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Gestion et management public

2014/4 (Volume 3 / n°2)

  • Pages : 94
  • DOI : 10.3917/gmp.032.0075
  • Éditeur : AIRMAP

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Introduction

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« Horizon 2020 » – tel est le nom du nouveau programme européen pour la recherche et le développement mis en place par la Commission européenne pour la période 2014-2020. Cet ambitieux programme public, qui est doté d’un budget de 80 milliards d’euros, vise à promouvoir l’excellence scientifique et l’innovation au niveau européen. Le soutien aux coopérations inter-organisationnelles constitue un volet important du programme. Le lancement de « Horizon 2020 » constitue une occasion pour étudier l’impact des programmes européens de recherche qui sont destinés à stimuler les coopérations transfrontalières.

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Compte tenu de l’importance des moyens mobilisés, les programmes européens de soutien aux coopérations en recherche et développement (R&D) soulèvent de nombreuses interrogations. Quels sont les axes prioritaires des pouvoirs publics dans ce domaine ? Quelles sont les caractéristiques des principaux programmes mis en place ? Quelles sont les actions prioritaires visées par le biais de ces programmes ? Quels sont les pays qui participent le plus aux programmes proposés ? Quelles sont les coopérations qui ont pu être engagées ? Quel est le profil des acteurs qui participent à ces programmes ? Quelle est la distance géographique et institutionnelle entre les partenaires ?

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Pour répondre à ces interrogations, nous tenterons, dans un premier temps, de mettre en relief les enjeux liés aux coopérations internationales en R&D. Ensuite, nous présenterons les principales initiatives mises en œuvre au niveau européen pour promouvoir les coopérations inter-organisationnelles ayant pour objet la recherche et le développement (R&D). Enfin, nous analyserons les coopérations qui ont pu être nouées dans le secteur des biotechnologies grâce aux aides accordées dans le cadre des programmes communautaires.

1 - Les coopérations internationales en recherche et développement

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Dans un contexte de mondialisation économique et d’intégration croissante des espaces économiques régionaux (Lemaire 2013, Milliot et Tournois 2009), de nombreuses organisations s’engagent dans des coopérations de R&D avec des partenaires étrangers (Angué et Mayrhofer 2010). Le phénomène observé concerne plus particulièrement les organisations européennes qui sont nombreuses à s’associer avec des acteurs d’autres pays.

1.1 - Coopérer avec des partenaires étrangers

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Les coopérations internationales permettent aux organisations de s’associer avec des partenaires étrangers et de mettre en commun des ressources, tout en conservant leur indépendance. Il s’agit d’une forme organisationnelle qui autorise un certain degré de flexibilité dans la mesure où l’engagement n’est pas définitif et la durée souvent limitée dans le temps. Si les bénéfices associés aux coopérations sont nombreux, il paraît important de souligner la complexité de gestion qui caractérise les coopérations internationales. En effet, lorsque les partenariats associent des acteurs qui opèrent dans des contextes nationaux et institutionnels différents, des divergences dans les objectifs et les pratiques managériales peuvent rendre la réalisation des projets coopératifs plus difficiles (Mayrhofer 2001). Il convient de préciser que la distance géographique et institutionnelle est souvent considérée comme un obstacle à la mise en place de partenariats internationaux (Angué et Mayrhofer 2010).

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Dans cette perspective, il est nécessaire de rappeler que la réalisation d’un accord de partenariat s’effectue, en règle générale, en plusieurs étapes. En fonction des objectifs visés, l’organisation est d’abord amenée à choisir un voire plusieurs allié(s) potentiel(s). Cette première phase est particulièrement importante, car la compatibilité des partenaires conditionne la réussite de la coopération engagée (Angué 2006). Dans un deuxième temps, l’organisation doit négocier les modalités de l’accord envisagé. Cette procédure peut être délicate dans la mesure où les acteurs peuvent poursuivre des objectifs différents. Les négociations doivent être menées avec prudence pour éviter des divulgations indésirables d’informations, notamment lorsque les négociations n’aboutissent pas. Après la signature de l’accord, les partenaires sont amenés à mettre en place le projet de coopération en coordonnant les activités concernées (Doz et Hamel 2000). On peut remarquer que les autorités publiques nationales et européennes ont développé plusieurs dispositifs afin d’aider les organisations dans le processus de réalisation des coopérations envisagées.

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Même si les divergences de comportement peuvent conduire à l’échec des partenariats noués, force est de constater que la globalisation des marchés contraint les organisations à tisser des relations avec des acteurs localisés dans d’autres pays. De nombreuses organisations ont ainsi mis en place des portefeuilles d’alliances qui associent des acteurs localisés dans plusieurs pays (Mayrhofer 2001, Ohmae 2005). Si ces coopérations inter-organisationnelles peuvent concerner les différents éléments de la chaîne de valeur, nous avons fait le choix, dans cette recherche, de nous focaliser sur le domaine de la R&D.

1.2 - Les coopérations dans le domaine de la recherche et le développement

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Dans la droite ligne de Mothe (2001), nous définissons les coopérations en R&D comme désignant les accords conclus entre organisations indépendantes (entreprises ou laboratoires – publics ou privés - de recherche) qui combinent des ressources tangibles et intangibles en vue de réaliser des projets communs. Les objectifs poursuivis sont souvent similaires : partage de coûts et de risques liés au développement de nouveaux produits et de process, apprentissage et transfert de connaissances, création de nouvelles connaissances, de compétences et de capacités (Hagedoorn et Narula 1996). Compte tenu de leurs enjeux, les accords de R&D peuvent être source de tensions voire de conflits contre lesquels les partenaires peuvent se prémunir en choisissant avec attention leur(s) allié(s) (Puthod et Thévenard-Puthod 2006).

