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Guerres mondiales et conflits contemporains

2001/2-3 (n° 202-203)

  • Pages : 280
  • ISBN : 9782130527213
  • DOI : 10.3917/gmcc.202.0167
  • Éditeur : P.U.F.


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Cette contribution exploite principalement des sources rendues accessibles récemment à l’historiographie belge : les documents diplomatiques belges édités par José Gotovitch [1]   Documents diplomatiques belges 1941-1960. De l’indépendance... [1] , les procès-verbaux du Conseil des ministres du gouvernement belge en exil consultables sur microfilm aux Archives générales du royaume, et la biographie de Paul-Henri Spaak rédigée par Michel Dumoulin sur base, pour la première fois, de l’exploitation des papiers privés du ministre [2]   M. Dumoulin, Spaak, Bruxelles, 1999. [2] . Il faut ajouter à cette énumération deux thèses de doctorat défendues récemment aux Pays-Bas, par Bert Zeeman, Cornelis Wiebes et Johan Willem Brouwer [3]   B. Zeeman et C. Wiebes, Belgium, the Netherlands and... [3] , constituant des études majeures et incontournables.

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Il nous semble intéressant d’axer cette contribution sur les relations bilatérales entretenues entre un petit pays, la Belgique, et l’une des grandes puissances pendant la guerre, les États-Unis. Nous excluons de cet exposé les négociations multilatérales ayant impliqué cette grande puissance et la Belgique. Cette approche accentue fortement l’asymétrie d’une diplomatie limitée en influence et en moyens face à des Grands peu soucieux, au cours du second conflit mondial, de prendre réellement en compte l’avis d’un petit allié, au surplus discrédité par son attitude au début de la guerre.

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En effet, en 1940, un déchirement aux conséquences politiques funestes se déroule en Belgique où le roi Léopold III décide de rester auprès de ses troupes et refuse de suivre son gouvernement en exil. Le 28 mai 1940, il décide de capituler, provoquant ainsi la colère de Paul Reynaud qui l’accuse, dans une intervention radiodiffusée, de trahison. Le gouvernement belge en exil en France est gagné, en juin-juillet, par le défaitisme et se dissout. Seulement quatre ministres (Camille Gutt, Albert De Vleeschauwer, Hubert Pierlot et Paul-Henri Spaak) acceptent de s’exiler à Londres. Au cours de cette période, le gouvernement belge craignait qu’un exil à Londres signifie une mise sous tutelle de la Belgique par la Grande-Bretagne. La capitulation du roi ayant été largement diffusée dans la presse du monde entier et l’attitude défaitiste du gouvernement étant bien connue des milieux alliés, la Belgique sera perçue pendant la guerre par les Anglo-Saxons, en particulier par W. Churchill et F. D. Roosevelt, comme un allié de troisième ordre. La Belgique ne peut plus prétendre bénéficier d’un rayonnement similaire à celui qui avait suivi la Grande Guerre.

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Après bien des hésitations et des péripéties, le 22 octobre 1940, Spaak et le Premier ministre Pierlot arrivent à Londres et rejoignent De Vleeschauwer, ministre des Colonies, et Gutt, ministre des Finances, qui les ont précédés. Réduit à quatre membres, qui se répartissent entre eux plusieurs départements ministériels, le cabinet se reconstitue. Le 6 décembre, Spaak proclame enfin officiellement que la Belgique reste en guerre contre l’Allemagne et devient l’alliée de l’Angleterre. En 1940, le crédit du gouvernement belge auprès des Alliés est au plus bas, suite à la capitulation et au ralliement tardif d’une partie du gouvernement. L’absence du chef de l’État se fait sentir, surtout dans les relations du gouvernement belge en exil avec les grandes puissances, qui ne le consulteront pratiquement jamais au cours de la guerre. Les relations belgo-américaines au cours de la Seconde Guerre se révèlent particulièrement froides, le peu de sympathie de Roosevelt envers Spaak constituant un facteur aggravant. Les Belges sont donc perçus comme des alliés de seconde zone, dont l’attitude n’a pas été nette et en qui on n’accorde qu’une confiance limitée. Rapidement, un rapprochement s’esquisse entre le gouvernement belge en exil et les autres petites nations alliées en exil, notamment avec les Luxembourgeois et les Néerlandais ; ce qui aboutit à la création du Benelux, projet destiné à créer un groupe des petites nations d’Europe occidentale, capable d’être écouté par les grandes puissances.

1. Un préalable : l’attitude hostile    du président Roosevelt envers la Belgique

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L’intérêt personnel du président Roosevelt à l’égard des petits pays du Benelux s’explique avant tout pour des raisons généalogiques. Le président connaît l’origine hollandaise de sa famille, son nom signifiant d’ailleurs « champs de rose ». Ainsi, lorsqu’en janvier 1934, il accrédite un de ses amis personnels, Emmet, en tant que chargé d’affaires des États-Unis à La Haye, Roosevelt évoque dans la lettre de créance qu’il adresse à la reine Wilhelmine, les origines de sa famille : « The is the land of my forebears of my family and I have cherished a sentiment of affection for and deep interest in your nation. » [4]   Les Pays-Bas sont « le pays de mes aïeux de ma famille,... [4] Des recherches généalogiques seront effectuées en 1936 sur les origines zélandaises de la famille Roosevelt et communiquées au président par l’intermédiaire de Emmet. Quant à la famille Delano, second nom de Roosevelt, elle passait pour être d’origine luxembourgeoise, voire belge. Le fait que le président y croit explique largement son intérêt particulier pour le sort des Pays-Bas, de la Belgique et du Luxembourg. Cette attention s’exprime également dans la démarche personnelle et ultra-confidentielle, en raison de la neutralité américaine, faite par Roosevelt auprès des souverains des trois pays, afin de sauvegarder les enfants royaux [5]   Le 28 mai 1940, Spaak refuse d’envoyer les enfants... [5] .

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Déjà avant la guerre, Roosevelt cultivait ses relations avec les principales cours européennes, et entretenait une correspondance avec plusieurs rois, reines, princes ou princesses. Roosevelt a exercé les fonctions d’Assistant Secretary of the Navy entre 1913 et 1920. Dans le cadre d’une mission officielle, en 1917, il avait eu l’occasion de visiter le front allié en Europe et de rencontrer le roi Albert Ier et son fils Léopold. Depuis cette époque, Roosevelt admirait en particulier la figure du roi Albert et était donc enclin à s’intéresser au sort de son fils Léopold III. La capitulation contestée de Léopold III et sa rupture avec ses ministres rendent relativement impopulaire la cause de la Belgique dans la presse américaine, qui diffuse largement les accusations de Paul Reynaud. Sa rencontre avec Hitler et son remariage en 1941 achèvent de ruiner le crédit du roi des Belges auprès des autorités américaines. Roosevelt est enclin à considérer l’attitude de Léopold III comme la trahison d’une amitié personnelle, en pleine campagne pour les élections présidentielles de novembre 1940, ce qui explique pourquoi il ne pardonnera jamais au roi des Belges son attitude. Roosevelt se désintéresse dès lors du sort de la Belgique, au profit d’autres monarchies, telles que celle du Luxembourg.

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L’attitude de Roosevelt à l’égard du devenir des petites nations est également intéressante à relever. Roosevelt croit bien connaître l’Europe, en raison de son expérience en tant qu’Assistant Secretary of the Navy pendant la Première Guerre mondiale, fonction qui lui avait permis d’effectuer des missions importantes en Europe et de côtoyer de nombreuses personnalités alliées. Il comprend d’ailleurs le français. Dès lors, il accepte difficilement de se faire conseiller sur des matières concernant l’avenir de l’Europe, et préfère se fier à son instinct politique. Si Churchill et Roosevelt se montrent, en 1943, tous deux favorables à la constitution d’un Conseil des grandes puissances, le président s’oppose par contre à une union européenne, notamment parce qu’elle favoriserait le retour de l’isolationnisme américain, qui n’est pas mort, malgré Pearl Harbor. Par contre, Roosevelt se montre favorable à la formation d’une sorte de Lotharingie, au profit du Luxembourg. Il ne désire pas rétablir l’intégrité territoriale de la Belgique, de la France et de l’Allemagne, en raison de l’hostilité personnelle qu’il entretient à l’égard des autorités de ces pays, en particulier envers le général de Gaulle. Ainsi, lorsque le 5 juin 1942, il reçoit le ministre luxembourgeois Joseph Bech à la Maison-Blanche, la conversation s’engage sur l’avenir de l’Allemagne. Roosevelt se montre à cette occasion favorable à une scission de l’Allemagne en plusieurs États indépendants mais qui seraient intégrés dans un regroupement européen plus vaste, reliés par des services publics communs (transport, électricité, etc.). Bech répond en estimant qu’il importe de détacher les États allemands de l’influence prussienne et militariste. Dans ce but, il considère que la Rhénanie pourrait former une union économique avec la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Il estime que cette union économique constituerait une solution contre l’esprit d’agression des Allemands et un précédent pour l’établissement des États-Unis d’Europe au niveau politique. Roosevelt ne relève pas cette proposition en faveur de l’idée européenne et dénigre la Belgique devant son interlocuteur, en soulignant les divisions existantes entre Wallons et Flamands. Bech évite soigneusement d’entrer dans le raisonnement du président à cet égard [6]   Le compte rendu de la discussion entre Roosevelt et... [6] .

