Guerres mondiales et conflits contemporains  2001/4
Guerres mondiales et conflits contemporains
2001/4 (n° 204)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130527220
DOI 10.3917/gmcc.204.0125
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Vous consultezRésistance populaire et maquis en Roumanie (1945-1965)

AuteurGeorges Diener du même auteur

directeur de l’Alliance française de Moldavie (Chisinau).

INTRODUCTION


Les mouvements de résistance armée au régime communiste en Roumanie – les maquis – constituent un épisode historiographique globalement balbutiant ; les historiens occidentaux comme roumains ne faisant au mieux qu’évoquer cette spécificité.

2 En Roumanie, la Résistance vient tout juste d’accéder au statut d’épopée, avec la publication, depuis les années 1990, d’un certain nombre de témoignages publiés à compte d’auteur ou par l’Association des anciens détenus politiques de Roumanie (avec la série « Documents de la Résistance ») ; l’Institut national pour l’étude du totalitarisme (avec la collection « Archives du totalitarisme ») ; la Fondation de l’Académie civique (avec les recueils Annales de Sighet) ; la revue Memoria, etc. Il est à noter que ces fondations et éditions sont toutes de la même mouvance centre-droit.

3 De l’épopée commémorative à l’Histoire, le chemin sera probablement long, difficile et tortueux. Des démarches plus scientifiques à base d’archives inédites et de preuves viendront probablement compléter, combler, recentrer, contredire, les thèses avancées à partir des seuls témoignages oraux.

4 Il est probable que dans un proche avenir, au gré des conjonctures nationales roumaines et internationales, des modes différentes produiront des récits différents, car on n’écrit pas l’histoire par le seul biais des témoins (qui sont aussi des « héros ») de groupes restreints ou de segments de la société particulièrement concernés par le passé et ayant tendance à en définir des représentations. L’histoire « scientifique » sera peut-être prochainement confrontée à ce qui est en passe de devenir en Roumanie, non pas un épisode de l’histoire nationale, mais un récit sacré, schématisé, encensé, une manière de mythe fondateur qui permet a posteriori une reconstruction schématique et idéale de l’identité nationale. L’histoire de la Résistance en Roumanie devra alors compléter ces contes et légendes par des publications plus scientifiques.

5 Malgré quelques étranges et inquiétantes tendances à la réhabilitation de certains mouvements fascisants, la Roumanie ne peut aujourd’hui se glorifier à travers les légionnaires ; il serait malaisé de faire croire aux Roumains qu’ils étaient grands à travers ce mouvement..., l’imagerie serait par trop contradictoire. Mais il se peut que l’accumulation de publications sur les maquis permette la construction du mythe d’une Roumanie massivement opposée au régime communiste. L’historien Matei Cazacu note « le désarroi des intellectuels, toujours à l’appât des manifestations originales de l’ethos roumain » et rajoute à ce propos que « d’autres, recherchent avec fébrilité la mémoire ensevelie de la résistance anticommuniste des années 1940-1960, résistance armée qui confère une place à part à l’intérieur du camp communiste »[1] [1] Matei Cazacu, « La conscience identitaire des...
suite
. Cependant, le contre-mythe serait également une autre façon de travestir l’histoire, en ignorant la réalité d’un noyau dur de la Résistance roumaine.

6 La difficulté pour les partis, les syndicats, les institutions culturelles, les élites, de porter la mémoire de cette époque, provient de la nature de l’engagement dans les différents groupes de résistance qui était individuel. La faillite des élites, des institutions et des organisations ne doit pas occulter le phénomène exceptionnel de cette minorité résistante qui, en s’engageant dans cette voie, transcendait tous les engagements collectifs, se vouait à l’isolement et à la clandestinité dans des conditions de survie extraordinairement précaires. Cette minorité n’en a pas moins empêché le contrôle total du parti sur la société et, en se maintenant jusqu’aux années 1960, a réussi à constituer une société souterraine, en rupture avec celle contrôlée par le pouvoir communiste. Dans ce contexte d’absence d’institutions démocratiques où le peuple ne pouvait plus s’exprimer, « l’Histoire » ne s’est pas arrêtée, et la charge de ses valeurs politiques est revenue directement aux individus. Se sont côtoyés dans les maquis paysans pauvres, koulaks, membres du parti, militaires, ex-légionnaires, popes, diplômés, non- diplômés, Hongrois, Roumains, Saxons, etc., dans une apesanteur sociale qui explique probablement l’inexistence d’un « projet politique » des maquis. L’unité de cette révolte résidait dans le refus de la collectivisation.

LES MAQUIS

7 À partir de 1948, le régime de « démocratie populaire » peut consi-dérer que l’opposition organisée au niveau national est liquidée, notamment après le procès de Iuliu Maniu[2] [2] Iuliu Maniu (1873-1953). Grande figure populaire...
suite
. Il s’agit alors d’intensifier les assauts contre les nœuds de résistances locales selon des méthodes qui devaient s’inspirer de celles décrites dans un rapport de police de 1946 concernant une opération d’arrestation des membres du Centre de Résistance militaire de Sinaia[3] [3] ASRI, fonds « D », dosar nr.  1774, p.  249-253. ...
suite
:

« Objectif de l’opération : a) l’objectif de l’opération est de capturer vivants les membres les plus importants (les meneurs) du Centre de Résistance de Sinaia, comme indiqué dans le tableau annexé ; b) de découvrir et confisquer l’armement et le matériel de l’organisation.

