagée des enjeux particuliers de l’oncogériatrie. La communauté épistémique mobilise les canaux classiques des travaux scientifiques pour assurer la diffusion et l’élargissement de la communauté. Dans ce sens, les acteurs sont unis par leur volonté de mettre en valeur un ensemble particulier de connaissances. La règle de recrutement est ainsi définie relativement à la contribution des praticiens à ce but.

28

Nous allons voir que dans le cas des communautés de pratiques constituées localement, la connaissance est essentiellement le « savoir-faire » mobilisé pour répondre aux enjeux de l’accompagnement des malades fragiles. La communauté de pratique développe de la connaissance de manière indirecte à travers les pratiques quotidiennes et la construction partagée de « bonnes » pratiques.

3.2 - Des pratiques collaboratives qui s’installent localement

29

Au-delà, de ces nombreux dispositifs institutionnalisés ces dernières années, des pratiques émergent localement. Les pratiques collaboratives en oncogériatrie se différencient des nouvelles configurations relationnelles observables dans les réunions de concertation pluridisciplinaires (Castel, 2006, 2008) ou celles portées par la télémédecine (Matthieu-Fritz, 2013). On reste en oncogériatrie, de prime abord, dans un mode d’échange classique de demande d’avis d’expertise (Siffer-Riviere et al, 2011) mais progressivement de nouvelles pratiques tournées vers la co-construction de « bonnes pratiques » apparaissent.

30

Promue par les pouvoirs publics et valorisée par les sociétés savantes de gériatries mais aussi de cancérologie, une grille d’une dizaine d’items est apparue ces dernières années afin de favoriser la discrimination des patients fragiles parmi le public de patients âgés. Cet outil de dépistage simplifié matérialise le nécessaire élargissement des cadres cognitifs des cancérologues aux enjeux de la vulnérabilité des patients âgés et le besoin de coopération avec les gériatres. « Je connaissais l’importance de la nutrition, de la multimorbidité, de la polymédicalisation. Mais on avait des besoins car il y a des choses auquel je ne pense pas tel que l’équilibre, le lien avec le risque de chute, le risque de fracture, la mobilité, la neuro et puis la part du social ». Oncologue. Dans le prolongement du dépistage simplifié des fragilités, la prise de contact entre cancérologues et gériatres vise d’abord l’obtention d’une évaluation gériatrique approfondie. La relation entre les deux parties n’est souvent pas formalisée. Elle dépend de la disponibilité du cancérologue et de celle du gériatre et de la volonté de partager sur les options thérapeutiques envisagées. Il s’agit d’abord de s’éclairer mutuellement sur les enjeux de la fragilité des patients âgés atteints de cancer. « Il n’y a pas d’études, pas les bons référentiels pour les plus de 75 ans. Il faut adapter le traitement pour les personnes âgées fragiles, mais on ne sait pas exactement comment car on a peu d’éléments scientifiques; ça vient mais pas suffisamment encore. Aussi, je trouvais, que les consultations, toute seule, ce n’était pas satisfaisant et qu’il me manquait des connaissances en gériatrie et ma collègue gériatre faisait le même constat vis-à-vis des connaissances d’oncologie. On avait donc la volonté de travailler ensemble, car nos connaissances sont complémentaires. Quand je suis interpellé pour les avis chirurgicaux je demande à ma collègue (gériatre), elle est mieux que moi ; moi je suis mieux sur la chimiothérapie et certaines spécificités » (Oncologue). Les échanges s’organisent autour d’intérêts communs et du développement de compétences pour chaque praticien. Ses membres ne sont pas unis par des liens hiérarchiques mais par des liens de responsabilité vis à vis de la patientèle. Ils décident ainsi librement de s’engager dans une entreprise commune. Les relations reposent essentiellement sur la confiance mutuelle. La coopération vise à construire de « bonnes pratiques ».