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Quelques mois plus tard, Roosevelt se révèle plus précis dans ses intentions en invitant la grande-duchesse Charlotte pendant quelques jours à la Maison-Blanche. Le 26 octobre au soir, il déclare, lors d’une discussion confidentielle en tête-à-tête avec la souveraine, qu’il venait de discuter avec Churchill de la nécessité de transformer le Luxembourg en un État-tampon, auquel seraient adjoints l’Alsace-Lorraine, et le nord de la France. Il n’hésite pas, dans la suite de la conversation, à suggérer le démantèlement de l’Allemagne et de la France, ainsi qu’à émettre des doutes à propos de l’avenir de la Belgique en raison de l’attitude du roi. Charlotte dut prendre la défense de Léopold III. Le 28 octobre, une nouvelle conversation entre la souveraine et le président se tient en présence d’Harry Hopkins, son ami et proche conseiller. Hopkins attaque à nouveau la Belgique et son roi de manière très dure, ainsi que la France et de Gaulle [7]   G. Heisbourg, Le gouvernement luxembourgeois, op.... [7] . Roosevelt et Hopkins auraient certainement offert le royaume de Belgique à la grande-duchesse, au détriment de Léopold III, si elle était entrée dans leurs vues. Ces discussions ont pour objet de sonder les autorités luxembourgeoises quant à l’attitude qu’elles adopteraient si les puissances anglo-saxonnes proposaient officiellement au Luxembourg l’annexion de territoires importants au détriment de plusieurs pays voisins (Allemagne, Belgique, France) ! Ni Bech ni la grande-duchesse n’ont fourni d’arguments favorisant le projet, bien au contraire. À Londres, Bech entretient d’excellentes relations avec le gouvernement belge en exil et la France Libre, et n’a aucune visée annexionniste à l’égard de ces pays.

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Parallèlement à ses contacts avec les autorités luxembourgeoises, Roosevelt sonde également des personnalités britanniques à propos de l’avenir territorial du Luxembourg. En juin 1942, au cours d’une mission officielle à Washington, Oliver Lyttelton, ami de Churchill, nommé depuis quelques semaines ministre de la Production et membre du Cabinet de guerre britannique, rencontre pour la première fois le président. Un soir, celui-ci lui parle de la Belgique, pays divisé entre Wallons et Flamands qui ne peuvent plus vivre ensemble. Lyttelton se montre gêné d’être l’interlocuteur du président sur ce thème. À quoi Roosevelt ajoute : « After the war, we should make two states, one known as Walloonia and one as Flamingia, and we should amalgamate Luxembourg with Flamengia. What do you say to that ? » [8]   « Après la guerre, nous devrions constituer deux États,... [8] Lyttelton, qui connaît bien les milieux belges en exil, trouvent de telles idées sur le sort de la Belgique et du Luxembourg pour le moins démagogiques, et reflétant un esprit troublé, inconséquent, intuitif et peu méthodique. Lyttelton répond poliment que cela nécessiterait une étude plus approfondie, dans la mesure où les populations étaient entremêlées et que la scission poserait le problème du contrôle de l’Escaut, du port d’Anvers, et du complexe industriel charbon-acier. Voyant son interlocuteur peu enclin à entrer dans ses vues, Roosevelt passe à un autre sujet. À son retour en Grande-Bretagne, Lyttelton fait rapport à Anthony Eden de sa conversation. Eden croit à une plaisanterie et puis reste incrédule lorsque Lyttelton affirme que Roosevelt était très sérieux. Eden, le 13 mars 1943, se voit confirmer, de la bouche même du président, la nécessité de créer un nouvel État appelé « Wallonia » formé par la réunion de la Wallonie, du Luxembourg, de l’Alsace-Lorraine et d’une partie du nord de la France. Eden s’empresse de jeter de l’eau sur le feu [9]   A. Eden, The Eden Memoirs. The Reckoning, Londres,... [9] .

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Roosevelt n’est pas découragé pour autant puisqu’il aborde à nouveau le sujet avec son secrétaire d’État Cordell Hull, les 5 et 6 octobre 1943, peu avant le départ de ce dernier pour la conférence de Moscou. Concernant l’avenir de l’Allemagne, il se prononce pour une division en plusieurs États. À propos de nos régions, « Mr Roosevelt said there was not likely to be any trouble over the restoration of Holland or the Scandinavian countries, but that Belgium was likely to present difficulties. Apart, he said, from the equivocal position of King Leopold, then a prisoner of the Germans, who had British support because Churchill believed in the restoration of monarchies but who might cause trouble with regard to the Belgian Government-in-exile, Belgium was an artificial, bilingual state with the Walloons and Flemings traditionally at odds with each other. The President mentioned, in this connection, a German study made in 1940 proposing a federal union of Alsace, Lorraine, Luxemburg, and the two parts of Belgium. » [10]   « Mr Roosevelt a affirmé qu’il n’existerait probablement... [10] Ces projets confus, outre qu’ils témoignent d’une connaissance très approximative des réalités européennes de la part des autorités supérieures américaines, expriment une certaine désinvolture. On peut imaginer la position difficile du Luxembourg à l’égard de ses voisins si ces plans avaient connu le moindre commencement d’application après la guerre. Hull se montre plus conscient que Roosevelt de la nécessité de respecter la souveraineté et l’intégrité de tous les petits États.

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Lors de la conférence de Moscou, du 18 au 30 octobre, Hull, Molotov et Eden discutent des problèmes d’après-guerre. Ils se divisent sur l’avenir de la Pologne et de l’Allemagne. Par contre, ils décident de rétablir l’indépendance de l’Autriche et de créer une European Advisory Commission composée uniquement de représentants des trois grandes puissances (à l’exclusion, au début, de la France), chargée de négocier la question allemande. La nécessité de fonder l’ONU se voit reconnue au point 4 de la déclaration finale : les puissances reconnaissent « the necessity of establishing at the earliest practicable date a general international organization, based on the principle of the sovereign equality of all peace-loving states, and open to membership by all such states, large and small, for the maintenance of international peace and security » [11]   Les puissances reconnaissent « la nécessité de l’établissement... [11] . Ce passage, proposé par Hull, soulignant l’égalité entre grands et petits États au sein des Nations Unies, ne passera pas inaperçu auprès des gouvernements en exil à Londres, qui y trouveront une note d’espoir. Le 5 novembre, le Sénat américain adopte une résolution comportant un paragraphe dont la formulation est identique [12]   L. Woodward, British Foreign Policy, vol. 5, op. cit.,... [12] .

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Le gouvernement belge en exil ne semble pas avoir été mis au courant de la volonté présidentielle de dissoudre la Belgique dans un ensemble plus vaste. Il est cependant bien conscient de la grave perte de crédit de la Belgique à Washington. Sans l’avoir jamais rencontré, Paul-Henri Spaak admirait sincèrement Roosevelt et les réalisations économiques et sociales qu’il avait introduites dans son pays dans le cadre du New Deal. Le 15 octobre 1941, Spaak, accompagné du comte Van der Straeten-Ponthoz (ambassadeur de Belgique à Washington) et de Georges Theunis (ministre d’État et ambassadeur extraordinaire), est reçu par Roosevelt. Il pense pouvoir le convaincre d’appuyer l’initiative du gouvernement belge en exil de fournir, par l’intermédiaire de pays neutres tels que le Portugal, du ravitaillement à la Belgique occupée. Il s’agit de rééditer l’initiative américaine (Commission for Relief in Belgium, CRB, coordonnée par H. Hoover), de ravitaillement de la Belgique, réalisée au cours de la guerre 1914-1918. Malgré les arguments humanitaires présentés par Spaak, Roosevelt oppose une fin de non-recevoir particulièrement sèche. Roosevelt n’a aucune intention de contrecarrer le blocus décrété par les Britanniques à l’égard de l’Europe continentale, mais, au contraire, de le renforcer [13]   Le refus américain est connu en Belgique occupée :... [13] . Spaak, très décontenancé, n’oubliera pas cette « impression fâcheuse », et ne sollicitera plus aucune audience auprès de Roosevelt au cours de la guerre. Spaak attendra la mort de Roosevelt et l’arrivée au pouvoir du président Truman, en avril 1945, pour renouer les contacts officiels rompus. Or, Spaak est immédiatement conquis par la personnalité de Truman. Il faut dès lors attendre le milieu de l’année 1945 pour constater une amélioration des relations belgo-américaines [14]   P. H. Spaak, Combats inachevés, t. 1, Paris, 1969,... [14] .