« Étapes de l’opération : l’opération comporte quatre étapes : a) arrestation des membres de l’organisation de Sinaia ; b) arrestation des membres de l’organisation qui ont quitté Sinaia et se cachent dans les montagnes, dans la cabane Voivodul Mihai ; c) analyse de la position de ceux qui se trouvent dans les montagnes pour connaître la position exacte des stocks de munitions ; d) découverte et confiscation des stocks de munitions. Les phases a) et b) doivent être opérées simultanément pour empêcher la disparition de certains membres de l’organisation. La phase c) doit être accomplie avec rapidité, immédiatement après l’arrestation des membres de l’organisation pour empêcher que ne disparaisse le stock d’armement. »

8 À la suite de la dislocation de l’opposition au niveau national à travers l’élimination des partis historiques, la résistance se manifesta surtout au niveau local et régional. Une éclosion d’organisations, avec ou sans dénomination, témoigne de ce phénomène[4] [4]«Celule de rezistenta» (Cellules de résistance) ;...
suite
. Le nombre de ces groupes et la diversité de leur implantation sur le territoire (Carpates, Dobroudja, Moldavie, Banat, etc.) donne la mesure de la contestation. Celle-ci a pris des formes de résistance armée à la collectivisation forcée, dont l’essentiel s’est cependant concentré sur l’arc carpatique. Des maquis conduits par des chefs charismatiques, dans les premiers temps souvent issus des cadres de l’ancienne armée roumaine, s’établirent, constituant un important maillage territorial.

9 Outre ces manifestations organisées de résistance au pouvoir, des actes de violence individuels ou familiaux s’exerçaient parfois sur les représentants de l’administration (collecteurs, miliciens, etc.). Cette violence, lorsque la patience des paysans était épuisée, pouvait aller jusqu’à l’assassinat de fonctionnaires du parti.

10 Le phénomène du maquis en Roumanie témoigne de la profondeur de la contestation du régime communiste. L’existence dans les montagnes de ces formations armées, composées pendant de longues périodes de milliers d’hommes, n’eut pu être possible sans un soutien massif de la population. Des réseaux étaient constitués qui assuraient nourriture, vêtements et informations concernant les mouvements des troupes de la sécurité. Si l’alimentation, les vêtements et les informations étaient fournis par la population, les armes et les munitions l’étaient par les éléments « patriotiques » de l’armée.

CONTRE LA PAYSANNERIE

11 Lorsque le Comité central du parti décida de lancer la campagne de collectivisation de l’agriculture lors du plénum du 3-5 mars 1949, il s’ensuivit une kyrielle de mesures à l’encontre des paysans. Il s’agissait de disloquer ce segment social disposant d’une indépendance économique, fût-elle minime, et représentant « l’arriération conservatrice » contre la « modernité progressiste ».

12 En outre, contrairement aux réformes agraires mises en place en Roumanie jusqu’alors (1864, 1920, 1945), la collectivisation de 1949 visait la destruction de la petite propriété. Or, celle-ci en 1948 représentait 92 % de l’ensemble des terres et 80 % de la surface agricole[5] [5] Catherine Durandin, Histoire des Roumains, Paris,...
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.

QUI SONT LES MAQUISARDS ?

13 Les maquis anticommunistes furent bien implantés en Bucovine[6] [6] Bucovine : région nord-orientale des Carpates,...
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, s’appuyant sur la mémoire d’une activité toute récente de guérilla antisoviétique (1944). En effet, en mars 1944, la première province à être envahie par les troupes soviétiques est la Bucovine. Cette avancée russe, dans la confusion des intérêts contradictoires exprimés (et non exprimés) par le maréchal Antonescu, le roi, les oppositions et l’armée, est ressentie comme une libération par les uns, une occupation par les autres. À cette date, la Roumanie encore alliée au Reich allemand est incontestablement envahie par les troupes soviétiques qui se conduisent en occupants dans cette province roumaine.

14 Des populations villageoises sont maltraitées. En réponse, des groupes de volontaires se forment et constituent des détachements armés, soutenus par le commandement roumano-allemand de Bucovine. Ces groupes de partisans se cantonnent dans les reliefs forestiers et effectuent des missions d’information concernant les positions ennemies, des actions de destruction de postes soviétiques, de contrôle des voies d’accès, etc. Il semble que quelques opérations de ce type se déroulèrent avec la participation de soldats et officiers allemands, mais les chefs de ces partisans étaient toujours roumains même s’ils étaient de grades inférieurs. Traqués par le NKVD, ces partisans antisoviétiques furent arrêtés, exécutés ou déportés en Sibérie. Les dernières traces d’existence de ces mouvements furent enregistrées le 12 octobre 1944.

15 Les maquis organisés contre l’administration communiste instaurée par les Soviétiques trouvèrent en Bucovine un terrain psychologique et géographique favorable. Les populations s’étaient déjà plus ou moins habituées à ces hommes armés qui avaient investi les montagnes pour se cacher sous leurs épaisses toisons de sapins. Les maquisards, qui agirent dans la clandestinité de juillet 1945 à janvier 1958, étaient pourtant différents des partisans antisoviétiques par leur appartenance sociale, leurs mobiles, leurs actions mais surtout leur statut. Les premiers s’assimilaient à des soldats combattant aux ordres de leur armée, alors que les seconds étaient des rebelles en situation des plus irrégulières agissant dans la plus totale clandestinité.

16 La plupart de ces maquisards étaient des paysans pauvres qui ne supportaient plus les conséquences de la collectivisation des terres et les mesures de coercition qui en découlaient. Un rapport de la Direction générale de la sécurité du peuple datant de 1951et précieux pour les historiens, détaille la composition socioprofessionnelle et politique ainsi que les tranches d’âge de 804 personnes arrêtées dans tout le pays. Celles-ci faisaient partie de l’une des 17 « bandes de montagnes » ou étaient complices de ces dernières.