31

C’est en faisant part de ses doutes sur la possibilité de réaliser le traitement ou de ses limites de compétences sur les effets iatrogéniques dans un contexte de fragilité gériatrique ; que le cancérologue autorise la coproduction du projet thérapeutique. « L’oncogériatrie, c’est vraiment le croisement entre les deux spécialités et l’adaptation des traitements contre le cancer, dans le cas de patients âgés. (…) Souvent la question est : « Est-ce que le patient est accessible à tel type de chimiothérapie ? Ce n’est pas à l’oncogériatre de dire quelle chimiothérapie il faut faire ! C’est dans ce que l’oncologue propose, est-ce que ce patient-là va être capable de supporter ce type de chimiothérapie ? Nous on a déjà fait l’expérience où je m’étais dit que ça, ça pourrait convenir à ce patient-là et où elle (la gériatre diplômée du DU d’oncogériatrie) a mis en évidence des anomalies qui faisaient que tout compte fait, on a changé notre proposition de départ. Ou on n’a même pas fait de traitement du tout, parfois (oncologue) ». Il n’y a pas de délégation de tâches mais au plus une concertation sur certains aspects de l’accompagnement du patient.

32

Les relations entre médecins se modifient dans la mesure où les contacts ne se font plus seulement à l’occasion de demandes d’évaluations gériatriques mais peuvent avoir lieu pour échanger sur différents aspects de la prise en charge, pour prévenir la iatrogénie du traitement ou de l’hospitalisation, par exemple. On constate que l’évaluation gériatrique approfondie et la discussion qui s’en suit à l’occasion, concourt à une appréhension plus approfondie du cas du patient et de ses pathologies et comorbidités. L’établissement du tableau clinique donne souvent lieu à des échanges de vues et apparaît finalement plus détaillé et plus précis car il intègre alors des éléments en lien avec les problèmes cognitifs, la motricité, des aspects sociaux et environnementaux. Dans ce sens, l’échange entre médecins semble favoriser une organisation de la prise en charge médicale plus intégrée autour du patient. La particularité des nouvelles pratiques semble être l’attention plus soutenue sur la prévention de la iatrogénie du traitement en lien direct avec la perte d’autonomie.

33

Ce sont en particulier les troubles cognitifs engendrés par la chirurgie/l’anesthésie ; l’anticipation des effets possibles de l’alitement sur la perte de motricité ; la capacité de l’aidant à surveiller le traitement à domicile ; qui sont valorisés par les cancérologues comme de nouveaux aspects mieux anticipés dans la prise en charge. Les éléments spécifiques au grand âge et à la perte d’autonomie sont reconnus ainsi comme un apport direct en lien avec les compétences gériatriques et cet apport est reconnu comme utile voir nécessaire. « En post opératoire on a besoin d’un avis gériatre pour peaufiner l’évaluation médicale sur les effets du traitement sur les patients âgés mais aussi anticiper les troubles comportementaux qui apparaissent en post-op, par exemple » (chirurgien digestif). L’évaluation des fragilités gériatriques et la prévention de la perte d’autonomie lié à la prise en charge, concours à l’émergence de nouvelles formes de coproduction interdisciplinaire de l’accompagnement.

34

Cet essentiellement par ce mode de collaboration que la communauté de pratique se diffuse localement. La connaissance mutuelle des enjeux propres aux spécialités a permis ainsi d’établir des relations interprofessionnelles qui n’existaient pas auparavant. Le dialogue des spécialistes va en particulier donner lieu à des actions de prévention tertiaire qui vont engendrer de nouvelles étapes dans le processus de soins. Ces nouvelles dispositions dans la démarche clinique consolident les pratiques coopératives. In fine, l’introduction des gériatres dans le parcours des malades atteints de cancer consiste en une approche qui intègre d’avantage la prévention des risques iatrogéniques dans l’itinéraire thérapeutique des patients âgés. Cela constitue une forme de « bonnes pratiques » d’accompagnement qui vise à prévenir la dégradation de l’état général du malade et anticiper ces besoins d’aides pour le retour à domicile.

35

Nous pouvons considérer que l’évaluation gériatrique simplifiée et l’évaluation gériatrique approfondie, de même qu’une prévention ciblée des iatrogénies pendant et après les traitements sont de nouvelles étapes dans le parcours du malade. Elles sont aussi des preuves manifestes du développement et de la diffusion de pratiques communes autour du sujet âgé atteint de cancer et donc des prolongements de la communauté « en » pratiques. Ils élaborent localement des connaissances partagées issues des pratiques et définissent de « bonnes pratiques ».