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Les accords de R&D visent généralement le transfert et/ou la création de connaissances dont la nature est le plus souvent tacite. Dans cette optique, il convient de préciser que les connaissances tacites sont plus difficilement transférables que les connaissances explicites, car elles ne peuvent être transmises par codification dans un langage accessible à autrui (Tarondeau 1998, Winter 1987). Le transfert de connaissances tacites nécessite dès lors la mise en place de relations plus étroites entre les organisations (Choi et Lee 1997, Doz et Hamel 2000). Les coopérations en R&D peuvent constituer un moyen pour y parvenir (Hamel 1991, Simonin 1999).

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Lorsqu’une organisation s’engage dans une coopération en R&D, elle est confrontée à un certain degré d’incertitude qui est lié à l’incomplétude des contrats signés. En effet, il est difficile d’anticiper la nature exacte des connaissances créées ou transférées dans le cadre du projet coopératif et de déterminer ex ante l’utilisation et la valeur de ces connaissances. Par ailleurs, en raison de l’asymétrie d’information, l’organisation ne peut pas évaluer de manière précise la capacité de ses alliés à créer et à transférer des connaissances (O’Sullivan 2005). Cette incertitude s’accentue dans le cadre des coopérations internationales (Hagedoorn et al. 2005).

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Dans la pratique, les accords de R&D peuvent associer deux ou plusieurs organisations issues du secteur concurrentiel ou du monde scientifique. La coopération multilatérale en R&D s’effectue souvent dans le cadre de consortia qui sont des groupes d’organisations constitués dans le but de réaliser des activités de R&D communes. La participation à un consortium permet aux organisations associées d’avoir accès à des ressources difficilement transférables et/ou de créer de nouvelles ressources et compétences (Angué et Mayrhofer 2010). En Europe, la constitution de consortia est notamment facilitée par la mise en place de plusieurs programmes communautaires qui visent à faciliter les coopérations transfrontalières.

2 - Les principaux programmes européens de coopération en R&D

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Parmi les programmes européens qui visent à promouvoir les coopérations dans le domaine de la R&D, deux programmes jouent un rôle essentiel : (1) les Programmes Cadres de Recherche et Développement (PCRD) et (2) l’initiative Eureka. A travers ces programmes, les pouvoirs publics visent à améliorer la compétitivité des entreprises européennes face à la concurrence internationale.

2.1 - Les Programmes Cadres de Recherche et Développement (PCRD)

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C’est en 1984 que la Commission européenne met en place le premier Programme Cadre de Recherche et Développement (PCRD) qui constitue le principal instrument communautaire de financement de la recherche et de l’innovation en Europe. Entre 1984 et 2013, sept programmes cadres ont pu été réalisés. Ces programmes, qui fonctionnent principalement par un système d’appels à propositions, sont devenus le principal instrument des instances communautaires pour financer la recherche à l’échelon européen. Ils sont accessibles aux entreprises (PME, grands groupes, etc.) et aux établissements scientifiques (centres de recherche, universités, etc.). Ils financent notamment, sous forme de subventions, des projets de R&D portés par des consortia européens et stimulent ainsi les coopérations inter-organisationnelles.

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Par exemple, le 7ème Programme Cadre de Recherche et Développement, qui concernait la période 2007-2013, était décliné autour de quatre programmes principaux : (1) la coopération, (2) les idées (soutien à la recherche fondamentale), (3) les personnes (formation, carrière et mobilité des chercheurs) et (4) les capacités de recherche (par exemple, les infrastructures). Le volet financier le plus important du programme était accordé à la coopération, l’objectif étant de soutenir des activités de recherche menées en coopération transnationale et de développer de nouvelles connaissances, des technologies, des produits ou des ressources communes pour la recherche. Le principal vecteur du programme était la recherche collaborative, c’est-à-dire des projets en collaboration, des réseaux d’excellence, des actions de coordination et de soutien. Une aide était également apportée aux initiatives technologiques conjointes qui visaient à développer des partenariats public-privé et qui pouvaient prendre appui sur des plateformes technologiques et à la coordination des programmes nationaux de recherche et développement. Cette partie du PCRD était également ouverte aux pays tiers de l’Union européenne.

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En 2014, le programme Horizon 2020 succède au 7ème Programme Cadre de Recherche et Développement (PCRD). Ce nouveau dispositif intègre aussi d’autres initiatives communautaires telles que le Programme pour la Compétitivité et l’Innovation (CIP) et EURATOM (European Atomic Energy Community). La Commission européenne, qui gère ce vaste programme, a annoncé trois grandes priorités : (1) l’excellence scientifique, (2) la primauté industrielle (particulièrement dans les technologies de l’information et de la communication - TIC, les nanotechnologies, les matériaux avancés, les biotechnologies, les systèmes de fabrication et de traitement avancés et l’espace) et (3) les défis sociétaux (et particulièrement : la santé, l’évolution démographique et le bien-être ; la sécurité alimentaire, l’agriculture durable, la recherche marine et maritime et la bioéconomie ; les énergies sûres, propres et efficaces ; les transports intelligents, verts et intégrés ; la lutte contre le changement climatique, l’utilisation efficace des ressources et les matières premières ; des sociétés inclusives, novatrices et sûres). A travers ce nouveau programme, les autorités publiques cherchent à renforcer la compétitivité des entreprises européennes face à l’accélération du processus de globalisation qui élargit la concurrence dans de nombreux secteurs d’activité. Les orientations de Horizon 2020 rejoignent les politiques publiques nationales telles que l’Agenda stratégique « France Europe 2020 ». L’objectif de ce programme est d’articuler, au sein d’une stratégie nationale, les politiques de recherche et d’innovation fondées sur trois piliers (excellence scientifique, réponse aux défis sociétaux, primauté industrielle) et d’améliorer la cohérence de leur mise en œuvre aux différentes échelles, européenne, nationale et territoriale.

