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Guerres mondiales et conflits contemporains

2001/4 (n° 204)


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« La militarisation et l’internationalisation de la révolution [rendent nécessaire pour les gouvernements] de disposer de troupes de plus en plus sûres, d’une véritable superarmée pour réprimer ces révolutions qui menacent leur existence tout entière. » [1][1]  « Service historique de l’armée de terre, ci-après... Cet avertissement sans équivoque introduit l’étude secrète que le général Voiriot, chef d’état-major de la région militaire de Paris, a rédigée en 1932 avec l’approbation du maréchal Pétain. Intitulée Note sur la défense de la région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre, cette étude fait écho, sur le plan militaire, à la déclaration d’A. Sarraut, le ministre de l’Intérieur radical, qui avait proclamé, cinq ans plus tôt, le 22 avril 1927, « Le communisme, voilà l’ennemi ! » Ce raccourci très explicite annonçait que, dans les années qui précèdent et suivent 1930, le parti communiste allait être considéré comme un danger majeur devant être impitoyablement combattu. L’armée se devait de participer elle aussi à ce combat contre la subversion.

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Durant cette période, la lutte menée contre les activités communistes est située officiellement sur un plan purement répressif, soit pour des motifs de Défense nationale du fait de la chasse engagée contre les « espions-militants » communistes liés aux services de renseignements soviétiques, soit pour des raisons de sécurité publique ou de maintien de l’ordre lorsque le PCF, de concert avec la CGTU, suscite des grèves ou organise des journées d’action, comme celles contre la guerre, chaque 1er août, entre 1929 et 1933.

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Dans ce contexte, l’armée n’étant plus compétente en temps ordinaire pour participer au maintien de l’ordre, elle n’est concernée, en principe, que par la répression qu’elle doit mener contre l’activité antimilitariste au sein des casernes et, partiellement, contre la présence communiste dans les arsenaux de la Défense nationale. Or, durant cette période, les chefs de l’armée, ou tout au moins une grande partie d’entre eux, et non des moindres, ont vu dans le Parti communiste français une menace militaire redoutable pour la défense du pays, surtout, dans le cas d’une guerre avec l’Allemagne. Pour parer à ce danger, des officiers d’état-major ont reçu pour mission d’établir les bases d’une véritable doctrine de guerre contre l’ennemi intérieur. Cette théorisation d’un genre nouveau a donné lieu à plusieurs études dont l’une, en 1932, a abouti à la rédaction de la note du général Voiriot.

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Cette dernière, par son ampleur, sa précision, son ambition conceptuelle dépasse les autres documents disponibles traitant du même sujet. Elle permet ainsi d’enrichir l’histoire de l’anticommunisme en France dans un de ses aspects jusqu’ici méconnu pour la période de l’entre-deux-guerres, celui de la Défense nationale, et, plus particulièrement, des mesures militaires envisagées pour faire face à la préparation d’un complot insurrectionnel attribué au parti communiste. Par ailleurs, la note du général Voiriot constitue un bon exemple de la méthode de conceptualisation suivie par les cadres supérieurs de l’armée qui, durant l’entre-deux-guerres, trouvaient dans l’expérience historique nationale leur principale source d’inspiration pour élaborer la doctrine militaire française. Enfin, cette étude montre que les militaires français ont défini, dès le début des années 1930, le danger de la subversion communiste en des termes qui sont réapparus pour une part durant la guerre froide, en particulier par la reprise du thème de la guerre révolutionnaire [2][2]  Dans l’ensemble, l’analyse de la menace communiste....

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En décrivant la nature et les caractéristiques de la menace communiste puis en proposant une définition de la riposte que l’armée a pour mission de prévoir, ce document nous révèle également quelle est la perception du communisme par le haut commandement.

I. LA SUBVERSION COMMUNISTE  EST D’ABORD UN PROBLèME DE DéFENSE NATIONALE

L’institution militaire confrontée au phénomène communiste

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Jean-Jacques Becker, Serge Berstein [3][3]  Jean-Jacques Becker, Serge Berstein, L’anticommunisme... et Frédéric Monier [4][4]  Frédéric Monier, L’apparition du complot communiste... ont montré que la crainte du complot communiste parcourt toute la vie politique française de l’entre-deux-guerres, même si les formes qu’elle prend connaissent des variations sensibles sur l’ensemble de la période. Cette crainte est des mieux partagées, de la droite à la gauche, puisque la plupart des socialistes, eux-mêmes, la reconnaissent explicitement [5][5]  Par exemple, Léon Blum considère que les communistes.... L’institution militaire la véhicule elle aussi, plus discrètement il est vrai, « Grande Muette » oblige [6][6]  Par exemple, dans les articles suivants, Lucien Souchon,....

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L’attention portée par les militaires à la menace communiste et à l’activité menée par les militants révolutionnaires sur le territoire national ne pouvait se situer sur un plan politique d’ordre général puisqu’il relevait du gouvernement, ni dans une perspective répressive puisqu’elle n’était plus de la compétence de l’armée. En effet, officiellement la lutte contre les communistes est d’abord une affaire de surveillance et de répression policière, et secondairement aussi une affaire de justice lorsque des procédures sont engagées. Par conséquent, du point de vue légal, l’armée n’est qu’assez peu concernée par la lutte contre le communisme : elle doit faire face à la propagande antimilitariste dans les casernes et s’efforce d’empêcher toute pénétration communiste dans le personnel civil à statut des arsenaux. Cette position marginale de l’armée dans la lutte effective contre le communisme a conduit les chefs militaires à analyser le problème communiste sous l’angle exclusif de la Défense nationale.

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L’attention portée par l’armée aux menées communistes est le résultat d’une confrontation structurelle et multiforme. Pendant la Première Guerre mondiale, la révolution de 1917, entraînant l’effondrement puis la disparition du front russe, a été vécue par les cadres de l’armée française comme une catastrophe stratégique imputable aux bolcheviks et explicable par leur collusion avec les Allemands. Puis, après la fin de la guerre, les forces armées ont été à plusieurs reprises confrontées directement au bolchevisme. D’abord, à l’extérieur du pays dans les années qui ont suivi la révolution d’Octobre, lors des tentatives d’intervention en Russie qui échouent finalement en grande partie du fait des mutineries de 1920, puis, la même année, lors de la guerre russo-polonaise durant laquelle une mission militaire française dirigée par le général Weygand joue un rôle de premier plan [7][7]  Cf. Jacques Nobecourt, Histoire politique de l’armée.... Ensuite, sur le territoire national, dans la première moitié des années 1920, l’armée a été confrontée pour la première fois de son histoire à des campagnes antimilitaristes systématiques et bien organisées, menées au nom de l’internationalisme par le tout jeune parti communiste qui s’oppose de manière radicale à des opérations militaires effectuées hors de France métropolitaine, en 1923, lors de l’occupation de la Ruhr et en 1925, lors de la guerre du Rif.

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Dans les années qui suivent, le PCF continue d’organiser avec plus ou moins d’intensité selon les années, des actions d’agitation et de propagande dirigées contre l’ « armée bourgeoise ». Cette activité antimilitariste révolutionnaire revêt des formes diverses ; le PCF s’efforce en particulier de développer son influence à l’intérieur des casernes par l’implantation de cellules et par la diffusion d’une presse de propagande spécialement destinée aux soldats, tels La Caserne, Le Libéré ou L’Aviateur.

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Cette confrontation récurrente entre l’institution militaire et les communistes, dans des contextes très différents et sous des formes diverses, n’a pu que contribuer à donner à une grande partie du corps des officiers, et en tout premier lieu aux chefs militaires, la conviction profonde que la menace communiste était une menace globale qui se situait à la fois sur le plan extérieur et intérieur, menace d’autant plus redoutable que les actions extérieures et intérieures du communisme étaient étroitement articulées entre elles dans le cadre de la stratégie mondiale du Komintern. En particulier, celui-ci, en exerçant une pleine autorité sur le parti communiste, section française de l’Internationale communiste, assurait ouvertement une coordination étroite entre l’action des communistes français et les impératifs de la politique internationale de l’URSS.

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La prise en compte par les militaires du communisme comme menace simultanément intérieure et extérieure, les a amenés tout particulièrement à s’interroger sur le danger que pouvait représenter le PCF dans le cas où la France se trouverait en état de guerre. Dans cette perspective, deux questions se posaient au haut commandement : les communistes constituaient-ils un danger interne pour l’outil militaire français ? En d’autres termes, pouvaient-ils « gangrener » l’armée en période de paix pour pouvoir ensuite organiser sa désagrégation complète en temps de guerre ? Quelle serait l’attitude des communistes en cas de conflit ? Voudraient-ils et pourraient-ils profiter de la situation pour s’emparer du pouvoir et mener à bien une révolution bolchevique en France ?

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À la première question, la réponse est globalement négative ; les rapports sur le moral dans l’armée soulignent de manière générale que les communistes n’ont pas de réelle influence dans les corps de troupes ; qu’ils sont très marginalisés et ne constituent pas un réel danger [8][8]  Par exemple, le rapport sur le moral de l’armée en 1933.... Dans l’ensemble, l’encadrement considère l’armée comme la partie saine de la nation qui reste hermétique à une véritable pénétration communiste.

