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Guerres mondiales et conflits contemporains

2001/4 (n° 204)



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Le 31 août et le 1er septembre 1944, la plus grande partie du département de la Meuse, dont je suis originaire, est libérée par la IIIe armée du général Patton. Dans les jours qui suivent, les troupes américaines – qui vont être bloquées pendant plusieurs semaines par une soudaine pénurie de carburant liée à une avance extrêmement rapide – s’installent en divers endroits de la région. Dans les villages, si les hommes de troupe sont, le plus souvent, logés sous la tente, les officiers sont en général hébergés chez l’habitant. C’est ainsi que, pendant plus de deux mois, mes parents, qui exploitaient une ferme dans le petit village de Maucourt, au pied du fort de Douaumont, accueillent le lieutenant noir Thomas Russell Jones.

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« Fin 1941, j’ai été appelé sous les drapeaux. J’avais 28 ans et, ayant fait des études de droit, je commençais une carrière d’avocat. J’avais un petit bureau à Brooklyn, mais, à l’époque, j’étais surtout très engagé dans un mouvement qui s’appelait le Congrès de la jeunesse (Youth congress). C’était une organisation assez importante qui s’était constituée dans la deuxième moitié des années 1930, au moment de la guerre d’Espagne, en solidarité avec les Républicains bien sûr. C’était un regroupement d’associations progressistes diverses, certaines politiques, certaines syndicales, certaines confessionnelles. En ce qui me concerne, j’y étais au titre d’une association de jeunes chrétiens, la YMCA (Young men’s christian association). Plus tard, cette même organisation, où s’étaient investis les communistes, mais qui, par ailleurs, avait le soutien d’Eleanor Roosevelt, la femme du président, allait militer pour l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés des démocraties, puis, à partir de l’attaque allemande contre l’URSS, pour la création d’un deuxième front en Europe.

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« J’avais des responsabilités importantes dans ce Congrès de la jeunesse dont j’étais devenu le président pour la ville de New York... Peut-être est-ce d’ailleurs la raison de mon appel fort précoce sous les drapeaux. En effet, en vertu de la loi de conscription qui avait été votée, tous les célibataires de 18 à 28 ans étaient mobilisables et devaient se faire enregistrer sur leur lieu de résidence, ce que j’avais fait. On subissait un examen physique et mental et on était ou n’était pas déclaré bon pour le service. J’avais à l’époque 28 ans et j’ai été parmi les premiers à être mobilisé, ce qui est étonnant, dans la mesure où l’on recrutait en priorité les plus jeunes. Normalement, je n’aurais pas dû être appelé tout de suite, mais peut-être voulaient-ils se débarrasser de moi comme responsable du Congrès de la jeunesse pour New York. En effet, dès mon incorporation, j’ai été envoyé dans un camp, à une cinquantaine de kilomètres de New York, et là, j’ai été interrogé sur mes activités militantes par les services de sécurité de l’armée. J’ai refusé de répondre, en expliquant que ces choses me concernaient personnellement et que je n’avais pas à en rendre compte. C’en est resté là, mais j’ai toujours eu le sentiment que mon incorporation était une manière de mettre fin à mes activités au sein du Congrès de la jeunesse.

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« Il ne faut pas oublier qu’il y avait aux États-Unis, au début du deuxième conflit mondial, un fort courant opposé à l’entrée en guerre des États-Unis. Il y avait même une partie de l’opinion qui était tout simplement favorable à l’Allemagne nazie. C’était le cas, par exemple, de Charles Lindbergh, le célèbre aviateur, qui, lui, faisait partie d’une organisation fascisante appelée America first. Mais c’était aussi, semble-t-il, le cas du propre père de John Fitzgerald Kennedy. L’entrée en guerre des États-Unis n’a eu lieu qu’après l’attaque japonaise sur la flotte américaine à Pearl Harbor. Mais, jusque-là, Roosevelt n’avait pas pu imposer l’intervention contre les puissances fascistes qui ravageaient l’Europe... en dépit de notre incessante activité et de notre mobilisation dans le cadre du Congrès de la jeunesse. »