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On peut noter que le programme Horizon 2020 présente plusieurs changements par rapport aux programmes cadres de recherche qui l’ont précédé. Les instances européennes ont notamment cherché à simplifier les procédures et les règles afin d’accélérer les délais de réponse pour l’obtention des subventions. Le programme est ouvert à des acteurs nouveaux, y compris avec des idées non-conventionnelles, ce qui devrait favoriser les innovateurs. Le soutien accordé concerne désormais tout le processus, de l’idée à la commercialisation, et les innovations proches du marché bénéficient d’un soutien renforcé. Les préoccupations de la population et des défis sociétaux sont également davantage pris en considération. Enfin, le programme offre des possibilités accrues pour les nouveaux entrants et les jeunes chercheurs de présenter leurs travaux.

2.2 - L’initiative Eureka

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Lancée en 1985, Eureka est une initiative européenne qui est destinée à renforcer la compétitivité de l’industrie européenne. Le programme s’adresse aux entreprises et aux laboratoires de recherche, publics ou privés, qui peuvent proposer des projets de coopération dont l’objectif est de développer des produits, procédés ou services pouvant être commercialisés. Les projets retenus bénéficient du « label » Eureka qui permet d’accéder, dans la plupart des cas, à des soutiens financiers selon les procédures en vigueur dans les pays concernés. Les financements sont généralement octroyés au moyen d’avances remboursables abondées par les gouvernements nationaux des partenaires.

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Le programme Eureka associe aujourd’hui 41 membres dont la Commission européenne et les pays membres de l’Union européenne. A la différence du PCRD, les aides ne sont pas accordées par l’Union européenne, mais par les gouvernements nationaux des acteurs impliqués. En effet, le programme ne dispense pas de financement, mais facilite l’obtention d’aides nationales, par exemple, Oséo Innovation, ministère de la Recherche, ministère de l’Industrie pour la France.

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Le PCRD et Eureka peuvent être considérés comme des mesures complémentaires destinées à faciliter les coopérations inter-organisationnelles au niveau européen. En fonction de ses caractéristiques et ambitions, un projet peut s’inscrire dans le cadre de l’un ou l’autre des deux programmes. Le tableau 1 présente quelques caractéristiques clés de chaque programme.

Tableau 1 - PCRD vs. EurekaTableau 1
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Les deux programmes européens ont joué un rôle prépondérant dans les activités de recherche pluridisciplinaires et de coopération. Pour étudier l’impact des programmes européens mis en place, nous avons choisi d’étudier les accords de coopération en R&D noués par les entreprises européennes dans le secteur des biotechnologies qui contribue de manière croissante au PIB des économies nationales. La biotechnologie, qui correspond à l’utilisation des propriétés du vivant dans la production de matériaux ou de services destinés au vivant, constitue un secteur réticulaire par essence (Owen-Smith et al. 2002) et présente donc un intérêt particulier en matière de coopération. On peut aussi remarquer que les biotechnologies jouent un rôle prépondérant dans les industries de la santé, mais ont aussi un rôle croissant dans les secteurs de l’environnement, de l’agriculture, de l’agroalimentaire, ainsi que pour la mise au point de processus industriels innovants. Compte tenu des enjeux liés à ce domaine, les pouvoirs publics nationaux et européens attachent une importance particulière à son développement.

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En conclusion, loin de se satisfaire d’une vision cloisonnée de ces différents programmes, l’Union européenne adopte une approche de plus en plus intégrée ; ainsi, l’initiative Eurostars lie la Commission européenne et Eureka. Portée par la direction générale à la Recherche & Innovation de la Commission européenne, elle a pour but l’aide aux petites et moyennes entreprises (PME) les plus innovantes du programme Eureka. Elle s’adresse à des PME qui investissent au moins 10 % de leur chiffre d’affaires ou emplois dans la R&D. Comme pour Eureka, les projets issus du programme Eurostars couvrent l’ensemble des domaines technologiques. Un projet Eurostars, d’une durée maximum de 36 mois, doit déboucher sur un produit, un procédé ou un service commercialisable, dans les deux années qui suivent son achèvement (exception faite pour les secteurs du médical ou biomédical). Mais le partenaire principal d’un projet Eurostars doit être une PME à forte intensité de recherche et plus de 50 % de la recherche doit être conduite par ce type de PME. Cette spécificité distingue les projets Eurostars des projets Eureka. Autre différence entre Eurostars et Eureka : Eurostars repose sur une logique de concours et attribue directement des subventions. Environ 50 entreprises européennes (issues de 33 pays) sont lauréates chaque année et obtiennent en moyenne 200 000 euros chacune.

3 - La coopération en recherche et développement dans les biotechnologies

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Notre étude empirique se focalise sur l’initiative Eureka dans le secteur particulier des biotechnologies, secteur parmi les plus actifs avec les technologies de l’information en matière de collaboration internationale en recherche et développement (Angué, 2006). Après une présentation de notre échantillon, qui retrace les différentes collaborations conclues dans ce contexte entre 1992 et 2000, puis entre 2005 et 2013, nous exposerons nos résultats en deux temps : dans un premier, en prenant le projet de coopération comme unité d’analyse, puis dans un second, en nous centrant sur les coparticipations de deux organisations ou dyades réunies dans un même projet de coopération internationale.

3.1 - Présentation de l’étude empirique

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Les descriptifs des collaborations recueillies proviennent du secrétariat Eureka qui tient à jour une base de données répertoriant les projets labellisés lors des conférences ministérielles annuelles. Les échantillons examinés portent sur deux périodes de neuf ans chacune (1992-2000 et 2005-2013). La succession chronologique de ces deux échantillons offre comme perspective comparative de mettre à jour des continuités ou au contraire des ruptures d’une période à l’autre. Plus précisément, pour la période 1992 à 2000, 244 projets labellisés ont été recensés et pour celle de 2005 à 2013, 310 projets en cours ont été dénombrés.

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Ces projets ont été catégorisés en fonction du type de partenaires qu’ils réunissent : entreprise ou établissement scientifique (ES). En ce sens, trois types de coopérations peuvent être repérés : les accords qualifiés de « mixtes » qui supposent la rencontre d’organisations privées et d’établissements scientifiques (laboratoire universitaire, organisme de recherche public, institut ou fondation), les accords dits « privés » qui regroupent exclusivement des entreprises (PME et/ou grande entreprise), et les partenariats dénommés ici « publics » qui sont conclus entre établissements scientifiques. Le tableau suivant offre une vision synthétique de notre échantillon (cf. Tableau 2).