36

Les relations de collaboration se stabilisent en débordant l’avis d’expertise ou la prise de décision concertée. Ces actions témoignent de l’émergence progressive d’un espace de socialisation nourri des connaissances de la cancérologie et de la gériatrie. Dans ce sens on peut aussi relever que de nombreux « partenariats » se sont élargis à des participations à des travaux de recherche, d’éducation thérapeutique, de formations conjointes à destination d’autres médecins ou soignants. « Avec la gériatre on a aussi monté un programme d’éducation thérapeutique sur prise de médicaments oraux, la nutrition et la douleur du sujet âgé. On espère aussi développer un programme de formation pour les médecins généralistes» (oncologue). La communauté assure ainsi plus largement la diffusion des connaissances au-delà des premiers participants, par des canaux classiques que sont en médecine : l’itinéraire thérapeutique et la diffusion du savoir médical par la formation continue.

37

Les pratiques coopératives ne donnent pas lieu à plus d’intégration de la prise en charge au sens inter-institutionnel du terme. Il n’y a pas véritablement de protocoles mis en place entre les organisations, ni de dispositifs particuliers de type « coordination de cas complexes » ou de liens avec les réseaux territoriaux de cancérologie, ni avec les réseaux de gérontologie ou autres dispositifs de coordination autour des personnes âgées. Il n’y a pas une nouvelle organisation formalisée autour de la coopération, ni de nouveaux outils de coordination des soins. Les modes de collaboration ne sont pas dictés par une hiérarchie ou le fait d’un groupe de travail en particulier. Les médecins s’investissent librement dans le partage de connaissances et d’expériences depuis des enjeux qui émergent dans l’accompagnement de malades âgés. Les relations fonctionnent sur un mode souple de coordination et selon un code de conduite propre à la profession médicale (relation de confiance, hiérarchie entre les disciplines). L’agenda des échanges et les sujets abordés sont définis par les praticiens selon les cas de figure rencontrés dans la pratique.

4 - Discussion

38

Dans cette dernière partie dédiée à la discussion nous mobilisons les apports des travaux de Wenger pour favoriser notre compréhension des pratiques collaboratives en oncogériatrie et pour souligner les principales tensions à résoudre pour créer des conditions favorables à l’apprentissage d’un travailler ensemble et à la pérennisation de ces pratiques. Les notions mobilisées par l’auteur sont des cadres de compréhension utiles pour saisir les spécificités et les enjeux relatifs à l’apprentissage collectif d’un travail pluridisciplinaire, sans l’apport d’une organisation formalisée, dans un contexte de professionnels appartenant à plusieurs structures et disciplines médicales.

39

En première analyse, il est possible d’appliquer aux pratiques coopératives oncogériatriques les trois dimensions qui caractérisent les communautés de pratique.

40

D’abord, nous avons rencontré une forme d’engagement mutuel, au sens où des spécialistes sont engagés collectivement dans des actions de co-construction de bonnes pratiques et de diffusion de connaissances émergentes en faveur des personnes âgées fragiles atteintes de cancer pour combler un vide de connaissances médicales. Cette négociation autour des spécificités, des besoins et des risques liés aux fragilités se cristallise notamment autour l’usage d’un dépistage simplifié des fragilités et du recours à l’évaluation gériatrique approfondie et plus largement à une approche globale des patients qui intègre la prévention de la perte d’autonomie en lien avec la iatrogénie des traitements anticancéreux. La recherche de connaissances, le partage d’expériences, le recours à l’évaluation gériatrique approfondie et la concertation autour de la décision thérapeutique sont les principales pratiques qui réunissent les acteurs.

41

Ensuite, on assiste à une entreprise commune des spécialistes pour pallier le manque de connaissances et faire face à la recrudescence de profils complexes de patients âgés. La production de pratiques et de connaissances autour des enjeux du malade âgé-fragile est une entreprise commune des différents spécialistes. Cet élargissement des connaissances et l’engagement dans une prise en charge concertée créent des relations de responsabilité mutuelle entre les membres du projet thérapeutique.

42

Enfin, l’outil de dépistage simplifié et l’approche englobant la prévention des risques de perte d’autonomie, apparaissent comme les socles du répertoire partagé par les professionnels. C’est à la fois des enjeux particuliers liés à la fragilité pour les cancérologues, c’est aussi une approche plus globale des malades qui vont nourrir les relations entre spécialistes. C’est aussi la qualité des relations interpersonnelles et la connaissance des systèmes professionnels qui vont favoriser les échanges.