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Par contre, à la seconde question, la réponse est positive : pour les militaires, la guerre représente le contexte le plus favorable pour une révolution communiste. Cette appréciation pessimiste va amener les chefs de l’armée à étudier le problème du risque d’insurrection en temps de guerre puisque, d’une part, le PCF doit être considéré comme une menace potentiellement majeure qui mérite d’être précisément connue et que, d’autre part, il faut prévoir de l’annihiler au moment nécessaire avec des moyens qui soient à la hauteur de l’intensité de la menace ; d’où l’élaboration d’une doctrine de la contre-révolution.

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On peut penser que cette élaboration a réellement commencé autour de l’année 1930 [9][9]  Ce souci n’est pas une spécificité française, il se..., à un moment où de façon concomitante se développent, d’une part, la peur d’une « attaque brusquée » [10][10]  Cf. Frédéric Guelton, Le général Weygand, vice-président... menée par la Reichswehr contre la France et, d’autre part, la radicalisation de la politique communiste dite de la IIIe période. Celle-ci, sur un mode incantatoire, se donne ouvertement un but insurrectionnel à court ou moyen terme [11][11]  En avril 1931, le 11e Plenum de l’Internationale communiste... conforme au modèle d’Octobre 1917. En particulier, le Komintern proclame, conformément à la tactique du défaitisme révolutionnaire, qu’en cas de guerre, un soulèvement armé serait inévitablement déclenché. Comme durant cette période, « le PCF présente de plus en plus l’image d’une organisation secrète et subversive totalement soumise aux ordres du Kremlin » [12][12]  Stéphane Courtois, Marc Lazar, Histoire du Parti communiste..., le haut commandement de l’armée va s’attacher à définir les fondements d’une véritable doctrine permettant de faire face au danger communiste en cas de conflit extérieur.

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Dans ce contexte, est publié en 1928 dans la Revue des vivants [13][13]  « Paris en cas d’émeute. Le plan Z », Revue des vivants,..., un éditorial qui fait état de la tenue au mois de juin, d’une réunion organisée pour fixer les mesures à prévoir en cas d’émeutes de grandes ampleurs. Le contenu de ce texte mérite d’être pris au sérieux, au moins dans ses grandes lignes, car, outre la réputation de rigueur de la revue, le rédacteur précise que, pour écrire son texte, il a reçu des confidences d’une teneur identique de sources différentes ; de plus, les documents ultérieurs traitant des questions de contre-insurrections s’inscrivent bien par leur contenu dans le prolongement des informations révélées par cet éditorial.

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Pour l’essentiel, les faits rapportés sont les suivants : les participants à la réunion, placée sous la présidence « d’un de nos maréchaux », étaient en majorité des officiers, bien que le préfet de Police, J. Chiappe, ait été présent. Deux points de vue se sont opposés : d’une part, le général Gouraud, gouverneur militaire de Paris, soutenu par J. Chiappe, s’est prononcé pour le maintien des dispositions déjà prévues antérieurement en cas de troubles graves, à savoir l’organisation d’ « îlots de résistance » assez nombreux, dispersés à travers l’agglomération parisienne et dotés de garnisons permanentes. Simultanément, seraient mises en place, dans quelques centres, des réserves mobiles (cavalerie, automitrailleuses, tanks) qui manœuvreraient en cas de nécessité entre les îlots de résistance pour assurer ou rétablir l’ordre. D’autre part, les représentants de l’état-major de l’armée ont proposé un projet beaucoup plus ambitieux et radical, surnommé selon l’éditorialiste plan Z. Il s’agirait, en cas de troubles sérieux, de défendre seulement l’ « îlot parisien », c’est-à-dire un espace restreint au centre de Paris comprenant l’Élysée et les différents ministères, le reste de la capitale étant abandonné aux insurgés. Des forces venues de province seraient regroupées à Versailles pour reconquérir la capitale. Ce schéma aurait été résumé par la formule « Paris ne se défend pas par le dedans mais se reprend par le dehors ».

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Les documents d’origine militaire datés des années suivantes montrent qu’il existe effectivement des divergences de fond sur les méthodes à appliquer contre les menées insurrectionnelles. Deux études [14][14]  D’autres études ont été rédigées sur cette question ;... ont, en particulier, été effectuées sur cette question : l’une, en 1932, d’un caractère strictement interne, classée « secret », a abouti à la rédaction de la note du général Voiriot, l’autre, publique, car parue dans la France militaire et signée du général Niessel [15][15]  Général Niessel, « Stratégie et tactiques socialistes....

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Celui-ci défend des conceptions voisines [16][16]  Le général Niessel ne fait pas de distinction entre... dans leurs grandes lignes de celles attribuées en 1928 au général Gouraud et à J. Chiappe. Il semble toutefois innover en élargissant la composition des forces de lutte contre la subversion à des éléments civils ; il recommande, en effet, de constituer les réserves mobiles exclusivement avec des militaires et, par contre, d’attribuer la garde des îlots défensifs à la police et aux « membres des associations patriotiques. [...] Les banques, les grands magasins, les grandes usines qui ont à craindre des actes de pillage ou de sabotage, devraient être tenus d’organiser eux-mêmes, leur propre protection au moyen de leurs employés sûrs » [17][17]  Général Niessel, « La riposte à l’insurrection armée.... Dans l’ensemble, il est favorable à une utilisation minimum des moyens lourds (artillerie, avions) et donne la priorité à l’emploi de l’infanterie appuyée par les blindés.

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Par comparaison, le général Voiriot dans sa Note sur la défense de la région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre défend une approche plus dure dans ses moyens, ses principes d’action et ses objectifs mais sa démarche est aussi plus systématique et approfondie ; elle s’élève au niveau de la stratégie et s’articule avec une vision d’ensemble de la guerre moderne. Les conceptions du général Voiriot, à bien des égards, ressemblent à un compromis entre les deux méthodes contre-insurrectionnelles proposées en 1928, mais elles possèdent également des caractéristiques bien spécifiques. Elle constitue, en fait, une troisième voie pour préparer l’armée à la lutte contre la subversion communiste. À ce titre, elle peut être assimilée aux prémisses d’une véritable doctrine contre-insurrectionnelle adaptée aux conditions particulières de la France. D’ailleurs, pourtant épaisse de 60 pages, la note du général Voiriot est un document qui s’inscrit explicitement dans un projet plus ambitieux puisqu’elle est présentée en préambule comme un simple vade mecum en attendant une « étude plus complète. [...] Un tel sujet devrait, en effet, être traité dans son seul cadre logique : celui de la France et de ses colonies, dont Paris n’est que la capitale » [18][18]  SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot,....

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L’exemplaire conservé au SHAT n’est pas daté, mais il est accompagné d’une lettre du général Prételat, commandant de la région militaire de Paris, datée de novembre 1932 (jour non indiqué), qui est adressée au ministre de la Guerre, à cette date Joseph-Paul Boncour. Dans cette lettre, il est précisé que la note est envoyée au ministre à la demande du maréchal Pétain, inspecteur de la Défense aérienne du territoire (DAT), au motif que « la collusion est possible dans l’agglomération parisienne entre l’émeute et des bombardements aériens » ; de là, « l’utilité d’un synchronisme entre la mise sur pied des organes destinés à lutter contre la révolution et de la défense aérienne du territoire ».

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Cette lettre présente un double intérêt : d’abord, elle indique que le contenu de cette note a été au moins approuvé, et peut-être inspiré, par le maréchal Pétain, la personnalité la plus prestigieuse de l’armée, membre du Conseil supérieur de la Guerre et du Haut Comité militaire. Même s’il a quitté la direction de l’armée depuis 1931, il conserve une grande autorité morale et une influence majeure sur l’ensemble de l’institution militaire. De ce fait, la rédaction de ce document ne peut être considérée comme le simple résultat de l’initiative personnelle d’un officier supérieur de la région militaire de Paris ; elle exprime, en fait, le point de vue d’au moins une grande partie du haut commandement, en particulier des membres de l’ « équipe » [19][19]  Selon l’expression d’Henry Dutailly, Les problèmes... réunie autour du maréchal Pétain.

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Ensuite, cette lettre montre l’importance décisive qui est accordée à la question du maintien de l’ordre en temps de guerre puisque, le maréchal Pétain par l’intermédiaire du général Prételat, fait savoir à l’autorité politique, qu’il le considère comme de sa compétence dans le cadre du commandement qu’il exerce sur la DAT [20][20]  Il semble que cette attribution lui soit de fait reconnue,.... Par conséquent, accordant une grande attention au risque d’insurrection communiste et considérant qu’il est le mieux à même d’y faire face, le maréchal Pétain a jugé nécessaire de faire parvenir cette note au ministre de la Guerre.

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L’intérêt du contenu de ce document ne résulte pas seulement de la caution donnée par le maréchal. Elle tient aussi à son caractère novateur : dans la présentation du document, l’auteur précise que son étude « constitue une incursion dans un domaine de la guerre sinon nouveau, du moins presque inexploré jusqu’ici ». Cette volonté d’adaptation de l’outil militaire français aux mutations du monde et à l’évolution de la guerre moderne déborde inévitablement, de par son objet qui est la lutte contre l’ « ennemi intérieur », sur les domaines politiques et idéologiques. De fait, sous sa forme strictement militaire, cette démarche révèle indirectement une certaine perception de la réalité politique et sociale de la France dans sa composante urbaine et ouvrière. Se reflètent donc à travers cette note quelques aspects de la culture politique d’un groupe dirigeant de l’armée, aspects qui vont au-delà de la seule question communiste, même si celle-ci est bien sûr au centre de la réflexion qui a été entreprise.

