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Gestion et management public

2015/1 (Volume 3 / n°3)

  • Pages : 114
  • DOI : 10.3917/gmp.033.0033
  • Éditeur : AIRMAP

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Introduction

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Dans le cadre d’une recherche sur l’institutionnalisation de l’activité de recherche dans le cas du programme-cadre de recherche et de développement technologique de l’Union Européenne (PCRDT), un vaste matériau empirique (recommandations, rapports, communications, documents de travail, règlements, appels à projets, entretiens et observations directes etc.) a été rassemblé pour étudier les impacts organisationnels et paradigmatiques du programme sur la recherche publique, au niveau communautaire et infracommunautaire. Dans une perspective qualitative, la contribution présentée ici s’appuie essentiellement, parmi ce matériau empirique, sur trois entretiens centrés - menés auprès de chercheurs coordinateurs de projets - permettant d’analyser trois schémas de financement emblématiques du programme-cadre, à l’aune de la problématique du capital humain. Les coordinateurs de projets développent en effet un discours à la fois sur leur propre capital humain comme sur celui des chercheurs qu’ils ont recrutés ou associés, et qui sont généralement qualifiés du terme de « participant ». Ce choix méthodologique a été guidé par la volonté de comparer des cas contrastés en termes d’expériences vécues, afin « d’atteindre le lebenswelt de l’informant, de capturer l’essence d’un compte rendu » (Miles, Huberman, 2010, p. 22). L’intérêt de cette phase exploratoire réside dans le fait qu’elle est focalisée sur ces trois cas très contextualisés qui permettent d’analyser les perceptions des coordinateurs quant à l’investissement en capital humain mis en œuvre dans le cadre des projets. Notre approche est interprétativiste et s’appuie sur l’observation empathique et compréhensive d’événements singuliers pour lesquels une lecture adéquate des situations données est proposée, lecture qui constitue la connaissance nouvelle (Dumez, 2013 ; Girod-Séville, Perret, 1999). De fait notre méthodologie est de type inductive, puisqu’elle part des observations de données du terrain obtenues par analyse de documents et recueil de témoignages, qu’elle met en regard de modèles théoriques susceptibles d’en offrir une lecture.

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Partant du principe que la théorie du capital humain est davantage une question de représentations, voire de conventions (Guillard, Roussel, 2010), qu’une question d’enchaînement causal entre éducation (une analogie est faite ici entre éducation et aptitude à conduire des projets de recherche), productivité et rémunération - tel que prôné par l’analyse orthodoxe (Becker, 1964) -, il s’agit de s’attacher davantage aux perceptions des individus qu’à une analyse économique des gains induits par la coordination de projets. Considérer que la théorie du capital humain vaut surtout pour l’analyse des représentations du rapport que les individus ont à leur travail - qu’elle constitue de ce point de vue un « mode de connaissance rhétorique et non démonstratif » (Poulain, 2001, p.2), autrement dit qu’elle est avant tout une métaphore (McCloskey, 1983, p. 504) -permet d’analyser les représentations que les chercheurs ont de leur investissement dans la coordination de projets communautaires, de l’évolution de leur carrière et de leur statut. Il convient tout d’abord de rappeler à quel point le concept de capital humain reste ambigu après cinquante ans d’existence. Dans leur revue de littérature de 2011, Wright et Mc Mahan soulignent particulièrement les différences significatives entre l’approche individuelle et l’approche organisationnelle. La première s’intéresse à la façon dont subjectivement, des individus font des choix de formation susceptibles d’avoir un impact économique positif en termes de rémunération notamment. La seconde en revanche dépasse le niveau individuel pour envisager le capital humain comme une ressource stratégique de l’organisation. L’ambigüité de la définition (p. 95) réside donc dans cet écart entre choix individuels et performance organisationnelle, et par là même entre la mesure conventionnelle des caractéristiques de formation, de compétences, d’expériences supposées avoir des répercussions positives et la capacité des organisations à agréger ces caractéristiques individuelles pour générer un avantage compétitif avéré. De nombreux auteurs travaillent actuellement à établir le lien entre le niveau individuel et le niveau organisationnel en insistant sur la façon dont les traits de caractères et le contexte de travail notamment favorisent ou pas le capital humain entendu comme ressource d’organisation. Dans cette contribution, l’approche individuelle est privilégiée, mais l’éclairage contextuel du programme-cadre est régulièrement sollicité. Il convient alors de donner également des éléments de compréhension du PCRDT, qui est un instrument complexe et peu connu en dépit de son influence déterminante sur le management des ressources humaines d’une recherche publique en quête de productivité (Bruno, 2008). Que lui soit associé dans la communication institutionnelle de l’UE, l’image du « triangle de la connaissance » qui associe formation-recherche-innovation ou de la triple hélice qui associe quant à elle université-industrie-gouvernement (Shinn, 2002), c’est l’impact de la recherche sur la croissance et l’emploi de l’Union européenne qu’il est censé soutenir. Répondant aux orientations de l’UE en matière de promotion de l’économie de la connaissance, le design de cet instrument de programmation intègre de nombreuses considérations répondant à des critères de productivité : d’une part la programmation est « top-down » pour l’essentiel, soit les trois quart des 10 milliards annuels d’euros qu’il représente, afin d’allouer les ressources financières et humaines sur des priorités thématiques ; obligation de résultats d’autre part, entendue comme capacité des chercheurs à rendre compte de l’efficacité, voire de l’efficience de leurs recherches dans un certaine logique de retour sur investissement (Muldur, 2006). La participation des chercheurs publics à ces projets induit des changements organisationnels au sein des organismes publics de recherche qui touchent principalement les domaines de la gestion des ressources humaines, de la valorisation de la recherche et de la gestion de la propriété intellectuelle et industrielle alors que les chercheurs impliqués mettent en œuvre, outre leurs compétences scientifiques, des compétences managériale, entrepreneuriale et connexionniste.