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Par contre, des discussions publiques, en particulier dans les milieux intellectuels et dans la presse anglo-saxonne, prévoyant la disparition éventuelle des petits pays au profit de groupes plus vastes, provoquent des réactions passionnées à Londres au sein des milieux exilés. Le gouvernement belge se lance dans la polémique, en multipliant les articles dans la presse et les discours, prononcés notamment par Spaak, afin de démontrer que les petits États méritent d’être entendus et écoutés par les grands [15]   Sur le point de vue belge, cf. les textes publiés... [15] . Les Néerlandais, qui considèrent que les Pays-Bas ne forment pas une petite nation, en appellent au respect de la démocratie. Suite à la publication d’un nouvel éditorial de E. H. Carr dans le Times, proposant que les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS soient les gardiens de l’Europe d’après-guerre, sans faire référence aux autres pays, le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Van Kleffens, écrit en ce sens une lettre retentissante au Times, publiée le 25 mars 1943. Cette lettre, largement commentée, aura un impact important dans la presse et les milieux diplomatiques alliés et neutres, au point que C. Hull devra réagir lors d’une conférence de presse pour calmer les appréhensions des petits alliés [16]   La lettre a été éditée dans T. Grosbois, L’idée européenne,... [16] . Le combat pour les droits des petites nations devient l’un des objectifs de la politique étrangère néerlandaise entre 1943 et 1945 [17]   Sur le point de vue néerlandais dans le débat concernant... [17] .

2. Les relations diplomatiques belgo-américaines

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Pendant la Seconde Guerre, la représentation diplomatique belge aux États-Unis se caractérise par une innovation hardie, consistant à maintenir deux ambassadeurs, à Washington et à New York. R. van der Straeten-Ponthoz, ambassadeur de Belgique à Washington, arrive à la fin de sa carrière au moment du déclenchement de la guerre en Europe, ce qui justifiera une prolongation exceptionnelle de son mandat jusqu’à la fin du conflit. Son âge ne le porte pas au dynamisme, tant et si bien qu’il se cantonne souvent à l’exercice d’une représentation diplomatique traditionnelle. Il est cependant assisté par un conseiller d’ambassade brillant et très actif, le baron Hervé de Gruben.

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Au côté de cette ambassade classique, un second représentant diplomatique en mission spéciale aux États-Unis, l’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire Georges Theunis, a été désigné dès 1939 par le gouvernement belge. Il s’agit d’une personnalité politique de premier plan, démontrant l’importance vitale que la Belgique accorde à cette fonction. Theunis, homme politique catholique conservateur issu du monde des affaires, fut ministre des Finances de 1920 à 1925, ministre de la Défense nationale en 1932 et surtout Premier ministre de 1921 à 1925, et de 1934 à 1935. Au cours de l’été 1940, les initiatives de Theunis permettent la reprise en main du corps diplomatique belge, comblant le vide causé par l’absence d’instructions de Spaak. Par ailleurs, il a déjà joué un rôle considérable pendant la Première Guerre mondiale, ainsi qu’immédiatement après, dans la gestion des problèmes liés aux réparations et aux finances publiques. En quoi consiste la mission de Theunis ?

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À la suite du déclenchement de la guerre en Europe, en septembre 1939, le gouvernement belge estime nécessaire de disposer d’un représentant diplomatique, chargé de créer une mission économique à New York. Se souvenant de l’expérience préalable de la Grande Guerre, au cours de laquelle la CRB, animée par H. Hoover, avait organisé une aide humanitaire en Belgique occupée financée par des fonds américains, le gouvernement belge désirait, afin de parer à toutes éventualités, disposer d’une mission économique à New York chargée d’organiser le ravitaillement de la Belgique neutre. Le blocus britannique, que les États-Unis respecteront, rendra par ailleurs la mission Theunis très difficile sur ce point. En outre, Theunis se voit confier une mission de propagande destinée à justifier la politique de neutralité de la Belgique, maintenue malgré le déclenchement du conflit en septembre 1939. Theunis se rendra compte immédiatement que l’opinion publique américaine considère « généralement d’une façon défavorable la neutralité absolue de la Belgique et des autres petits pays d’Europe ». En 1939-1940, il adresse à Spaak plusieurs rapports sur « ce sentiment assez particulier d’un peuple puissant, protégé par 5 000 kilomètres d’océan, s’attachant à sa neutralité et critiquant ouvertement celle d’un petit pays exposé comme le nôtre ». Il déplore cependant n’avoir reçu aucune réponse ni aucune instruction de Spaak à la suite des rapports envoyés. En 1942, il s’en plaint encore auprès du Premier ministre Pierlot, qui l’avait choisi en 1939 pour occuper cette fonction aux États-Unis, en constatant avec amertume que dès avant le 10 mai 1940, « la Belgique avait perdu l’amitié de la France, la confiance de l’Angleterre, et sa politique n’était tout au moins pas comprise aux États-Unis. Quant à l’Allemagne. » [18]   DDB, t. 1, no 91, p. 282 : Rapport de G. Theunis à... [18] A posteriori, Theunis se montre donc très critique envers la politique d’indépendance menée au cours de cette période fatidique par Léopold III et son ministre Spaak.

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Ayant reconnu ses erreurs du passé, Spaak entretient des rapports cordiaux avec Theunis au cours de la guerre. Au point que Theunis devient un conseiller très écouté de Spaak, ce que démontre l’abondante et très intéressante correspondance politique échangée entre les deux hommes tout au long de la guerre. En fait, l’importance du rôle politique joué par Theunis dans la diplomatie belge de guerre permet à l’historien de le considérer pratiquement comme un « vice-ministre des Affaires étrangères », même s’il ne sera jamais intégré au gouvernement belge de Londres, comme cela a été envisagé au cours de l’automne 1940. Pouvant parler quasiment d’égal à égal avec le ministre Spaak auquel il est en principe subordonné, Theunis prend de lui-même de nombreuses initiatives destinées à rétablir l’image de la Belgique aux États-Unis et en Amérique latine, sérieusement entachée par la défaite de mai 1940 et l’attitude du roi Léopold III. L’on peut dès lors considérer que les relations diplomatiques belgo-américaines sont dominées, jusqu’en 1944, par la figure de Theunis, bien plus que par les rares décisions prises depuis Londres par Spaak, tandis que le représentant officiel, l’ambassadeur R. van der Straeten-Ponthoz, se contente de jouer un second rôle.

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La question de l’ambassade de Belgique aux États-Unis sera discutée plusieurs fois en Conseil des ministres au cours de la guerre. Lors de son voyage aux États-Unis fin 1941, le ministre De Vleeschauwer « a été frappé par le fait que la représentation belge est totalement insuffisante dans ce pays et qu’il importe de la renforcer sans tarder », allusion à la langueur dont fait preuve l’ambassadeur van der Straeten-Ponthoz. Spaak se montre conscient de la forte position acquise par Theunis vis-à-vis de l’ambassadeur officiel, et estime également qu’il convient de revoir la représentation belge à Washington. Afin d’améliorer la situation, Spaak propose de maintenir van der Straeten-Ponthoz dans ses fonctions d’ambassadeur, mais de remplacer le conseiller de l’ambassade, le baron de Gruben, par le baron Guillaume, ambassadeur en Chine. Ce dernier aurait, aux États-Unis, le rang de ministre, « mais promesse lui serait faite que le poste d’ambassadeur lui serait confié après la guerre ». Quant au baron de Gruben, il recevrait une promotion à un autre poste. Spaak pense également renforcer l’ambassade de Washington en y envoyant Walter Loridan, chargé d’affaires à Mexico [19]   Archives générales du royaume (Bruxelles) (désormais :... [19] . Le Conseil des ministres marque curieusement son accord sur ce projet de mouvement diplomatique, sans se rendre compte que la solution proposée créerait beaucoup de confusions à Washington : outre Theunis, deux autres ministres belges assisteraient l’ambassadeur van der Straeten dans sa tâche ! La présence simultanée de quatre ambassadeurs aurait pu provoquer des conflits de personnes, déjà perceptibles entre Theunis et van der Straeten, préjudiciables à la représentation de la Belgique aux États-Unis...