La double nature du PCF

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Pour le général Voiriot, le PCF est une force tout entière tendue vers un but insurrectionnel qui représente un péril de nature militaire [21][21]  Le Komintern revendique ouvertement cette dimension... car « l’insurrection armée constitue un procédé de guerre complet, [...] puisqu’elle possède la double faculté de conquérir et d’occuper » [22][22]  SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot,.... Elle doit être placée sur un plan supérieur à celui « de l’aviation de bombardement et de l’artillerie à très longue portée qui ne peuvent que détruire ». Pour cette raison, la menace communiste ne relève qu’en apparence du seul maintien de l’ordre ; en réalité, le PCF doit être considéré comme un problème militaire situé au cœur même du pays.

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Derrière son apparence légale de parti politique, le PCF est en réalité un mouvement secret, organisé militairement, qui se prépare quotidiennement avec toute son énergie et ses moyens au déclenchement de l’insurrection. Il « puise sa force :

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« — dans sa préparation minutieuse et dépourvue de tout scrupule, dans l’appropriation de son organisation à son but, dans le secret, la rapidité et la violence de ses opérations et, par la suite, dans la surprise de ses adversaires ;

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« — dans la volonté supérieure de vaincre qui l’anime et qui, à l’inverse de celle de ses adversaires, va sans cesse en se développant au cours de la lutte, grâce à des succès ininterrompus ;

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« — dans la connaissance de son terrain d’action [...] qui lui donne l’avantage de pouvoir agir de nuit. » [23][23]  Ibid., p. 21.

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L’insurrection ne doit pas être considérée comme un risque marginal, envisagée seulement par une petite minorité d’activistes, mais au contraire comme une menace mortelle pour le pays. Afin d’étayer sa thèse et pour pronostiquer les formes du danger à venir, le général Voiriot invoque, comme argument majeur, l’expérience apportée par l’histoire nationale : les révolutions françaises, la Commune, ainsi que « le caractère léger et versatile, sinon indiscipliné [...] du Français, et plus encore du Parisien » [24][24]  Ibid., p. 31.. À ces précédents, est venue ensuite s’ajouter la révolution soviétique.

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Par conséquent, le PCF est considéré comme le dépositaire d’un double héritage : celui de la tradition révolutionnaire française du XIXe siècle et celui de la révolution russe. Le premier permet au général Voiriot de considérer que par nature le prolétariat français est conduit au soulèvement insurrectionnel contre l’ordre établi ; le second, par la filiation avec la révolution soviétique, n’ajoute pas seulement quelques caractéristiques particulières à la tradition révolutionnaire française, il lui donne aussi une nouvelle dimension, celle de la trahison au service de l’Allemagne et de la guerre révolutionnaire internationale.

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La caractérisation du PCF comme instrument de trahison part du constat qu’une insurrection en temps de paix doit être considérée comme fort peu probable. Par contre, le temps de guerre est considéré comme celui du risque maximum. Pas tant par la mise en œuvre de la tactique du défaitisme révolutionnaire que par l’exécution d’un complot guidé depuis l’étranger. En effet, le général Voiriot reprend, sans d’ailleurs s’attarder à la justifier, la théorie, née en 1917, de la collusion structurelle entre le bolchevisme et l’Allemagne. Ses arguments sont les suivants : premièrement, l’Allemagne a toujours cherché, depuis 1918, à organiser en France la propagande défaitiste et révolutionnaire. Deuxièmement, l’URSS est devenue après la guerre l’alliée de l’Allemagne et, de plus, elle ne cesse d’afficher sa prétention à l’hégémonie mondiale. Pour parvenir à ses fins, elle compte sur « la guerre révolutionnaire », assimilée à l’insurrection armée.

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Pour le général Voiriot, la doctrine de guerre soviétique tend à arti-culer étroitement la « guerre des armées » et la « guerre révolutionnaire », car celle-ci présente une série d’avantages de premier ordre sur le plan stratégique. Outre l’affaiblissement sensible du potentiel économique qu’elle entraîne chez l’ennemi, la « guerre révolutionnaire » bénéficie de l’effet de surprise, de son caractère offensif, l’économie de forces et de moyens exigés, de la difficulté à mener des opérations contre-révolutionnaires [25][25]  Ibid., p. 7..

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En conséquence, les plans de guerre soviétiques exigent que les communistes à l’échelle internationale, et particulièrement en France, créent des « formations militaires camouflées », d’apparence légale formant le noyau d’une armée révolutionnaire. En période de guerre, celle-ci s’attaquera « d’abord aux organes intérieurs de la défense nationale des États intéressés, puis de concert avec les armées ennemies, à leurs propres armées » [26][26]  Ibid., p. 11..

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Au total, le PCF est défini comme le bras armé d’une puissance étrangère [27][27]  Ce point de vue n’a évidemment rien d’original ; on..., l’URSS, alliée de l’Allemagne. L’objectif de cette armée secrète est de mener une insurrection en France pour préparer ou aider à l’invasion du pays mais aussi pour s’emparer du pouvoir. Cette analyse de la double nature du PCF débouche inévitablement sur la description de son organisation et du dispositif révolutionnaire qu’il a prévu d’appliquer le moment venu dans la région parisienne.

L’armée secrète des communistes en région parisienne

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L’enjeu essentiel que constitue la capitale est précisément défini : « Le maintien de l’ordre dans l’agglomération parisienne constitue l’une des conditions premières de la bonne conduite de la guerre » [28][28]  SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot,... puisqu’elle présente un intérêt stratégique essentiel en cas de conflit, surtout dans le secteur industriel et les transports ; or, le PCF s’y trouve particulièrement bien implanté. Dans l’ensemble, les conditions objectives sont considérées comme particulièrement favorables aux projets insurrectionnels attribués aux communistes, car « l’agglomération parisienne [...] offre à l’insurrection des facilités que Paris n’a jamais connues jusqu’ici » [29][29]  Ibid., p. 29..

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Sur le plan spatial et sociologique, différents facteurs sont considérés comme inquiétants. D’abord, l’urbanisation, qui s’est progressivement densifiée, a abouti à ce que « les casernes et les bâtiments gouvernementaux sont de plus en plus noyés dans des constructions en gratte-ciel » [30][30]  Ibid., p. 26., ce qui les rend beaucoup plus difficiles à défendre. Cette évolution est également défavorable pour la conduite des combats de rue par les forces répressives. Le général Voiriot déplore d’ailleurs « qu’aucun représentant qualifié de l’autorité militaire ne fasse jusqu’ici partie du Comité actuel d’aménagement et d’organisation du temps de paix de la région parisienne ».

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Ensuite, est décrite une situation de double encerclement : dans l’agglomération de Paris, les zones d’influence communiste, occupées par « la classe ouvrière plutôt campée qu’installée, mélangée à des déracinés de toutes origines, étrangers, gens de couleur » [31][31]  Ibid., p. 28., sont répartis en couronne autour des principaux centres du pouvoir politiques. À l’échelle de la région, le péril est considéré comme moins grand même si quelques centres industriels (Melun, Montereau, etc.), « encerclant la région parisienne », se situent au nord de la Seine. Cependant, du point de vue économique, le ravitaillement, les usines à gaz, les dépôts d’essence dépendent de la « zone rouge ».

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Dans l’ensemble, l’analyse insiste fortement sur la menace que représente la forte concentration prolétarienne dans la région de Paris. La classe ouvrière est jugée comme une classe intrinsèquement dangereuse pour la Défense nationale, surtout depuis qu’elle est soumise à l’encadrement du parti communiste.

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L’organisation des communistes en région parisienne est précisément décrite et accompagnée de données chiffrées [32][32]  Ibid., p. 22-23. (voir tableau page suivante).

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Sur la base de cette estimation [33][33]  Sur le nombre d’adhérents, ces chiffres sont sensiblement..., le général Voiriot considère que le PCF possède un potentiel de mobilisation d’environ « 260 000 insurgés véritables » [34][34]  SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot,..., ce qui représente une force considérable. De plus, il considère que l’organisation adoptée par les communistes en région parisienne est déterminée uniquement par des considérations de tactiques militaires puisque, selon lui, le découpage en rayons suit un tracé qui converge vers le centre de la capitale afin de favoriser les mouvements de troupes depuis les banlieues vers les points névralgiques [35][35]  En fait, à cette date, le PCF a de grosses difficultés....

Image 1

L’implantation communiste en région parisienne selon le gouverneur militaire de Paris en 1932

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Au total, la gravité de la menace révolutionnaire dans la capitale est jugée sans équivalent dans le passé, en particulier par comparaison avec la période précédant la Commune : « Il convient de remarquer combien cette organisation laisse loin derrière elle, les quelques clubs que le gouvernement du 4 septembre 1870 s’était refusé à fermer dans Paris et dont six mois d’activité suffirent à préparer la Commune de 1871. » Par conséquent, toutes ces conditions géographiques, sociales et organisationnelles, globalement favorables pour les forces de la révolution, laissent une grande marge de manœuvre aux communistes pour conduire efficacement une insurrection.

Stratégie et tactique insurrectionnelles des communistes

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Pour apprécier les projets stratégique et tactique du PCF sur le plan militaire, le général Voiriot estime que la « technique de la révolution moderne » comprend deux périodes dans son application : d’abord une période de préparation puis une période d’exécution.