43

Au-delà, il nous est aussi apparu utile de mobiliser les enjeux relatifs à la pérennisation et l’élargissement des pratiques coopératives, définis par Wenger. Chanal (2000) souligne quatre dualités définies par l’auteur. Nous reprenons ici la présentation de ces quatre couples de notions pour préciser les enjeux de l’apprentissage collectif.

44

A travers la dualité « participation/réification », Wenger nous rappelle qu’il est nécessaire de concevoir l’articulation entre les outils et les personnes. L’auteur pousse à s’interroger précisément sur la nature des pratiques auxquelles les outils réifiés sont destinés. Pour l’auteur, l’institutionnalisation d’un outil doit être avant tout au service de la pratique. Il faut selon l’auteur se garder d’une vision naïve qui consiste à penser qu’il suffit d’institutionnaliser un certain nombre d’éléments pour garantir l’efficacité. Dans ce sens, nous avons soulignés que les pratiques locales avaient été favorisées par l’outil de dépistage simplifié. Ce dernier ayant contribué à la prise de contact entre les spécialistes. Pour autant c’est bien parce que les cancérologues ont trouvés une utilité à coopérer avec les gériatres que la collaboration s’est inscrite dans les pratiques ordinaires. Il convient ainsi de s’interroger sur les éléments qui doivent être institutionnalisés et sur les situations où il est plus efficace de compter d’avantage sur la participation des acteurs. Dans le cas de l’outil simplifié oncodage, ce point semble plutôt être en faveur des coopérations car il est véritablement au service de la rencontre des deux cultures et est d’un usage aisé. Cet élément, ce répertoire partagé semblait manquer lors de l’expérimentation des UPCOG. Avec sa diffusion par les pouvoirs publics et les sociétés savantes, l’outil de dépistage des fragilités facilite la prise de contact entre les professionnels. Au-delà du travail de production de connaissances par les communautés épistémiques, le partage de connaissances promus sous différentes formes constitue aussi un élément fondamental dans l’élaboration et le développement de communautés de pratiques locales.

45

Un autre point de vigilance selon l’auteur, c’est la dualité « conçu / émergent ». La question qui se pose à ce niveau concerne l’équilibrage entre une structure institutionnelle imposée et une structure qui émerge d’une certaine récurrence des pratiques. Les institutions proposent des modèles types de responsabilités, des répertoires de règles ou de procédures, mais chaque communauté de pratiques doit incorporer ces artefacts institutionnels dans sa propre pratique, et décider, selon sa situation spécifique, quel sens leur attribuer, comment et quand les utiliser, quand les ignorer. Sans fournir de réponse définitive sur ces points, Wenger suggère de faire en sorte que le design de la structure reste minimal pour laisser de l’espace aux pratiques émergentes tout en étant suffisamment présent pour contribuer à la cohérence à l’organisation. Ce point semble être acquis dans le cadre des collaborations entre spécialistes à l’échelle loco-régionale. Nous avons vu que les relations restent fondées sur l’informel et que la structuration des pratiques répond d’avantage à des points de détails autour de la rémunération de temps de travail ou de support de communication. Les praticiens ne sont jamais contraints par des règles. La limite est que ces communautés de pratiques locales sont souvent peu formalisées et donc peu repérables.

46

Autre couple de tension définit par l’auteur, c’est la dualité « local/global ». L’engagement dans une pratique a surtout une portée locale. Dans cette perspective, l’organisation peut être vue comme un élément de réification autour duquel les communautés de pratiques négocient leur contribution et leur position. C’est pourquoi il considère qu’il est tout aussi important de concevoir des canaux de communication entre les pratiques que de créer des formes institutionnelles servant de références communes à toutes les pratiques. Le design organisationnel consiste alors à coordonner les multiples formes de compétences qui s’exercent dans les différentes pratiques. Il s’agit de permettre la connexion des compétences entre pratiques, par la création d’interfaces. Nous avons vu que ce sont en effet surtout autour d’opérations de sensibilisation, de formation, de communication, de recherche autour de la mise en connexion des compétences que la communauté se manifeste concrètement. En dehors de ces temps spécifiques nous sommes essentiellement dans des relations interpersonnelles au niveau local. Pour autant, l’action au niveau national et au niveau international ont ici un enjeu fondamental dans la visibilité et la structuration du champ de pratiques.