Tableau 2 - Description de l’échantillonTableau 2
Source : recensements des auteurs
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Il ressort nettement de cette présentation rapide que les accords « publics » représentent une catégorie marginale par rapport aux deux autres catégories d’accords distinguées. En particulier, il apparaît clairement que l’initiative Eureka intéresse les industriels qui sont de plus en plus nombreux à conclure des accords dans ce contexte. En atteste le nombre moyen d’industriels par projet qui s’avère important comparativement au nombre total d’organisations impliquées (2,54 pour la première période et 2,61 pour la seconde). En outre, le taux de participation industrielle (apprécié par le rapport entre le nombre d’industriels par projet et le nombre global de partenaires par projet) augmente significativement entre les deux périodes passant de 68 % à 75 %, de même que le nombre croissant d’organisations relevant de la sphère privée enregistrées pour la phase récente de l’initiative. Enfin, cette tendance est également perceptible au regard du pourcentage d’accords ne réunissant que des entreprises, qui passe de 39,75 % à 44,19 %, entre la première et la seconde période.

3.1.1 - Le projet Eureka comme unité d’analyse

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Nous nous focaliserons d’abord sur l’analyse des projets labellisés Eureka sur les deux périodes pour en examiner les principales caractéristiques. Les résultats prennent appui sur cinq principales variables descriptives :

  • la durée des projets (qui renseigne sur la dimension temporelle de la collaboration),

  • le nombre de partenaires (qui témoigne de la richesse du réseau constitué),

  • le nombre de nations impliquées (qui permet d’évaluer la dimension internationale et le cosmopolitisme du projet),

  • la dispersion géographique (indice calculé en effectuant le rapport entre le nombre de partenaires et le nombre de nationalités),

  • le coût exprimé en millions d’euros (qui permet d’appréhender l’importance financière du projet).

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Pour chacune de ces différentes variables, nous avons calculé la moyenne obtenue sur les seuls accords entre entreprises, sur les accords reliant organisations privées et publiques, et sur les organisations publiques entre elles, et, enfin, sur l’échantillon total des accords recensés. Les tableaux 3 et 4 présentent respectivement la morphologie type des projets pour les deux périodes successives de 1992 à 2000, puis de 1995 à 2005.

Tableau 3 - Description des projets Eureka noués entre 1992 et 2000Tableau 3

N= 244 (avec NPrivés = 97 ; NMixtes= 142 et NPublics= 4)

Source : recensements des auteurs
Tableau 4 - Description des projets Eureka noués entre 2005 et 2013Tableau 4

N= 310 (avec NPrivés = 137 et NMixtes= 173)

Source : recensements des auteurs
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Concernant la première période analysée, les projets ne liant que des industriels ont tendance à être nettement plus cosmopolites. Nous relevons, de plus, une forte variation du nombre moyen de partenaires entre les projets mixtes et les projets privés : les projets mixtes comportant en moyenne 3,33 partenaires de plus que les seconds. Cette différence est également perceptible dans le nombre de participations aux projets qui s’élève à 811 pour les projets mixtes contre seulement 235 pour les accords privés ; autrement dit, plus des trois quarts des enregistrements concernent les accords mixtes. Ceci peut s’expliquer en partie par la présence de quelques projets très importants et spécifiques noués lors de cette période, aspect qui se retrouve d’ailleurs dans la différence de coûts des projets mixtes et privés (respectivement 4,44 et 3,59). Ces résultats indiquent que les coopérations associant des acteurs publics présentent des caractéristiques spécifiques qui nécessitent d’être prises en compte dans la gestion des accords signés.

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Pour ce qui est de la seconde période, allant de 2005 à 2013, et hormis dans le cas de la dispersion géographique et du nombre de partenaires qui demeurent sensiblement différents, les autres caractéristiques semblent relativement alignées les unes sur les autres, et les différents types d’accords observés convergent bien davantage que lors de la période précédente. En d’autres termes, nous pouvons déceler une sorte d’harmonisation entre les différents consortia que ceux-ci n’impliquent que des organisations privées ou comportent des établissements scientifiques. Une autre observation est relative à la durée des accords pour laquelle la différence apparaît moins marquée que précédemment selon que le projet n’engage que des industriels ou selon qu’il comprenne un ou plusieurs établissements scientifiques. Notons que Benfratello et Sembenelli (2002) aboutissent à une conclusion similaire lorsqu’ils comparent des collaborations initiées dans le contexte d’Eureka et des accords conclus dans le cadre du PCRD. Ces auteurs soulignent, en outre, la différence d’impact sur les performances des firmes de ces deux contextes de partenariats. Toutefois, en dépit de certaines convergences, accords privés et accords mixtes continuent de présenter plusieurs différences significatives.

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Enfin, la comparaison des projets sous l’angle de leurs principales variables descriptives (durée, nombre de partenaires et nombre de nationalités engagées par projet, indice de dispersion géographique et coût moyen par projet) révèle plusieurs différences entre les périodes 1992-2000 et 2005-2013. D’une part, la durée moyenne des projets est marquée par une nette tendance au raccourcissement (neuf mois de moins en moyenne pour les accords privés, plus d’un an en moins pour les accords mixtes). Le nombre de partenaires par projet est, lui aussi, en baisse (en particulier au niveau des accords mixtes). Le nombre de nationalités impliquées suit la même tendance alors que l’indice de dispersion géographique reste constant pour les accords privés et augmente légèrement pour les accords mixtes. Enfin, le changement le plus radical est la réduction du coût moyen des projets (divisé par trois au niveau des accords mixtes), même si ce dernier point doit être relativisé du fait de la conclusion de quelques accords conséquents mais marginaux lors de la première période analysée. Les résultats présentés mettent en relief la forte participation des acteurs publics et privés aux programmes mis en place à l’échelle communautaire et témoignent de l’impact de la politique publique européenne sur la coopération en matière de R&D.