UNE ARMÉE OÙ RÈGNE LA SÉGRÉGATION

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« Je suis donc incorporé, je commence une période de formation et d’entraînement. À l’époque, l’armée américaine est encore presque totalement “ségréguée”. Les soldats blancs et les soldats noirs sont dans des unités séparées et les soldats noirs vont, par ailleurs, être confinés, au cours de la guerre, dans des tâches subalternes... bien qu’absolument nécessaires et souvent dangereuses, l’intendance et les transports. À un moment, on nous a demandé de choisir notre arme. J’ai dit que je souhaitais être incorporé dans l’artillerie ou dans les transmissions. Bien sûr, ça m’a été refusé et, comme de très nombreux Noirs, j’ai été affecté au service du matériel. À l’époque, l’establishment militaire blanc se méfiait considérablement des soldats noirs et ceci au moins pour deux raisons. Tout d’abord, les Noirs étaient considérés comme médiocres et peu fiables au combat, ce qui s’est révélé ultérieurement totalement faux. Mais surtout les Noirs étaient des descendants d’esclaves, une population potentiellement dangereuse qu’il ne fallait pas familiariser avec les armements les plus modernes, ni entraîner aux combats de première ligne. La communauté noire était alors ressentie par certains, notamment parmi les militaires, comme une véritable menace. Ce n’est donc pas un hasard si finalement peu de Noirs furent incorporés dans des unités autres que les unités de service. Il n’y avait pratiquement pas de Noirs dans l’aviation, ni dans la marine.

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« La formation qui nous est donnée dans les premières semaines est extrêmement simple, l’entretien de l’armement de base, des règles élémentaires de sécurité, des éléments de tactique militaire... Il me suffisait de lire le manuel et j’en savais très vite autant que ceux qui nous encadraient. Au bout de quelque temps, j’étais caporal et, quelques semaines plus tard, sergent. Mais j’ai dû attendre un certain temps avant d’être envoyé dans une école de formation d’officiers. De toute évidence, la hiérarchie n’avait pas envie de faire de moi un officier. Finalement, après de nombreuses demandes et un peu de chantage de ma part, on a fini par m’y envoyer. Nous n’étions que deux ou trois Noirs dans une promotion de cent vingt. Je suis sorti sous-lieutenant, mais, dans toutes les unités où j’ai été affecté, j’avais toujours au-dessus de moi un lieutenant blanc. Même après être devenu moi-même lieutenant, cela n’a pas changé la situation. Il y avait toujours un officier blanc qui me chapeautait.

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« On peut se poser la question : Pourquoi l’armée formait-elle tout de même des officiers noirs, certes en nombre très réduit ? En fait, nous leur étions très utiles. Ils avaient besoin de nous, car ils ne venaient parfois pas à bout des soldats noirs. Je répète que l’armée, à l’époque, était totalement “ségréguée”. Soldats noirs et blancs étaient séparés, vivaient dans des casernes différentes, ne se rencontraient pas, ne se connaissaient pas. Même les séances de cinéma ou de théâtre aux armées étaient “ségréguées”. Une tension extrême régnait dans certains camps. Les soldats noirs étaient soumis à des humiliations gratuites, à des punitions arbitraires de la part de certains officiers blancs. J’ai par exemple été affecté dans un camp de Louisiane nommé “Livingstone”, au nord de la Nouvelle-Orléans. Le camp était à l’extérieur d’une petite ville du fin fond du monde, Alexandria, qui, de plus, hormis pour ce qui est de certains bordels, était quasiment interdite aux soldats noirs. La plupart du temps, les soldats étaient consignés dans le camp et ne pouvaient pas sortir. J’ai d’ailleurs assisté à l’époque à quelque chose de totalement ahurissant. Il y avait dans la même région des soldats allemands qui avaient sans doute été faits prisonniers en Afrique du Nord ou en Italie. Je les ai vus un jour se rendre en colonne au théâtre de la ville en chantant le Horst Wessels Lied, ce chant nazi. Et ils allaient dans un théâtre qui était par ailleurs interdit aux gens de couleur, à nos soldats noirs notamment. Quelle incroyable contradiction au milieu de la guerre !