47

Dernier élément de vigilance mobilisé, c’est la dualité « identification/négociabilité ». Le champ de l’identification d’une communauté de pratiques inclut à la fois les façons d’organiser la participation de ses membres en interne (identification des individus à la communauté) et ses modes d’appartenance à l’organisation dans son ensemble (identification de la communauté de pratiques à l’organisation). Le champ de la négociation inclut le contrôle de la communauté sur ses propres activités et sa capacité à influencer son environnement. Les zones d’identification et de négociation ne se recouvrent pas totalement : certains individus peuvent appartenir à des groupes dans lesquels ils ont peu de choses à négocier, de même qu’ils peuvent négocier dans des groupes dont ils ne partagent pas la pratique. En effet, nous avons vu que la décision thérapeutique et le projet thérapeutique s’ouvrent aux gériatres par la concertation avec les spécialistes du cancer. Pour autant rien n’engage les cancérologues à suivre les avis des gériatres. De même rien ne nous informe de l’imbrication des connaissances établies par la collaboration, d’avec celles obtenues individuellement ou avec celles qui sont partagées dans d’autres instances comme les réunions de concertation pluridisciplinaire. A ce stade, le travail de négociation sur les connaissances semble plutôt être réalisé par les communautés épistémiques, par le biais notamment de sociétés savantes mixtes, composées à parité de spécialistes du cancer et de gériatres, tel que la société française d’oncologie (SOFOG) ou son homologue international (la SIOG).

48

La transposition de la théorie des communautés de pratiques aux pratiques coopératives d’oncogériatrie doit cependant être conduite avec précaution, car l’exemple sur lequel s’appuie Wenger est un groupe dont les compétences se recouvrent fortement et dans lequel le problème de la communication inter-métiers ne se pose pas. Ici nous avons vu que c’est bien les différences de connaissances/compétences qui nourrissent à la fois les pratiques mais qui les limitent aussi. La conception même de la médecine peut être un écueil entre les spécialistes, de même que l’absence de connaissances partagées sur les traitements et validées scientifiquement. En effet, la collaboration peut souffrir de représentations hétérogènes des enjeux autour des traitements du fait des différents métiers qui constituent les parties-prenantes. De plus, Wenger insiste sur l’histoire et la durée de collaboration d’une communauté. Nous sommes ici dans un temps encore court, dans l’histoire des coopérations évoquées. Les pratiques doivent émerger sans l’aide de pratiques collaboratives antérieures. Il faudra interroger la capacité à faire tenir dans le temps les communautés de pratiques. Enfin, Wenger nous parle surtout de la pratique dans ses manifestations au quotidien et dans sa dimension récursive. La pratique est générée par la structure organisationnelle et l’apprentissage. Ici, c’est moins les praticiens eux-mêmes que la volonté des pouvoirs publics de constituer une cellule de coordination en oncogériatrie qui va progressivement participer à l’institutionnalisation d’actions supportant ces pratiques coopératives. Ainsi, il ne faut pas négliger les liens entre communautés de pratiques spontanées et communautés de pratiques institutionnalisées. De même, nous conseillons aux organisations d’être vigilantes vis-à-vis d’un défaut d’institutionnalisation qui peut fragiliser l’intégration des parcours thérapeutiques. De même, parce que la pratique ne semble pas orientée par la même finalité (curatif/qualité de survie…), il faut s’interroger sur la façon dont les communautés de métiers influencent l’évolution de cette communauté de pratiques en émergence.

Conclusion

49

Nous avons vu que considérer la collaboration pluridisciplinaire sous l’angle des communautés de pratiques met l’accent sur la coproduction de connaissances et sur la résolution de problèmes partagés. Ces travaux nous conduisent aussi à nous intéresser aux questions d’engagement commun, de répertoire partagé, de négociations autour d’actions communes qui sont trois dimensions fondamentales du processus d’apprentissage d’un travail collaboratif. Cela peut aussi contribuer à étudier les collaborations interdisciplinaires autrement qu’à travers les dispositifs organisationnels institutionnalisés selon un modèle top-down, ou comme des enjeux de pouvoirs inter-catégoriels. Au-delà, cela est utile pour saisir le changement en cours dans les pratiques émergentes.