17 Il n’y a pas de portrait robot du résistant, d’abord – et c’est un truisme – parce que le résistant est un homme, avec toute sa complexité, ses contradictions, produit du libre arbitre comme de déterminismes divers, et non une simple étiquette (héros ou bandit, terroriste, koulak, ennemi de classe, etc.), ensuite parce que ces quelques données disponibles quant à son identité indiquent une très grande variété de sensibilités politiques, d’âges et de professions. Il est cependant utile, malgré le caractère schématique et donc caricatural de l’exercice, d’essayer de dégager les quelques dénominateurs communs qui pourraient caractériser une typologie du résistant.

18 L’indication statistique la plus évidente concerne l’importante homogénéité sociale du phénomène. En effet, avec 67 % de paysans pauvres et moyens et 9 % d’ouvriers, les catégories populaires sont largement majoritaires (76 %).

19 La paysannerie, toutes couches sociales confondues, est dominante avec une représentativité de 73 %, dont 6 % de koulaks. Il convient par ailleurs de noter que cette dernière catégorie est fluctuante. Selon la loi de 1945, fondant la réforme agraire, le plafond maximum de la propriété foncière est fixé à 5 ha. L’on pourrait donc penser qu’aux yeux du régime, était koulak tout paysan possédant plus de 5 ha de terre. En réalité, pouvait entrer dans cette catégorie tout paysan qui exprimait des réserves vis-à-vis de la politique du parti communiste. François Fejtö indique que le « koulak était un terme plutôt politique et idéologique qu’économique »[7] [7] François Fejtö, Histoire des démocraties...
suite
. Il est donc malaisé de savoir qui étaient ces 6 % de koulaks.

20 Il est frappant de constater que la composition socioprofessionnelle du maquis et de ses cercles de sympathisants reprend, grosso modo, celle de la société.

21 La Roumanie de 1949 est un pays majoritairement rural, affublé d’une classe ouvrière certes au centre du discours idéologique dominant (jusqu’au regroupement des communistes dans un parti dénommé Parti ouvrier roumain), mais minoritaire comme catégorie sociale. Le « reste » se dilue dans des proportions infimes, car les classes moyennes n’existent alors quasiment pas, ou plus... (les professions libérales par exemple disparaissent en 1952 avec l’élimination des magistrats libéraux au profit des juges, avocats et assesseurs « populaires »). Ainsi le maquis a été alimenté par toutes les couches de la société, avec une prédominance nette de la paysannerie car celle-ci représentait près de 80 % de la population du pays. Le maquisard peut donc être le « monsieur tout le monde » de son époque ; il est majoritairement paysan.

22 En ce qui concerne l’affiliation politique des maquisards et de leurs complices, l’on constate que la grande majorité (56 %) n’est pas encartée ; 14 % est d’obédience maniste (Parti national paysan, PNT, de Maniu) ; 11 % d’obédience légionnaire ; 10 % du Front des agriculteurs, et le reste se répartit entre les autres sensibilités politiques, avec une étonnante relative importance des communistes qui représentent 6 % des effectifs (sans compter les 10 % du Front des agriculteurs qui avait rejoint le Bloc national démocratique suscité en octobre 1944 par le parti communiste (PCR) et avait pu se maintenir jusqu’en 1953).

23 Le maquisard est résolument un opposant, mais le fait qu’il soit majoritairement sans étiquette politique n’est pas en soi un phénomène exceptionnel. Ce qui est beaucoup plus surprenant en revanche est la proportion de communistes résistants. Que l’on en juge : à l’époque, sur une population d’environ 10 millions d’électeurs, le nombre d’adhérents au PCR gravitait autour d’un million, soit approximativement 10 % de la population active. Or, parmi les résistants, si l’on compte les effectifs des communistes stricto sensu, additionnés à ceux du Front des agriculteurs, l’on arrive à un score de 16 %. Considérant que les sympathisants de ce dernier parti ne sont pas tous – loin s’en faut – apparentés communistes, l’on peut considérer que la proportion de 10 % de communistes ayant pris part aux actions du maquis n’est pas loin de la vérité. Nous sommes alors dans des effectifs qui, proportionnellement, reproduisent ceux de la composition politique de la société roumaine entière.

24 Il serait particulièrement intéressant à cet égard de savoir quels furent les mobiles qui poussèrent ces communistes à se rebeller contre le pouvoir... communiste. S’engageaient-ils dans la résistance en se disant qu’ils représentaient le véritable communisme contre les usurpateurs du parti ou bien reniaient-ils au contraire leur doctrine en rejoignant le maquis ?

25 Concernant les chiffres relatifs aux personnes d’obédience PNT Maniu (14 %), ils ne doivent pas être non plus très éloignés de la composition politique en vigueur dans la société. Considérant qu’aux élections de 1946, l’opposition (Maniu et Bratianu) totalisait 8 % malgré les nombreuses fraudes éléctorales, l’on peut par extrapolation estimer au double (c’est-à-dire environ 16 %) la proportion de l’opposition libérale dans le pays, soit sensiblement la même que celle qui constituait les rangs du maquis (14 %).

26 Les effectifs des légionnaires sont plus difficiles à comparer, car les consultations électorales où le mouvement légionnaire fut concerné remontent trop loin dans le temps (1937). En outre, la représentativité de ce parti qui s’inscrivait dans la mouvance du fascisme et du nazisme se mesure hors du cadre électoral, car les urnes n’étaient pas leur terrain d’action privilégié. Mais il n’est sans doute pas absurde de penser que les 12 % d’effectifs légionnaires attribués au maquis correspondent également à la sensibilité politique de la société roumaine entre 1937 et 1946.

27 Les autres appartenances partisanes se répartissent à peu près également, dans des proportions avoisinant 1 %, ce qui peut aussi refléter la composition politique à l’échelle de toute la société.

28 Ainsi, de la même manière que la répartition sociale du maquis reprend celle de la société, et pour autant que les extrapolations réalisées à partir de références antérieures et de projections intuitives aient un sens, l’on peut considérer que le maquisard et son complice ne sont pas sur- ou sous-représentés politiquement par une sensibilité particulière, en comparaison avec la composition politique de la société.