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« C’était dans ce même camp que le capitaine, qui était au-dessus de moi, consignait les hommes de troupe systématiquement tous les week-end. Lui s’en allait et, un jour, j’ai fini par autoriser les soldats à sortir. Quand il est revenu et l’a appris, il m’a mis aux arrêts et menacé de la cour martiale. Heureusement ça n’a pas été jusque-là, mais j’étais prêt à me lancer dans la bagarre, à faire de cette affaire une affaire nationale et à faire éclater le scandale. Il ne faut pas oublier que j’avais une formation de juriste. Finalement j’ai été interrogé par un colonel qu’ils ont envoyé. Je me suis expliqué, je n’ai rien caché. Ils m’ont emmené dans le Tennessee et ils m’ont mis un marché en main : “Il y a trois compagnies de soldats noirs qui se sont rebellées, vous êtes chargé de ramener l’ordre. Si vous y parvenez, nous passons l’éponge.” Et j’y suis parvenu.

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« J’ai commencé par rassembler les hommes et leur parler. Il fallait leur expliquer un certain nombre de choses. Les soldats noirs ne faisaient pas confiance à l’encadrement blanc. Ils ne voyaient pas pourquoi ils allaient se battre sous les ordres d’officiers qui les méprisaient, qui les opprimaient. Moi, à mes hommes, où que ce soit, j’expliquais toujours ce qu’était cette guerre, ce qu’était la nature du nazisme, du fascisme. Je leur expliquais que ces régimes contre lesquels ils allaient se battre étaient fondamentalement oppressifs et racistes, qu’ils constituaient l’ennemi principal, que la victoire des puissances de l’Axe aurait été une tragédie pour l’humanité entière, mais bien plus encore pour ceux que les nazis et leurs alliés considéraient comme des races inférieures, les Noirs en particulier. Dans les rangs du Congrès de la jeunesse, j’avais acquis une certaine habileté à haranguer, à convaincre un auditoire. Et puis, j’expliquais aussi à mes hommes qu’ils allaient de toute façon aller au combat, que c’était une question de vie ou de mort, que ceux qui s’en tireraient seraient ceux qui seraient les mieux préparés, les mieux entraînés, qu’il fallait être physiquement en forme, qu’il fallait parfaitement savoir utiliser les armes dont nous disposions – en fait, essentiellement et presque uniquement des carabines légères, qui étaient néanmoins des armes efficaces. Je leur disais : “Partir à la guerre sans être entraîné, cela signifie aller à la mort. Moi je n’en ai nulle envie, j’imagine que vous non plus !” Et ainsi j’ai réussi à remettre sur pied ces trois compagnies de soldats noirs. Je les ai entraînés, j’ai vérifié l’équipement de chacun et fait d’eux des hommes prêts à partir sur le champ de bataille et à y être efficaces. J’ai été nommé lieutenant, ce n’est pas pour autant qu’on m’a confié un commandement en totale autonomie. Jusqu’à la fin, j’ai toujours été officier en second, sous les ordres d’un supérieur hiérarchique blanc. »

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Alors qu’il militait au Congrès de la jeunesse, Thomas Russell Jones a fait la connaissance d’une jeune étudiante blanche d’origine juive, Bertha, dont il est tombé amoureux. Ils se sont fréquentés pendant plusieurs années avant de se marier en 1941, peu après les événements de Pearl Harbor. On peut imaginer les difficultés que ce couple mixte a dû affronter dans l’Amérique encore très ségrégationniste des années 1940.

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« Notre fille Peggy est née le 9 juin 1944, trois jours après le débarquement de Normandie. J’ai juste eu le temps de venir la voir quelques heures et, le 12 juin, je quittais les États-Unis.