50

D’un autre côté, la théorie des communautés de pratique pourrait chercher à s’enrichir de questionnements sur l’oncogériatrie qui sont liées pour partie à ce caractère « incertain » des connaissances partagées et des différences culturelles en présence. Au-delà, la connexion des communautés de pratiques entre-elles est un enjeu qui reste peu élucidé. A l’avenir, il faudrait pouvoir étudier comment les communautés de pratiques se combinent entre elles à travers la production de connaissances hybrides. Nous pensons qu’il serait nécessaire d’étudier également comment les communautés de pratiques se définissent en partie par la façon dont elles négocient leur place dans les différentes constellations auxquelles elles appartiennent. Il serait intéressant dans ce sens de regarder, dans le prolongement de cette étude, les relations entre les communautés de pratiques relevant de l’oncogériatrie et les RCP qui impliquent des objets frontières, des recouvrements entre décisions, des éléments de discours qui voyagent à travers des frontières partagées.


Bibliographie

  • BROWN, J. S., DUGUID P., 1991, « Organizational Learning and Communities of Practice: Toward a Unified View of Working, Learning and Innovation », Organization Science, 2, 1, p. 40-57.
  • CASTEL P., DALGALARRONDO S., 2005, « Les dimensions politiques de la rationalisation des pratiques médicales », Sciences Sociales et Santé, Décembre, 23, 4, 5-40.
  • CASTEL P., 2005, « Le médecin, son patient et ses pairs. Une nouvelle approche de la relation thérapeutique », Revue Française de Sociologie, Septembre 2005, 46, 3, 443-467.
  • CASTEL P., 2006, « Les recommandations de bonnes pratiques comme objet heuristique pour la sociologie de la médecine (Commentaire) », Sciences Sociales et Santé, Juin 2006, 24, 2, 105-112.
  • CASTEL P., 2008, « La gestion de l’incertitude médicale : approche collective et contrôle latéral en cancérologie », Sciences Sociales et Santé, Avril, 26, 1, 9-32.
  • CASTEL, P. ET ROBELET, M., 2009, « Comment rationaliser sans standardiser la médecine ? Production et usages des recommandations de pratiques cliniques », Journal de Gestion et d’Économie Médicales, 3, 27, 98-115.
  • CHANAL, V., 2000, « Communautés de pratique et management par projet : A propos de l’ouvrage de Wenger (1998), Communities of Practice: Learning, Meaning and Identity », M@n@gement, 3, 1, 1-30.
  • COHENDET, P, CREPLET, F., DUPOUET, O., 2003, « Innovation organisationnelle, communautés de pratique et communautés épistémiques : le cas de Linux », Revue Française de Gestion, 2003/5, 146, 99-121.
  • DENIS J.-L., CONTANDRIOPOULOS, A.-P., 2008, « Gouvernance clinique : discussion et perspectives », Pratiques et organisations des soins, 39, 3, juillet-septembre, 249-254.
  • DENIS J.-L., LAMOTHE L., LANGLEY A., 2001, “The Dynamics of Collective Leadership and Strategic Change in Pluralistic Organizations”, The Academy of Management Journal, 44, 4, 809-837.
  • HOUZARD, S., ROUTELOUS, C., 2014, « L’institutionnalisation de la mucoviscidose : histoire d’un réseau sociotechnique clinique abouti », Quaderni, 85, automne, 51-63, (à paraitre).
  • LAVE, J., WENGER, E., 1990, Situated Learning: Legitimate Peripheral Participation, New York, Cambridge University Press.
  • MATHIEU-FRITZ, A., ESTERLE L., 2013, « Les transformations des pratiques professionnelles lors des téléconsultations médicales. Coopération interprofessionnelle et délégation des tâches », Revue Française de Sociologie, 2013/2, 54, 303-329.
  • METCALFE, S., 1998, “Innovation as a policy problem : new perspectives and old ones on the division of labour in the innovation process”, Mimeo, Center for research on innovation, university of Manchester.
  • MEYER, A. D., BROOKS, G. R., & GOES, J. B., 1990, “Environmental jolts and industry revolutions: Organizational responses to discontinuous change”, Strategic Management Journal, 11 (special issue), 93-110.
  • MILES, M. B., HUBERMAN, A. M., 1994, “Data management and analysis methods”, in DENZIN, N. K., LINCOLN, Y. S. (Ed), Handbook of qualitative research, Thousand Oaks, Sage Publications, 428-444.
  • ORR J. E., 1996, Talking About Machines : An Ethnography of a Modern Job, Cornell University Press, Ithaca.
  • PROBST, G., BORZILLO, S., 2007, « Piloter les communautés de pratique avec succès », Revue Française de Gestion, 2007/1, 170, 135-153.
  • NONAKA, I., 1994, “A dynamic theory of organizational knowledge creation”, Organization Science, 5, 1, 4-37.
  • ROUTELOUS, C., 2014, « Ce que les indicateurs qualité nous disent des politiques publiques et de la profession médicale », Quaderni, 85, automne, 5-8 (à paraitre),
  • ROUTELOUS, C., VEDEL, I., LAPOINTE, L., 2011, « Pourquoi des stratégies coopératives avec les cliniques pour les hôpitaux publics ? », Management et Avenir, 2011/7, 47, 147-164.
  • SIFER-RIVIÈRE L., GIRRE V., MINARD O., GISSELBRECHT M., SAINT-JEAN O., 2011, « Discours et attitudes professionnelles en oncogériatrie : vers un activisme médical dans la prise en charge du sujet âgé atteint de cancer ? », Hématologie, 17, suppl. 2, p. 19-27
  • SOULIER, E., 2004, “Les communautés de pratique au cœur de l’organisation réelle des entreprises”, Systèmes d’Information et Management, 1, 9, 3-24.
  • WENGER E., MCDERMOTT W. ET SNYDER M., 2002, Cultivating Communities of Practice, Harvard Business School Press, Boston.
  • WENGER E., 1998, Communities of Practice: Learning, Meaning, and Identity, Cambridge University Press.
  • YIN, R.K., 1991, Case study research, design and methods, London, USA, Sage Publications.