29 Les statistiques rapportant les tranches d’âge des personnes impliquées dans le maquis font apparaître une large majorité d’effectifs d’adultes ayant entre 25 et 50 ans (74 %), ce qui semble également correspondre aux tranches d’âge généralement concernées par toute activité responsable.

30 Il est dommage que n’apparaissent pas des données par sexe et par niveau de responsabilité. L’on sait cependant, à travers les témoignages des résistants (mémoires, interviews) et des agents de la répression (rapports de la Sécurité, procès-verbaux des tribunaux militaires), que les femmes étaient intimement liées aux mouvements des maquis (les témoignages poignants de Maria Cenusa et d’Elisabetei Rizea[8] [8] Maria Cenusa, épouse du partisan Constantin...
suite
en sont de très élo-quentes illustrations). Quant aux niveaux de responsabilité par catégories socioprofessionnelles et politiques, il semble que les formations des années 1940 étaient souvent dominées par des figures manistes, légionnaires et militaires.

LA VIE QUOTIDIENNE DANS LES MAQUIS

31 Les confrontations entre maquisards et représentants de l’ordre constituèrent l’exception. Le quotidien des maquisards n’était pas jalonné de batailles, mais plutôt de préoccupations de survie. Comment ces individus, dans une société totalitaire, réussirent-ils non seulement à se soustraire aux mécanismes de contrôle, mais encore à créer de véritables petites sociétés parallèles ou plutôt divergentes de la société officielle ?

32 Le principal souci des maquisards réfugiés dans les montagnes était d’abord d’assurer leur existence. Pour ce faire, ils s’appuyaient sur un réseau de complicités avec lequel ils maintenaient des liens permanents. Ces complices, parents, voisins, amis, etc., appartenaient aux mêmes communautés villageoises ; ils étaient dénommés par les organes de répression favorizatori (point besoin de traduire ce terme parfaitement compréhensible en français). Cette expression est presque en soi un aveu du Pouvoir concernant l’attitude de la population qui favorisait les maquisards. Un autre vocabulaire aurait pu être employé (complice, traître, etc.). En effet, les quelques centaines de maquisards réfugiés dans les montagnes de Bucovine n’auraient jamais pu survivre plus de quelques semaines dans ce milieu hostile (il faut songer à la rigueur des hivers roumains, particulièrement sur les reliefs, où le thermomètre affiche couramment des températures avoisinant les – 25 oC) sans les milliers de favorizatori des villages. Ces complices les cachaient chez eux pour quelques jours ou leur livraient de la nourriture et des vêtements, ainsi que des informations sur les mouvements des troupes de la sécurité...

33 À travers les procès-verbaux des accusations prononcées par les tribunaux militaires et les témoignages recueillis auprès d’anciens maquisards, il est possible de se faire une idée approximative des conditions d’existence de ces résistants marginaux. Les extraits de sentences pénales et de témoignages d’anciens acteurs de cette histoire sont éloquents[9] [9] Extraits recueillis dans Arhivele Totalitarismului. ...
suite
 :

— « Bilibau Ecaterina, de Putna, sœur de Cenusa Constantin, a donné deux fois à manger à son frère et lui a livré 10 kg de patates en automne 1948, après l’évasion de celui-ci. Cenusa Marina (la sœur de sa femme) a hébergé Cenusa Constantin une nuit en automne 1948. En été 1948, elle lui a donné à manger ainsi qu’à Motrescu Vasile » (Sentence 544/1952).

— « En octobre 1948, lorsque Cenusa Constantin se trouvait dans la forêt de Varnita Puzdrea Ilie, de Vicovu de Jos, l’a nourri environ trois semaines. Au printemps 1949, il a donné de la nourriture à Motrescu et Cenusa » (Sentence 540/1952).

— « De l’automne 1948 jusqu’en août 1951, Cenusa Marioara a aidé son mari en lui procurant des vêtements, des aliments, du tabac et des munitions » (Sentence 508/1952).

34 Ainsi qu’en témoignent ces sentences, s’approvisionner en nourriture dans les villages était malaisé et risqué pour les maquisards, et mettait en péril les favorizatori. Les maquisards furent contraints de chercher d’autres moyens complémentaires d’alimentation. C’est dans leur nouvel environnement, la forêt et la montagne, qu’ils trouvèrent la source de leur survie. Les champignons, les fruits, les baies, les plantes, la chasse – très délicate dans leur obligation de discrétion – leur permirent de se nourrir et même d’engranger une monnaie d’échange avec les villageois pour les produits qu’ils ne trouvaient pas dans la nature.

Gavril Vatamaniuc : « La végétation des montagnes nous assurait un minimum de nourriture : les feuilles âcres de certains arbres nous permettaient de tromper la faim, mais aussi les fruits de la forêt comme les fraises, framboises, mûres, etc. Nous connaissions une douzaine de sortes de champignons comestibles que nous trouvions à des endroits identifiés. Nos déplacements dans la forêt pour la cueillette des fruits et des champignons se faisaient généralement sous la pluie, qui couvrait le bruit de nos pas. [...] Je suis allé chasser avec Vasile Motrescu. Nous avons tué un cerf à côté de Putna. Nous avons enterré la tête, les bois, la peau, les intestins. Nous avons pris 20 kg de viande chacun. J’en ai apporté à Ionita Procopiuc qui cachait les frères Chirias de Sucevita, tandis que Vasile en apportait à notre cabane de Batca Corbului. Le reste de la viande – environ 200 kg – nous en avons fait un paquet bien enveloppé d’orties pour qu’elle soit protégée des mouches, et nous l’avons suspendue entre deux arbres. Le deuxième jour, aidés des frères Chirias, nous l’avons transportée, une partie à la cabane et le reste chez ceux qui nous aidaient.