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La place du chercheur dans l’économie des projets revêt alors une importance particulière, d’autant qu’elle est considérée par l’institution européenne, à la fois comme une ressource (le salaire des chercheurs statutaires est valorisé en fonds propres) et comme un investissement (la participation des chercheurs contribue à la création d’un espace européen de la recherche – (André, 2006)). La structure même des appels à projets lancés par la Commission, fait de la GRH un paramètre incontournable au regard d’une approche classique du capital humain. La volonté de limiter les risques financiers ou de non-résultats se traduit par le contrôle des temps de travail consacrés à la recherche et l’articulation des compétences. Le système des feuilles de temps, mises en place pour convertir le temps passé à mener la recherche en coûts (Kustosz, 2012) utilise notamment l’unité personne/mois comme unité de mesure de base grâce à laquelle le poids budgétaire du chercheur est calculé soit en ressources (s’il s’agit de valoriser du personnel apporté en fonds propres) soit en dépenses (s’il s’agit de recruter le personnel spécifiquement pour le projet). Par ailleurs le découpage et l’assemblage des compétences en « paquets de travail » organise une complémentarité des tâches entre partenaires du réseau de recherche, dont on attend la plus grande efficacité (Diagrammes de Gantt et de PERT visant à articuler les workpackages sont des points de passages obligés du montage des projets). L’intégration, voire la routinisation par les communautés de recherche de ces contraintes peut faire l’objet d’une lecture critique insistant sur la dimension réifiante de ces pratiques gestionnaires (Honneth, 2006). Cependant du point de vue de la théorie du capital humain, la participation à un projet de recherche communautaire (a fortiori la coordination) peut également être vue par les chercheurs comme un investissement susceptible de générer des « gains de carrière » par la formation à la recherche, la professionnalisation, la capitalisation d’expériences, voire l’ouverture aux réseaux ainsi permises.

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Cette contribution qui consiste à analyser la façon dont les chercheurs perçoivent l’investissement en capital humain induite par leur coordination de projets communautaires, procédera en trois parties. Tout d’abord, elle propose de mettre en évidence trois schémas de financement spécifiques qui dessinent trois types de perceptions du capital humain très différenciées renvoyant respectivement à des modes d’implication contrastés de la part des chercheurs. Dans un deuxième temps, à la lumière de la richesse contextuelle de ces trois cas, il s’agira de présenter quelques pistes conceptuelles issues de rapprochements analogiques, permettant de dépasser l’approche économique classique du capital humain, pour envisager des approches alternatives. Enfin, des éléments de discussion seront proposés autour notamment de l’articulation entre ces perceptions individuelles et le management de la recherche à l’échelle communautaire.

1 - Perceptions du capital humain dans le cas de trois schémas de financement types

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Cette partie vise à montrer que des différenciations significatives existent entre certains schémas de financement du PCRDT 7 (2007-2013) et que des regroupements peuvent être proposés entre leurs particularités respectives et la perception du capital humain qu’elles favorisent chez les coordinateurs de projet. Les trois schémas de financement types analysés dans cette contribution ont été retenus d’une part pour leur intensité, à savoir qu’ils donnent un accès riche à une interprétation orientée vers le capital humain, et d’autre part pour leur variation maximale, qui nous permet de dégager de façon contrastée des patterns, voire des postures archétypales (Miles, Huberman, p. 60) ou idéaltypiques.

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Ainsi trois entretiens ont été menés en 2011 auprès de coordinateurs de projet. Chacun renvoie à un schéma de financement particulier. Ces différents schémas de financement sont aisément distingués selon plusieurs critères : la durée, le budget, l’approche top down ou bottom up, le nombre de partenaires contractuels concernés etc. Nous présentons dans le tableau 1 une matrice entre ces critères et les trois cas ci-dessous :

  1. un projet collaboratif Large scale du programme « Recherche collaborative -Coopération »,

  2. un projet Advanced grant du Conseil européen de la recherche - ERC - programme « Idée »,

  3. un projet IRSES (International Research Staff Exchange) Marie Curie du programme « Personne » (People).

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L’analyse comparée de ces schémas de financement (tableau 1) à travers ces cas contrastés permet de dégager trois types de perceptions quant à la façon dont les chercheurs envisagent l’impact de la coordination du projet sur leur propre capital humain. Conformément au positionnement décrit en introduction, selon lequel le « capital humain » est avant tout considéré comme une métaphore, des métaphores utilisées par les informants eux-mêmes dans les entretiens ont été également extraites et soulignées pour caractériser ces différentes perceptions :

  • informant 1 : « L’effet boule de neige »

  • informant 2 : « Le sillon lentement creusé »

  • informant 3 : « Des portes qui s’ouvrent »

Tableau n° 1 - Matrice descriptive des trois schémas de financement analysésTableau n° 1

1.1 - Le capital humain dans le projet collaboratif ou « l’effet boule de neige »

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La réponse à l’actualité de la demande socio-économique illustre le cas du coordinateur du projet collaboratif Large scale qui valorise dans ses propos le poids des ressources financières obtenues et sa capacité personnelle à les mobiliser. Cette posture « pro-valorisation de la recherche » est tournée vers les transferts technologiques, les débouchés industriels dans la perspective d’une visée applicative répondant précisément aux besoins ponctuels exprimés par la CE via ses partenaires industriels. La recherche est conçue comme une prestation. Ainsi sont valorisées les relations contractuelles avec les partenaires industriels comme les possibilités de retombées commercialisables à l’issue du projet. Les partenariats scientifiques, quant à eux, sont agencés avec pragmatisme dans le but d’atteindre une complémentarité maximale des compétences. Par rapport à sa communauté de recherche, l’informant 1 reproche aux chercheurs leur académisme et regrette leur manque d’appétence pour les projets intersectoriels, les nouveaux modes de production scientifique, comme pour les demandes issues de l’environnement socio-économique. En ce sens, notre informant se présente comme celui qui « ose », même si cela doit l’éloigner de sa communauté de recherche : « C’est dans l’air du temps, mais scientifiquement il est nul » a-t-on déjà dit à son sujet. Il est celui qui induit des changements radicaux dans l’organisation traditionnelle du laboratoire. Par ailleurs, il se réjouit de l’effet « boule de neige » provoqué par le projet en termes de propositions partenariales, d’opportunités de contrats industriels « à foison », de renommée médiatique, voire de perspectives de carrière le concernant à titre individuel. « J’étais à mille lieues d’imaginer cela », rapporte-t-il. Il laisse entendre d’ailleurs qu’il pourrait à la suite du projet, poursuivre sa carrière dans d’autres laboratoires, voire dans le secteur privé « où les propositions sont autrement plus intéressantes ». Sa perception du capital humain est celle d’une inscription dans des agendas de recherche déterminés par les rationalités exogènes et envisagée sous l’angle de sa compétence entrepreneuriale. Le caractère entrepreneurial du chercheur (Bruno, 2011) est valorisé ; Confronté à la raréfaction des ressources récurrentes, celui-ci favorise les activités rentables et les logiques de développement de carrière individuelle plutôt qu’institutionnelle. Le caractère primordial attribué aux résultats et à leurs impacts socioéconomiques associe durablement recherche et innovation et incite le chercheur à s’adapter à un projet « multi-acteurs » mêlant paradigmes et intérêts divers : ceux des financeurs, des consultants, des industriels et des collègues chercheurs. Sur cette base, il devient fournisseur de « transferts de connaissances », de « transfert de technologies » ou encore de « résultats ».