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La solution proposée par Spaak ne sera jamais appliquée, sans doute en raison des réticences des intéressés eux-mêmes. Le ministre De Schryver, à la suite de son arrivée à Londres, est envoyé en mission aux États-Unis afin d’aider Theunis dans sa tâche à New York, avant de réintégrer le gouvernement en exil en 1943. Le départ de De Schryver remet à l’ordre du jour, en mars 1943, la question du renforcement de la représentation belge aux États-Unis. Spaak propose à nouveau d’adjoindre le baron Guillaume auprès de l’ambassadeur van der Straeten, tandis que la mission de Theunis à New York se verrait renforcée par plusieurs diplomates (Spaak cite les noms de Wauters, Loridan et de Selliers) [20]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 9 mars 1943,... [20] . À l’issue d’un voyage aux États-Unis au cours de l’automne 1943, Spaak se rend compte par lui-même que la position belge aux États-Unis n’est guère brillante. Lors du Conseil des ministres du 13 décembre, Spaak ne mâche pas ses mots en constatant à propos de cette position qu’ « on ne peut dire qu’elle soit bonne et il est plus vrai de dire qu’elle n’existe pas ». Malgré les efforts de Theunis, un vide existe dans les relations belgo-américaines. Il se montre sévère envers van der Straeten, qui fait pâle figure face à Theunis : « Notre représentation diplomatique bicéphale ne nous assure pas une position avantageuse. L’une des ambassades déborde sur l’autre. En fait, il serait utile de remplacer notre ambassadeur à Washington et de nommer quelqu’un qui puisse donner plus d’ampleur à ce poste. » [21]   Ibid., Conseil des ministres du 17 décembre 1943,... [21] Malgré ce constat effarant, Spaak refusera de relever de son poste l’ambassadeur van der Straeten, hésitant sans doute quant au choix de la personne capable d’occuper une telle fonction, devenue vitale pour la Belgique en raison du rang occupé par les États-Unis. Spaak considère en effet que le rôle de Washington dans le monde et même en Europe sera « énorme » après la guerre [22]   Lettre de P.-H. Spaak à van der Straeten, 29 mars 1941,... [22] . Lors du Conseil des ministres du 8 juin 1944, il annonce que le baron Guillaume ne pourra pas, comme prévu à l’approche de la Libération, remplacer le comte van der Straeten-Ponthoz à la tête de l’ambassade de Washington, car les États-Unis manifestent « le désir de ne pas voir modifier la composition des missions diplomatiques dans les circonstances actuelles » liées au débarquement de Normandie [23]   AGR, MF no 2081/3A, Conseil des ministres du 8 juin 1944,... [23] . Après la guerre, le baron Guillaume sera désigné pour occuper les fonctions d’ambassadeur à Paris, tandis que le comte van der Straeten sera remplacé par le baron R. Silvercruys, qui avait excellé en tant que représentant belge à Ottawa.

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Dans sa circulaire du 6 décembre 1940, Spaak note avec satisfaction que la légitimité du gouvernement belge exilé à Londres n’est guère contestée. Cette reconnaissance se voit même renforcée par le fait que, quelques jours après l’arrivée de Pierlot et de Spaak à Londres, le gouvernement américain a accrédité auprès du gouvernement belge un nouveau chargé d’affaires [24]   DDB, t. 1, no 3, p. 69. [24] . Même si cet acte politique de Roosevelt est essentiel aux yeux des autorités belges, il faut cependant souligner que le nouvel ambassadeur américain, Anthony Drexel Biddle, cumule les fonctions de représentant diplomatique auprès de tous les gouvernements européens réfugiés à Londres ! Ce qui démontre le peu d’intérêt que Roosevelt accorde à l’avis des petits alliés. De fait, au cours de sa mission, Biddle n’entretiendra guère de relations suivies avec le gouvernement belge, évoquera rarement dans ses rapports adressés à Roosevelt la position adoptée par la Belgique, et se montrera bien plus préoccupé par la question polonaise, facteur majeur des relations entre les puissances anglo-saxonnes et l’URSS.

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Adolf A. Berle, Assistant Secretary of State, est chargé, au sein du State Department à Washington, des relations avec les gouvernements exilés à Londres. Or, Berle se distingue par le peu d’estime qu’il porte au gouvernement belge, en raison, à nouveau, du discrédit ayant accompagné la capitulation belge de mai 1940 et l’attitude du roi Léopold III. Un incident qui se produit au début de l’année 1942 démontre le peu de crédibilité qu’il accorde aux gouvernements exilés. Ces derniers se montrent fort préoccupés par l’existence de multiples « comités libres » autorisés aux États-Unis, qui cherchent à se faire reconnaître, au même titre que la France Libre. Une telle reconnaissance accordée aux Danois, Allemands, Autrichiens, Bulgares, Hongrois ayant constitué de tels comités, aurait menacé la légitimité des gouvernements alliés exilés, et entraîné une crise grave entre les petits pays et les Grands alliés. Or, Berle, par naïveté et ignorance, n’hésite pas, en janvier 1942, à demander aux gouvernements alliés de signer une « Déclaration des Nations Unies » destinée à ouvrir la voie à la reconnaissance de la France libre, mais comportant une ambiguïté quant aux termes employés à propos des « autorités appropriées » jugées compétentes pour représenter les nations en guerre avec les Alliés et censées être reconnues par eux. Le danger consisterait, au moment de la libération des territoires occupés, à ce que les autorités américaines traitent directement avec des comités libres placés sur le même pied que les gouvernements légaux [25]   Ibid., no 60, 61, lettre du comte R. van der Straeten-Ponthoz... [25] . C’est d’ailleurs ce qui se produira au moment de la libération de l’Afrique du Nord (reconnaissance par les Américains de l’amiral Darlan) et de l’Italie (formation du gouvernement présidé par le maréchal Badoglio), à la stupéfaction des gouvernements en exil. Imitant ses homologues soviétique, polonais et yougoslave, l’ambassadeur van der Straeten-Ponthoz effectue, en juin 1942, sur instruction de Spaak, une démarche constituant un « avertissement discret aux Américains ». Berle confirme à l’ambassadeur belge que les termes employés dans la Déclaration des Nations Unies ont fait l’objet de réserves de la part de plusieurs gouvernements alliés. Afin de le rassurer, Berle lui affirme que les États-Unis ne reconnaîtront pas des mouvements libres tels que les Free Rumanians, les Croates ou... les Free Walloons ! Berle lui affirme que les termes de ladite Déclaration ne s’appliquent qu’à la reconnaissance de la France libre [26]   Ibid., no 62, lettre du comte R. van der Straeten-Ponthoz... [26] .

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Ces incidents n’incitent pas Spaak à considérer les États-Unis comme un allié sûr de la Belgique, dans la perspective de l’après-guerre. Dans un discours du 9 avril 1942, il affirme : « Les États-Unis me semblent trop loin, la Russie trop différente, à trop de points de vue, la France est trop affaiblie et l’Allemagne trop haïe. » [27]   Discours publié dans P.-F. Smets, La pensée européenne... [27] Logiquement, il en déduit que l’Angleterre doit jouer un rôle majeur après la guerre sur le continent européen.

3. La déclaration de guerre de la Belgique au Japon

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La faiblesse des liens diplomatiques et politiques qu’entretiennent la Belgique et les États-Unis pendant la guerre est illustrée également par la réaction belge à l’occasion de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Dès août 1941, le Conseil des ministres avait adopté la résolution selon laquelle la Belgique rompra ses relations diplomatiques avec le Japon en cas d’ouverture des hostilités entre ce pays et la Grande-Bretagne. Le ministère des Affaires étrangères informe le baron Guillaume, représentant belge en Chine, de cette décision. Dans cette résolution, il n’est cependant pas fait mention des États-Unis ni d’une éventuelle déclaration de guerre [28]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 21 août 1941,... [28] . En effet, le gouvernement belge hésite à prendre une mesure aussi extrême, en raison notamment de l’évidente incapacité belge à mettre à disposition des troupes dans le Pacifique. La veille de l’attaque japonaise, le 6 décembre, les ministres réunis en Conseil avaient convenu de proroger la mission de l’ambassadeur de Belgique à Tokyo, Forthome, tout en l’informant qu’il devra quitter le Japon en même temps que les personnels des ambassades des États-Unis et de Grande-Bretagne « en invoquant les motifs qui ont été allégués dans des cas similaires pour la Bulgarie et la Roumanie » [29]   Ibid., Conseil des ministres du 6 décembre 1941, ... [29] .

24

Lors du Conseil des ministres du 10 décembre, Spaak informe ses collègues que des instructions ont été données à l’ambassadeur de Belgique à Tokyo afin qu’il rompe les relations diplomatiques avec le Japon. Le ministre souligne cependant qu’il « est possible que la Belgique doive prendre une attitude plus marquée dans ce conflit, à l’occasion de la constitution d’une ligne défensive et offensive dont l’initiative serait prise par le président Roosevelt » [30]   Ibid., Conseil des ministres du 10 décembre 1941,... [30] . Le gouvernement belge se divise sur l’opportunité de déclarer la guerre au Japon. Conscients de l’importance d’une telle décision pour s’attirer les faveurs américaines, Spaak et Gutt insistent vivement en faveur d’une déclaration de guerre immédiate de manière à maximaliser l’effet de propagande sur l’opinion publique américaine. Mais le Premier ministre Pierlot et le ministre des Colonies De Vleeschauwer se montrent hostiles à une déclaration de guerre, ne consentant qu’à la rupture des relations diplomatiques ; ils craignent en effet qu’une déclaration des hostilités entre la Belgique et le Japon, qui serait purement formelle en raison de l’incapacité belge à contribuer à l’effort militaire allié dans le Pacifique, soit mal comprise par les États-Unis.