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La période de préparation est encadrée par « des révolutionnaires professionnels venus de l’étranger ». Cette phase qui se déroule dans le secret le plus strict est consacrée à deux tâches essentielles : d’abord, la mise en place d’une organisation très hiérarchisée, régie par une stricte discipline, consacrée pour l’essentiel « au travail militaire ». Celui-ci, essentiellement illégal, assure secrètement la préparation de l’appareil communiste, et notamment des cellules, à ses missions diverses avant et pendant l’insurrection. Ces missions comprennent « la constitution de détachement de combat, la désignation des cadres des unités de l’armée révolutionnaire, la formation militaire et morale des uns et des autres, ainsi que la réunion dans toute la mesure du possible du matériel de guerre correspondant » [36][36]  Ibid.. S’ajoute à tout cela « l’organisation dans tous les organes du pays [...] d’un service de renseignement », surtout dans les différentes branches de la Défense nationale. Pour le général Voiriot, cette organisation s’est déjà progressivement mise en place, imperceptiblement et sans heurt : une véritable « armée révolutionnaire » existe déjà, prête à agir à tout moment.

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Ensuite, la deuxième tâche de préparation consiste à déterminer la planification de l’insurrection, élaborée à l’avance par un système complexe de plans hiérarchisés : « Un plan général règle l’organisation d’ensemble de l’armée révolutionnaire [et] des plans particuliers règlent [...] l’action des échelons subordonnés, jusqu’aux détachements de combats que constituent les cellules. » Ces plans sont ultra-secrets et ils « ne sont définitivement arrêtés et communiqués qu’à la veille même de l’insurrection » [37][37]  Ibid., p. 15..

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Une fois que l’organisation de l’ « armée révolutionnaire » a été mise en place et sa stratégie planifiée, la priorité est donnée à la propagande politique qui « se concentre alors surtout dans l’armée, par où passent toutes les classes de la nation et où elles peuvent successivement être endoctrinées » [38][38]  Ibid.. Pour les communistes, il est impératif d’aboutir à la désagrégation de l’armée parce qu’elle constitue le seul obstacle à abattre pour réussir à s’emparer du pouvoir. Pour cela, ils escomptent bénéficier d’un contexte favorable pour réaliser la pénétration de leur influence dans la troupe puisque « aujourd’hui [l’armée] est d’autant plus facile à détourner de son devoir » qu’elle est majoritairement composée de soldats du contingent, d’autant plus influençables que leur temps de service a été réduit à une seule année. Ensuite, l’ « armée révolutionnaire » n’a plus qu’à attendre l’occasion favorable et l’ordre venu de l’étranger pour déclencher les opérations.

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Pour le général Voiriot, le PCF dispose donc en France d’une véritable armée secrète, déjà en place, prête à déclencher l’insurrection pour la prise du pouvoir quand l’ordre lui en sera donné. Pour le général, cette échéance est proche car le travail de préparation de l’insurrection aurait déjà atteint son étape finale. Par conséquent, il pense que le temps de réalisation de la deuxième période approche.

47

La période d’exécution est « subordonnée à l’existence d’une situation révolutionnaire » [39][39]  Ibid.. Celle-ci ne peut résulter que d’une situation de guerre, c’est-à-dire « soit de l’imminence de la guerre, soit de l’annonce d’un événement militaire malheureux, soit de la prolongation de la guerre ». Ce leitmotiv définissant la révolution communiste comme le produit quasi obligé de la guerre constitue pour le général Voiriot un véritable dogme. D’après lui, la période d’exécution doit comprendre deux stades : le premier stade est marqué par le développement des grèves, des manifestations mais aussi par les premiers heurts armés. Les chefs militaires de l’insurrection arrivent alors de l’étranger pour arrêter le contenu définitif des différents plans.

48

Le second stade est celui de l’insurrection proprement dite. Commencent d’abord des « opérations de couverture » dans Paris mais aussi dans les autres grandes villes : actions terroristes, prise de contrôle des gares, des postes, etc. Puis, commence la guerre de rue avec une extension aux campagnes proches sous la forme d’une guerre de partisans pour permettre la prise de contrôle de la capitale et des grandes villes. Une fois cet objectif atteint, les opérations sont développées en rase campagne pour prendre la forme d’une véritable « guerre des armées » qui, en donnant la priorité au mouvement, doit permettre de faire la jonction avec l’armée d’invasion pour aboutir ainsi à la victoire totale.

49

Toutefois, cette description détaillée des mécanismes insurrectionnels que le parti communiste est censé avoir mis en place comprend également l’énumération des points faibles du projet militaire attribué au PCF :

50

1 / [l’insurrection] « doit obligatoirement courir de succès en succès, tout en s’organisant, et exige par là une supériorité de direction et de commandement difficile à réaliser ;

51

2 / « elle est tenue de se développer en territoire ennemi, elle ne peut le faire qu’en des points faciles à prévoir à l’avance et suivant un rythme inéluctable ;

52

3 / « elle doit, pour aboutir, se mesurer avec des troupes supérieures par l’organisation et l’armement. » [40][40]  Ibid., p. 32.

53

Ces faiblesses doivent permettre à la « contre-révolution » de mettre en échec l’ « ennemi intérieur » grâce à une tactique appropriée. Par conséquent, si les mesures nécessaires sont soigneusement prévues et effectivement appliquées au moment adéquat, la menace communiste peut être facilement, ou même très facilement, brisée à condition de s’y préparer dès le temps de paix. La définition de cette préparation occupe la seconde moitié de la note du général Voiriot

II. L’ARMÉE EST LE SEUL VÉRITABLE OUTIL DE LA CONTRE-RÉVOLUTION

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Le général Voiriot a la conviction, posée comme un véritable principe, que seule l’armée est en mesure de faire face à l’insurrection communiste car celle-ci « constitue un problème de guerre [qui] ne peut être résolu que par l’armée, aidée des autres forces de répression : gendarmerie, police, etc. [...] Il serait, de plus, dangereux de considérer une telle répression comme rentrant dans les missions à confier à la police. De par sa nature et son organisation, celle-ci est à l’encontre de l’armée, bien plus faite pour protéger que pour réprimer » [41][41]  Ibid., p. 33.. Par conséquent, l’écrasement du communisme ne peut relever des compétences du pouvoir civil en matière de répression, mais doit être considéré comme une des missions de l’armée [42][42]  On peut s’étonner que, sur ce point, l’exemple de....

55

Le gouvernement doit donc prendre un ensemble de mesures pour adapter l’outil militaire à cette nouvelle mission. En effet, pour mener à bien ses tâches contre-insurrectionnelles, l’armée doit disposer de trois moyens de différentes natures : d’abord un cadre politico-juridique adéquat, lui accordant une grande liberté d’action, gage d’efficacité pour obtenir l’écrasement de l’adversaire ; ensuite, une organisation militaire spécifique groupant des troupes sûres, dotées d’un équipement particulier, adapté aux nécessités du combat en milieu urbain ; enfin, une stratégie et des principes tactiques clairs, planifiés à l’avance, combinant l’enseignement fourni par l’Histoire et la volonté d’innovation pour faire face à une guerre d’un nouveau type.

La définition d’un cadre politico-juridique d’exception

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La note du général Voiriot est assez brève sur ce point, bien qu’elle concerne la question essentielle des rôles respectifs du pouvoir politique et de l’appareil militaire dans la conduite de la « guerre intérieure ». D’abord, il souligne que le succès dépend avant tout du facteur politique puisque « la grande leçon de l’histoire de toutes les révolutions proclame que seules ont abouti les émeutes et les insurrections qui n’ont pas trouvé devant elles de troupes sûres et, plus encore, un gouvernement décidé à les employer à temps » [43][43]  SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot,.... L’autorité politique doit donc faire preuve de détermination et accepter de déléguer à l’institution militaire l’ensemble des pouvoirs répressifs afin qu’elle puisse mener efficacement son action. Par conséquent, conformément aux lois en vigueur, le cadre juridique de l’action contre-révolutionnaire doit être, dès le début des opérations, l’état de siège et, dans les zones où la répression est effectivement menée, l’état de guerre complète l’état de siège.

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Malgré l’attribution à l’armée des pleins pouvoirs en matière répressive, cette législation est considérée comme insuffisante. Le gouvernement doit décider de mesures complémentaires pour désigner une autorité militaire compétente qui, dès le temps de paix, préparerait, organiserait et dirigerait la lutte contre l’ « ennemi intérieur ». À cette fin, le général Voiriot propose d’instaurer une « unité de commandement [...] et d’action qui permettent, en particulier, de prendre à temps toutes les dispositions préventives nécessaires ». Plus précisément, il demande que ce soit la DAT qui dirige les forces de la contre-révolution ; ce rattachement de « l’organisation spéciale » à la DAT, qui est placée en 1932 sous l’autorité du maréchal Pétain, est justifié par la probabilité de « la collusion de l’insurrection et de l’aviation ennemie ». Cet argument est conforme aux conceptions du maréchal qui accorde une grande importance au rôle de l’aviation de bombardement en cas de guerre, et plus particulièrement en cas d’ « attaque brusquée » des Allemands. En articulant ainsi risque d’ « attaque brusquée » par bombardement massif et risque simultané de déclenchement de l’insurrection communiste, le général Voiriot inaugure une variante à la théorie de général Douhet sur la guerre aérienne. Ce douhétisme contre-révolutionnaire justifie la demande explicite du maréchal Pétain d’assurer la direction du maintien de l’ordre et de la contre-révolution en temps de guerre, ce qui implique de lui reconnaître des compétences particulières en ce domaine dès le temps de paix. En particulier, l’élargissement des compétences de la DAT doit permettre l’élaboration rapide « d’un plan d’opération » [44][44]  Ce « Plan d’opération » dont l’application relèverait... contre les menées insurrectionnelles, qui donnerait sa dimension militaire sur le « plan de guerre contre-révolutionnaire » défini par le gouvernement.