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Du point de vue du chercheur, ce programme est un moyen d’obtenir ressources et reconnaissance, puisque la plus-value de la coordination de projet rejaillit sur l’individu-chercheur en tant que tel. Si la question des ressources place ce dernier dans une logique d’abondement de moyens dont le laboratoire et l’établissement sont finalement bénéficiaires, il en retire avantage dans le confort financier et « structurel » qu’il aura pour mener sa recherche en s’appuyant sur la ressource humaine recrutée sur projet, en ayant accès à des infrastructures de recherche et à des budgets conséquents. Ces moyens lui donnent aussi l’occasion d’affirmer ses performances individuelles et d’impulser une nouvelle dynamique à sa carrière. La coordination du projet produit un retour sur investissement susceptible d’ouvrir des perspectives de carrière ; par ailleurs, elle contribue à augmenter le capital organisationnel (compétences collectives, routines organisationnelles, aptitudes managériales) et le capital relationnel (capital confiance auprès des partenaires scientifiques, industriels, et auprès des institutions et des financeurs) du chercheur.

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Ce schéma de financement correspond à une approche de type « innovation ouverte » (Chesbrough, 2006), c’est-à-dire une approche qui prône l’externalisation de la R&D des entreprises par le biais de partenariats ou de contrats avec les acteurs de la recherche privée et publique. Dans la chaîne complexe qui mène d’un potentiel d’innovation à une mise sur le marché, intrants (partenariats, achat de licences, capital risque …) et extrants (sous-traitance, cession de licences, désinvestissement …) s’articulent de façon « ouverte » ou « distribuée », mais toujours régulée par la protection juridique loin du modèle de l’ « open source » auquel l’innovation ouverte est comparée à tort. Dans ce système, on peut considérer que la relation contractuelle avec le partenaire de recherche publique est un intrant, qu’on acquiert, ou un extrant dont on se sépare, selon le stade d’avancement du processus d’innovation. Ainsi le capital humain que représente le chercheur public représente une valeur surtout dans le cadre de l’agencement partenarial contractuel et ponctuel auquel il contribue. C’est un capital humain spécifique au projet dans le sens où il correspond aux besoins d’un agencement provisoire. L’effet « Boule de neige » pourrait alors se tarir avec la fin du projet, à moins que le chercheur ne s’engage dans un nouveau projet.

1.2 - Le capital humain dans l’ERC et « le sillon lentement creusé »

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Cette posture, contrairement à la première, est essentiellement tournée vers le développement de la science pour elle-même. L’informant 2 défend l’idée d’une communauté scientifique capable de s’autodéterminer et de définir ses propres voies de recherche. L’activité de recherche est conçue comme un « sillon creusé » au terme duquel la reconnaissance induite par le projet ERC est un aboutissement. Le chercheur exprime sa préférence pour un type de projet qui, selon lui, reste « ouvert à une discipline aussi atypique que la sienne » et donc qui ne peut être soutenue que hors financements top down. C’est un projet de maturité, issu de nombreuses années de recherche passées à approfondir une thématique de recherche, dont la valeur est mesurée par l’indépendance du chercheur et l’approche en « rupture » qu’elle apporte par rapport aux approches scientifiques classiques. Le chercheur avance des valeurs de liberté scientifique, de légitimité des chercheurs à définir eux-mêmes leur voie de recherche et d’inscription dans un temps long de la recherche nécessaire pour aboutir à un renouvellement des approches et des méthodes scientifiques. Le chercheur semble motivé par le souci d’être reconnu comme un « grand scientifique », capable d’initier une rupture dans un champ et de faire des émules à travers le monde. « On a besoin d’être à l’intérieur d’une communauté (…) si on s’aligne seul sur la finale du cent mètres, on la gagne nécessairement et les gens n’applaudissent pas », explique-t-il. Il est fortement impliqué, son engagement dans le travail de recherche « s’éclaire à la lumière de son histoire personnelle » (Thévenet, 2004, p.85). Il y a adéquation entre son engagement professionnel et ses valeurs (la recherche comme sillon creusé), adéquation avec l’environnement de travail (son équipe), adéquation avec la nature de l’activité produite (la dimension rupture de la recherche), adéquation avec le métier (l’appartenance au milieu constitué par les pairs), et enfin adéquation avec l’institution (l’université et la recherche publique garantes de l’indépendance de la communauté de recherche). L’informant se détourne du « chercheur-manager » soucieux de trouver les financements qui légitiment son activité de recherche au regard de logiques exogènes. La recherche « c’est quand même une activité qui est profonde et sans cela on ne la fait pas très bien (…) on ne peut pas faire en dehors de sa personnalité ». On notera d’ailleurs que les projets ERC sont financés sur une période plus longue que dans les autres programmes – allant jusqu’à cinq ans - de sorte à absorber les zones de risques ou de doutes qu’ils comportent, au contraire des projets courts qui escomptent des résultats rapides mais peu risqués. En effet, le résultat de recherche attendu ici est un progrès de connaissance qui doit impacter durablement la communauté scientifique, ce qui pourrait être défini au sens kuhnien comme l’émergence d’un nouveau paradigme. La perception du capital humain de l’informant 2 correspond à celle d’une compétence scientifique exceptionnelle mise au service de l’évolution d’une discipline et envisagée comme une maturation qui nécessite patience et approfondissements continuels : « Moi j’ai travaillé un chemin au cours duquel chaque thèse étaient reliées à une autre ». En ce sens, l’ERC est perçu comme un réservoir de talents qui permet à ses lauréats de considérer qu’ils constituent une élite scientifique (Il est d’ailleurs présenté dans la contribution du conseil scientifique de l’ERC à la consultation UE 2020 comme a hotbed of top talents).