25

Spaak demande l’avis du Foreign Office, ainsi que des ambassadeurs de Belgique aux États-Unis (van der Straeten-Ponthoz et Theunis) et en Chine (Guillaume), afin de déterminer si la simple rupture des relations diplomatiques avec le Japon peut être considérée comme « une mesure suffisante ou si vous estimez qu’au point de vue de l’opinion gouvernement et public américains, il serait désirable que nous déclarions l’état de guerre ». Le ministre explique que l’absence de déclaration de guerre par la Belgique se justifie par l’impossibilité pratique dans lequel le pays se trouve à commettre des actes d’hostilité envers le Japon. Mais il ne souhaite pas que les États-Unis interprètent cette décision « comme un manque d’esprit de solidarité de notre part » [31]   DDB, t. 1, no 11, Télégramme de P.-H. Spaak à van... [31] . Souhaitant éviter les atermoiements dont le gouvernement belge avait fait preuve avant de déclarer indirectement la guerre à l’Italie, G. Theunis câble immédiatement à Londres afin « que la Belgique prenne immédiatement position aux côtés de l’Amérique au moment où celle-ci venait de subir le grave échec de Pearl Harbor » [32]   Ibid., no 91, p. 282, Rapport de G. Theunis à H. Pierlot,... [32] . Theunis comprend immédiatement le redressement de l’image de la Belgique auprès de l’opinion publique américaine qui pourrait résulter d’une déclaration de guerre immédiate belgo-japonaise. L’ambassadeur van der Straeten-Ponthoz est du même avis, tandis que le baron Guillaume se montre opposé à une déclaration de guerre [33]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 18 décembre 1941,... [33] .

26

Le 18 décembre, Spaak informe de ses consultations le Conseil des ministres. Il signale que « la position des autorités britanniques à ce sujet est évidemment favorable à un geste pareil du gouvernement belge ; toutefois, ils ne font pas pression sur nous ». Spaak estime que « notre position à l’égard du Japon devrait être revue et qu’il conviendrait que la Belgique déclare la guerre à ce pays ». Il rappelle, afin d’appuyer son argumentation, la violation par le Japon, qui a par ailleurs « rompu le statu quo dans le Pacifique », du traité de Washington du 6 février 1922, dont la Belgique est l’une des signataires. Par ailleurs, la Chine a déjà déclaré la guerre au Japon. Le ministre Gutt « appuie vivement » le point de vue développé par Spaak. Convaincu par les arguments de Theunis, Spaak et Gutt, les ministres Pierlot et De Vleeschauwer s’inclinent [34]   Ibid. [34] . Le gouvernement belge informe les Alliés, au moyen d’une déclaration laconique, le 19 décembre, que « l’état de guerre existe entre la Belgique et le Japon de même qu’il existe avec l’Allemagne et l’Italie » [35]   DDB, t. 1, p. 87, n. 29. [35] . Cela n’empêche pas Gutt de fulminer à l’encontre de l’atermoiement de dix jours dont a fait preuve le gouvernement [36]   Ibid., p. 86, n. 27, Lettre de C. Gutt à G. Theun... [36] . Pour sa part, Spaak tient à rassurer Pierlot sur les implications de ce geste auquel il ne faut pas accorder une importance excessive, étant donné que, dans la pratique, cette déclaration de guerre ne se traduit pas par grand chose [37]   Lettre de P.-H. Spaak à H. Pierlot, 12 janvier 1942,... [37] . Un pas symbolique est en effet franchi, dans la mesure où, simultanément, la Belgique déclare formellement la guerre à l’Italie. Signalons enfin qu’il s’agit également d’un acte de solidarité avec les Pays-Bas, dont la colonie indonésienne est menacée par les Japonais, ce qui n’est pas indifférent dans le cadre des négociations Benelux. Le ministre néerlandais Van Kleffens se montre en effet très heureux d’apprendre « cette heureuse nouvelle », le 20 décembre, par l’intermédiaire de L. Nemry [38]   DDB, t. 1, no 12, Note de L. Nemry à P.-H. Spaak,... [38] .

27

À l’occasion de son discours devant la Chambre des représentants, le 6 décembre 1944, Spaak, constant avec lui-même, se montrera particulièrement ferme quant à la position de la Belgique à l’égard du Japon, de manière à soutenir l’effort de guerre américain jusqu’à la victoire finale : « J’attache à cet engagement une importance exceptionnelle. » [39]   Discours édité dans P.-F. Smets, Pensée, op. cit.,... [39]

4. L’extension du prêt-bail à la Belgique

28

Le 16 juin 1942, l’ambassadeur van der Straeten et le secrétaire d’État Cordell Hull signent l’accord de Lend-Lease (prêt-bail), régi par la loi américaine du 11 mars 1941. Les termes de cet accord sont identiques à ceux employés dans la convention de prêt-bail anglo-américaine.

29

Il est intéressant de signaler que la Belgique est « le premier des petits États appartenant à la collectivité des Nations Unies à signer semblable traité », à la suite de l’extension du prêt-bail à la Chine et surtout l’URSS (11 juin). Le gouvernement belge reconnaît immédiatement les implications contenues dans la formulation de l’article 7 du prêt-bail : les États-Unis et la Belgique s’engagent à œuvrer à l’abaissement des tarifs douaniers et des barrières s’opposant au libre-échange mondial [40]   DDB, t. 1, no 14, circulaire d’information no 8 du... [40] . Cette clause ne sera pas oubliée : dans leur communiqué commun du 21 octobre 1943, les trois gouvernements du Benelux souligneront que l’accord monétaire Benelux est compatible avec l’article 7 des accords de prêt-bail signés par la Belgique et les Pays-Bas [41]   T. Grosbois, Les négociations de Londres pour une... [41] .

30

La précipitation avec laquelle le prêt-bail se voit étendre à la Belgique ne s’explique évidemment pas par la capacité, presque nulle, du gouvernement à contribuer à l’effort de guerre américain par le biais de livraisons de biens et services. En fait, les autorités belges vont rapidement se rendre compte que les États-Unis souhaitent employer le prêt-bail essentiellement afin de s’assurer la fourniture de matières premières congolaises, d’une réelle importance économique et stratégique. En janvier 1942, Pierlot avait déjà constaté « l’importance qu’attachent tant les États-Unis que la Grande-Bretagne à notre colonie » indiquant « plus que jamais la nécessité de renforcer l’armement et la défense du Congo » [42]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 23 avril 1942,... [42] .

31

Les autorités coloniales belges seront cependant prises au dépourvu lorsque, fin août 1942, le commandant des troupes américaines venant de débarquer au Congo demande que les approvisionnements et les locaux nécessaires lui soient fournis sous le régime du prêt-bail. Les autorités coloniales et le ministre des Colonies n’accepteront de fournir les services demandés qu’à la suite d’une intervention de Spaak, par télégramme daté du 2 septembre, et précisant que « la question de principe est tranchée par l’accord conclu le 16 juin et qu’il est impossible d’écarter la demande du commandant des troupes américaines » [43]   DDB, t. 1, no 151, p. 371-372, Télégramme de De Vleeschauwer... [43] . Dans une note du 2 octobre, F. Vanlangenhove appuiera le point de vue de son ministre en considérant que le prêt-bail s’applique par définition à « tout le territoire belge, tant colonial que métropolitain » [44]   Ibid., no 33, Note de F. Vanlangenhove à P.-H. Spaak,... [44] .

32

À la suite de cet incident, Spaak juge nécessaire la négociation d’une convention belgo-américaine interprétative au sujet de l’application du prêt-bail au Congo. Il souhaite qu’elle suive le modèle de la convention analogue conclue entre la France Libre et les États-Unis concernant les fournitures provenant d’Afrique centrale. Le ministre estime cette négociation urgente, afin d’assurer « le ravitaillement et l’approvisionnement des troupes américaines au Congo ». Mais avant de signer une telle convention, Spaak désire s’enquérir auprès du gouvernement américain des « charges que cette convention imposera au gouvernement belge, notamment pour les livraisons de la production de guerre de la colonie aux États-Unis » [45]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 13 octobre 1942,... [45] . Le gouvernement belge, très soucieux de sa souveraineté en cette matière, craint le pillage du Congo par les Américains, sans contrepartie. Consultée, l’ambassade de Belgique à Washington estime également nécessaire de conclure un accord concernant les prestations de la colonie belge similaires à ceux déjà signés par la Grande-Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la France Libre. Des instructions parviennent à l’ambassade, en octobre 1942, afin de préparer un échange de lettres belgo-américains, s’inspirant des accords de prestations alliés aux États-Unis déjà signés par les quatre puissances citées. Le ministère belge des Affaires étrangères insiste cependant sur la nécessité pour le gouvernement belge de Londres de rester maître du contrôle des fournitures du Congo belge aux États-Unis et des achats réalisés par la colonie, afin de préserver la souveraineté de la Belgique, l’autorité du gouvernement, et la situation financière du pays [46]   DDB, t. 1, no 151, Résumé de la politique belge en... [46] . En novembre à Washington, des négociations s’engagent sur cette base entre le ministre des Colonies De Vleeschauwer et l’Assistant Secretary of State, Dean Acheson [47]   Ibid., no 152, Rapport du comte Van der Straeten à... [47] . Le 31 décembre, le Conseil des ministres approuve l’accord qui « s’appliquera non seulement à l’Afrique, mais, ultérieurement, également à la Belgique » [48]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 31 décembre 1942,... [48] .