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Un tel cadre juridique implique la reconnaissance de facto des pleins pouvoirs attribués à l’armée de la disposition des pleins pouvoirs pour exécuter le « plan d’opération », car « comme pour la guerre des armées, l’autorité militaire dès qu’elle a reçu la mission de briser l’insurrection [...] doit, dans le cadre du plan préétabli, rester libre et responsable du choix des moyens d’exécution » [45][45]  Ibid., p. 58.. Sa marge de manœuvre doit rester très large, sans contestation possible : « Les donneurs de conseils seront donc impitoyablement évincés », la répression devant être menée sans état d’âme. À cette fin, s’impose l’emploi de troupes nombreuses, dotées d’une grande puissance de feu.

La mise en place d’une organisation militaire spécialisée dans la contre-révolution

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Concernant la mise sur pied des troupes chargées de la contre-insurrection, le général Voiriot juge essentiel de respecter deux principes d’organisation : premièrement, la spécialisation des forces avec la mise en place, « dès le temps de paix, d’un organisme spécial, indépendant des armées, aussi bien du point de vue du commandement qu’à celui des troupes et de leur armement » [46][46]  Ibid., p. 33. ; deuxièmement, la rapidité d’emploi de l’outil contre-révolutionnaire qui doit être localisé en permanence sur son théâtre d’intervention et qui doit être entièrement motorisé [47][47]  Ibid..

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C’est en fonction de ces deux principes que les moyens nécessaires doivent être définis en matière d’effectifs et de composition des troupes. À ce sujet, une distinction est faite entre l’agglomération parisienne et le reste de la région parisienne.

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Dans l’agglomération parisienne, le niveau des effectifs à employer est estimé à environ 28 000 hommes, essentiellement des troupes d’infanterie, soit 12 régiments. Ces forces « répondent au cas [...] de troubles révolutionnaires s’étendant à toute la partie industrielle de l’agglomération et menaçant de gagner son centre » [48][48]  Ibid., p. 37.. Elles correspondent à une situation moyenne. Mais deux autres cas de figure sont envisagés qui nécessiteraient des chiffres différents : « Des effectifs moitié moindres [...] suffiront sans doute à mater l’insurrection à son début. Le double serait très insuffisant si la révolution nous obligeait à reprendre la capitale. »

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Le gros des troupes devrait être constitué d’infanterie, apte à mener des combats de rue, mais le général Voiriot insiste aussi sur la nécessité d’employer massivement des armements modernes diversifiés pour appuyer les fantassins [49][49]  Ibid., p. 57-58. : un bataillon de chars et des engins de transport blindés, une compagnie de projecteurs, un groupe d’artillerie tractée, équipé de canons de 75 mm et de 155 mm, une demi-escadrille d’avions pour assurer observation, bombardement et estafette, des lance-flammes et des gaz suffocants.

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Dans le reste de la région parisienne, les moyens prévus sont nettement plus modestes : environ 12 000 hommes, soit cinq régiments renforcés par une compagnie de projecteurs, une batterie de 75 et une de 155, un escadron de cyclistes et une demi-compagnie de transport d’autos blindées.

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Les unités employées doivent être soigneusement sélectionnées, car les opérations de contre-révolution exigent des « troupes sûres ». Par conséquent, le contingent, trop impressionnable et susceptible d’être infiltré par les communistes, doit être exclu du recrutement des troupes de contre-insurrection. Il faut recruter celles-ci parmi les hommes du « service à long terme », c’est-à-dire les soldats de métier, renforcées par les forces de police ; leur liste est ainsi établie [50][50]  Ibid., p. 39. : la garde républicaine mobile de la région de Paris (3 300 hommes), la garde républicaine de Paris (2 800 hommes), la légion de gendarmerie de Paris (1 300 hommes), le régiment de sapeurs-pompiers (1 800 hommes), la police municipale de Paris et la police suburbaine de la Seine (15 000 hommes). Par ailleurs, « les chars, les avions et les AMC, [seraient] uniquement conduits par des officiers ou gradés » spécialement sélectionnés.

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L’ensemble de ces unités, regroupées en 12 régiments d’infanterie, atteindrait les effectifs nécessaires par le triplement de la garde républicaine mobile et de la garde républicaine, par quadruplement de la gendarmerie de la Seine et des sapeurs-pompiers et par l’utilisation des réservistes de la police.

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Pour réaliser cette démultiplication des effectifs, le réservoir à exploiter se situe hors de l’armée proprement dite. Les membres de la préparation militaire et les officiers retraités peuvent être intégrés aux unités mais il s’agit surtout de faire « appel à des éléments ayant l’amour de la patrie pour premier idéal », c’est-à-dire aux associations « patriotiques » d’anciens combattants [51][51]  Ibid, p. 41. Il n’est pas précisé nommément quelles.... Dans l’ensemble, les troupes de la contre-révolution devraient être formées d’une majorité de civils politiquement sûrs et militairement expérimentés.

67

Le général Voiriot considère de fait, même s’il ne l’exprime pas explicitement, que pour livrer « la guerre intérieure », le système de la nation armée est inadapté et qu’il faut avoir plutôt recours à un amalgame entre des troupes de métier et des civils militarisés. Il semble difficile d’imaginer que la mise sur pied d’une telle armée de guerre intérieure n’aille pas de pair, dès le temps de paix, avec une organisation paramilitaire préalable des organisations civiles concernées ; mais sur ce point la note ne dit mot [52][52]  À propos de cette question de l’emploi d’organisations....

68

Hors de l’agglomération parisienne, les régiments pourraient être constitués seulement des forces de gendarmerie, complétées d’éléments venus des centres de mobilisation de la région. Afin de marquer très nettement la spécificité de l’ensemble de ces troupes, elles devraient être vêtues d’une tenue particulière : « Casque et gandoura de spahi, de couleur gris muraille pour l’agglomération ; gris campagne pour le reste de la région parisienne. » [53][53]  SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot,...

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Au total, la description de l’outil militaire à forger pour mener à bien la contre-révolution se caractérise par l’ampleur quantitative et surtout qualitative des moyens prévus : troupes sélectionnées et spécialisées, armements lourds et modernes. Par ailleurs, non seulement une véritable opération de guerre est prévue au sein même de la capitale, mais de plus, l’organisation des troupes de contre-insurrection, montre que le concept de « guerre intérieure » comporte implicitement une dimension caractéristique de la guerre civile puisqu’elle prévoit d’intégrer majoritairement, quels que soient les cas de figure envisagés, des civils aux troupes de combat. La conduite des opérations qui est envisagée ne fait que confirmer cette orientation, en particulier avec la préférence donnée à une stratégie d’offensive préventive.

Stratégie et tactique contre-insurrectionnelles

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Selon le général Voiriot, la meilleure stratégie doit permettre la réalisation d’une action préventive, exécutée avec rapidité pour mettre l’ennemi intérieur immédiatement hors d’état de nuire. Cette préférence pour une offensive préventive est justifiée par les impératifs de la conduite générale de la guerre qui doit combiner les exigences de la guerre intérieure et de la guerre extérieure. À cette fin, l’objectif du commandement est d’éviter à tout prix d’être conduit par l’ennemi à devoir livrer bataille simultanément sur le front intérieur et sur le front extérieur. Par conséquent, le déclenchement préventif de la répression doit être décidé dès le début de la mobilisation générale afin d’éviter d’avoir à faire face simultanément aux armées ennemies sur les frontières et à l’insurrection à l’intérieur. De plus, agir ainsi présente aussi l’avantage évident de faire l’économie du choc frontal avec les forces insurrectionnelles puisque « au problème délicat du rétablissement de l’ordre, on sera ainsi en mesure de substituer celui plus aisé, du maintien de l’ordre » [54][54]  Ibid..

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Toutefois, il faut envisager deux autres hypothèses stratégiques si cette solution par une attaque préventive ne pouvait être appliquée. Le général Voiriot, abordant ici la controverse d’état-major sur l’attitude que devrait adopter l’armée face au soulèvement dans Paris, ne rallie nullement l’un des deux points de vue qui se sont opposés jusque-là, mais il propose de les dépasser en présentant une solution particulière. Se référant à nouveau au précédent historique de la Commune, il rappelle quelles sont les deux possibilités déjà envisagées contradictoirement en cas de déclenchement de l’insurrection [55][55]  Ibid., p. 42. Les trois méthodes proposées sont la... : soit, adopter une stratégie défensive consistant à occuper une partie de la capitale encore indemne et à résister à l’insurrection pendant que le gouvernement négocie avec elle ; soit, abandonner la capitale et s’appuyer sur la province pour la reconquérir ; il s’agirait donc dans ces deux cas de pratiquer la défensive dans un premier temps, pour passer ensuite à la contre-offensive.

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Le général Voiriot considère que ces trois stratégies différentes ne sont pas nécessairement contradictoires mais plutôt complémentaires : en cas d’échec de la première stratégie, il faudrait se replier sur la deuxième, puis enfin, en cas de nouvel échec, sur la troisième. Mais négligeant de fait ces deux dernières stratégies, le général s’attache, presque exclusivement à expliciter la première, c’est-à-dire l’application d’une offensive préventive contre-insurrectionnelle.