3.1.2 - La coparticipation aux projets Eureka comme unité d’analyse

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Au-delà de la simple description de ces projets multilatéraux et internationaux, il apparaît intéressant de se pencher sur les liens deux à deux tissés par les organisations participantes à un même consortium. Dans cette perspective, l’unité d’analyse retenue dans cette partie n’est plus le projet mais la « coparticipation » à un même accord, c’est-à-dire la participation conjointe de deux organisations distinctes. Ce changement d’unité d’analyse permet de repérer, dans une perspective relationnelle, des affinités en termes de catégories institutionnelles impliquées ou encore de nationalités des organisations partenaires. Les propos suivants retracent respectivement les principaux résultats des analyses conduites dans ce cadre.

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Concernant les catégories institutionnelles, la distinction opérée ici repose sur les travaux méthodologiques de l’OCDE. Dans cette perspective, nous distinguerons dans l’analyse qui suit, les catégories suivantes : les petites et moyennes entreprises (PME), les grandes entreprises (GE), les instituts sans buts lucratifs (ISBL) qui comprennent également les fondations et associations (comme, par exemple, l’Institut Pasteur en France), les laboratoires académiques (Lab. Acad.) qui correspondent au secteur de l’enseignement supérieur pour l’OCDE, les autres organismes de la recherche publique (Rech. Pub) tels que le CNRS, l’INSERM ou le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) en France, les administrations (Adm) et les collectivités (comme, par exemple, les ministères ou les parcs nationaux), et, enfin, les institutions internationales (comme, par exemple, l’agence spatiale européenne).

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Concrètement, l’examen des coparticipations permet d’identifier des affinités entre organisations considérées deux à deux. Il a été conduit au moyen de la construction de matrices d’adjacences (dans lesquelles la valeur xij correspond au nombre de fois où le couple (i, j) est dénombré dans les données compilées) et d’analyses multidimensionnelles (MDS) permettant de représenter graphiquement des proximités ou distances (qui peuvent être de nature géographique ou institutionnelle) entre les différentes catégories d’organisations distinguées. Ainsi, les affinités, que nous qualifions ici d’institutionnelles, entre les catégories d’organisations peuvent être plus ou moins marquées selon que l’on retrouve réunis au sein d’un même projet des représentants des différentes catégories. Ce lien est valué, autrement dit, plus le nombre de participations communes est important, et plus le lien est considéré comme fort. Deux catégories d’observations peuvent dès lors découler de ces calculs ; elles concernent, d’une part, les liens entre organisations relevant d’une même catégorie institutionnelle (liens intra-catégoriels) et, d’autre part, les préférences comparatives ou affinités repérables entre les différentes catégories distinguées (liens entre catégories).

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Le tableau 5 retrace le nombre de coparticipations recensé pour les catégories principales représentées principalement dans les consortia examinés. Au vu du faible nombre de dyades comportant des organisations relevant des catégories institutionnelles « administrations » et « institutions internationales » (moins de 10 pour chacune des périodes sur 4024 dyades pour la première période et 2406 pour la seconde), il a été décidé de ne pas les considérer dans les résultats présentés.

Tableau 5 - L’évolution des liens intra-catégorielsTableau 5
Source : recensements des auteurs
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Le décompte des couples entre organisations permet de se rendre compte de l’importance des liens intra-catégoriels, en particulier, pour ce qui concerne les PME. De fait, il apparaît que sur les deux périodes envisagées, les petites entreprises entretiennent des liens intra-catégoriels plus forts que toutes les autres organisations. Il est à noter cependant que la morphologie des accords de coopérations Eureka confirme la tendance à l’accroissement des partenariats entre nouvelles entreprises de biotechnologie (NEB) en délaissant corrélativement la forme plus originelle des partenariats inter-organisationnels qui réunissait des jeunes firmes innovantes aux géants de l’industrie pharmaceutique. Les projets comportant plus d’une grande entreprise semblent par ailleurs légèrement décroitre dans la période récente, de même que ceux unissant plus d’un laboratoire académique. Une fois établie cette prédominance qui tient sans doute à la spécificité du secteur des biotechnologies, les résultats montrent une collaboration notable des laboratoires académiques entre eux dans le cadre des collaborations nouées entre 1992 et 2000. Ce résultat ne se retrouve pas dans nos données relevées ultérieurement. De manière plus générale, si entre 1992 et 2000, les liens intra-catégoriels représentaient 27,6 % des dyades recensées, ils paraissent diminuer entre 2005 et 2013 au profit de coparticipations réunissant des organisations de catégories différentes et qui font l’objet des analyses suivantes. Cette évolution traduit le poids grandissant de coopérations réunissant différentes catégories d’acteurs ; elle semble aussi résulter de la volonté des autorités publiques européennes d’associer des organisations nouvelles aux programmes communautaires.

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L’analyse des liens entre organisations relevant de catégories différentes a été réalisée à l’aide d’analyses multidimensionnelles des similarités (MDS) qui permettent de visualiser les affinités plus ou moins marquées entre catégories institutionnelles telles qu’elles apparaissent dans les projets Eureka composant notre échantillon. Cet outil d’analyse exploratoire permet de produire la meilleure représentation graphique possible d’un ensemble d’objets reliés par des relations de proximité mesurées sous forme ordinale (Evrard et al., 2003). Les proximités dont il est question ici proviennent du dénombrement des coparticipations entre acteurs reportées dans les matrices d’adjacences extraites de nos données. Les graphiques ci-dessous, issus des MDS, mettent en exergue les affinités dyadiques pour les deux périodes considérées. Les liens les plus forts en valeur absolue sont matérialisés par un trait (cf. Figures 1 et 2).