33

Les conditions de la réciprocité (Reverse Lend-Lease), déjà réalisées depuis plusieurs mois par la Belgique sous forme de fournitures aux troupes américaines présentes au Congo, se voient officiellement réglées par un échange de lettres, interprétatif de l’accord du 16 juin 1942, intervenu le 30 janvier 1943 entre l’ambassadeur de Belgique à Washington et le secrétaire d’État américain. La lettre de l’ambassadeur insiste notamment sur le fait que le gouvernement belge se réserve le droit de décision final à propos des types d’assistance procurés aux États-Unis par le Congo belge [49]   DDB, t. 1, no 154, 155, Lettre du comte Van der Straeten... [49] .

34

Afin d’éviter des achats exagérés de la colonie aux États-Unis au moyen des facilités octroyées dans le cadre du prêt-bail, Gutt exigera du ministre des Colonies un contrôle gouvernemental strict, financier et comptable [50]   AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 30 mars 1943,... [50] . Par ailleurs, dès 1943, il sera convenu entre les autorités monétaires belge et américaine de l’emploi du prêt-bail après la Libération de la Belgique, afin d’assurer les fournitures des marchandises et services aux armées libératrices [51]   DDB, t. 1, no 203, Note de H. Ansiaux, relatant une... [51] .

5. Une crainte majeure : l’attitude américaine envers le Congo belge

35

Aux yeux des autorités belges en exil, le Congo belge constitue l’atout majeur que conserve le pays à la suite de la défaite de 1940, en vue de continuer à apporter sa contribution à l’effort de guerre au profit des Alliés. Déjà dans une note adressée au Conseil des ministres, rédigée le 14 juin 1940 à Poitiers, F. Vanlangenhove attirait l’attention du gouvernement sur la nécessité, malgré le défaitisme ambiant, de ne pas « laisser le Congo à l’abandon comme un bien sans maître [avec le] risque d’entraîner sa perte définitive ». Dès lors, le secrétaire général plaidait afin que des membres du gouvernement acceptent d’ « assurer le maintien de la souveraineté de la Belgique au Congo. » [52]   Note publiée dans F. Vanlangenhove, La Sécurité, op.... [52] Par arrêté-loi du 18 juin, le ministre des Colonies, De Vleeschauwer, est nommé administrateur général du Congo belge et du Ruanda-Urundi, cumulant les pouvoirs législatif et exécutif, afin de maintenir en toutes circonstances l’autorité belge sur ses territoires africains. Dès le 5 juillet, en visite à Londres auprès de lord Halifax, secrétaire d’État, De Vleeschauwer lui déclare qu’il met à la disposition de l’effort de guerre de la Grande-Bretagne les colonies belges [53]   Ibid., p. 15. [53] .

36

En termes de propagande, le Congo constitue également un enjeu majeur pour le gouvernement belge. Afin de restaurer l’image de la Belgique, la contribution du Congo belge à l’effort de guerre alliée sera constamment mise en avant dans la propagande belge, principalement à destination des pays anglo-saxons. L’ambassadeur Georges Theunis, chargé des services de propagande belges aux États-Unis, accorde à ce thème une grande importance et réclame instamment à Londres des informations permettant de mettre en valeur la contribution du Congo. L’entrée en guerre des États-Unis renforce encore cette conviction au début de l’année 1942 [54]   DDB, t. 1, no 91, p. 281, Rapport de G. Theunis à... [54] .

37

Une réelle inquiétude s’empare cependant du gouvernement belge à la suite de l’énonciation, par les autorités américaines, des buts de guerre des États-Unis, peu après Pearl Harbor. Les Américains ne cachent pas que les principes exposés dans la charte de l’Atlantique, signée par Roosevelt et Churchill en août 1941, s’appliquent à tous les peuples coloniaux, en particulier l’article 3 prévoyant le droit de choisir leur forme de gouvernement. L’article 4 définit l’égalité d’accès de tous les États au commerce et aux matières premières du monde qui sont nécessaires à leur prospérité économique [55]   M. Dumoulin, Spaak, op. cit., p. 265. [55] . Le président Roosevelt, dans son discours du 23 février 1942, le sous-secrétaire d’État Summer Welles, le 30 mars 1942, et le candidat républicain aux présidentielles de 1944, Wendell Willkie, le 6 octobre 1942, se prononcent tour à tour en faveur de l’application du principe de self government aux colonies. D’autres personnalités américaines, tel l’ancien président Hoover, se montrent favorables à l’administration internationale des colonies ou à l’élargissement du système des mandats adoptés par la SDN [56]   DDB, t. 1, no 19, p. 102, Circulaire no 12 de P.-H. Spaak,... [56] . L’opinion publique américaine s’est en effet montrée toujours hostile envers le système colonial contrôlé par les puissances européennes. Les milieux d’affaires et le monde politique américains s’opposent au maintien de la fermeture des marchés coloniaux aux entreprises américaines, et se montrent par exemple favorables au démantèlement du système de « préférence impériale » en vigueur au sein du Commonwealth.

38

Face à ces prétentions, la réaction belge est assez vive, le gouvernement se montrant soucieux de préserver la souveraineté belge sur le Congo. Dans le même ordre d’idée, lorsque, début 1942, un journaliste américain interroge Spaak sur la « mise en commun après la guerre de toutes les matières premières », il lui répond brusquement qu’ « avant de céder à l’Allemagne une partie du cuivre du Congo, je désirerais savoir si elle en ferait des douilles d’obus ou des cuves de brasserie. Sécurité d’abord » [57]   Ibid., no 53, p. 188, Circulaire no 4 de P.-H. Spaak,... [57] .

39

La revendication émise, fin août 1942, par le commandant des troupes américaines venant de débarquer au Congo, nécessitant l’extension à la colonie du régime du prêt-bail, provoque un débat au sein des ministères belges des Colonies et des Affaires étrangères sur les intentions américaines après la guerre concernant le Congo. Le conseiller économique du ministère des Colonies, J. Jennen, estime, en septembre 1942, que l’attitude américaine implique un rapprochement entre la Belgique et la Grande-Bretagne, puissance coloniale qui saura sauvegarder la sécurité du pays et préserver les intérêts belges au Congo. Il se montre critique envers les États-Unis, où l’Américain moyen, hostile au système actuel de colonisation, n’a qu’une « idée assez vague de l’Afrique ». Il craint que, pour des raisons stratégiques et économiques, les États-Unis s’immiscent dans les affaires africaines après la guerre. Les Américains perçoivent l’Afrique comme un immense marché pour leurs produits industriels excédentaires, et souhaitent transformer les Africains en consommateurs. Ce qui semble incompatible avec l’organisation de l’économie congolaise, tournée vers la satisfaction des besoins de l’industrie belge en matières premières. Afin d’éviter une dépendance trop forte du Congo à l’égard des appétits américains, J. Jennen plaide en faveur d’un rapprochement de la Belgique avec d’autres puissances coloniales, principalement la Grande-Bretagne, mais aussi la France libre [58]   Ibid., no 32, Note de J. Jennen, 12 septembre 194... [58] .

40

Au ministère des Affaires étrangères, Vanlangenhove aboutit à des conclusions similaires, même s’il se montre plus inquiet envers l’ « impérialisme américain » pouvant constituer une « menace » pour le Congo belge. Dans son rapport, il écarte le fait que la France et la Grande-Bretagne puissent intervenir après la guerre dans les affaires congolaises, bien qu’il émette de sérieuses réserves à l’égard de l’attitude sud-africaine. Il juge l’impérialisme et l’idéologie américaines autrement plus dangereuses pour le maintien de la souveraineté belge au Congo. Il écarte l’idée que les États-Unis puissent « annexer le Congo à leur profit », en prenant l’exemple de l’autonomie accordée à Cuba et aux Philippines. Par contre, l’idéologie américaine, basée sur la volonté d’ouvrir complètement les marchés coloniaux, et de soutenir l’émancipation des colonies, s’avère dangereuse pour le Congo belge. Si la liberté des échanges est garantie au Congo par l’acte de Berlin, ce qui rencontre les aspirations américaines, la Belgique ne peut que s’opposer à l’idée des publicistes américains envisageant d’enlever les colonies à leurs possesseurs pour en confier l’administration à des « organismes internationaux où les grandes puissances auraient fatalement une action tout à fait prépondérante ». Vanlangenhove se montre cependant favorable à une concession que le gouvernement belge pourrait accorder afin de calmer les revendications américaines : établir « un certain contrôle international sous forme de mandat » [59]   Ibid., no 34, Note de F. Vanlangenhove, 10 novemb... [59] .