« (septembre 1955) Apprenant que nos contacts avaient été arrêtés, nous sommes entrés dans une réserve de maïs et avons pris chacun 10 épis, puis sommes allés dans un autre endroit et avons récupéré des patates, puis des pommes, car la viande de gibier seule ne nous permettait pas de vivre, et de toute manière il était très dangereux de chasser à cause de la présence des sécuristes qui surveillaient la zone. »

1. Le problème de la faim

35 Les partisans, retirés dans les montagnes et les forêts, coupés de la société « normale », ont dû lutter contre la faim. D’abord parce qu’en 1946-1947 toute la Moldavie a souffert d’une sécheresse particulièrement sévère, dont les effets négatifs sur les cultures et l’élevage ont été importants, ensuite parce que les paysans étaient largement sollicités pour nourrir les troupes soviétiques et qu’en plus, une grande partie des produits de leur activité était directement expédiée en URSS. Le problème de la faim était général et chronique. Le pain et d’autres aliments étaient rationnés, les produits agricoles prélevés chez les paysans (quotas), ce qui rendait les populations démunies. En général, les familles qui aidaient les partisans étaient constituées de paysans pauvres, ce qui limitait encore davantage les possibilités d’approvisionnement.

Maria Cenusa : « (février 1946). C’était un jour de brouillard épais. N’ayant pas à manger, mon mari et moi sommes sortis de notre cabane pour aller à Radauti. Arrivés dans les montagnes de Pietroasa, nous avons constaté que toute la zone était occupée par les militaires. Grâce au brouillard, nous avons pu nous dissimuler sous un tertre où nous sommes restés trois jours, sans manger et souffrant de la soif » (Mémoire, Manuscrit, 1991).

2. Les déplacements

36 L’alimentation (approvisionnement et conservation) n’était pas le seul souci des maquisards. Aux déplacements liés à la quête de nourriture se rajoutaient ceux qui devaient être effectués pour recueillir des informations vitales concernant les positions de la sécurité ou encore pour récupérer auprès des familles ou des complices le minimum, outre la nourriture, nécessaire à la survie (vêtements, chaussures, médicaments, etc.) ou bien pour changer de refuge.

37 Les dangers encourus et les précautions à prendre différaient selon les conditions météorologiques, les saisons, le terrain, les horaires. Les déplacements étaient toujours périlleux et difficiles du fait de la fatigue, de la faim, du chargement (sac à dos, armes), de la nécessité d’éviter les postes de surveillance de la sécurité et de la Milice.

38 Les extraits de sentences pénales et d’interviews cités ci-après témoignent de ces difficultés :

« En 1948, Vieru Petre, chef du Poste de gendarmerie de Putna, a demandé à Marie Cenusa de dire à son mari qu’il ne traverse plus la forêt de Strugoiu ou la clairière d’Oglinda parce que la milice y avait installé des postes fixes pour le capturer » (Sentence 540/1952).

39 Au cours de leurs activités, les maquisards devaient établir des contacts entre eux ; avec leurs complices ; les membres de leurs familles, etc. Ces relations étaient rendues nécessaires pour se procurer de la nourriture, des vêtements, des armes, des munitions, des informations. Les nombreuses mesures de précaution et les astuces adoptées pour mettre en place ces contacts témoignent des difficultés rencontrées, des dangers...

40 Les moyens utilisés pour identifier les candidats au maquis étaient loin d’être simples. Comment un maquisard pouvait-il procéder pour s’assurer de la fiabilité de telle ou telle candidature ? La sécurité cherchait par tous les moyens à disloquer les groupes de maquisards, et l’infiltration dans les rangs de ces derniers était une méthode courante.

— Cozma Patraucean : « En ce qui concerne Constantin Gherman, Roumain réfugié de Bucovine du Nord, j’ai établi des contacts avec lui par l’intermédiaire de Serafim Cotos, mon voisin du village de Straja, en été 1949. Je suis resté avec Constantin Gherman jusqu’en février 1950, date à laquelle il a été arrêté » (Interview, 6 juin 1991).

— Cozma Patraucean : (février 1950) « Je suis passé par Falcau, et me suis rendu chez l’une de mes tantes. Je me suis approché doucement de sa maison, et j’ai soigneusement écouté. J’étais sur mes gardes et pensais que compte tenu de nos liens de parenté, la Sécurité pouvait être là. Lorsque j’ai constaté qu’il n’y avait pas de danger, j’ai frappé à la porte et dit qui j’étais, et elle est sortie immédiatement pour me remettre ce qui me manquait » (Mémoires, manuscrit, 1991).

41 Les maquisards restaient des années dans la montagne, vivant dans un isolement total par rapport au « monde officiel », mais entretenant en permanence des contacts avec les populations villageoises complices. Pour ce faire, ils devaient régulièrement quitter leurs abris et pénétrer dans les villages pour contacter leurs amis et parents qui les aidaient (nourriture, vêtements, informations, médicaments, etc.). Afin de prévenir les pièges de la sécurité, ils avaient mis au point tout un système de signes codés :

— Gheorghe Motrescu : (1949) « Avec mon frère, nous nous rencontrions en certains lieux établis d’avance, seulement la nuit tombée. Pour éviter les erreurs, nous devions respectivement prononcer les mots de passe Doïna et Furtuna » (Interview, 20 février 1992).

3. Armement et munitions

42 L’entrée en force des troupes soviétiques sur le territoire roumain, en mars 1944, prit de court le Grand État-Major roumain. En Bucovine, l’armée roumaine ne résista pas. Il semble que seuls le Troisième Régiment de Garde frontière et le Bataillon fixe régional de Bucovine, constitué de soldats du terroir, aient pu se mettre peu ou prou en travers de la route des Soviétiques en adoptant une lutte qui s’apparentait davantage à la guérilla qu’au combat classique. Les quelques unités allemandes basées dans cette région s’appuyèrent sur ces soldats en les armant, pour gêner l’avance des Soviétiques. Cette situation permit un armement massif de cette population locale, ce qui explique les moyens de feu considérables utilisés par les maquisards.