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Afin d’obtenir l’effet de surprise permettant à la contre-révolution de prendre la révolution de vitesse, l’offensive préventive doit commencer durant la période de « tension politique » [56][56]  Ce terme désigne les semaines qui précèdent la déclaration..., c’est-à-dire avant même que la guerre n’ait débuté contre l’ennemi extérieur. Pour obtenir le succès, ces mesures préventives doivent être préparées minutieusement et longtemps à l’avance dans le cadre du « plan d’opération ».

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Cette stratégie devrait être appliquée selon un processus en trois temps. Dans un premier temps, dès la proclamation de l’état de siège, s’effectue la mobilisation des forces de répression : d’abord la police et la gendarmerie assurent la « couverture » [57][57]  Ibid., p. 51., puis un ordre d’alerte est donné au personnel de complément qui se rend dans les casernes et les établissements militaires qui leur ont été préalablement fixés, tandis que les états-majors et services prévus se mettent en place. Dans un deuxième temps, est mis en place le dispositif spatial des forces contre-révolutionnaires. Dans l’agglomération, celui-ci comprend deux ensembles distincts, l’un formé d’un dispositif défensif, l’autre d’un dispositif mobile.

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Le système purement défensif, statique, est tenu essentiellement par les forces de police. Il comprend « un îlot central, véritable citadelle de l’agglomération parisienne, situé à l’intérieur de Paris, renfermant les ministères de guerres [Guerre, Marine et Air], l’Hôtel de Ville, la Banque de France, le Central des PTT, de la DAT, le poste de TSF de la tour Eiffel, la prison du Cherche-Midi... avec en son milieu, un réduit comprenant les Invalides et l’École militaire, à la fois siège du commandement, de ses réserves et de l’ultime défense » [58][58]  Ibid., p. 49..

76

Doit être également prévu « un îlot annexe » correspondant à la place militaire de Vincennes, auquel s’ajouteraient les forts et ouvrages des première et deuxième lignes, ainsi que les établissements militaires bénéficiant de bonnes conditions de défense. Enfin, il serait nécessaire de maintenir un « couloir de circulation » pour permettre les relations de l’ « îlot central » avec l’extérieur par Versailles.

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Les forces mobiles, constituées des troupes non affectées au système défensif, devraient être scindées en deux : d’abord un groupe principal, baptisé « masse de manœuvre », basé dans l’ « îlot central » ou dans le couloir de circulation, et destiné à maintenir ou rétablir l’ordre dans l’agglomération en menant des actions offensives vers sa périphérie ; ensuite, « un groupement de forces mobiles », moins important, serait basé à Vincennes, afin de maintenir les liaisons entre l’extérieur et l’îlot central.

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Le reste de la région parisienne devrait comprendre également la combinaison d’un système défensif et d’une force mobile : le système défensif consisterait à installer, sous la protection des forts de première ligne, une ceinture de surveillance autour de l’ensemble de la capitale qui permettrait de verrouiller toutes les communications entre Paris et la province. Les forces mobiles opéreraient en s’appuyant sur les différentes garnisons et établissements militaires de la région.

79

À l’abri des différents dispositifs spatiaux mis en place, les opérations proprement dites peuvent alors être déclenchées, débutant ainsi le troisième temps de la stratégie de contre-insurrection. L’objectif étant de briser l’insurrection avant même son déclenchement, les attaques devraient être dirigées sur ses centres de commandement et sur les principales zones d’habitation de ses combattants. Par conséquent, la concentration des forces puis l’orientation des premières opérations de répression seraient effectuées en direction du nord et du nord-est pour s’achever vers le sud et vers le sud-est.

80

Le déroulement de ces opérations implique que le gouvernement déclare l’état de siège dans l’ensemble de la région parisienne avec toutes les conséquences que cela implique, en particulier le renforcement général de la surveillance, la restriction à la circulation sous toutes ses formes (surveillance étroite des postes, du téléphone, du télégraphe, fermeture des frontières). Mais surtout, l’instauration de l’état de siège doit permettre à l’autorité militaire de déclencher le processus de répression très rapidement, l’ensemble des mesures préventives devant être réalisées en moins de 48 heures ; celles-ci se diviseraient en deux catégories : d’une part, des mesures de nature policière qui comprendraient pour l’essentiel « la saisie des meneurs et agitateurs connus, et leur regroupement à l’extérieur comme otages, l’expulsion des étrangers et des coloniaux indésirables [...], l’interdiction des publications et des réunions de nature à exciter ou à entretenir le désordre, l’invitation à la population d’avoir à quitter l’agglomération parisienne, le centre de Paris, en particulier » [59][59]  Ibid., p. 45.. Par conséquent, le développement de l’offensive préventive implique que les civils soient évacués de la capitale. Cette mesure confirme que Paris doit être considéré comme un champ de bataille à part entière. D’autre part, parallèlement au développement des opérations, devraient être appliquées des mesures d’ordre militaire, avec « la mise en place d’un service de renseignement » à l’échelle de la région parisienne, la militarisation, mais sans armement, des administrations et services publics, « la mise en état de défense des établissements militaires défendables [...] le transfert en province des jeunes soldats et des indésirables des corps de l’agglomération parisienne », l’évacuation des « organes militaires (et même gouvernementaux) qui ne sont pas nécessaires au fonctionnement du gouvernement de guerre [...], l’organisation de l’appareil judiciaire militaire et d’une juridiction spéciale rapide [...] dont l’élément avancé fonctionnera à la prison du Cherche-Midi » [60][60]  Ibid., p. 46..

81

En cas d’échec des mesures préventives, il faudrait faire face au déclenchement de l’ « insurrection brusquée ». La bataille étant alors immédiate, les mesures préventives ne seraient plus suffisantes et ne pourraient en général pas être appliquées. Le général Voiriot rappelle que l’état de siège serait inopérant dans un tel contexte, en particulier du fait de l’isolement du gouvernement et du commandement, « du moins ce qu’il en reste ». L’instauration de l’état de guerre serait dans ces circonstances inévitables, de même que l’application dans toute sa rigueur du « plan d’opération ». À ce stade, commencerait véritablement la conduite de la guerre intérieure sur le « théâtre d’opération de la région parisienne ».

82

La note du général Voiriot ne traite qu’assez brièvement des aspects tactiques de la « guerre intérieure ». Ceux-ci peuvent être résumés par les quelques principes suivants [61][61]  Ibid., p. 57-58. : les actions engagées doivent être considérées comme des opérations de guerre à part entière qui « seront menées avec la plus grande énergie » ; « la répression [devra être] d’une inflexible dureté ». La mobilité des forces et la maîtrise des moyens modernes de combat doivent être systématiques, en particulier dans le domaine des communications pour garantir des liaisons efficaces. La concentration des forces doit être constamment maintenue avec « défense absolue d’éparpiller les troupes. [...] Donc ni détachements de postes isolés, ni même de promenades militaires, sous prétexte de montrer la force pour en éviter l’emploi ». La planification de l’action et la prudence dans l’exécution sont indispensables car « aucune opération ne doit conduire à un échec. On ne doit agir qu’à coup sûr, grâce à une bonne préparation des opérations dans tous leurs détails [sous la conduite de] chefs qualifiés ». La souplesse d’adaptation à la guerre en milieu urbain doit être recherchée, en particulier il ne faut jamais oublier qu’ « on ne tient la rue que quand on tient les toits ». À cause des tentatives de fraternisation organisées par l’ennemi, la sûreté des troupes exige qu’elles « ne doivent sortir de leurs cantonnements que pour faire usage de leurs armes ». Par conséquent, les consignes doivent être très strictes : « Pas de stationnement à l’extérieur, ni de repas froid. Pas de contact, même à vue, chaque fois que ce sera possible, entre les troupes et l’insurrection. »

Conclusion

83

La note du général Voiriot montre qu’au moins une bonne partie du haut commandement de l’armée française, autour du maréchal Pétain, a considéré au début des années 1930 que la région parisienne représentait un champ de bataille potentiel sur le front intérieur en cas de guerre [62][62]  Le général Weygand partage lui aussi cette conviction....

84

Au niveau militaire, cette note, inspirée par une volonté d’adaptation des forces armées à la guerre moderne, est marquée par la conviction qu’une mutation fondamentale est intervenue depuis la Grande Guerre : le futur conflit verra l’apparition d’un front intérieur et les forces fran-çaises doivent, en conséquence, se préparer à affronter l’irruption soudaine de la guerre révolutionnaire au cœur même du territoire national. Cette conviction a provoqué un effort particulier pour définir une doctrine de la contre-insurrection en milieu urbain, comprenant en particulier une réflexion sur les principes de conduite à appliquer dans ce type de conflit, ainsi que la définition de techniques propres aux combats de rue. Les sources d’inspiration ont été la succession des soulèvements populaires du XIXe siècle en France, tout particulièrement celui de la Commune. Il est plus difficile de déterminer dans quelle mesure les précédents étrangers d’insurrection urbaine, postérieurs au début du siècle, ont été étudiés et leurs enseignements intégrés à la note du général Voiriot ; par exemple, les soulèvements armés de Petrograd, Dublin, Budapest, Munich, Hambourg, Shanghai, qui ont, chacun d’entre eux, présenté des caractéristiques spécifiques.