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« Nous avons débarqué à Liverpool, puis nous avons traversé l’Angleterre à toute vitesse. Nous sommes passés par Londres et nous avons immédiatement embarqué sur des bateaux de guerre pour la France où nous sommes arrivés en pleine bataille de Normandie, au moment des combats et des bombardements autour de Carentan et de Caen. »

LA LIBÉRATION DE LA FRANCE

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« Cette énorme armée avait des besoins considérables de matériel. Chaque division consommait environ six cents tonnes de fournitures par jour. Il nous fallait donc approvisionner les troupes. Nous, dans les services d’intendance, fournissions et acheminions tout ce dont les régiments avaient besoin, la nourriture bien sûr mais aussi les munitions que nous transportions vers les premières lignes. Nous organisions des dépôts derrière chaque régiment, nous livrions balles, explosifs, obus. Nos camions allaient et venaient en permanence sous le feu ennemi. Les combats ont duré des semaines et des semaines, nos troupes ne parvenaient pas à percer les lignes allemandes.

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« Pendant cette période j’ai été appelé à plusieurs occasions, comme avocat, à Cherbourg pour défendre des soldats noirs, accusés de désertion, mais aussi d’attaques à main armée ou de viols. Certes, tout cela a eu lieu, au moins en partie. D’abord les hommes, qu’ils soient blancs ou noirs, arrivés sur le sol français se sont mis à boire. C’était terrible, l’alcoolisme a fait des dégâts considérables. Par exemple, deux hommes de ma compagnie sont littéralement morts d’avoir trop bu. Ceci explique en partie cela. Mais par ailleurs il y avait des choses étonnantes. Des prostituées accusaient des soldats noirs de les avoir violées. Elles avaient couché pendant des années avec les Allemands qui avaient développé chez elles des préjugés raciaux et elles étaient d’un racisme ahurissant. Par ailleurs, les tribunaux militaires avaient la main particulièrement dure vis-à-vis des soldats noirs. Les accusés avaient le choix de leur avocat et, comme j’étais un des rares avocats noirs sur le théâtre des opérations, j’ai eu à intervenir un certain nombre de fois. Je dois dire que je suis assez fier du travail que j’ai fait à cette occasion. J’ai tiré quelques braves types d’un mauvais pas.

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« Je répète que le racisme, qui d’ailleurs imprègne toujours la société américaine aujourd’hui encore, il ne faut pas se faire d’illusions, était à l’époque particulièrement virulent. Et la ségrégation était la règle dans l’armée. Je me souviens avoir rencontré quelque part en France un copain blanc. Il était médecin, d’origine juive et c’était un de nos amis. Pour fêter notre rencontre, il m’a invité à venir manger avec lui au mess des officiers. Vous auriez dû voir la tête de tous ces gars lorsqu’ils m’ont vu entrer. Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Bien sûr, on m’a servi, mais je peux vous dire que ce n’était ni confortable, ni agréable. Je ne sais pas comment mon copain s’en est expliqué ultérieurement avec ses collègues, mais je peux vous assurer qu’ils n’avaient pas l’air particulièrement satisfaits de me voir dans cet endroit qui était réservé aux officiers blancs. Cela en pleine guerre, sur le théâtre des opérations, au sein d’une armée qui se battait contre le nazisme au nom de la démocratie !

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« Il y avait effectivement deux armées, une noire et une blanche et cela, du pur point de vue de l’efficacité militaire, était une absurdité. Comment faire se battre ensemble, à la poursuite d’un même objectif, des hommes que par ailleurs on séparait en fonction de la couleur de leur peau. Nous intervenions côte à côte, le plus souvent sans communiquer. Militairement, c’est absurde et dangereux. Cela est apparu évident dans un certain nombre de circonstances et il faut reconnaître qu’à l’occasion de cette guerre, la ségrégation dans l’armée a reculé.

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« Quand il y a eu la percée d’Avranches, nos troupes ont avancé extrêmement rapidement. Nous avons suivi la IIIe armée. Nous avons traversé Paris en convoi, de nuit, et nous sommes arrivés près de Verdun où, de nouveau, nos troupes ont été bloquées pendant quelque temps par une gigantesque panne d’essence. Cela a de nouveau duré des semaines, voire des mois, et nous nous sommes en quelque sorte installés dans la région. J’avais avec mes hommes la responsabilité d’un camp de regroupement de personnes déplacées, des Belges et des Hollandais, dont nous devions nous occuper avant leur rapatriement dans leur pays d’origine. Ils étaient logés sous des tentes, comme mes hommes de troupe. Par contre les officiers étaient logés chez l’habitant. Je n’ai pas l’impression que c’était ressenti comme un désagrément par la population car nous étions généralement bien reçus. C’est comme çà que je me suis retrouvé logé chez tes parents dans la ferme qu’ils tenaient à Maucourt, un petit village près de Verdun.