41

Les autorités belges se montrent intriguées par l’intérêt particulier que les États-Unis accordent au Congo, les soupçonnant de vouloir démanteler le système colonial belge, sans se rendre compte de l’importance stratégique de l’uranium, dont le gouvernement belge ignore, à l’époque, l’emploi dévastateur. En octobre 1942, Vanlangenhove constate que, comme au cours de la Première Guerre mondiale, le conflit « renforce à nouveau les liens entre la Belgique et les États-Unis » principalement grâce au Congo : « Si la Belgique métropolitaine ne représente pour les États-Unis qu’un élément d’intérêt limité, par contre, le conflit actuel a considérablement accru l’importance stratégique et économique qu’offre pour eux le Congo. Inversement, les États-Unis constituent pour la Belgique un facteur de tout premier ordre du point de vue politique et économique. » [60]   Ibid., no 55, p. 196, Note de F. Vanlangenhove, 16 octobre 1942,... [60] Cette constatation, exprimant l’importance cruciale du Congo dans les relations belgo-américaines, sera reprise dans la circulaire d’information du 1er février 1943, envoyée par Spaak aux postes diplomatiques belges afin de leur présenter la position gouvernementale à propos des problèmes d’après-guerre [61]   Ibid., no 17, p. 93, Lettre circulaire de P.-H. Spaak... [61] . Un mois plus tard, dans une note confidentielle adressée aux principaux ambassadeurs belges, Spaak constate qu’il est « indéniable qu’un mouvement d’opinion se manifeste dans les pays anglo-saxons, particulièrement les États-Unis, contre le système colonial auquel il tend à enlever la valeur morale qu’on lui attribuait à la fin du XIXe siècle, pour lui conférer au contraire une signification péjorative ». Écartant l’idée de l’autonomie du Congo ou de la création d’une administration internationale des colonies, il ne rejette pas, par contre, l’idée d’un élargissement du système des mandats, défendue par de hautes personnalités britanniques. Le ministre donne instruction aux ambassadeurs belges de défendre la position coloniale belge en soulignant auprès de leurs interlocuteurs l’attachement belge à l’acte de Berlin et à l’extension de ses principes libre-échangistes à toutes les colonies. De plus, il souligne que l’argumentation belge doit affirmer que « notre but ultime est l’émancipation des populations confiées à notre garde », sans pouvoir définir des échéances précises, comme le réclame le candidat républicain Willkie [62]   Ibid., no 19, p. 102, Circulaire de P.-H. Spaak, ... [62] .

42

Le facteur colonial et l’attitude américaine, jugée hostile, ont des conséquences sur la perception par Spaak de la politique étrangère future de la Belgique : en termes d’alliance, il faut que « le groupe auquel nous appartiendrons nous permette de conserver, de développer notre empire colonial, d’en intégrer de plus en plus l’économie dans l’économie de la Belgique ». Logiquement, il cite plusieurs puissances coloniales avec lesquelles la Belgique doit conclure une alliance : les Pays-Bas, la France et, « dominant toutes les autres », la Grande-Bretagne. À ce groupe s’ajouteront le Luxembourg et, éventuellement, la Norvège [63]   Ibid., no 19, p. 105-107, Circulaire de P.-H. Spaak,... [63] .

6. Conclusion

43

Les circonstances particulières de la Seconde Guerre mondiale ont accentué le caractère asymétrique des relations bilatérales entre la Belgique et les grandes puissances. Dans ce contexte peu favorable, les objectifs primordiaux de la politique étrangère de la Belgique au cours de la guerre consistent à redresser l’image du pays principalement dans les pays anglo-saxons, à affirmer la souveraineté de la Belgique face aux Grands, et à contribuer à assurer sa sécurité dans le cadre d’un système d’alliance permettant le maintien de la paix en Europe. Or, le gouvernement belge en exil estime que la sécurité de la Belgique repose sur une alliance aussi étroite que possible avec la Grande-Bretagne, le maintien de bonnes relations avec la France, malgré les nombreuses hypothèques qui pèsent sur les rapports avec elle, l’amélioration des contacts avec l’URSS [64]   T. Grosbois, Les relations diplomatiques du gouvernement... [64] et les États-Unis, et le renforcement des liens entre les petits pays par la création du Benelux [65]   T. Grosbois, Les négociations de Londres pour une... [65] .

44

À la veille de la Libération, le gouvernement belge ne considère pas l’appui des États-Unis comme une certitude, en raison du risque réel de renaissance de l’isolationnisme américain immédiatement après la guerre. En effet, les autorités belges estiment peu probable le maintien de nombreuses troupes américaines après la guerre en Europe. Étant donné les relations relativement difficiles avec les États-Unis, elles préfèrent donc privilégier une alliance étroite, dirigée contre l’Allemagne, à caractère politique, économique et militaire, consacrant l’alignement sur la Grande-Bretagne, et à laquelle seraient associés la France et les pays du Benelux.

Notes

[1]

Documents diplomatiques belges 1941-1960. De l’indépendance à l’interdépendance, vol. 1 : Le gouvernement belge de Londres 1941-1944, Bruxelles, Éd. J. Gotovitch, 1998 (désormais : DDB).

[2]

M. Dumoulin, Spaak, Bruxelles, 1999.

[3]

B. Zeeman et C. Wiebes, Belgium, the Netherlands and Alliances 1940-1949, Amsterdam, 1993 ; J. Brouwer, Divergences d’intérêts et mauvaises humeurs. La France et les pays du Benelux devant la construction européenne 1942-1950, Leiden, 1997.

[4]

Les Pays-Bas sont « le pays de mes aïeux de ma famille, et j’ai nourri un sentiment d’affection et d’intérêt profond à l’égard de votre nation ». Roosevelt Study Center (Middelburg), F. D. Roosevelt’s Office Files, Diplomatic Correspondence File, reel 24, 465, lettre de F. D. Roosevelt à la Reine Wilhelmine, 30 janvier 1934.

[5]

Le 28 mai 1940, Spaak refuse d’envoyer les enfants royaux aux États-Unis. M. Dumoulin, Spaak, op. cit., p. 178.

[6]

Le compte rendu de la discussion entre Roosevelt et Bech a été rédigé par le chargé d’affaires luxembourgeois à Washington, H. Le Gallais, et a été publié dans G. Heisbourg, Le gouvernement luxembourgeois en exil, Luxembourg, 1986-1991, t. 3, p. 50-52 ; T. Grosbois, L’idée européenne en temps de guerre dans le Benelux 1940-1944, Louvain-La-Neuve, 1994, p. 109-111. Texte original dans Archives de l’État (Luxembourg), AE GT EX 262, p. 97-99 (MF no 29).

[7]

G. Heisbourg, Le gouvernement luxembourgeois, op. cit., t. 3, p. 114-117.

[8]

« Après la guerre, nous devrions constituer deux États, l’un dénommé Walloonia et l’autre Flamingia, et nous devrions amalgamer le Luxembourg avec la Flamingia. Qu’en dites-vous ? », O. Lyttelton, The Memoirs of Lord Chandos, Londres, 1962, p. 309 ; J. Gérard-Libois et R. Lewin, La Belgique entre dans la guerre froide et l’Europe 1947-1953, Bruxelles, 1992, p. 35.

[9]

A. Eden, The Eden Memoirs. The Reckoning, Londres, 1965, p. 373 ; F. Vanlangenhove, La sécurité de la Belgique. Contribution à l’histoire de la période 1940-1950, Bruxelles, 1971, p. 45.

[10]

« Mr Roosevelt a affirmé qu’il n’existerait probablement pas d’obstacle à propos de la restauration de la Hollande ou des pays scandinaves, mais la Belgique présentera probablement des difficultés. À part le fait, comme il dit, de la position équivoque du roi Léopold, prisonnier des Allemands, qui a le soutien britannique parce que Churchill croit en la restauration des monarchies mais qui pourrait mettre en difficulté le gouvernement belge en exil, la Belgique était un État bilingue artificiel, avec des Wallons et des Flamands traditionnellement en désaccord entre eux. Le président a mentionné, à ce propos, une étude allemande réalisée en 1940, proposant une union fédérale de l’Alsace, de la Lorraine, du Luxembourg, et des deux parties de la Belgique », C. Hull, The Memoirs, New York, 1948, vol. 2, p. 1266.

[11]

Les puissances reconnaissent « la nécessité de l’établissement à une date rapprochée d’une organisation internationale générale basée sur le principe de la souveraineté égale de tous les États épris de paix, et ouverte à l’adhésion de tous ces États, grands et petits, en vue du maintien de la paix internationale et de la sécurité », Texte publié dans L. Woodward, British Foreign Policy in the Second World War, Londres, 1976, vol. 5, p. 71.

[12]

L. Woodward, British Foreign Policy, vol. 5, op. cit., p. 80.

[13]

Le refus américain est connu en Belgique occupée : « Le gouvernement des États-Unis n’a pu consentir à la levée du blocus, levée que l’Angleterre n’eût, d’ailleurs, pas permise. Les hommes d’État américains et anglais n’ont aucune confiance dans une Allemagne qui n’hésiterait pas, ainsi que nous le prouve l’expérience de tous les jours, à nous dépouiller à son profit de toute l’alimentation qui arriverait à notre destination exclusive », P. Delandsheere et A. Ooms, La Belgique sous les nazis, Bruxelles, s.d., p. 414-415 (7 août 1941).