85

Sur le plan politico-militaire, il est frappant de constater que le danger communiste est défini sous une forme essentiellement abstraite, sans vraiment tenir compte des faits, et d’abord, de la conjoncture politique [63][63]  À cette faiblesse de méthode peut s’appliquer le jugement.... L’écart apparaît, en effet, immense entre l’ampleur de la menace telle qu’elle est définie et l’influence réelle du PCF au début des années 1930. Celui-ci se trouve, à ce moment-là, très affaibli, marginalisé, en plein recul électoral ; il a montré à plusieurs reprises son incapacité à mobiliser, y compris en région parisienne, une partie significative de la classe ouvrière [64][64]  Par exemple, les actions organisées chaque 1er août.... Par ailleurs, aucune information vérifiée ne montre la mise sur pied d’une véritable organisation paramilitaire communiste dans la France de cette époque [65][65]  Le PCF ne dispose pas d’une organisation dite d’autodéfense.... De même, il est remarquable que la collusion entre l’Allemagne et le Komintern soit considérée comme une évidence [66][66]  Il faut toutefois remarquer que ce point de vue ne... qui n’appelle pas d’argumentation, alors qu’au début des années 1930, même si les contacts entre la Reichswehr et l’Armée Rouge restent étroits [67][67]  Par exemple, en 1932, le lieutenant-colonel Palasse,..., l’Internationale communiste proclame ouvertement que l’Allemagne est le pays d’Europe le plus mûr pour une révolution communiste [68][68]  C’est d’ailleurs une constante de l’analyse communiste.... Par contre, la direction du Komintern considère que les perspectives révolutionnaires en France sont beaucoup moins favorables ; par conséquent, en 1932, la France n’occupe dans le dispositif communiste international qu’une position secondaire.

86

Cette très grande surestimation du danger communiste et les mesures disproportionnées imaginées pour y faire face conduisent à une série d’interrogations :

87

— Quelle place a pu tenir dans la mémoire collective de l’institution militaire le souvenir de la Commune de Paris, lorsque l’on constate que, plus de soixante ans après son écrasement, elle est invoquée avec une telle force et avec une telle récurrence pour affirmer que le communisme est une menace majeure ?

88

— La perception très négative du monde ouvrier, plus que le simple produit d’a priori idéologique, n’est-elle pas surtout révélatrice des difficultés d’adaptation de l’armée française de l’entre-deux-guerres à la modernité, dans une société occidentale de plus en plus marquée par l’industrialisation et le développement urbain ? Par comparaison, la perception des ouvriers était-elle, par exemple, aussi négative, à cette époque, dans l’armée allemande et dans l’armée britannique ?

89

— La conviction qu’au cœur même du territoire national se tenait une force hostile, prête à agir de concert avec l’ennemi en cas de guerre, n’était-elle pas un facteur psychologique foncièrement déstabilisant, susceptible de distraire une part de l’attention et de la volonté qui auraient dû être normalement tendues à leur maximum face à la menace représentée par l’ennemi extérieur ?

90

— Quels ont pu être les sentiments des dirigeants politiques à la lecture d’un document comme celui du général Voiriot ? Plus que d’attiser leur crainte du communisme, n’a-t-il pas ravivé plutôt la peur, sinon du coup d’État militaire, tout au moins d’une trop grand influence politique prise par l’armée dès le temps de paix et plus encore en temps de guerre ? En ce sens, la note du général Voiriot illustrerait remarquablement que la complexité et la difficulté des relations entre l’institution militaire et le pouvoir politique se sont trouvées au cœur du problème militaire français des années 1930.

Notes

[1]

« Service historique de l’armée de terre, ci-après SHAT », 9N366, Maintien de l’ordre ; Général Voiriot, Note sur la défense de la région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre, s.d., p. 9.

[2]

Dans l’ensemble, l’analyse de la menace communiste par les chefs militaires après 1945 apparaît comme largement renouvelée par rapport à la période des années 1930. Schématiquement, on peut considérer qu’avant 1940, le communisme est surtout envisagé comme un danger militaire stricto sensu, après 1945, il est considéré aussi comme particulièrement apte à mener une guerre psychologique, à porter la guerre intérieure sur le terrain social, idéologique. Cf. Marie-Catherine et Paul Villatoux, « La menace de subversion communiste dans les forces armées (1949-1950) », Revue historique des armées, no 2, 1999, p. 105-113 ; Pierre Dabezies, « Subversion, antisubversion, autosubversion », Olivier Forcade (sous la dir. de), Militaires en République 1870-1962, Paris, 1999, p. 553-558.

[3]

Jean-Jacques Becker, Serge Berstein, L’anticommunisme en France (1917-1940), t. 1, Paris, Olivier Orban, 1987.

[4]

Frédéric Monier, L’apparition du complot communiste en France (1920-1932), thèse, Paris X - Nanterre, 1995, 640 p. ; F. Monier, Le complot dans la République, Paris, La Découverte, 1998.

[5]

Par exemple, Léon Blum considère que les communistes constituent « une sorte d’armée de métier de l’insurrection », cf. Bolchevisme et socialisme (5e éd.), Paris, Librairie populaire du parti socialiste, 1931 (cité par Jean-Jacques Becker, Serge Berstein, L’anticommunisme en France..., op. cit., p. 155).

[6]

Par exemple, dans les articles suivants, Lucien Souchon, « L’armée et l’ordre social », Revue hebdomadaire, no 900, 1929, p. 5-20 ; « Le soldat dans la cité », La France militaire, 21 novembre 1934, p. 1.

[7]

Cf. Jacques Nobecourt, Histoire politique de l’armée française (1912-1942), Paris, Le Seuil, 1967, p. 71.

[8]

Par exemple, le rapport sur le moral de l’armée en 1933 constate « un effet nul de la propagande antimilitariste sur les hommes de l’active » (SHAT, 7N4033, Rapport sur le moral de l’armée en 1933). Par ailleurs, les mémoires ou écrits divers d’officiers supérieurs ne font pas référence à un véritable danger communiste interne à l’armée durant l’entre-deux-guerres. Cf. général M. Gamelin, Servir, Paris, Plon, 1946-1947, 3 t. ; général Weygand, Mémoires, Paris, Flammarion, 1950-1957, 3 t. ; général Weygand, Journal, Paris, CNRS/ESId, 1998.

[9]

Ce souci n’est pas une spécificité française, il se retrouve dans d’autres pays et surtout en Allemagne. Les communistes sont d’ailleurs conscients de cette maturation des réflexions contre-insurrectionnelles : « Dans la littérature militaire bourgeoise, la question de la répression armée des mouvements révolutionnaires des masses est devenue une des questions centrales, alors que avant la guerre on avait que peu d’écrits à ce sujet. [...] La bourgeoisie a résolu de constituer des armées spéciales de guerre civile » (L. Alfred, « Le problème de l’autodéfense prolétarienne », Internationale communiste, no 24, décembre 1929, p. 1707 et 1708).

[10]

Cf. Frédéric Guelton, Le général Weygand, vice-président du Conseil supérieur de la guerre (1931-1935), thèse, Paris 1, 1994, vol. 1, p. 67-68. Par exemple, au Conseil supérieur de la guerre du 15 mai 1933, le général Weygand considère que « nous n’avons jamais été aussi rapprochés d’une possibilité de guerre ». Sur la psychose de guerre aux alentours de 1932, cf. aussi Ladislas Misyrowics, Autopsie d’une défaite. Origine de l’effondrement militaire français de 1940, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1973, p. 109-110, avec en particulier cette citation de J. Green : « Les gens que je vois sont en proie à la panique. Cela arrive trois ou quatre fois par an. Quand il ne s’agit pas de la guerre, c’est la révolution qui leur ôte le sommeil. »

[11]

En avril 1931, le 11e Plenum de l’Internationale communiste vote une résolution qui considère que « la poussée révolutionnaire croissante fait mûrir les tendances de la crise politique révolutionnaire dans les pays du capitalisme », « Les tâches des sections de l’IC en rapport avec l’aggravation de la crise économique et la maturation dans certains pays, des prémices d’une crise révolutionnaire », bureau d’édition, 1931. En 1932, le 12e Plénum ne prévoit plus la révolution pour l’immédiat, mais l’annonce prochaine : « Il n’y a pas encore de situation révolutionnaire immédiate dans les pays capitalistes les plus importants et décisifs. À l’heure actuelle, s’accomplit précisément la transition vers un nouveau cycle de grandes collisions de classe et entre les États, vers un nouveau cycle de guerres et de révolutions [...] L’on dispose de peu de temps jusqu’à la maturité de la crise révolutionnaire », Correspondance internationale, no 8, 1932 (cités par Serge Wolikow, Le Parti communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933), thèse, Paris VIII, 1990, p. 1469).

[12]

Stéphane Courtois, Marc Lazar, Histoire du Parti communiste français, Paris, PUF, 1995, p. 99.

[13]

« Paris en cas d’émeute. Le plan Z », Revue des vivants, no 9, septembre 1928, p. 423-426.

[14]

D’autres études ont été rédigées sur cette question ; par exemple, celle signée du lieutenant-colonel Vauthier et intitulée « L’emploi de l’armée pour la répression des troubles » (citée par le général Voiriot, Note sur la défense..., citée p. 43) ou celle de 1934 évoquée dans un simple document postérieur (SHAT, 7N64 suppl., Maintien de l’ordre en cas de troubles graves, maintien du moral dans l’armée (1935-1936), note relative à l’investissement de Paris en cas d’insurrection grave, 1er bureau, 30 septembre 1935). Il ne semble pas que ces études aient été conservées au SHAT.