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« Ce n’est pas pour te flatter, mais je dois te dire que cette période passée dans une famille française reste le meilleur souvenir que je garde de ton pays. Pour la première fois de ma vie, je me retrouvais au milieu de blancs inconnus qui me respectaient, qui me considéraient comme un être humain à part entière. J’aimais prendre mes repas à la ferme, même si ce qu’on y mangeait me paraissait parfois, à moi Américain, un peu curieux. Mais je m’y suis très vite habitué et je dois dire que j’avais demandé à mon ordonnance de venir me chercher un peu plus tard le matin pour me laisser le temps de prendre le petit déjeuner avec vous avant de partir. Ton père était chasseur et il m’a souvent emmené avec lui chasser le sanglier. Toi, tu étais un tout jeune enfant avec lequel j’aimais jouer. Tu me rappelais Peggy que je n’avais vue que quelques heures avant de partir. Tu commençais à bien parler et je perfectionnais mon français en t’écoutant.

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« Il y avait un autre officier noir de ma compagnie qui était hébergé dans une ferme voisine, un type charmant, très brillant qui avait fait la connaissance d’une Française, Jacqueline, qui le suivait partout. Elle venait le voir sur une grosse moto, ce qui pour l’époque était plutôt étonnant. Ce type avec qui j’étais resté en rapport après guerre, m’a un jour avoué qu’il était chargé de faire chaque semaine un rapport sur moi. J’étais plus ou moins surveillé donc... sans doute en raison de mes activités militantes antérieures.

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« C’est quand j’étais à Maucourt aussi que j’ai été nommé à la Cour martiale qui avait été constituée à Namur. Je siégeais, comme seul officier noir, parmi un général, des colonels et des capitaines blancs. Même si cela pouvait m’illusionner quelque peu sur mon importance, je dois dire que j’étais nettement moins utile là, pour les gens de ma race, que lorsque je les défendais comme avocat. Je me demande d’ailleurs toujours si ce n’était pas en fait ce qui expliquait ma promotion soudaine. À ce poste, je ne pouvais plus défendre librement les soldats noirs accusés.

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« J’étais encore à Maucourt, me semble-t-il, lorsque les Allemands ont déclenché l’offensive des Ardennes à la mi-décembre 1944. Cela a été une surprise totale pour l’état-major américain et ça a presque déclenché la panique. Il est intéressant de noter que c’est à cette occasion que mes hommes, pour la première fois, ont été utilisés autrement que pour du transport ou de l’intendance. Une formation ultra-rapide à l’utilisation d’armes lourdes nous a été donnée et nous avons été envoyés pour patrouiller le long de la Meuse, entre Sedan, Dinant et Namur. Jour et nuit, nous faisions des allers et retours sur une route qui longeait le fleuve. J’étais dans la jeep de tête avec un chauffeur et un mitrailleur. Derrière, il y avait un véhicule équipé d’armes lourdes. Nous roulions assez lentement et, au bout d’une vingtaine de kilomètres, nous faisions demi tour. Heureusement pour nous, l’avance ennemie a été stoppée et les Allemands ne sont jamais arrivés jusqu’à la Meuse. En effet, la formation qui avait été donnée à mes hommes était insuffisante, ils n’étaient pas prêts à affronter des troupes allemandes beaucoup mieux entraînées à ce genre de combat. Il est quand même intéressant de noter que, sous la pression des événements, pour des nécessités d’ordre militaire, le fonctionnement en vigueur avait été remis en question. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, il y a eu une intégration plus grande de troupes noires dans les unités combattantes. Cela pour des raisons d’efficacité bien sûr, et non pas pour des raisons morales. Mais, d’une certaine façon, ça a été le début de la déségrégation dans l’armée.

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« Après cette fameuse bataille des Ardennes qui a duré jusqu’à la fin de janvier 1945, les choses sont allées vite. Nous avons passé le Rhin près d’Aix-la-Chapelle et nous sommes restés quelque temps dans cette région. Puis nous avons été envoyés en Alsace où nous sommes demeurés jusqu’au milieu de l’été 1945. Les combats avaient cessé depuis longtemps en Europe, mais ils se poursuivaient dans le Pacifique et mon unité devait y être envoyée. Nous devions nous tenir prêts. Je ne te cacherai pas que ça ne m’enchantait guère. Heureusement la guerre contre le Japon s’est arrêtée avant que nous partions. Nous sommes donc rentrés aux États-Unis. Je n’ai pas été libéré tout de suite car il fallait encore régler beaucoup de problèmes, démobiliser les soldats, etc. J’ai passé encore quelque temps dans un camp du Kentucky. C’est là que, curieusement, on m’a proposé de rester dans l’armée... Peut-être avaient-ils enfin confiance en moi. Par ailleurs soufflait à ce moment-là un vent un peu progressiste, on avait vaincu le fascisme, on s’était rapproché de l’Union soviétique. Mais cela ne m’intéressait pas. J’ai donc été moi-même démobilisé et j’ai retrouvé mon épouse, ma fille... et la vie civile. »

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Après avoir repris ses activités d’avocat, souvent mises au service d’organisations syndicales ou d’associations de lutte contre la ségrégation raciale, Thomas Russell Jones sera, dans les années 1960, élu député démocrate du 17e district – à majorité noire – de Brooklyn au parlement de l’État de New York. Il sera ultérieurement élu juge – aux États-Unis, les juges sont élus – au tribunal civil de la ville de New York, puis à la Cour suprême de l’état. Son épouse Bertha occupera d’importantes responsabilités dans un établissement de formation pour adultes de Brooklyn. Aujourd’hui, l’un et l’autre sont retraités... mais poursuivent le combat, débuté dans leurs jeunes années, pour la justice sociale et l’égalité raciale.

Résumé

Français

Thomas Russell Jones était un officier noir dans l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale. Avant la guerre, après des études de droit, il avait été membre d’une organisation progressiste, le Youth congress, qui s’était notamment solidarisée avec les Républicains espagnols. Thomas Russell Jones raconte, dans cet entretien, le racisme régnant dans l’armée américaine, la suspicion envers ceux qui avaient des engagements politiques à gauche, les difficultés qui furent les siennes pour accéder au grade de lieutenant. Il évoque le handicap que constituait cette ségrégation sur le plan de l’efficacité militaire, mais reconnaît que c’est dans l’armée que la ségrégation a commencé à reculer. Il note aussi le bonheur que ce fut pour lui d’être accueilli dans les familles françaises où il séjourna en 1944-1945 « comme un être humain à part entière ».

English

Thomas Russell Jones : « j’étais un officier noir dans l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale » Thomas Russell Jones was a black officer in the American Army during the Second World War. Before the war, he had studied law and then became very much involved in a liberal organisation called « the Youth congress » which was more particularly backing the Spanish Republicans. During the interview, Thomas Russell Jones tells us of the racism that was paramount in the American Army at the time, of the suspicions its left politically involved members aroused, of the obstacles he had to overcome to accede to the grade of lieutenant. He recalls the handicap generated by the segregation as far as military efficiency was concerned, but he acknowledges the fact that it was within the Army that segregation started to recede. He also notes how deeply happy he felt in 1944-1945 when he was welcomed by French families who treated him like « an ordinary human being ».

Plan de l'article

  1. UNE ARMÉE OÙ RÈGNE LA SÉGRÉGATION
  2. LA LIBÉRATION DE LA FRANCE

Pour citer cet article

Collin Claude, « Thomas Russell Jones : « j'étais un officier noir dans l'armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale »  », Guerres mondiales et conflits contemporains 4/ 2001 (n° 204), p. 141-148
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2001-4-page-141.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.204.0141


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