[14]

P. H. Spaak, Combats inachevés, t. 1, Paris, 1969, p. 188-191 ; A. Colignon, Secours d’hiver, Secours d’Hitler, Jours de guerre, t. 6, Bruxelles, 1992, p. 86-87. Archives du ministère belge des Affaires étrangères (Bruxelles), dossier no 11601, 1940-1943, télégramme chiffré no 121 de Spaak à Pierlot, télégramme en clair no 123 de Van der Straeten, 15 octobre 1941.

[15]

Sur le point de vue belge, cf. les textes publiés dans T. Grosbois, L’idée européenne, op. cit. ; F. Vanlangenhove, La Sécurité, op. cit., p. 45-58.

[16]

La lettre a été éditée dans T. Grosbois, L’idée européenne, op. cit., p. 183-185, et dans les mémoires de Van Kleffens : E. N. Van Kleffens, Belevenissen, t. 2, Alphen a/d Rijn, t. 2, 1983, p. 30-31.

[17]

Sur le point de vue néerlandais dans le débat concernant le rôle des petites nations dans le monde de l’après-guerre, cf. H. Daalder, Nederland en de wereld 1940-1945, Tijdschrift voor Geschiedenis, t. 66, 1953, p. 189-193. Cet article a été traduit en anglais dans H. Daalder, The Netherlands and the World 1940-1945, The Foreign Policy of the Netherlands, Alphen a/d Rijn, Éd. J. H. Leurdijk, 1978, p. 49-87. Voir aussi L. De Jong, Het Koninkrijk der Nederlanden in de tweede wereldoorlog, t. 9/1, Londen, La Haye, 1979, p. 623-632. C. Wiebes et B. Zeeman, Belgium, op. cit., p. 71-72.

[18]

DDB, t. 1, no 91, p. 282 : Rapport de G. Theunis à H. Pierlot, 24 mars 1942.

[19]

Archives générales du royaume (Bruxelles) (désormais : AGR), MF no 2081/2, Conseil des ministres du 28 décembre 1942, p. 1-2.

[20]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 9 mars 1943, p. 1-2.

[21]

Ibid., Conseil des ministres du 17 décembre 1943, p. 3.

[22]

Lettre de P.-H. Spaak à van der Straeten, 29 mars 1941, citée dans M. Dumoulin, Spaak, op. cit., p. 273.

[23]

AGR, MF no 2081/3A, Conseil des ministres du 8 juin 1944, p. 1.

[24]

DDB, t. 1, no 3, p. 69.

[25]

Ibid., no 60, 61, lettre du comte R. van der Straeten-Ponthoz à P.-H. Spaak, 9 janvier 1942, Note de G. Kaeckenbeek à Ch. de Romrée, 16 mars 1942.

[26]

Ibid., no 62, lettre du comte R. van der Straeten-Ponthoz à P.-H. Spaak, 26 juin 1942.

[27]

Discours publié dans P.-F. Smets, La pensée européenne et atlantique de Paul-Henri Spaak, Bruxelles, 1980, vol. 1, p. 19.

[28]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 21 août 1941, p. 4.

[29]

Ibid., Conseil des ministres du 6 décembre 1941, p. 2.

[30]

Ibid., Conseil des ministres du 10 décembre 1941, p. 1.

[31]

DDB, t. 1, no 11, Télégramme de P.-H. Spaak à van der Straeten-Ponthoz.

[32]

Ibid., no 91, p. 282, Rapport de G. Theunis à H. Pierlot, 24 mars 1942.

[33]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 18 décembre 1941, p. 3.

[34]

Ibid.

[35]

DDB, t. 1, p. 87, n. 29.

[36]

Ibid., p. 86, n. 27, Lettre de C. Gutt à G. Theunis.

[37]

Lettre de P.-H. Spaak à H. Pierlot, 12 janvier 1942, citée dans M. Dumoulin, Spaak, op. cit., p. 251.

[38]

DDB, t. 1, no 12, Note de L. Nemry à P.-H. Spaak, 20 décembre 1941.

[39]

Discours édité dans P.-F. Smets, Pensée, op. cit., p. 52.

[40]

DDB, t. 1, no 14, circulaire d’information no 8 du ministère des Affaires étrangères, 14 juillet 1942 ; F. Vanlangenhove, La Sécurité, op. cit., p. 116.

[41]

T. Grosbois, Les négociations de Londres pour une union douanière Benelux (1941-1944), Regards sur le Benelux. 50 ans de coopération, Tielt, 1994, p. 68, n. 124.

[42]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 23 avril 1942, p. 1.

[43]

DDB, t. 1, no 151, p. 371-372, Télégramme de De Vleeschauwer du 28 août et de Spaak du 2 septembre, publiés dans une note du département des Affaires étrangères du 20 octobre 1942.

[44]

Ibid., no 33, Note de F. Vanlangenhove à P.-H. Spaak, 2 octobre 1942.

[45]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 13 octobre 1942, p. 2.

[46]

DDB, t. 1, no 151, Résumé de la politique belge en matière de Lend-Lease, par le département des Affaires étrangères, 20 octobre 1942.

[47]

Ibid., no 152, Rapport du comte Van der Straeten à P.-H. Spaak, 30 novembre 1942.

[48]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 31 décembre 1942, p. 2.

[49]

DDB, t. 1, no 154, 155, Lettre du comte Van der Straeten à C. Hull, 30 janvier 1943, circulaire d’information no 11 de P.-H. Spaak, 23 février 1943.

[50]

AGR, MF no 2081/2, Conseil des ministres du 30 mars 1943, p. 3-4.

[51]

DDB, t. 1, no 203, Note de H. Ansiaux, relatant une conversation avec H. White, 30 décembre 1943.

[52]

Note publiée dans F. Vanlangenhove, La Sécurité, op. cit., p. 14-15.

[53]

Ibid., p. 15.

[54]

DDB, t. 1, no 91, p. 281, Rapport de G. Theunis à H. Pierlot, 24 mars 1942.

[55]

M. Dumoulin, Spaak, op. cit., p. 265.

[56]

DDB, t. 1, no 19, p. 102, Circulaire no 12 de P.-H. Spaak, 23 février 1943.

[57]

Ibid., no 53, p. 188, Circulaire no 4 de P.-H. Spaak, 6 mai 1942.

[58]

Ibid., no 32, Note de J. Jennen, 12 septembre 1942.

[59]

Ibid., no 34, Note de F. Vanlangenhove, 10 novembre 1942.

[60]

Ibid., no 55, p. 196, Note de F. Vanlangenhove, 16 octobre 1942, et dans F. Vanlangenhove, La Sécurité, op. cit., p. 84.

[61]

Ibid., no 17, p. 93, Lettre circulaire de P.-H. Spaak aux postes diplomatiques, 1er février 1943.

[62]

Ibid., no 19, p. 102, Circulaire de P.-H. Spaak, 23 février 1943.

[63]

Ibid., no 19, p. 105-107, Circulaire de P.-H. Spaak, 23 février 1943.

[64]

T. Grosbois, Les relations diplomatiques du gouvernement belge de Londres avec la France Libre et l’Union soviétique 1940-1944, dans Annales de l’Institut d’études européennes de l’UCL, Bruxelles, 2001, p. 143-199.

[65]

T. Grosbois, Les négociations de Londres pour une union douanière Benelux (1941-1944), loc. cit.

Résumé

Français

Cette contribution porte sur les relations bilatérales entretenues entre un petit pays, la Belgique, et l’une des grandes puissances pendant la guerre, les États-Unis. Cette approche accentue fortement l’asymétrie d’une diplomatie limitée en influence et en moyens face à un Grand peu soucieux, au cours du second conflit mondial, de prendre réellement en compte l’avis d’un petit allié, au surplus discrédité par son attitude au début de la guerre. Les circonstances particulières de la Seconde Guerre mondiale ont accentué le caractère asymétrique des relations bilatérales entre la Belgique et les grandes puissances. Dans ce contexte peu favorable, les objectifs primordiaux de la politique étrangère de la Belgique consistent à redresser l’image du pays principalement dans les pays anglo-saxons, à affirmer la souveraineté de la Belgique face aux Grands, et à contribuer à assurer sa sécurité dans le cadre d’un système d’alliance permettant le maintien de la paix en Europe. Étant donné les relations relativement difficiles avec les États-Unis, les autorités belges préfèrent privilégier une alliance étroite, dirigée contre l’Allemagne, à caractère politique, économique et militaire, consacrant l’alignement sur la Grande-Bretagne, et à laquelle seraient associés la France et les pays du Benelux.

English

Les relations diplomatiques entre le gouvernement Belge de Londres et les Etats-Unis (1940-1944)Diplomatic relations in the Second World War between the Belgian Government in London and the United States were rendered difficult both by the disparity in their respective power and by the disfavour into which Belgium fell in the opening period of the war. Belgium’s diplomatic initiatives tended to concentrate on an alignment with the British Government.

Pour citer cet article

Grosbois Thierry, « Les relations diplomatiques entre le gouvernement Belge de Londres et les Etats-Unis (1940-1944) », Guerres mondiales et conflits contemporains 2/ 2001 (n° 202-203), p. 167-187
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2001-2-page-167.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.202.0167

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