Figure 1 - Affinités institutionnelles (période 1992-2000)Figure 1
Source : analyse MDS conduite d’après le recensement des auteurs
Figure 2 - Affinités institutionnelles (période 2005-2013)Figure 2
Source : analyse MDS conduite d’après le recensement des auteurs
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L’initiative Eureka s’adressant aux PME, cette catégorie d’organisations se situe assez logiquement au cœur de la représentation graphique des affinités institutionnelles tant pour la première période que pour la seconde (même si elles sont légèrement excentrées dans ce cas). Cela étant, la position centrale des PME indique surtout leur plus grande implication dans des dyades formées avec des organisations relevant de l’ensemble des autres catégories. Toutefois, les établissements scientifiques sans activité d’enseignement (Rech. Pub) semblent plus centraux dans la période plus récente. Cette évolution traduit la volonté politique des autorités européennes qui cherchent à associer de manière plus étroite les laboratoires scientifiques aux coopérations en R&D.

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Pour les projets initiés entre 1992 et 2000, les grandes entreprises, quoique un peu éloignées du centre, constituent également une catégorie d’organisations bien représentée au sein de l’initiative Eureka. Leur position, un peu en retrait, peut également s’expliquer par la prééminence des accords noués entre elles comparativement aux accords conclus avec d’autres types d’institutions pour cette période. Lors de cette première période, les entreprises de plus de 500 salariés (GE) se liaient proportionnellement davantage aux instituts sans buts lucratifs (ISBL) qu’aux dyades formées entre ISBL et autres catégories de partenaires. Ce résultat ne se retrouve pas réellement dans la seconde période au cours de laquelle ce sont plutôt les PME qui privilégient ce type d’alliés. Enfin, les petites entreprises se sont relativement rapprochées des laboratoires académiques en multipliant les accords noués avec des universités ou autres établissements de cette catégorie. Cette tendance récente s’inscrit dans la volonté politique de stimuler les coopérations entre PME et laboratoires scientifiques dans le but de renforcer la compétitivité de cette catégorie d’entreprises.

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Notons enfin que la seconde période (2005-2013) voit aussi augmenter le nombre d’accords entre nouvelles entreprises de biotechnologie (NEB) et grandes entreprises pharmaceutiques notamment qui croissent ainsi parallèlement aux accords intra-catégoriels entre NEB. Ensuite, si la proportion des liens entre recherche publique et grande entreprise est stable pour les deux périodes, la part des liens entre PME et recherche publique a considérablement augmenté pour la seconde période, attestant des efforts accomplis par les pouvoirs publics pour faciliter les liens entre les PME et les laboratoires académiques.

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Ce même type d’analyse peut être reconduit pour repérer les liens domestiques et les affinités entre nationalités représentées dans les projets répertoriés. Comme précédemment, nous nous focaliserons d’abord sur les dyades formées entre organisations de même nationalité avant de nous pencher sur les préférences nationales révélées dans les matrices d’adjacences construites pour les deux périodes.

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D’une façon générale, pour la période allant de 1992 à 2000, 31 pays sont représentés dans les consortia Eureka contre 40 pour la seconde période, indiquant une plus grande diversité d’origines des partenaires et un élargissement à d’autres nationalités. Toutefois, certains pays représentés dans la première période s’avèrent absents de la seconde, tels la Bulgarie, la Chine ou l’Egypte. Inversement, d’autres nationalités font leur apparition pour les années récentes ; en particulier, la Lettonie, la Serbie et la Slovaquie. Notons la participation croissante d’organisations (et en particulier d’entreprises de biotechnologie) israéliennes ; alors que celles-ci formaient seulement trois coparticipations pour la période 1, elles sont impliquées dans 64 dyades dans la seconde phase. Israël n’est donc pas absent du second réseau de pays représenté ci-dessous. Ce résultat pourrait étonner si l’on ignorait son statut au regard des programmes de l’Union européenne : il s’agit d’un pays candidat et associé pour le PCRD, et membre de l’initiative Eureka depuis l’an 2000. Sa position dans ce réseau particulier confirme l’importance de cette nation en matière de biotechnologie.

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Le tableau 6 présente les coparticipations nouées par les organisations selon leur nationalité ; il est trié dans l’ordre décroissant des liens totaux conclus sur les deux périodes considérées. Il en ressort que les pays les plus ethno-centrés sont, en période 1, les Pays-Bas, la France et, dans une moindre mesure, l’Espagne et la Pologne. Cette tendance ne se retrouve pas dans la seconde phase analysée où ce sont les Lettons, les Hongrois, les Serbes et les Slovènes qui tissent davantage de liens entre organisations domestiques dans le cadre de ces projets internationaux. Notons que dans une analyse analogue portant sur les couples formés dans le cadre du PCRD, les chercheurs de l’OCDE relevaient une très forte corrélation entre la taille du pays (appréciée par la population dudit pays) et la proportion de liens entre acteurs du même pays (OCDE, 1999). Ce résultat ne se retrouve manifestement pas dans nos données relatives aux projets Eureka, surtout pour la seconde phase, puisque les organisations qui semblent privilégier les coparticipations domestiques proviennent de pays plus modestes en taille. De même, les auteurs mettaient également à jour l’existence d’un lien significatif entre les « préférences comparatives révélées » (c’est-à-dire les affinités) des acteurs de deux pays donnés à collaborer et la taille des pays dans lesquels étaient localisées les organisations partenaires dans des projets conclus dans le cadre du PCRD (OCDE, 1999). Or, dans notre étude, les pays qui apparaissent globalement les plus actifs en termes de participations aux consortia Eureka sont l’Espagne, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Il semblerait ainsi que ce soit l’importance du degré de développement des biotechnologies (apprécié par les demandes de brevets dans ce domaine) qui explique davantage l’intensité des participations des organisations nationales dans l’initiative Eureka. Ainsi, indépendamment de la population, et hormis pour le cas de l’Espagne, il semblerait que ce soit davantage le niveau de développement biotechnologique qui opère comme la variable explicative majeure pour donner sens à la multiplicité des relations inter-organisationnelles. De fait, les organisations nationales des pays émergents au niveau des biotechnologies entretiennent des liens très affirmés entre elles alors que les organisations des « pays phares » dans ce domaine privilégient l’échelle internationale.