— Dimitrie Rusu : (avril 1944) « De Moldovita, nous sommes partis à Campulung Moldovenesc, où se trouvait le commandement roumano-allemand de Bucovine. Vladimir Macoveiciuc était accompagné de son fils Silvestru ; de son beau-frère Dumitru Coroama ; d’Aurel Sfichi et de moi. Nous avons informé le colonel Batatorescu, commandant du bataillon fixe de Bucovine, de la situation difficile des villageois réfugiés dans les forêts, manquant de nourriture et de moyens pour s’opposer à l’attaque soviétique. Après, nous avons discuté avec un lieutenant allemand, Hartmann, aidé par un traducteur allemand. Hartmann s’occupait des relations avec la population locale. Il nous a demandé combien nous étions, et si nous voulions recevoir des armes pour nous défendre des Russes, au cas où nous les rencontrions. Macoveiciuc a dit qu’il fallait lutter pour défendre notre pays [...] D’autres garçons furent réunis. Nous étions au total une douzaine. L’on nous conduisit à un dépôt d’armes de l’armée allemande, à Sodova (près de Campulung) et chacun reçut une arme.

— (été 1944) « Pendant l’une de ses missions, Macoveiciuc a rencontré une patrouille soviétique. Il a tué deux soldats soviétiques de cette patrouille, capturé 7 chevaux et récupéré 2 pistolets automatiques « (Sentence no 487/1950).

4. Les quatre saisons...

43 Les maquisards réfugiés dans les montagnes devaient, outre les dangers que représentaient les forces de l’ordre dans leur chasse à l’homme, affronter les humeurs de la nature. Pendant ces années de vie passées à l’état quasi sauvage, vivant dans des cabanes glacées et enfumées, humides et boueuses, ils durent supporter les interminables pluies de l’automne et du printemps qui les trempaient jusqu’aux os et altéraient leur nourriture plus ou moins bien stockée ; les grands froids de l’hiver et la terreur de laisser des traces dans la neige ; les canicules de l’été avec ses problèmes d’approvisionnement en eau... Mais ce cortège d’inconvénients, en certaines circonstances, pouvait s’inverser et devenir autant d’atouts.

— Gavril Vatamaniuc : « Je vais essayer d’indiquer les problèmes que nous rencontrions, nous partisans, obligés que nous étions de rester en pleine nature [...].

« En Bucovine, le printemps fait son apparition en mai. Il est précédé d’un mois et demi de giboulée, de pluie et de neige sans interruption. C’est une période particulièrement pénible pour un homme contraint de vivre dans les montagnes, en plein air. L’humidité combinée au froid est déjà difficile à supporter pour un animal sauvage, alors pour un homme ! La neige fondait d’abord sur les versants sud des montagnes, mais restait sur des portions protégées du soleil jusqu’à fin juin. D’abord, apparaissaient les signes avant-coureurs du printemps [...] Souvent, il arrivait que la nature explose de vie en une seule nuit [...] Les sources coulaient abondamment, les torrents bruyamment. Tout tendait vers la vie [...] Commençaient les pluies de printemps, fortes, froides et de longue durée. Il pouvait pleuvoir sans interruption pendant une semaine, voire deux. En quelques jours, les feuilles arrivaient à maturité et la forêt devenait sombre, même les jours ensoleillés. Ces conditions avantageaient les partisans qui étaient ainsi beaucoup plus à l’abri de leurs ennemis. Mais en même temps, ces pluies apportaient de nombreux problèmes (aliments humides, en particulier farine et pain qui moisissaient, vêtements et chaussures trempés, mauvaise perception des autres bruits, etc.). Pourtant, nous attendions ce temps pluvieux pour nous déplacer sans bruit, tant pour de longs trajets en vue de trouver de la nourriture et collecter des informations, que pour de brefs déplacements effectués pour chasser, cueillir des fruits des bois ou des champignons.

« L’été commençait en juin. La forêt nous assurait alors abri et nourriture. La chasse et la pêche étaient complétées par la cueillette des fruits (fraises, mûres, framboises, myrtilles) et des champignons (environ 12 sortes comestibles) que l’on consommait bouillis ou frits. Mais, à côté de ces avantages et de cette beauté, il fallait faire face à un grand désavantage : la sécheresse des feuilles au sol et de l’herbe, à cause de la chaleur. Tout déplacement dans ces conditions mettait nos vies en danger, à cause du bruit de nos pas.

« L’automne commence en septembre. En marge des difficultés liées aux conditions de pluie ou de sécheresse, un phénomène que j’avais observé sur les animaux sauvages aussi bien que sur notre groupe se manifestait : la déprime. Cela venait du fait que la forêt se déshabillait, les oiseaux partaient, le ciel se plombait et l’approche de l’hiver se sentait dans l’air. Nous, traqués par la sécurité ; ne nous voyant plus protégés par le rideau vert de la forêt ; sachant parfaitement ce qui nous attendait – longs déplacements en quête d’approvisionnement pour l’hiver et autres difficultés – tombions dans cet état dépressif.