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Ce schéma de financement, contrairement au précédent, renvoie à l’éthique déontique mertonienne (Merton, 1942) et à l’approche kuhnienne (Kuhn, 1962) dans lesquelles la science est régulée, plutôt que par des acteurs exogènes, par les communautés scientifiques elles-mêmes. A la fois la référence aux normes méthodologiques et aux normes éthiques renvoie aux valeurs d’universalisme, de communalisme, et de désintéressement, alors que le rôle « des modèles d’autorités » et des cadres culturels constitués par chacune des communautés scientifiques disciplinaires conditionnent le développement de la science et l’émergence de nouveaux paradigmes. Ainsi le capital humain que représente le chercheur se mesure à la reconnaissance par les pairs, notamment dans le cadre de la communauté disciplinaire auquel il appartient. Il s’agit donc d’un capital dont la valeur est essentiellement intrinsèque, ce qui n’enlève rien à son rayonnement. L’image du « sillon lentement creusé » évoque ainsi non seulement la durée, mais aussi la cohérence d’un parcours scientifique au cours duquel le capital humain du chercheur se construit et se trouve reconnu par « une communauté indépendante qui évalue la valeur du chemin qu’elle trace par elle-même ». C’est un capital humain générique propre au chercheur et valorisable en soi.

1.3 - Le capital humain dans les actions Marie Curie et « les portes qui s’ouvrent »

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A une moindre échelle les actions Marie Curie - étant donnés les faibles budgets qu’elles représentent par rapport aux autres schémas de financement du programme-cadre - procèdent également des mêmes ressorts anti-programmatiques que l’ERC. Elles relèvent également d’une approche bottom up et s’intéressent de la même façon aux capacités individuelles des chercheurs. Elles s’appuient sur des schémas de financement aussi bien individuels, à l’initiative d’un chercheur en lien avec une institution-hôte susceptible de l’accueillir (bourses individuelles intra-européennes, extra-européennes, entrantes et sortantes, pour jeune chercheur comme pour chercheur confirmé) que collectifs (réseaux de formation doctorale et post-doctorale, réseaux d’échanges de chercheurs avec des pays tiers, réseaux d’échanges de chercheurs entre sphère privée et sphère publique). Leur objectif est de contribuer à la formation initiale des jeunes chercheurs ou à la formation continue des chercheurs confirmés par l’expérience de la mobilité - la mobilité permettant d’avoir accès à des équipements, des méthodes, des terrains, des sujets auxquels le candidat n’a pas accès sur son territoire d’origine. Par ailleurs, dans le cadre des réseaux de formations, l’objectif des projets Marie Curie consiste à la fois à offrir une ouverture extra-académique aux chercheurs (grâce aux partenariats avec les entreprises) et à leur prodiguer un large spectre de compétences complémentaires appelées soft skills, telles que l’initiation à la communication et à la vulgarisation scientifique, à la valorisation de la recherche et à la propriété intellectuelle ou encore aux langues (Ces compétences sont par ailleurs valorisées en France dans le cadre du dispositif « Doctoriales » (Frances, 2012)). Le troisième informant affiche un positionnement opportuniste assumé et décomplexé : thématique à la mode, partenaires de circonstances, souci de contenter des évaluateurs en affichant des Track delivery conséquents. Ses préférences s’expriment en termes de possibilités de mobiliser des ressources humaines, de bénéficier de personnels doctorants et post-doctorants dans la perspective d’une ouverture à un projet ultérieur, d’une autre nature, qu’il qualifie de « vrai projet », et pour lequel il choisira alors des « partenaires fiables ». Le propos est pragmatique et désabusé dans la mesure où l’informant considère le projet comme insatisfaisant. Le ressort de l’action qui apparait ici est véritablement l’opportunisme : l’aptitude à faire au bon moment, le bon projet (c’est-à-dire celui correspondant aux critères des évaluateurs de la CE) sans autre ambition que de capter la ressource humaine adaptée au projet et susceptible de produire des résultats, qui pourront plus tard être le point de départ d’autres projets de recherche plus ambitieux. Dans cette logique kairétique, le chercheur valorise sa capacité à saisir le moment opportun et l’occasion favorable. Sa perception du capital humain est celle de l’optimisation des ressources humaines consacrées à la recherche dans le cadre du projet. Le projet est vu comme pourvoyeur de ressources humaines pour les laboratoires de recherche. En effet, qu’il s’agisse de mobilités de longue durée (deux ans) ou parfois bien plus courtes (quelques mois), les candidats recrutés viennent compléter les équipes des laboratoires partenaires et participent de fait activement - mais provisoirement - aux axes de recherche de ces laboratoires. Cette visée utilitariste s’accompagne en outre d’une visée connexionniste où la capacité d’extension du réseau donne valeur au projet.

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Dans le cadre de son propre parcours, l’informant considère la recherche comme une succession d’opportunités saisies, et d’étapes à assembler, qui lui permettront d’étendre son réseau et d’être identifié comme un partenaire compétent pour d’autres nouveaux projets. L’appétence pour la mobilité et l’adaptabilité est présentée comme essentielle. En ce sens, une analogie avec la théorie du signal (Spence, 1973) peut être établie : la participation au projet est un signal émis sur l’aptitude du chercheur à participer à d’autres projets. Cette participation est considérée comme un indice réduisant l’incertitude relative aux qualités et compétences du chercheur ; indice qui permet de réduire l’asymétrie d’information dans laquelle se trouvent les partenaires et les financeurs.

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Ce schéma de financement participe à la formation de la cité par projets telle que la décrivent Boltanski et Chiapello (1999) et dont le principe supérieur commun - selon la terminologie de la théorie des conventions (Boltanski, Thévenot, 1991) - repose sur l’activité, les projets, l’extension du réseau et la prolifération des liens, de même que la formule d’investissement renvoie à l’adaptabilité et à la flexibilité, comme l’expression du jugement positif se traduit par le fait d’être « appelé à participer ». Rappelons que dans la perspective d’un monde connexionniste, la mobilité est une qualité alors que l’immobilité est considérée comme une faiblesse (Chiapello, 2002). Ainsi le capital humain dans ce cas, vaut pour son adaptabilité à être intégré dans des réseaux, participant ainsi à leur extension sans cesse renouvelée. La métaphore des « portes qui s’ouvrent » évoque le besoin de se lier qui constitue la dignité des personnes et a contrario l’état de déchéance que présente la fermeture du réseau. C’est un capital humain spécifique à la tâche qui s’acquiert au fil des formations et des expériences (Gibbons, Waldman, 2004).

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Le tableau 2 ci-dessous récapitule l’analyse de contenu présentée ci-dessus en proposant des groupements conceptuels entre la nature du projet, son impact sur la carrière, et la perception du capital humain au niveau individuel et collectif.

Tableau n° 2 - Matrice à groupements conceptuels autour des verbatimsTableau n° 2Tableau n° 2

2 - Capital humain et emploi scientifique : de possibles approches alternatives

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La partie précédente nous a permis d’établir des regroupements entre types de projets et perceptions du capital humain chez les coordinateurs, qu’il s’agisse de l’impact d’une coordination de projet pour eux-mêmes ou de la façon dont ils envisagent la mobilisation des collaborateurs participant au projet.