Tableau 6 - Les participations nationales aux projets Eureka*Tableau 6

* Les données reportées dans ce tableau proviennent des statistiques de l’OCDE. Lorsque la valeur pour l’année indiquée n’était pas connue, nous avons relevé la valeur la plus proche.

Source : Données compilées par les auteurs et bases de données en ligne de l’OCDE pour les données relatives à la population et aux demandes de brevets déposées dans le domaine des biotechnologies.
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Globalement, le nombre de coparticipations entre organisations situées dans un même pays a significativement diminué entre les deux périodes. En effet, sur la période débutant en 2005, nous avons recensé 410 liens domestiques (soient 17,6 % des coparticipations totales.) alors que ce type de couples, formés entre organisations de même nationalité, représentait précédemment 26,9 % des dyades dénombrées. Ceci témoigne d’une diversité croissante de la nationalité des acteurs reliés au sein des projets labellisés, mais aussi de l’importance croissante des liens internationaux noués dans le contexte d’Eureka. Ces nouvelles orientations s’inscrivent dans l’évolution de la politique communautaire qui vise à stimuler la coopération transfrontalière.

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Là encore, pour repérer les affinités entre nationalités révélées par les dyades formées dans le cadre des projets Eureka, les MDS s’avèrent utiles. Les affinités existantes entre participants de nationalités différentes sont ainsi visualisées en plaçant les points selon les coordonnées calculées avec la procédure. La description ici ne concerne donc que les accords internationaux, que ceux-ci soient mixtes ou privés. Afin de faciliter la lecture de l’analyse multidimensionnelle, l’analyse des similarités s’est focalisée sur les pays dont le nombre total de coparticipations était supérieur à 10 ; réduisant de ce fait l’échantillon de pays représentés à 27 pour la première phase et à 30 pour la seconde. Les deux figures suivantes illustrent les proximités relatives entre nationalités liées dans le cadre des projets analysés (cf. Figures 3 et 4). Les liens importants en valeur absolue ont été, là aussi, représentés par des traits continus sur les graphiques.

Figure 3 - Affinités nationales dans les projets EUREKA (Période 1992-2000)Figure 3
Source : analyse MDS conduite d’après le recensement des auteurs
Figure 4 - Affinités nationales dans les projets EUREKA (Période 2005-2013)Figure 4
Source : analyse MDS conduite d’après le recensement des auteurs
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Plusieurs nations occupent une place privilégiée dans le réseau constitué par les divers pays lors de la conclusion d’accords subventionnés dans le cadre d’Eureka entre 1992 et 2000. Il convient notamment de remarquer les positions de l’Espagne, la Grèce et le Portugal qui ne se voient bien représentés que dans ce contexte particulier. Bien évidemment, le cœur de ce maillage est constitué des pays les plus actifs au sein de l’Union Européenne, tant en matière de partenariats qu’en matière de biotechnologie, à savoir, l’Allemagne, la France, la Suède et la Grande Bretagne. Dans ce dernier cas, nous pouvons noter une position légèrement excentrée par rapport aux autres nations importantes. En effet, la Grande Bretagne s’avère ne pas être autant active dans ce contexte que la France ou l’Allemagne. Il s’agit là d’une des divergences constatées entre les accords financés (PCRD et Eureka) et les autres types d’accords de coopération en R&D non subventionnés (Angué 2006).

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L’examen du schéma par cercles concentriques de plus en plus larges met en évidence plusieurs spécificités de ce type de partenariats. Le premier cercle, nous l’avons dit, concerne des nations que l’on pourrait qualifier de « locomotives » dans le contexte des collaborations Eureka. Autour de ce premier cercle, se situent la Roumanie, la Pologne et la République Tchèque. Ces pays figuraient sur la liste des Etats prioritaires au niveau de l’Union Européenne. Leur présence, si proche du centre, témoigne de l’importance des actions engagées par la communauté en leur faveur. A l’extrême périphérie, se situent plusieurs Etats d’Europe de l’Est (Russie, Slovénie, Estonie, etc.). Ce second groupe, se déplace vers le centre dès lors que l’on examine les projets noués dans le contexte Eureka pour la seconde période.

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Nous retrouvons pour chacune des deux périodes, l’existence de liens privilégiés entre les organisations localisées en Allemagne et celles situées aux Pays-Bas. De même, Suédois et Danois apprécient de se retrouver réunis dans le cadre des projets Eureka répertoriés. Cela étant, les affinités nationales ne semblent pas véritablement et systématiquement stables dans le temps et peuvent varier d’une phase à l’autre. Ainsi, la Belgique par exemple s’avérait proche de l’Espagne durant la première période alors qu’elle est plus impliquée dans des dyades avec des organisations françaises à partir de 2005. De même, par rapport à la période récente, les Pays-Bas semblaient plus proches de la France. Enfin, les liens entre Autrichiens et Espagnols semblent s’être légèrement distendus. Dans tous les cas, les dyades entre organisations localisées dans des pays différents témoignent de l’importance des aires géographiques dans le cadre de la conclusion de projets subventionnés et labélisés par le secrétariat Eureka. Les tendances identifiées en matière d’affinités nationales traduisent la volonté des autorités publiques d’impliquer de manière plus significative les acteurs des nouveaux pays membres de l’Union européenne dans les programmes communautaires.

Conclusion

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Initiés au milieu des années 1980, les programmes européens de recherche et de développement ont connu ces vingt dernières années un grand essor ; en particulier dans le domaine étudié par notre étude empirique, celui des biotechnologies. Les premiers dispositifs d’aide généralistes ont été ensuite enrichis par des programmes visant des institutions spécifiques. Ces initiatives européennes ou paneuropéennes ont eu pour conséquence de densifier et diversifier les réseaux de partenariats en R&D qui réunissent de plus en plus des partenaires aux compétences, nationalités et missions distinctes. Cette diversité peut être source de difficultés liées notamment à la distance géographique et institutionnelle entre les alliés.