« Dans les montagnes, l’hiver est immensément beau. Tous les petits dénivelés et branchages disparaissent sous le manteau de neige d’un blanc immaculé, et quand il neige, l’air est particulièrement pur. La visibilité très limitée et les flocons de neige nous inspiraient confiance. Il n’y avait que le très léger bruit des flocons qui se posaient sur les branches des arbres. Ainsi nous trouvions-nous en cet hiver 1953, dans notre abri situé dans le canton Marului. Il neigeait sans interruption, nuit et jour. La cabane était complètement recouverte d’une couche d’environ deux mètres de neige, tant et si bien qu’un matin, nous nous sommes trouvés bloqués à l’intérieur. Avec beaucoup d’effort, nous avons réussi à creuser un tunnel et sortir à l’air libre. Comme la source était également recouverte, nous avons dû consommer de la neige à la place de l’eau [...] Nous avons entendu, venant de la cime de la montagne, des hurlements sinistres de loups affamés. D’après leur vacarme, nous avons évalué leur nombre à une quinzaine. Pendant deux semaines, nous avons dû vivre en compagnie de ces hurlements.

« Au printemps, n’ayant plus rien à manger, nous avons dû risquer d’aller chercher de la nourriture. La neige n’avait pas encore fondu partout, aussi devions-nous sauter d’un endroit dégagé à un autre, jusqu’à Sucevita. Mais faute d’endroits secs en nombre suffisant, nous avons dû, à l’aller comme au retour, évoluer dans l’eau vive pour embrouiller la piste laissée par nos traces. À cause de cela, Ion Chiras tomba très gravement malade. Nous n’avions pour seul remède que la possibilité de faire du feu » (Interview, 18 juin 1993).

LES AIDES EXTÉRIEURES

44 Le sort de la Roumanie fut scellé en 1944 à Moscou, quand Winston Churchill proposa pour ce pays 90 % d’influence soviétique. Mais l’opposition ne l’entendait pas ainsi et ne voulut jamais vraiment admettre qu’elle avait été « lâchée » à Yalta. Comprendre cette « trahison » était pour les opposants un coup psychologique parfois fatal à leur action de résistance. Le « monde libre » devait aider les combattants de la liberté qu’ils étaient, contre la « terreur soviétique » et les communistes.

45 Il semble que ni les Grands du monde de l’après-guerre, ni un quelconque mouvement agissant de l’extérieur du pays (exil, parti politique), ne soient venus en aide aux résistants, comme ceux-ci l’attendaient. Nicolae Baciu est à ce sujet catégorique : « Ne cherchons nulle part dans l’exil roumain une doctrine de libération du pays du joug soviétique. Il n’y en a pas eu. La chercher est une perte inutile de temps. Il a été écrit des tonnes d’articles, bons et mauvais, de Roumains savants et patriotes qui s’arrogeaient le devoir de formules politiques, de distributions de certificats de patriotisme, de confiscation de la représentation de la nation roumaine. »[10] [10] Nicolae Baciu, Agonia Romaniei. 1944-1948, Cluj-Napoca,...
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Parlant de l’exil roumain, Nicolae Baciu fait probablement référence, entre autres, au gouvernement national roumain installé et proclamé le 10 décembre 1944 à Vienne par Horia Sima et ses Légionnaires ainsi qu’au Conseil national roumain de France et d’autres structures fondées à la même époque.

CONCLUSION

46 Ce n’est pas tant l’existence de mouvements de résistance qui constitue, au terme de cette étude, l’intérêt principal du travail (cette question ayant pour nous trouvé réponse affirmative), mais plutôt l’idée de questions nouvelles à poser aux documents.

47 Il est trop vrai que la conscience politique des résistants roumains n’est pas celle de l’espace géographique ouest-européen et qu’elle n’entre pas non plus dans les catégories toutes faites acquises à ce jour. Il serait sans doute très utile, peut-être à travers des monographies de longue durée et des histoires de vie concernant les années antérieures à la période traitée, d’affiner des typologies de résistants et de sécuristes également (mais cette dernière catégorie rechigne à livrer ses témoignages du passé...).

48 Le maquis, on l’a évoqué, commence à devenir un matériau de construction d’un nouveau mythe, celui de la nation roumaine résistante, debout face à l’oppresseur. Il sera intéressant d’étudier les modalités de ce phénomène à venir. L’historien Lucian Boia, dans un ouvrage collectif consacré aux mythes historiques roumains, en pressent l’apparition en ces termes : « La lutte anti-communiste avec ses héros pourrait également se trouver dans les manuels scolaires [...]. Les paysans tués parce qu’ils ont défendu leurs terres, les combattants dans les montagnes, les intellectuels, les prêtres et hommes politiques morts en prison : le matériau pour une nouvelle mythologie historique abonde, mais est encore à peu près ignoré du discours officiel et de l’histoire proposée aux jeunes générations. »[11] [11] Lucian Boia (sub directia), Mituri istorice...
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49 D’autres questions permettraient d’approfondir le sujet traité. Elles pourraient concerner la périodisation et la comptabilisation du phénomène de résistance. Une chronologie et des statistiques précises offriraient des clefs essentielles à l’ouverture de chapitres encore obscurs tels que :

50 — l’étude des mécanismes de la montée en puissance de la coercition pour l’application des plans de collectivisation des campagnes (à supposer que la résistance soit une réponse symétrique à l’oppression, ce qui reste à démontrer) ;

51 — l’identification d’un système de lecture possible de la nature idéologique des sentiments qui habitaient les résistants. Par exemple, il semble que 1958 marque un affaissement de l’activité dans les maquis ; or cette date sonne également le moment du retrait des troupes soviétiques. Peut-on y déceler le signe du découragement des combattants qui ne voient plus contre quel ennemi il faut lutter ?