Notes

[1]

PHD, enseignant-chercheur, EA7348 MOS Management des organisations en santé, École des hautes études en santé publique Christelle.routelous@ehesp.fr

Cette étude a bénéficié du soutien financier de l’EHESP.

Résumé

Français

L’objectif de cet article est de comprendre comment des professions médicales dans un contexte de pratiques éclatées entre de nombreuses spécialités et dispersées entre plusieurs établissements et services parviennent à collaborer sans bases préalables de coopération et sans l’appui de leaders médicaux ou des gestionnaires d’établissements. Pour cela, nous mobilisons les théories relatives aux communautés de pratiques en lien avec les réflexions sur l’apprentissage collectif. Cette approche nous permet d’enrichir l’analyse en termes de coopération interprofessionnelle dans un contexte complexe.

Mots-clés

  • coopération
  • pluridisciplinarité
  • innovation
  • apprentissage
  • médecine

English

Learning of multidisciplinary work: the example of communities of practice in geriatric oncologyThe objective of this article is to understand how the medical profession in the context of practical exploded between many specialties and dispersed among several institutions and services get to work without prior bases of cooperation, without the support of medical leaders or managers establishments. For this, we mobilize theories of communities of practice in connection with reflections on collective learning. This approach allows us to enrich the analysis in terms of interprofessional cooperation in a complex context.

Keywords

  • cooperation
  • interdisciplinarity
  • innovation
  • learning
  • medicine

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1 - Les communautés de pratiques comme cadre d’apprentissage collectif
  3. 2 - Présentation du contexte de l’étude et du cadre méthodologique
  4. 3 - Analyses des modes de collaboration pluridisciplinaire autour du partage de connaissances
    1. 3.1 - Un mouvement international de diffusion des connaissances émergentes
    2. 3.2 - Des pratiques collaboratives qui s’installent localement
  5. 4 - Discussion
  6. Conclusion

Pour citer cet article

« L'apprentissage du travail pluridisciplinaire : L'enseignement des communautés de pratiques en oncogériatrie », Gestion et management public, 2/2014 (Volume 2/n°4), p. 45-60.

URL : http://www.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2014-2-page-45.htm
DOI : 10.3917/gmp.024.0045


Article précédent Pages 45 - 60 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback