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Guerres mondiales et conflits contemporains

2001/4 (n° 204)



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Dominique Lormier, Chronique de Mussolini. Chronique de l’histoire, Paris, Éditions Chronique, 1997, 128 p.

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Les bonnes biographies de Mussolini sont rares. Elles ont longtemps été excessivement laudatives, au point de donner lieu dans les années 1930 à une véritable hagiographie. La défaite du duce vouant le personnage aux gémonies, une légende noire s’est tissée autour de sa mémoire. Les psychiatres se sont penchés sur son cas pathologique et les polissons se sont hypocritement offusqués de ses frasques amoureuses. Les politologues ont révisé à la baisse l’idéologie à laquelle il a attaché son nom. Les historiens ont cherché dans l’antifascisme cette « autre Italie », riche d’hérétiques de la pensée, qui est traditionnellement considérée comme la partie saine du pays. Le mythe de la force dévoilait toutes ses faiblesses sous les critiques de celui de la pensée. Les libéraux ont dénoncé le tyran qui a étouffé la liberté. Les socialistes et les communistes ont condamné l’assassin de Matteotti et le geôlier de Gramsci. Les marxistes ont vilipendé le corporatisme en le réduisant à une mascarade. Les catholiques ont juré que les accords passés avec lui ne les ont jamais compromis et qu’ils se sont contentés d’attendre patiemment leur heure. La cruauté étant, tout compte fait, plus acceptée que le ridicule, le maître déchu de l’Italie vaincue a même dépassé Hitler dans le mépris général. Le mérite de ceux qui essaient d’écrire l’histoire du fascisme n’en est que plus grand et la réussite de la biographie réalisée sous la direction de Dominique Lormier plus évidente.

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L’ouvrage consacre des pages intéressantes à la jeunesse de Mussolini. Le parcours chaotique de cet enfant turbulent est évoqué sur fond d’une Italie troublée, économiquement sous-développée, socialement agitée et politiquement frustrée dans ses aspirations nationales. Le jeune Mussolini est anarchiste jusque dans son comportement. Il quitte son pays et son insoumission le voue à une errance à travers la Suisse. Il fait ses premières armes de journaliste socialiste, fustige le capitalisme et affirme son athéisme. Le christianisme n’aurait jamais atteint l’universalité sans le soutien de l’Empire romain. Mussolini parle français, admire Victor Hugo et Émile Zola, connaît bien la Révolution française et les idées de Georges Sorel. L’ouvrage n’oublie pas le séjour de Trente, où Mussolini côtoie Cesare Battisti. Cette rencontre de l’irrédentisme et du socialisme va le marquer profondément. Le journaliste collabore à La Lotta di classe de Forli et s’oppose violemment à la guerre de Libye ; mais le livre reste sommaire à propos de son jugement sur Nietzsche qui est une nouvelle condamnation du christianisme et de la démocratie considérée comme sa forme moderne. Le congrès socialiste de Reggio d’Emilie voit la victoire des maximalistes sur les réformistes et propulse Mussolini à la direction de l’Avanti. L’ouvrage néglige quelque peu cette expérience décisive qui rapproche Mussolini des anarcho-syndicalistes et l’éloigne du socialisme marxiste. Partisan de la guerre, après un bref passage dans le camp neutraliste, il milite en faveur de l’intervention italienne. Cette rupture définitive avec le socialisme le contraint à s’exprimer dans son propre journal Il Popolo d’Italia ; mais l’interventionnisme rassemble des tendances dissemblables qui vont des nationalistes aux syndicalistes et des futuristes aux républicains démocrates. La déception de la conférence de la paix sensibilise l’opinion au thème de la « victoire mutilée » et la mobilise lors de l’expédition de D’Annunzio à Fiume ; mais les Faisceaux de Combat fondés par Mussolini en mars 1919 ne se limitent pas aux cercles nationalistes. Ils prétendent rivaliser avec le socialisme en apportant des solutions corporatistes aux problèmes de l’après-guerre. L’affrontement est d’une grande violence, marquée d’exactions sanglantes où les fascistes bénéficient de la complaisance de la police et de la magistrature. Le duce comprend vite qu’il ne pourra accéder au pouvoir sans le soutien des forces conservatrices. Il donne à son mouvement un visage plus respectable en le transformant en parti politique et accède au Parlement grâce à une alliance électorale avec les libéraux. En fait, Mussolini joue sur tous les tableaux. Il donne des gages à l’Église, afin d’exploiter le vieux contentieux de la question romaine. Il essaie de se concilier le monde du travail déçu par l’échec du biennio rosso, en le détachant d’un socialisme en crise et en neutralisant un rival dangereux comme D’Annunzio. Il fait des avances au patronat en adoptant un programme économique libéral. Il n’hésite pas à se plonger dans les intrigues parlementaires qu’il a si souvent dénoncées et laisse entendre qu’il accepterait de figurer dans une coalition ministérielle ; mais le modérateur s’efface derrière le duce lorsque la marche sur Rome fait pencher la balance de son côté. Le roi joue un rôle décisif dans cette ascension au pouvoir. Victor-Emmanuel III refuse de proclamer l’état de siège par crainte de voir l’armée sombrer dans un affrontement fratricide. Il est parfois difficile de s’affranchir des images contradictoires que la marche sur Rome a suscitées. Les fascistes en ont fait pompeusement une « révolution d’Octobre » et le cinéma italien du second après-guerre une grotesque pantalonnade ; mais il est sûr que Mussolini s’efforce de réduire les turbulences de son mouvement en contrôlant le plus possible ses activités, puis en ne lui concédant qu’une place modeste dans l’État fasciste. L’affaire Matteotti est évoquée sans complaisance. Les violences fascistes reprennent et ternissent l’image rassurante que le nouveau président du Conseil entend donner de lui-même ; mais les lois « fascistissimes » qui suppriment les libertés civiques dans le pays sont quelque peu noyées par le livre sous des considérations touchant la vie privée du duce. La lutte pour le pouvoir qui oppose à l’intérieur du fascisme les tenants de la révolution des Chemises noires, les syndicats corporatifs et les partisans de la toute-puissance de l’État, n’est pas suffisamment évoquée. Elle se solde par la victoire de ces derniers lorsque le Grand Conseil fasciste devient l’organe suprême d’un parti à la dévotion du chef et quand la Charte du travail transforme les syndicats en simple rouage de l’État. De même, le lien entre les attentats, vrais ou supposés, contre Mussolini, et la mise en place d’une dictature policière méritait d’être mieux établi.

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L’ouvrage sait par contre distinguer les réalisations du régime des décisions de pure propagande. Les accords du Latran accroissent ainsi la popularité du duce en réconciliant l’Église et l’État. La « bataille du blé » et les grands travaux urbains de Rome suscitent par contre des critiques que l’ouvrage passe sous silence. Les événements personnels occupent la place qu’ils méritent dans toute bonne biographie : les maux d’estomac du personnage, la naissance des enfants, le mariage d’Edda et de Galeazzo Ciano, la mort d’Arnaldo, la rencontre avec Clara Petacci. L’incursion dans la politique étrangère nous rappelle opportunément l’aura qui entoure le duce en Europe. Mussolini condamne le racisme d’Hitler, sauve l’Autriche de l’Anschluss, lance le pacte à quatre et signe les accords de Stresa. Sans doute, la conquête de l’Éthiopie expose-t-elle son pays aux sanctions de la SDN ; mais elle se fait avec l’assentiment de la population italienne. On regrette toutefois une évocation superficielle de cette guerre qui néglige ses motivations populistes, la logistique de sa réalisation et les atrocités de son exécution. Il en est de même pour l’étude du totalitarisme qui ne saurait se réduire aux mises en scène théâtrales d’Achille Starace. Le phénomène dépasse largement les institutions politiques pour investir tous les domaines de l’activité et de la pensée. C’est pourquoi Hannah Arendt ne classe pas le régime fasciste parmi les totalitarismes et se contente de le définir comme une dictature. L’ouvrage sait par contre restituer son véritable caractère au rapprochement germano-italien. Mussolini le considère comme un moyen de pression sur la France et sur l’Angleterre et il refuse de s’engager davantage. Cette politique lui vaut des succès diplomatiques, comme celui des accords de Munich, où il passe pour le sauveur de la paix ; mais elle le compromet toujours plus avec les nazis, en le contraignant à accepter l’Anschluss et le racisme antisémite. Le soutien italien à l’Espagne franquiste conduit au même résultat ; mais il s’inspire d’un anticommunisme qui est une constante de la politique extérieure fasciste. Le pacte d’Acier est l’aboutissement logique de cette stratégie qui permet à l’Italie d’occuper l’Albanie, mais l’entraîne dans une guerre qui n’est pas la sienne. L’échappatoire de la non-belligérance ne peut être que momentanée. Les succès militaires du IIIe Reich condamnent Mussolini à entrer en guerre, s’il veut recueillir les dividendes de sa politique ; mais le duce espère toujours jouer les médiateurs dans un conflit désormais localisé à la seule Angleterre. Ces calculs méconnaissent non seulement la force potentielle dont disposent encore les démocraties mais aussi la marge de manœuvre presque inexistante que l’Italie conserve vis-à-vis de son allié.

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Les timides offensives de Graziani en Égypte entraînent la perte de la Cyrénaïque et l’attaque contre la Grèce contraint l’Italie à la défensive en Albanie. Mussolini n’obtient aucune compensation. La « guerre parallèle » qu’il entendait mener dans son propre intérêt se transforme en « guerre générale ». L’Italie s’engage derrière l’Allemagne contre l’Union soviétique, abandonne aux Britanniques ses possessions d’Afrique orientale. Certes, l’arrivée de l’Afrika Korps renverse momentanément la conjoncture militaire et conduit les forces de l’Axe aux portes du canal de Suez. Toujours prompt à transformer les faits épisodiques en tournants historiques, Mussolini se voit déjà défilant triomphalement dans les rues du Caire. L’ouvrage aurait dû montrer une toute autre réalité. Dans l’esprit d’Hitler, le front d’Afrique reste secondaire. La guerre navale en Méditerranée tourne à l’avantage de l’Angleterre et l’Axe n’est plus en mesure de ravitailler ses troupes aventurées dans le désert. Les événements se précipitent après la bataille décisive d’El Alamein. Le rêve de l’Empire romain s’écroule et les Alliés débarquent en Sicile. Les privations et les bombardements aériens suscitent les grèves de mars 1943 qui sont incapables d’inquiéter le régime ; mais les défaites dressent contre lui les forces conservatrices dont il a besoin pour survivre. Mussolini, après avoir vainement tenté de convaincre Hitler de faire la paix avec l’URSS, est abandonné par le Grand Conseil fasciste et par le roi. L’ouvrage a malheureusement tendance à négliger les forces profondes et à présenter la guerre comme une succession de faits glorieux ou malheureux. Cette déformation est inévitable dans un volume qui commente les images représentant des événements importants plus qu’il n’en analyse les causes et les conséquences. L’évasion du Gran Sasso n’échappe pas à cette déformation. Contrairement aux affirmations de la propagande allemande, Skorzeny n’en est pas le héros et il a même bien failli faire échouer l’opération. Il en est de même pour les armées de Salo qui n’ont jamais atteint les effectifs de 800 000 hommes, et pour ses mesures sociales qui vont rester lettre morte. Quant à l’exécution de Ciano, elle a été imposée par Ribbentrop et les SS, ce qui confirme le caractère fictif du pouvoir exercé par Mussolini. La fin tragique du duce reste entourée de zones d’ombres. L’ouvrage n’oublie pas son caractère biographique. L’existence de Mussolini s’apparente à une longue déchéance. Il est possible qu’au soir de sa vie le dictateur ait pris conscience de la malédiction qui pèse sur la violence ; mais on est surtout sensible à l’isolement de celui qui exerce un pouvoir sans partage. Elle le précipite dans une sorte d’abattement névrotique. Le personnage exécuté en avril 1945 n’est plus qu’un fantoche.

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Michel OSTENC.

François Garbit, Dernières lettres d’Afrique et d’Orient (1940-1941), Éditions Sépia (94100 Saint-Maur-des-Fossés), novembre 1999 (167 p.).

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Né en 1910, fils de général, lui-même Saint-Cyrien, François Garbit entre à Saint-Cyr en 1929. Il rêve d’être méhariste et se passionne pour la géodésie qu’il pratique pendant sa première affectation (1932-1935) en Mauritanie. Dans sa préface, Pierre Mesmer, qui commandait alors le cercle d’Adrar, assure que les relevés effectués servirent, vingt ans plus tard, aux ingénieurs de la Miferma chargés de l’exploitation du minerai de fer. De 1936 à 1939, Garbit sert au Tchad et tient des « carnets de route », édités en 1997 (chez le même éditeur) avec une présentation par le colonel (cr) d’Arbaumont, ancien méhariste, et qui fait de même pour cette correspondance : une quarantaine de lettres, écrites entre juin 1940 et août 1941 et destinées, faute d’avoir pu être toutes envoyées, par leur auteur à sa mère. En décembre 1941, Garbit décédait à Damas de la fièvre typhoïde.

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Cette publication (p. 25-99), complétée de photographies, d’autres documents et témoignages, est un hommage mais aussi une réédition, conforme aux lettres originales, d’une première publication, réalisée au Caire en 1942 (puis 1943, et reproduite en France en 1973) sous le titre « Un témoignage » du « capitaine G. » et expurgée par le R.P. Père Margot, son éditeur, de certains passages et de quelques qualifications incidentes des Juifs, des Berbères, des Russes... La version originale est donc ici rétablie pour l’histoire.

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Garbit est à Pointe-Noire (Congo) en juin 1940 et témoigne du trouble profond qu’il ressent en apprenant l’armistice qu’il réprouve parce que prématuré à ses yeux, non suivi d’une poursuite du combat hors de métropole et trahissant l’alliance britannique, surtout, comme il le croit, parce que la flotte est livrée à l’Allemagne ; il s’explique ainsi la réaction anglaise de Mers el-Kebir. Le refus de Degaulle (ainsi orthographié) le séduit mais, tout en admirant d’Ornano d’avoir « déserté » Brazzaville et Larminat d’avoir su rallier le Tchad à la France libre, on ne le sent pas mécontent de n’avoir pas eu à faire comme eux, à franchir le pas de la dissidence, avant que celle-ci l’aît emporté. Par Bangui, il rejoint le Tchad où il est intégré au 3e bataillon de marche, puis, avec sa compagnie, par le Soudan (anglo-égyptien), gagne la mer Rouge et l’Érythrée, où il participe à la prise de Keren (mars 1941), bataille qui, on le sait, fait rentrer la France dans la guerre. En juin 1941, il est en Palestine et est appelé, avec une compagnie australienne, à combattre des Français de Syrie ; il est alors blessé par des tirs français, après avoir tenté de parlementer.

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Une grande piété catholique s’exprime dans ces lettres : Garbit est un élève de l’enseignement catholique, y compris pour la préparation de Saint-Cyr à Sainte-Geneviève de Versailles. Il écrit ses réflexions et ses sentiments plus qu’il ne décrit ce qu’il voit (ainsi pour sa visite à Jérusalem et aux lieux saints, le 1er juin 1941) ; le topographe est derrière les notations géographiques et les appréciations des qualités des routes et des chemins de fer empruntés. Il ne semble pas avoir vu de Gaulle, pourtant plusieurs fois présent au printemps 1941, et nul ne comprend qu’il ne signale pas la prise d’armes au cours de laquelle le général a décoré, en mai, les premiers Compagnons de la Libération ; or Garbit en était, au vu du décret, publié en juin, qui les nomme. En tout cas, ce recueil est un intéressant témoignage sur l’état d’esprit d’un jeune officier dans les situations particulièrement difficiles, engendrées par l’armistice en Afrique équatoriale et en Syrie.

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J.-C. ALLAIN.

Frankreich und Deutschland im Krieg (November 1942 - Herbst 1944). Okkupation, Kollaboration, Résistance, Éditions scientifiques : Stefan Martens, Maurice Vaïsse, Bouvier, 2000, 944 p. Publications de l’Institut historique allemand de Paris. Actes du colloque organisé par le CEHD, l’IHTP, 22-23 mars 1999. Textes en français et en allemand.

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Les actes de ce colloque représentent en quelque sorte l’aboutissement de travaux et thèmes de réflexion relatifs aux relations franco-allemandes qui ont été présentés en mars 1977 lors d’une journée d’études consacrée aux années 1932-1936 et qui s’est déroulée à Paris, au Sénat. Ce dernier colloque, qui s’est tenu en mars 1999 au Carré des Sciences, s’inscrit dans la logique des travaux qui ont été présentés à Wiesbaden en mars 1988 sur la France et l’Allemagne en guerre et qui portait sur les années 1939-1942. À la conclusion de ce colloque, Raymond Poidevin avait déjà mis en évidence l’insuffisance des études allemandes sur la France sous l’occupation allemande. Il faut d’ailleurs ajouter que nombre de questions d’ordre militaire, ne serait-ce qu’un ordre de bataille exact, restent encore peu ou mal connues malgré quelques ouvrages tels que celui de Joachim Ludwig : der deutsche Rückzug aus Frankreich 1944 (1994).

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Il semble cependant que cette situation ait évolué car les organisateurs purent constater que nombre de jeunes chercheurs allemands se proposèrent pour participer au colloque.

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Douze « sections » ou chapitres, près de soixante communications et leur présentation, ont permis de traiter des sujets les plus divers d’une manière beaucoup plus complète grâce à l’apport des historiens allemands qui ont eu accès à des sources venant compléter le fonds AJ des Archives nationales notamment. À partir du 11 novembre 1942 et l’occupation totale du territoire français, après les défaites subies par les forces de l’Axe en Tunisie et bien sûr, la portée stratégique de Stalingrad qui, s’additionnant, formeraient un des grands tournants de la guerre, la politique d’occupation devait suivre une ligne plus dure. Cela ressort nettement des communications traitant des sections consacrées, par exemple, à la vie quotidienne dans la guerre, aux comportements des Français après 1943 face au STO, au sort des diverses catégories de Français travaillant en Allemagne ou de la politique raciale, de la résistance et de la répression. Un des intérêts majeurs de ce colloque réside dans l’opportunité qui a été donnée à des chercheurs de disciplines très diverses de présenter des sujets sinon inédits, du moins négligés peut-être et qui, pourtant, nécessitaient un nouveau coup de projecteur. L’équilibre qui a été observé entre les thèmes majeurs, l’alternance entre la « macro » et la « micro-histoire » permettent de disposer d’un panorama remarquable de cette période de l’Occupation. Est-ce à dire que tous les sujets soient épuisés et que les études de détail ne puissent rien modifier du tableau d’ensemble ? Bien des zones d’ombre perdurent et il serait souhaitable que les historiens allemands accordent plus d’intérêt à la Wehrmacht en France, et non pas, non plus, pour se cantonner à ses niveaux les plus élevés. D’ailleurs, ceci ressort également des termes utilisés par Maurice Vaïsse dans les réflexions qu’il dégage du colloque : « Bref, pratiquement en totalité, l’objet du colloque a été la France par rapport à l’Allemagne qui, seule, joue le rôle actif. Tout au plus y a-t-il quelques réactions françaises... » Et pourtant ! La guerre sur le sol français était loin d’être terminée et si la Wehrmacht se repliait sur la ligne de défense du Rhin, SS et SD, ou l’Abwehr, opéraient encore en France.

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Marcel SPIVAK.

Michel Marbeau, La Société des Nations, « Que sais-je ? », no 3593, PUF, 2001.

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L’auteur de cette belle et pédagogique synthèse, conforme à l’esprit et aux dimensions de cette collection bien connue, a raison : les historiens français, même « internationalistes », se sont peu intéressés à cette première organisation de sécurité collective, victime longtemps du discrédit qui affectait quasiment tout ce qui concernait les années 1920. P. Gerbet, Y. Ghebali et M.-R. Mouton avaient, les premiers, et sur l’initiative de Jean-Baptiste Duroselle pour sa collection de « L’univers contemporain », ouvert la voie en 1973 avec la présentation en continu de La SdN et l’ONU, ouvrage réédité et mis à jour en 1996 sous un titre légèrement modifié, Le rêve d’un ordre mondial, de la SdN à l’ONU. Michel Marbeau expose les origines du projet, utopique avant 1914 et activé par Wilson jusqu’à son insertion prioritaire dans le traité de Versailles, puis des autres traités avec les alliés de l’Allemagne, composés sur son modèle (mais non repris dans le traité de Lausanne de 1923 avec la Turquie). Une remarque sur les origines : on comprend bien que l’on ne puisse ici traiter du BIT et de la Cour permanente de justice internationale, CPJI (ne pas oublier le « permanente » dans son évocation, ex. p. 33 et 73, pour éviter la confusion avec son héritière onusienne CJI), mais la création de la SdN s’inscrit dans la problématique qui a mené à la CPJI : en deçà de la paix universelle utopique, se développe un processus de conciliation internationale et d’arbitrage, cette voie si sensible pour les souverainetés, et dont témoigne la création de la Cour permanente d’arbitrage (CPA) qui siège en parallèle (et dans le même palais Carnegie de La Haye) avec la CPJI puis la CJI. Une phrase eût pu rappeler ces imbrications.

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Viennent ensuite la description des institutions de la SdN et de leur évolution : variations de la représentation mondiale au fil des ans, profil des secrétaires généraux, dont celui, particulièrement bien venu parce que totalement ignoré, du troisième et dernier, Lester, qui eut à gérer l’institution pendant la guerre et sa liquidation en 1947, une phase également éclipsée de l’histoire et objet du dernier chapitre. La rétrospective de « l’œuvre politique » est classique mais elle relativise opportunément les modestes succès des années 1920, acquis parfois par abstention (voir l’affaire de Vilnius, 1922), et le rapide déclin à partir de 1931 et surtout après les initiatives successives de l’Allemagne nazie ; sont rappelés l’échec de la promotion de l’arbitrage obligatoire (1924) et l’illusion du pacte Briand-Kellogg, de renonciation à la guerre pour régler les différends et « comme instrument de politique nationale » (art. 1er). Rappeler ici que l’adhésion soviétique fut précédée d’une série d’accords de sécurité avec ses voisins. Le chapitre sur l’ « œuvre technique » est lui aussi fort bien venu parce qu’il évoque toutes les dimensions pionnières et méconnues de la SdN dans les domaines de l’information, de la communication (connaît-on vraiment même le nom de Radio Nations de Prangins-Genève ?), de la statistique, de la protection des réfugiés (rôle de Nansen), de la lutte contre la drogue, l’esclavage, les épidémies, etc. Nombre d’institutions spécialisées de l’ONU, bien connues aujourd’hui, ont leurs ancêtres dans celles qu’a créées ou que s’est rattachées la SdN. Il est certain que nombre de ces aspects « techniques » peuvent donner lieu à des recherches historiques fécondes. Ce « Que sais-je ? » est donc un excellent ouvrage d’information, bien utile pour les étudiants, les enseignants et le public intéressé par les questions internationales et leur passé.

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J.-C. ALLAIN.

Plan de l'article

  1. Dominique Lormier, Chronique de Mussolini. Chronique de l’histoire, Paris, Éditions Chronique, 1997, 128 p.
  2. François Garbit, Dernières lettres d’Afrique et d’Orient (1940-1941), Éditions Sépia (94100 Saint-Maur-des-Fossés), novembre 1999 (167 p.).
  3. Frankreich und Deutschland im Krieg (November 1942 - Herbst 1944). Okkupation, Kollaboration, Résistance, Éditions scientifiques : Stefan Martens, Maurice Vaïsse, Bouvier, 2000, 944 p. Publications de l’Institut historique allemand de Paris. Actes du colloque organisé par le CEHD, l’IHTP, 22-23 mars 1999. Textes en français et en allemand.
  4. Michel Marbeau, La Société des Nations, « Que sais-je ? », no 3593, PUF, 2001.

Pour citer cet article

« Comptes rendus », Guerres mondiales et conflits contemporains 4/ 2001 (n° 204), p. 153-159
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2001-4-page-153.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.204.0153


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