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Le tableau 3 ci-dessous met en regard les représentations du capital humain traduites métaphoriquement – sur la base des propres images utilisées par les informants eux-mêmes - et les fondements théoriques qui prévalent pour appréhender chacun des schémas de financement correspondants.

Tableau n° 3 - Récapitulatif « métaphores/ modèles / perceptions du capital humain »Tableau n° 3
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Cette seconde partie permettra de proposer trois pistes d’analyse pour étudier ces regroupements dans le sens d’une critique des approches maximisatrices : la première piste consiste à distinguer une perception du capital humain tournée vers la singularité (Karpik, 2012) d’une perception du capital humain tournée vers l’employabilité, pour aboutir à la distinction entre régime de stabilisation et régime de captation (Autier, 2010). Mais valoriser la singularité plutôt que l’employabilité peut varier chez les chercheurs selon leur âge ou plutôt le stade de carrière dans lequel ils se trouvent. Ainsi l’analogie avec l’hypothèse du cycle de vie, empruntée à Modigliani, invite à nuancer les comportements maximisateurs par la prise en compte notamment de la question du legs et de l’héritage. Enfin une dernière piste préconise quant à elle, une lecture en termes de capabilités qui permet de comprendre la participation au projet non pas en termes de profits possibles, mais de projet de vie.

2.1 - L’emploi scientifique : un capital humain à stabiliser ou à capter ?

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Une littérature significative est consacrée depuis le début des années 2000 aux mutations du métier de chercheur (Gastaldi, Gilbert, 2006 ; Pigeyre, Valette, 2006 ; Hubert, Louvel, 2012). Les chercheurs « remplissent aujourd’hui des fonctions plus diverses qu’autrefois. Leur carrière est devenue plus variée tant du point de vue du lieu où elle est basée que de la diversité des activités menées. Outre l’enseignant-chercheur s’esquisse la figure du chercheur gestionnaire, entrepreneur et consultant » (Connel, 2004, p. 53). En effet, le passage en mode 2 de la recherche (Gibbons et al., 1994) est devenu le modèle dominant de la recherche publique. Ce qu’il implique en termes de contextualisation, c’est-à-dire le fait que l’activité du chercheur entre en résonnance avec l’utilité socio-économique, est plus que jamais une réalité. Mais cette contextualisation, parce qu’elle rencontre les logiques d’efficience des dépenses publiques, comme les logiques marchandes liées aux intérêts des différentes parties prenantes, opère sur l’emploi de chercheur une tension qui conduit à la « réification » du chercheur (l’utilisation de l’unité personne-mois est à ce titre emblématique comme signalé précédemment). Les dispositifs de financement sur projets nécessitent un accès à des ressources humaines plus abondantes, dont l’« employabilité, interchangeable et multicompétente » prime sur la valeur et la rareté. Ainsi la question de la multicompétence (Antoine, Pichault, Rénier, 2006) renvoie à l’emprise de la rationalité économique (Cabiaux et Thys-Clément, 2004) : recruter des chercheurs au meilleur coût, recruter des chercheurs susceptibles de s’adapter au projet, ne recruter que pour la durée du projet. Ces adaptations suivent les transformations du marché du travail de la recherche dans le cadre de l’économie de la connaissance. La fragmentation des carrières, la promotion de la mobilité, le fonctionnement en réseaux de compétences qui en découlent, construisent des « carrières nomades » (DG Tremblay, 2008) par diffusion de dispositifs qui permettent de sauter de contrat en contrat et de projet en projet. Le financement de la recherche sur projet favorisant le travail en équipe, en réseaux, en communauté de pratique virtuelle, et incitant à la mobilité géographique, disciplinaire, sectorielle, peut aussi favoriser la flexibilité du chercheur sur la base d’une succession de temps, une succession de projets, une succession de financements.

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Pourtant, il s’agit de prendre la mesure du fait que l’activité de recherche ne saurait se résumer à une approche standard coût-bénéfice héritée de l’approche économique néo-classique, mais qu’elle relève plutôt d’une « économie des singularités ». La dimension créative de l’activité scientifique fait qu’elle renvoie à « l’univers des biens et des services singuliers » (Karpik, 2012, p. 118) où l’orientation symbolique (découverte, originalité, plaisir intellectuel, reconnaissance des pairs) prédomine sur l’orientation matérielle (maximiser le gain). Une approche réductrice du capital humain prompte à valoriser l’employabilité est susceptible d’induire une tendance à la désingularisation.

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Or les singularités qui répondent aux critères de multidimensionnalité, d’incertitude, et d’incommensurabilité (Karpik, 2008) si elles devaient caractériser le capital humain dans l’économie des projets de recherche, reviendraient à accepter de financer une recherche dont on prend le risque de ne pas très bien savoir ni ce qu’elle est, ni ce qu’elle vaut, ni comment l’évaluer ; cette prise de risque va de toute évidence à l’encontre de la performance organisationnelle recherchée par les concepteurs de la plupart des schémas de financement.

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Cependant, dans le cas des trois projets présentés, il est aisé de distinguer le cas de l’ERC des deux autres. D’un côté, il s’agit de faire évoluer une discipline scientifique sur le plan paradigmatique, de l’autre de manager un projet de recherche appliquée et de former de jeunes chercheurs à la recherche par la mobilité notamment. Dans le cas de l’ERC, la motivation scientifique est première, la carrière est envisagée en lien avec le déploiement de la thématique scientifique et s’avère stable institutionnellement (dans un cadre académique) comme scientifiquement. L’atypicité du chercheur et son parcours personnel sont valorisés. Ainsi la perception du capital humain qui est associée à ce type de projet, aboutit à la promotion d’un régime de stabilisation : la valeur et la rareté des compétences du chercheur conduisent à tenter de le fidéliser dans sa thématique, dans un cadre stable, de sorte à internaliser le capital humain (Lepak et Snell, 1999). Alors que dans les deux autres cas, la thématique scientifique n’est qu’un moyen d’entrer dans les projets avec l’espoir d’en tirer profit pour accumuler les expériences qui permettront d’avancer dans la carrière. Dans le premier cas, le projet arrive quant la carrière atteint un certain seuil de reconnaissance ; Dans les deux autres cas, le projet initie une carrière ou lui impulse une nouvelle dynamique. Il est alors possible de considérer que la perception du capital humain associée aux deux autres projets types promeut cette fois un régime de captation ; régime où la relation d’emploi se caractérise par sa faible durée et son faible rattachement institutionnel, dans une stricte adéquation avec des besoins ponctuels. La relation d’emploi sera alors essentiellement transactionnelle et donc possiblement externalisée.