52 — la mise en relief, dans une perspective comparatiste, de la singularité du cas roumain dans le système des démocraties populaires. Dans cette zone, et pour ce type d’opposition, seuls les exemples de la Pologne et de la Bulgarie sont évoqués par l’historiographie, alors qu’avec une longévité d’une trentaine d’années, la résistance populaire roumaine semble unique ;

53 — la recherche d’éléments plus précis quant à la composition socioprofessionnelle, politique et ethnique des groupes de maquisards. Contrairement au discours officiel de l’époque, les maquisards ne sont pas majoritairement des militaires, des Légionnaires, des prêtres et des koulaks soutenus par les services secrets impérialistes. Quant au discours dominant des maquisards, il note une écrasante majorité de Roumains et regrette l’absence d’allogènes. À voir... Des données supplémentaires permettraient de mieux cerner le phénomène ;

54 — l’analyse des formes d’organisation, qui gagneraient à être mieux connues. La propagande communiste brandissait le spectre d’un mouvement unique de la résistance ; or, malgré la dénomination de formations telles que le « Mouvement national de Résistance », les documents et témoignages recueillis présentent plutôt une opposition balkanisée, constituée de groupes de maquisards de 3-4 à 20-25 personnes, et de révoltes paysannes villageoises – voire régionales – mais pas nationales ;

55 — le dessin d’une carte du maquis, le répertoire et l’étude analytique de chaque mouvement (nous en avons dénombré une trentaine, mais notre liste n’est pas exhaustive), de même pour ce qui concerne les révoltes paysannes.

56 Il est encore de nombreuses autres directions de recherche possible, des problématiques différentes à mettre en relief et discuter. Celles-ci seront posées et développées par les historiens roumains (et autres) qui commencent à travailler sur cette thématique.

 

Notes

[ 1] Matei Cazacu, « La conscience identitaire des Roumains : mémoire historique et stratégies politiques », Historiens et géographes, no 366, avril-mai 1999, p. 291.Retour

[ 2] Iuliu Maniu (1873-1953). Grande figure populaire du Parti national paysan qu’il mène à la victoire aux élections de 1928. Dirige le gouvernement de 1928 à 1930. Nationaliste et démocrate, il dénonce pendant la Seconde Guerre mondiale la politique et l’orientation, aux côtés de l’Allemagne nazie, du gouvernement Antonescu. Arrêté en 1947 par le régime communiste, il meurt en détention en 1953.Retour

[ 3] ASRI, fonds « D », dosar nr. 1774, p. 249-253. Nota nr. 228, iunie 1946, Serviciul Român de Informatii, Cartea alba a Securitatii, 23 august 1944-1930 august 1948, Volumul I, 1997.Retour

[ 4] «Celule de rezistenta» (Cellules de résistance) ; « Ligaanticomunista din Institutul de medecina » (Ligue anticommuniste de l’Institut de médecine) ; « Scutul patriei » (Le bouclier de la patrie) ; « Cruce si spada » (Croix et épée) ; « Fratuile de arma » (Frères d’arme) ; « Vulturii Muntilor » (Les Vautours des Montagnes) ; « Moldova 666 » (Moldavie 666) ; « Garzile Decebal » (Gardes de Décebal) ; « Grupul tinerilor partizani » (Groupe des jeunes partisans) ; « Mîne Negre » (Mains noires) ; « Romania fireasca » (La Roumanie naturelle) ; « Frontul Patrei » (Front de la Patrie) ; « LAIM » ; le groupe de Nicolae Fudulea ; le groupe de Cogealag ; le groupe de Casmicea ; le groupe de Topologu, le groupe de Sinoe ; le groupe « Mihai Viteazu » ; le groupe de Panduri ; le groupe de Pasata Dima ; le groupe de Runcu-Pantelimon.Retour

[ 5] Catherine Durandin, Histoire des Roumains, Paris, Fayard, 1995, p. 371.Retour

[ 6] Bucovine : région nord-orientale des Carpates, montagneuse et couverte de forêts.Retour

[ 7] François Fejtö, Histoire des démocraties populaires, Paris, Le Seuil, 1952, p. 338.Retour

[ 8] Maria Cenusa, épouse du partisan Constantin Cenusa, est arrêtée 8 fois et torturée pour avoir favorisé les actions du maquis. Condamnée en 1952 à quinze ans de travaux forcés pour avoir aidé son mari. Libérée en 1963, décédée en 1991, elle laisse un précieux manuscrit concernant les événements auxquels elle a participé. Voir aussi :Povestea Elisabetei Rizea din Nucsoara. Document. Bucuresti, Humanitas, 1993.Retour

[ 9] Extraits recueillis dans Arhivele Totalitarismului.Retour

[ 10] Nicolae Baciu, Agonia Romaniei. 1944-1948, Cluj-Napoca, Editura Dacia, 1990, p. 285.Retour

[ 11] Lucian Boia (sub directia), Mituri istorice romanesti, Bucuresti, Editura Universitatii Bucuresti, 1995, p. 28.Retour

Résumé

La résistance populaire à la collectivisation en Roumanie est un phénomène singulièrement méconnu. Or, de 1945 à 1965, une farouche opposition au régime communiste s’est pourtant manifestée. Des maquis se développèrent sur tout l’arc carpatique, avec la complicité d’une paysannerie spoliée par la collectivisation des terres. La présentation de cette résistance, vie quotidienne dans les maquis, typologie des résistants, éclaire d’un jour nouveau les pages de l’histoire de la Roumanie communiste.



Résistance populaire et maquis en Roumanie (1945-1965)
The popular resistance to collectivization in Romania is peculiarly unknown. Nevertheless, in 1945 fierce opposition to the communist regime had been initiated and lasted until 1965. Resistance groups emerged all over the Carpathians, thanks to the complicity of the peasants, who had been harmed by this collectivization policy. New aspects of the history of Communist Romania are brought into the open through this exposé of the resistance groups, their everyday life in the woods, the typology of their members.

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POUR CITER CET ARTICLE

Georges Diener « Résistance populaire et maquis en Roumanie (1945-1965) », Guerres mondiales et conflits contemporains 4/2001 (n° 204), p. 125-139.
URL :
www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2001-4-page-125.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.204.0125.