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Dans le cadre particulier des projets plus proches du marché que sont les collaborations labélisées Eureka, nous avons tenté de mettre en évidence l’existence de deux formes de distance que sont la distance géographique (appréciée à partir de la nationalité d’origine des organisations liées) et la distance institutionnelle (envisagée en fonction des catégories d’appartenance des partenaires réunis). L’analyse des consortia mis en place entre 1992 et 2000, puis entre 2005 et 2013, nous a notamment permis d’analyser comment, dans les faits, les organisations combinent ces deux formes de distance en privilégiant parfois des liens « homophiles » pour réduire la diversité intra-projet. En particulier, les rapprochements scellés entre organisations relevant de la sphère privée semblent moins sensibles à la distance géographique que les accords mixtes rapprochant des partenaires académiques et industriels.

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Nos investigations empiriques montrent que les liens privilégiés entre dyades d’institutions, de différents pays engagés dans l’initiative Eureka, ont évolué avec le temps et affichent une diversification géographique. Nous avons constaté que les nations qui s’engageaient dans des consortia Eureka entre 1992 et 2000 s’agrégeaient selon une double logique. D’abord globalement, les organisations des pays moteurs de l’initiative Eureka (Allemagne, France, Grande Bretagne et Italie) tissaient des liens nombreux et importants dans ce contexte. Ensuite, se dessinait aussi une logique de proximité géographique et institutionnelle. Les résultats de l’analyse des projets 2005-2013 confirment les précédents même s’ils suggèrent un infléchissement de la première logique (l’Italie s’avère par exemple moins représentée au profit d’organisations localisées dans des Etats absents de la période précédente) et un renforcement de la seconde. En ce sens, nous continuons de vérifier aujourd’hui le poids des aires géographiques (Europe du Nord, Europe de l’Est) dans les dyades nouées à l’international.

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Si l’analyse proposée contribue à une meilleure connaissance des relations inter-organisationnelles nouées dans le cadre des programmes européens de recherche, elle présente aussi des limites. La principale limite est d’ordre méthodologique et se situe au niveau du recueil de données. En effet, si pour la première période étudiée, la base de données Eureka classait l’ensemble des projets en neuf champs d’activités de recherche au sein desquels les « biotechnologies et technologies médicales » étaient identifiées comme un domaine spécifique, nous n’avons pu disposer pour la seconde période étudiée, d’une telle répartition ; la base de données n’offrant plus actuellement de classement thématique. Le rattachement des projets au domaine d’application de notre étude empirique a dont été réalisé via une analyse au cas par cas des projets décrits. Ceci a pu éventuellement constituer un biais par rapport à une catégorie préconstruite et limiter de ce fait légèrement la portée de l’analyse comparative conduite dans cette recherche. Enfin, la présente recherche suggère de se pencher sur les effets des distances, tant institutionnelles que géographiques, sur la gestion et la performance des projets noués dans le contexte des programmes européens de R&D. En particulier, il paraît nécessaire de s’interroger sur une éventuelle relation de substituabilité entre les distances existant entre partenaires réunis dans ces projets multilatéraux, internationaux et subventionnés.


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Notes

[1]

Maître de conférences, Université de La Réunion, Laboratoire CEMOI, 24-26 rue de la Victoire, 97715 Saint-Denis Messag Cedex 9, katia.angue@univ-reunion.fr

[2]

Professeur des Universités, IAE Lyon, Centre de Recherche Magellan, Université Jean Moulin Lyon 3, 6 cours Albert Thomas, 69008 Lyon, ulrike.mayrhofer@univ-lyon3.fr

Résumé

Français

Cette contribution porte sur les programmes publics européens de recherche qui visent à promouvoir les coopérations inter-organisationnelles. Les auteurs mettent en relief les enjeux liés aux alliances internationales ayant pour objet la recherche et le développement (R&D), et présentent les principales initiatives mises en œuvre au niveau européen pour faciliter la collaboration dans ce domaine. L’analyse des coopérations soutenues par l’initiative Eureka durant les périodes 1992-2000 et 2005-2013 permet d’identifier le profil des acteurs qui participent aux coopérations engagées dans le cadre des programmes communautaires.

Mots clés

  • programmes européens de recherche
  • coopération inter-organisationnelle
  • recherche et développement

English

The support of public European programs to inter-organizational R&D cooperationThis contribution concerns public European research programs that aim to promote inter-organizational cooperation. The authors explain important challenges linked to international alliances in the field of research and development, and present major initiatives developed at the European level to facilitate collaboration in this area. The analysis of cooperation agreements financed by the Eureka initiative during the periods 1992-2000 and 2005-2013 allows for identifying the profile of actors who participate in alliances formed within European programs.

Key-words

  • European research programs
  • inter-organizational cooperation
  • research and development

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1 - Les coopérations internationales en recherche et développement
    1. 1.1 - Coopérer avec des partenaires étrangers
    2. 1.2 - Les coopérations dans le domaine de la recherche et le développement
  3. 2 - Les principaux programmes européens de coopération en R&D
    1. 2.1 - Les Programmes Cadres de Recherche et Développement (PCRD)
    2. 2.2 - L’initiative Eureka
  4. 3 - La coopération en recherche et développement dans les biotechnologies
    1. 3.1 - Présentation de l’étude empirique
      1. 3.1.1 - Le projet Eureka comme unité d’analyse
      2. 3.1.2 - La coparticipation aux projets Eureka comme unité d’analyse
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Angué Katia, Mayrhofer Ulrike, « Le soutien des programmes publics européens aux coopérations inter-organisationnelles en R&D », Gestion et management public, 4/2014 (Volume 3 / n°2), p. 75-94.

URL : http://www.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2014-4-page-75.htm
DOI : 10.3917/gmp.032.0075


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