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La tendance actuelle consistant à privilégier le régime de captation, comme le souligne des prises de positions récentes (Cri d’alarme de l’Académie des Sciences sur le financement de la recherche, décembre 2013 ; La crise de l’emploi scientifique en France et ses dangers : introduction à l’analyse chiffrée du Conseil scientifique du CNRS, mars 2014), produit évidemment des impacts sur les organisations de recherche publique, ainsi que sur la nature des contrats, les perspectives de carrière, l’évolution des statuts des chercheurs. Les concepts d’employabilité, de mobilité, de la fléxicurité sont alors mobilisés par les faiseurs de politiques publiques de recherche et présentés comme des atouts pour les chercheurs. Pourtant ils questionnent le rôle-même du chercheur : est-il appelé à devenir un exécutant dont les tâches quotidiennes sont déconnectées d’un rapport structurant à sa discipline, un technicien spécialisé pour des objectivations scientifiques ponctuelles, sans engagement durable vis-à-vis des objets qu’il étudie, et sans mise en contexte intensive des problématiques qu’il investirait durablement ?

2.2 - Perceptions du capital humain selon les âges : l’hypothèse du cycle de vie (HCV) à la lumière du legs

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Il apparaît que si certains schémas de financement favorisent la captation du capital humain de façon utilitariste dans le cadre de projets spécifiques ou de tâches interchangeables, d’autres au contraire semblent traduire d’autres aspirations. A ce sujet l’analogie avec l’hypothèse du cycle de vie de Modigliani nous semble intéressante à mobiliser pour au moins deux raisons : tout d’abord parce qu’elle permet une prise en compte des différences de comportements liées à l’âge des acteurs, mais aussi parce qu’elle intègre la question du legs et de l’héritage dans leur rationalité. La dimension de la transmission intergénérationnelle peut ainsi être prise en compte pour interpréter les perceptions du capital humain à l’ œuvre dans les différents schémas de financement de la recherche. Ceux-ci par leurs différents designs permettent l’imbrication de plusieurs générations de chercheurs qui selon leur âge, leur statut, ou les stades de leur carrière peuvent avoir des représentations différentes du capital humain à investir et par conséquent des propensions à privilégier certains schémas de financement plutôt que d’autres. Initialement la HCV explique en effet que les ménages auront tendance à épargner durant toute leur vie active en prévision du moment de la retraite où il leur faudra désépargner pour maintenir leur niveau de vie. Conformément à l’hypothèse de la maximisation de l’utilité, on peut considérer en se rapportant à ce modèle, que les jeunes chercheurs, dont la carrière est encore à faire, auront tendance à vouloir accumuler les projets constitutifs de leur propre capital humain (être captés d’un projet à l’autre, faire croître par la formation et l’expérience leur capital). Les projets permettraient de constituer une épargne de légitimité, de relations, de compétences, d’expériences qui produiraient des gains de carrière. Mais une fois la carrière faite, il ne serait plus nécessaire de s’investir dans des projets. On pourrait donc imaginer qu’à un certain âge, correspondant au sommet de la cloche d’épargne ou de richesse décrite par Modigliani (p. 25), les chercheurs « maximisant leur utilité et affectant de manière optimale leurs ressources à la consommation durant leur vie » (p. 21) pourraient alors se contenter de décumuler (dépenser le patrimoine accumulé) et de désépargner. Pourtant de la même façon que les ménages peuvent conserver leur patrimoine voire continuer d’épargner dans l’optique de léguer un capital à leurs proches, les chercheurs peuvent eux-aussi, selon ce même modèle, être motivés par le désir de transmettre. Cette transmission intentionnelle peut alors les inciter à s’investir encore dans des projets même si leur capital humain a déjà atteint un seuil de reconnaissance et de valorisation très élevé. Ainsi certains schémas de financement semblent conçus pour des chercheurs avancés en carrière (c’est le cas de l’ERC advanced grant) précisément dans cette perspective de legs. « Motif d’orgueil » pour Keynes, ou désir profond de participer au développement scientifique (comme a pu le théoriser l’épistémologue Mario Bunge), la question de la transmission relativise les interprétations purement utilitaristes quant aux motivations des chercheurs à s’investir dans des projets de recherche. Ainsi en début de carrière, les projets de recherche servent à la constitution d’un capital humain propre, en devenir : le chercheur est alors en quelques sortes un consommateur d’opportunités. Dans ces cas, les projets offrent la possibilité d’investir dans un capital humain personnel. En revanche, dans le cas de carrière avancée et accomplie, c’est le capital humain déjà constitué qui initie et porte le projet : le chercheur se conçoit alors davantage comme transmetteur que comme consommateur. Dans le cas de l’ERC, l’économie du projet est ainsi essentiellement tournée vers la constitution d’une équipe ; ce qui conforte notre analogie.

2.3 - L’approche par les capabilités : projet de recherche et projet de vie

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Mobiliser l’usage des capabilités définies par Sen dans l’économie du bien-être en l’étendant à d’autres domaines comme la gestion des ressources humaines dans le secteur de la recherche publique, revient précisément à inverser la proposition induite par la théorie classique du capital humain (Bryson, Merritt, 2007). Plutôt que d’envisager le capital humain que constitue le chercheur comme une contribution à la productivité du projet de recherche, il s’agit d’envisager les projets de recherche comme permettant aux chercheurs de « mener la vie qu’ils ont des raisons de valoriser » (Sen, 1997). En effet, l’approche par les capacités peut être mobilisée pour pointer les limites des politiques publiques relativement au développement des compétences des chercheurs tout au long de la vie, et pour analyser leurs orientations en termes de mobilité géographique et sectorielle et donc d’employabilité. Les opportunités de carrières offertes aux chercheurs ne sont pas toujours en phase avec les discours publics sur le soutien à la recherche, notamment concernant la nature des débouchés professionnels offerts qui sont de plus en plus précaires. Or, dans l’approche par les capacités, ce qu’il s’agit de distribuer de façon équitable pour les chercheurs, comme pour n’importe quel autre travailleur, ce ne sont pas seulement des libertés formelles (CDD, CDI, bourses, financement de la mobilité, financement de la formation tout au long de la vie etc.), des revenus, mais des « capabilités » de développer des modes de fonctionnement humains fondamentaux permettant de vivre de façon digne et sensée son métier de scientifique. Les conditions actuelles d’organisation de la recherche (concurrence sur les financements, concurrence sur les opportunités, concurrence sur les territoires, concurrence sur les thématiques, concurrence sur les disciplines, concurrence sur l’accès aux carrières) réduisent les perspectives d’accomplissement personnel des chercheurs (limitation des choix, limitation des libertés, limitation de l’autonomie, limitation des moyens et des ressources, limitation des perspectives sur un temps long). Pourtant l’épanouissement de la plénitude des potentialités humaines (human flourishing) prônée par Sen peuvent se manifester dans certains projets quand ils permettent aux chercheurs d’exercer leur « liberté réelle de choix ». Si les fonctionnements du chercheur sont formellement rendus possibles par des politiques publiques qui permettent de créer facilement mais provisoirement de l’emploi scientifique, sont-ils pour autant susceptibles de devenir « capabilités » au sens de liberté réelle de réaliser la vie à laquelle on aspire, « liberté réelle d’accomplir les réalisations auxquelles les personnes accordent de la valeur » ? (Bonvin, Farvaque, 2008).

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Certains schémas de financement seraient plus aptes que d’autres à développer l’approche par les capabilités. Le temps long, celui de la maturation lente de sa propre recherche comme le bottom up, à savoir la liberté de déterminer de façon autonome sa thématique de recherche, seraient plus conformes à envisager la recherche comme projet de vie et par là même à envisager le capital humain accumulé durant sa vie de chercheur comme un capital humain générique, valorisable pour soi-même. Alors qu’au contraire d’autres schémas favoriseraient davantage des fonctionnements – c’est-à-dire l’acquisition de compétences considérées certes comme autant de ressources, mais déconnectées d’une finalité correspondant à un choix authentique. Ces fonctionnements constituent alors un capital spécifique à la tâche (être mobile, être adaptable, être un manager), voire un capital spécifique « au projet » (être formé à telle thématique, à telle méthode, à tel instrument ou à tel équipement) dédiés à des projets à la fois circonscrits dans leur durée et dans leur visée (Gibbons, Waldman, 2004). Ce capital humain est accumulé dans le cadre de « contrats à la tâche », ou de « contrats de projet », souvent financés sur des temps courts, qui mis bout à bout ne s’apparentent pas nécessairement à un projet de vie, mais plutôt à une compilation de projets partiels et provisoires dans lesquels la compétence du chercheur est comparable aux pièces d’un « puzzle » à assembler.

3 - Discussion

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L’analyse de ces trois cas a permis de prendre la mesure de perceptions très différenciées du capital humain. Les schémas de financement de par leur design spécifique, reflètent ces différentes perceptions. Ces outils de mise en œuvre de la recherche communautaire constituent à ce titre un terrain fertile sur lequel poser les questions qui permettent de saisir la notion de capital humain dans toute sa complexité. A travers nos trois cas, on comprend notamment qu’au-delà des caractéristiques cognitives mobilisées, il y a aussi des motivations et des comportements particulièrement mis en évidence selon le schéma de financement utilisé. Le capital humain repose donc non seulement sur ce que l’individu est capable de faire (« can do »), mais aussi sur ce qu’il a la volonté de faire (« will do ») (Ployhart, Moliterno, 2011, p. 134). Cependant, il convient de souligner deux limites à cette contribution : une approche essentiellement individuelle d’une part et un échantillon limité à trois cas d’autre part. Pour réduire la première limite, l’articulation micro-macro doit être investie. En effet, loin de son interprétation purement économique, voire mécanique, qui déclencha bien des hostilités (Becker, 1964), la notion de capital humain est désormais questionnée sous l’angle de la plus-value qu’elle peut représenter en tant que ressource organisationnelle sur le plan collectif. Cette plus-value ne saurait se réduire au simple agrégat de caractéristiques individuelles, sinon comment expliquer que recruter les collaborateurs les plus qualifiés ne signifie pas nécessairement obtenir de meilleurs résultats ? Elle repose au contraire sur les conditions qui favoriseront au sein d’une organisation leur synergie et leur amplification (Klein, Kozlowski, 2000). Or une politique publique de financement de la recherche telle que l’UE en a l’ambition, et telle que les Etats, les Régions en ont aussi l’ambition, doit précisément permettre l’articulation entre ces caractéristiques individuelles et leur impact collectif. Des recherches ultérieures pourraient porter précisément sur cette articulation. Ainsi le modèle multiniveau de Ployhart et Moliterno (2011), tourné vers cette approche micro/macro, insiste sur l’importance à considérer comme constitutives du capital humain les caractéristiques non cognitives (personnalité, valeurs, intérêt) aux côtés des caractéristiques cognitives (capacités intellectuelles, connaissances, compétences, expériences). Ce modèle souligne aussi l’importance du contexte de travail susceptible de les amplifier et notamment le niveau de coordination et de coopération qu’il favorise. Pour réduire la deuxième limite cette-fois, il conviendrait de mener des recherches toujours basées sur l’analyse des schémas de financement mis en œuvre, mais de façon plus larges afin de monter en généralisation relativement à leur impact sur l’emploi scientifique. En effet, l’utilitarisme associé au capital humain dans la mise en œuvre des projets peut être plus ou moins présent selon que les préférences des chercheurs sont extrinsèquement motivées ou intrinsèquement motivées, c’est-à-dire selon qu’elles sont conformes aux contraintes de programmation ou de gestion imposées par des agents extérieurs au champ scientifique (Freitag, 1995) ou qu’elles correspondent aux choix propres des communautés scientifiques concernées (Bunge, 1983). Cette contribution invite donc à considérer le poids des valeurs et des modèles épistémologiques auxquels se réfèrent les scientifiques pour analyser le design des appels à projets communautaires et des schémas de financement correspondants. Sur cette base, il est possible de distinguer parmi ces schémas ceux qui ne sont pas seulement consommateurs de capital humain, mais aussi tournés vers la production de connaissances et leur transmission. Cette conception d’un capital humain qui se transmet - et non pas seulement qui s’utilise - est une composante essentielle du management de la recherche communautaire, soucieuse de s’appuyer sur ses communautés de recherche pour s’assurer un avantage compétitif durable. La notion de transmission invite ainsi à envisager ces efforts sur un temps long qui dépasse de loin la stricte temporalité des projets. Il apparaît donc que les schémas de financement ne sont pas de simples outils de gestion, mais bien des instruments de politiques publiques susceptibles d’infléchir durablement des types de comportements. En ce sens, les schémas de financement peuvent être étudiés pour évaluer les impacts de la généralisation du financement de la recherche sur appels à projets dans l’évolution de l’emploi scientifique, et l’incidence de leurs différents designs sur la stabilisation ou la captation du capital humain. Une phase ultérieure confirmative nécessiterait un plus grand échantillonnage, une instrumentation plus lourde, pour faire apparaître de façon plus méthodique les régularités et les regroupements entre schémas de financement et effets sur l’emploi scientifique. Il serait intéressant de suivre notamment sur un temps long les cohortes constituées par les chercheurs financés - du participant Marie Curie au lauréat de l’ERC - pour observer les réels impacts de leur participation au projet sur leurs capabilités à être chercheur et à transmettre ces capabilités.

Conclusion

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Cette contribution a exploré les possibilités de corrélations entre schémas de financement et perceptions du capital humain dans le champ de la recherche publique, à travers le cas du programme-cadre de recherche et de développement technologique de l’Union Européenne. Du point de vue des coordinateurs de projet, l’implication dans ces projets complexes a un impact sur le développement de leur carrière. Relativement à leur propre capital humain, ils pourront valoriser grâce à cette expérience, leur aptitude au management et à la valorisation de la recherche, ou leur potentiel à faire évoluer leur discipline sur un plan paradigmatique, ou encore ils pourront tout simplement se signaler comme un partenaire scientifique susceptible d’être enrôlé dans d’autres consortia ou de porter d’autres projets eux-mêmes. Relativement au capital humain que constituent les collaborateurs participant à leur projet, on remarque, selon les schémas de financement, différents types de postures dont l’utilitarisme va croissant selon que les coordinateurs envisagent le projet comme une possibilité d’accompagner la carrière scientifique de futurs collègues qu’ils considèrent d’ailleurs comme des émules, ou qu’ils utilisent au contraire le projet pour mobiliser et recruter des doctorants et des jeunes chercheurs alors considérés comme une ressource humaine adaptée et d’autant plus employable qu’elle est mobile. Les chercheurs n’ont donc pas nécessairement un comportement strictement maximisateur vis à vis du projet, ni en ce qui concerne leur propre perspective de carrière ni relativement au recrutement de leurs collaborateurs. Le système de valeurs et de préférences dans lesquels leur rationalité s’inscrit ne constitue pas un pur mécanisme d’optimisation individuelle. La transmission notamment peut être considérée au même titre que la coopération et la coordination, comme un élément clef du contexte de travail permettant de transformer le capital humain individuel en ressource collective.


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Notes

[1]

Ingénieure de recherche à l’IAE LILLE et chercheuse au laboratoire LEM Lille Economie & Management, Univ. Lille,. CNRS UMR 9221, 104 avenue du Peuple Belge 59043 Lille CEDEX, isabelle.kustosz@univ-lille1.fr

Résumé

Français

Le cas du Programme-Cadre de Recherche et de Développement Technologique de l’UE (PCRDT) offre un terrain privilégié pour investir la question du capital humain. Ce programme-cadre inaugure, dès 1984, un renouvellement du mode de management de la recherche publique et contribue, par conséquent, à reconsidérer le capital humain dans l’économie des projets financés. Du point de vue de la théorie du capital humain, la participation à un projet de recherche communautaire (a fortiori la coordination) peut être vue par les chercheurs comme un investissement susceptible de générer des « gains de carrière » par la formation à la recherche, la professionnalisation, la capitalisation d’expériences, voire l’ouverture aux réseaux que le projet permet. A partir de l’analyse de schémas de financement types, cette contribution expose la façon dont les chercheurs perçoivent l’investissement en capital humain induit par leur coordination de projets communautaires. Elle propose de mettre en exergue trois schémas de financement spécifiques du PCRDT 7 (Recherche collaborative, Conseil européen de la recherche, Actions Marie Curie) qui dessinent des types de perceptions du capital humain très différenciées renvoyant respectivement à des modes d’implication contrastés de la part des chercheurs. Enfin, à la lumière de la richesse contextuelle de ces trois cas, elle présente quelques pistes conceptuelles (économie des singularités, capabilités, hypothèse des cycles de vie) permettant de dépasser l’approche économique classique du capital humain, pour valoriser des approches alternatives.

Mots-clés

  • recherche publique
  • capital humain
  • Programme Cadre
  • Union européenne
  • gestion des ressources humaines

English

Perceptions of human capital within european research projects : exploratory analysis of three funding schemesThe European Framework programme for research and technical development offers a fertile ground to investigate the question of human capital. Since 1984 this framework programme has brought a renewal of the ways to manage public research and, by consequence, a reconsideration of human resources within funded projects. In the field of human capital theory, researchers can consider coordination of European research project as an investment likely to benefit their career through training, professionalization, capitalization and networking which their participation allows. From the analysis of funding schemes, this contribution exposes the contrasted ways that researchers perceive this human capital investment. Underlining three FP 7 specific funding schemes which draw very differentiated types of perceptions of human resources (Collaborative project, European Research Council, Marie Curie Action) this article suggests a more subtle characterization of the roles of researchers. Finally, in reference to these three cases, the contribution presents some concepts which can be used to supersede the classical approach to human capital, to suggest alternative approaches (Economics of singularities, capabilities, life-cycle hypothesis).

Keywords

  • public research
  • human capital
  • Framework Programme
  • European Union
  • human Resources Management

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1 - Perceptions du capital humain dans le cas de trois schémas de financement types
    1. 1.1 - Le capital humain dans le projet collaboratif ou « l’effet boule de neige »
    2. 1.2 - Le capital humain dans l’ERC et « le sillon lentement creusé »
    3. 1.3 - Le capital humain dans les actions Marie Curie et « les portes qui s’ouvrent »
  3. 2 - Capital humain et emploi scientifique : de possibles approches alternatives
    1. 2.1 - L’emploi scientifique : un capital humain à stabiliser ou à capter ?
    2. 2.2 - Perceptions du capital humain selon les âges : l’hypothèse du cycle de vie (HCV) à la lumière du legs
    3. 2.3 - L’approche par les capabilités : projet de recherche et projet de vie
  4. 3 - Discussion
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Kustosz Isabelle, « Perceptions du capital humain dans les projets de recherche communautaire : analyse exploratoire de trois schémas de financement types », Gestion et management public, 1/2015 (Volume 3 / n°3), p. 33-51.

URL : http://www.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2015-1-page-33.htm
DOI : 10.3917/gmp.033.0033


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