[15]

Général Niessel, « Stratégie et tactiques socialistes de l’insurrection armée », La France militaire, 16 mai 1934, p. 1 ; « La riposte à l’insurrection armée », ibid., 30 mai 1934, p. 1 ; « La riposte à l’insurrection armée », ibid., 2 juin 1934, p. 1 ; « Emploi des voitures blindées et des trains blindés dans les troubles de Vienne », ibid., 17 et 18 juin 1934, p. 1.

[16]

Le général Niessel ne fait pas de distinction entre socialistes et communistes, considérés tout deux comme possédant une vocation commune à l’insurrection.

[17]

Général Niessel, « La riposte à l’insurrection armée », La France militaire, 30 mai 1934, p. 1.

[18]

SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot, Note sur la défense..., citée p. 1.

[19]

Selon l’expression d’Henry Dutailly, Les problèmes de l’armée française (1935-1939), Paris, SHAT, 1980, p. 290.

[20]

Il semble que cette attribution lui soit de fait reconnue, tout au moins par le haut commandement, puisque lors de son exposé devant le CSG du 5 décembre 1934 qui a pour objet d’étudier les moyens de parer à une attaque brusquée, le général Weygand, dans un court paragraphe consacré à « l’attaque aérienne » et au rôle de la DAT, considère que « dans les villes, il faut rendre obligatoire la défense passive, avoir des troupes pour l’ordre » (SHAT, 1N34, Compte rendu de la séance du CSG, 5 décembre 1934, cité par Frédéric Guelton, Le général Weygand..., op. cit., t. 2, p. 47). On peut toutefois remarquer que dans sa description de la DAT, le colonel Paoli ne cite nullement le maintien de l’ordre dans l’énumération qu’il donne de ses compétences officielles. Colonel François-André Paoli, L’armée française de 1919 à 1939, Levallois-Perret, SHAT, 1974, t. 4, p. 84-90.

[21]

Le Komintern revendique ouvertement cette dimension militaire du projet insurrectionnel, en particulier dans le livre L’insurrection armée écrit collectivement avec la participation d’officiers de l’Armée Rouge. Publié en France par le Bureau d’éditions, contrôle le PCF, cet ouvrage comprend des citations de Marx ou Lenine telles que « l’insurrection armée est la forme la plus haute de la lutte politique du prolétariat » ou « l’insurrection est un art tout comme la guerre » (A. Neuberg, L’insurrection armée, Bureau d’éditions, Paris, 1931). À propos de cet ouvrage, cf. Frédéric Monier, L’apparition du complot communiste en France (1920-1932), thèse, Paris X - Nanterre, 1995, p. 535-539 ; Frédéric Monier, Le complot dans la République, Paris, La Découverte, 1998, p. 236-241 ; Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné, « le Komintern à l’action », Stéphane Courtois (sous la dir.), Le livre noir du communisme, Paris, R. Laffont, 1997, p. 311. Le général Voiriot a d’ailleurs largement eu recours au contenu de cet ouvrage qu’il cite dans son introduction. Par contre, il ne cite pas A. Losovsky, La grève est un combat. Essai d’application de la science militaire à la stratégie des grèves, Courbevoie, Petite Bibliothèque de l’ISR, 1931, 90 p., publié par la CGTU.

[22]

SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot, Note sur la défense..., citée, p. 30.

[23]

Ibid., p. 21.

[24]

Ibid., p. 31.

[25]

Ibid., p. 7.

[26]

Ibid., p. 11.

[27]

Ce point de vue n’a évidemment rien d’original ; on le trouve longuement développé dans une abondante littérature anticommuniste de l’époque ; parmi les ouvrages ayant eu le plus de succès, on peut citer : M. Laporte, Espions rouges, les dessous de l’espionnage soviétique en France, Paris, Librairie de la Revue française, 1929 ; moins connu : général A. Héroys, Léon Thévenin, L’Armée Rouge et la guerre sociale, Paris, Librairie académique, Perrin, 1931 ; M. Laporte, Les mystères du Kremlin (dans les coulisses de la IIIe Internationale et du parti français), Paris, Renaissance moderne, 1928.

[28]

SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot, Note sur la défense..., citée, p. 27.

[29]

Ibid., p. 29.

[30]

Ibid., p. 26.

[31]

Ibid., p. 28.

[32]

Ibid., p. 22-23.

[33]

Sur le nombre d’adhérents, ces chiffres sont sensiblement inférieurs à la réalité, puisqu’en février 1932, le PCF a estimé ses effectifs à 5 039 adhérents dans la Seine, 1 734 en Seine-et-Oise et 383 en Seine-et-Marne, soit en tout 7 156 (Annie Kriegel, « Le parti communiste sous la IIIe République (1920-1939). Mouvement des effectifs et structures d’organisation », Le pain et les roses, Paris, PUF, 1968, p. 353). Quant au nombre de 260 000 sympathisants, ou insurgés potentiels, il correspond à celui des électeurs communistes de la région parisienne.

[34]

SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot, Note sur la défense..., citée, n. 1, p. 56.

[35]

En fait, à cette date, le PCF a de grosses difficultés pour faire fonctionner son organisation en région parisienne ; une réorganisation et un redécoupage sont d’ailleurs effectués en 1932. Sur ce point, cf. Annie Kriegel, « Le parti communiste sous la IIIe République... », art. cité, p. 351-352 ; Serge Wolikow, Le PCF et l’Internationale communiste..., op. cit., p. 1647.

[36]

Ibid.

[37]

Ibid., p. 15.

[38]

Ibid.

[39]

Ibid.

[40]

Ibid., p. 32.

[41]

Ibid., p. 33.

[42]

On peut s’étonner que, sur ce point, l’exemple de l’insurrection de Hambourg en octobre 1923 ne soit pas cité, bien qu’il soit longuement décrit dans l’ouvrage de Neuberg, L’insurrection armée ; il souligne combien les forces de police furent mises en difficulté par les insurgés pourtant assez peu nombreux et mal armés.

[43]

SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot, Note sur la défense..., citée, p. 34.

[44]

Ce « Plan d’opération » dont l’application relèverait de l’autorité militaire ne doit pas être confondu avec le Plan de protection du temps de paix qui, lui, relève de l’autorité civile et qui est destiné à faire face à des troubles d’une ampleur limitée.

[45]

Ibid., p. 58.

[46]

Ibid., p. 33.

[47]

Ibid.

[48]

Ibid., p. 37.

[49]

Ibid., p. 57-58.

[50]

Ibid., p. 39.

[51]

Ibid, p. 41. Il n’est pas précisé nommément quelles organisations sont concernées par ce projet.

[52]

À propos de cette question de l’emploi d’organisations d’anciens combattants, on peut remarquer que le colonel de La Rocque a durant cette période des liens étroits avec le maréchal Pétain puisque, outre la direction des Croix-de-Feu, il assure à partir de 1931 la présidence de la Ligue de défense aérienne que le maréchal a fondée et qu’il continue à suivre de près. À tel point, qu’ « au cours d’un entretien en octobre 1933, le général Laure, chef d’état-major de Pétain, demanda à La Rocque de démissionner des Croix-de-Feu pour se consacrer à la Ligue » (Herbert R. Lottman, Pétain, Paris, Le Seuil, 1984, p. 164). Cf. Jean Brumeaux, « La Rocque et la Ligue de défense aérienne », Bulletin d’information, les amis de La Rocque, Neuilly, avril 1981.

[53]

SHAT, 9N366, Maintien de l’ordre, général Voiriot, Note sur la défense..., citée, p. 41.

[54]

Ibid.

[55]

Ibid., p. 42. Les trois méthodes proposées sont la reprise de celles que le maréchal Marmont expose dans ses Mémoires pour faire face à un soulèvement du peuple de Paris.

[56]

Ce terme désigne les semaines qui précèdent la déclaration de guerre, période marquée par une montée de la tension entre les futurs États belligérants.

[57]

Ibid., p. 51.

[58]

Ibid., p. 49.

[59]

Ibid., p. 45.

[60]

Ibid., p. 46.

[61]

Ibid., p. 57-58.

[62]

Le général Weygand partage lui aussi cette conviction puisqu’il a approuvé une étude du 4 avril 1934 qui prévoyait six divisions pour investir Paris en cas d’insurrection (SHAT, 7N64 suppl., Maintien de l’ordre en cas de troubles graves, maintien du moral dans l’armée (1935-1936), note relative à l’investissement de Paris en cas d’insurrection grave, 1er bureau, 30 septembre 1935).

[63]

À cette faiblesse de méthode peut s’appliquer le jugement que le général de Gaulle portait sur l’élaboration de la doctrine militaire dans l’armée française de cette époque : « Il semble que l’esprit militaire français répugne à reconnaître à l’action de guerre le caractère essentiellement empirique qu’elle doit revêtir. Il s’efforce sans cesse de construire une doctrine qui lui permette, a priori, d’orienter l’action et d’en concevoir la forme, sans tenir compte des circonstances qui devraient en être la base. Il y trouve, il est vrai, une sorte de satisfaction, mais dangereuse, et d’autant plus qu’elle est d’un ordre supérieur » (Ch. de Gaulle, Le fil de l’épée, Paris, 1932, p. 20).

[64]

Par exemple, les actions organisées chaque 1er août de 1929 à 1933, et baptisées Journée internationale de lutte contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’URSS, sont des échecs pour le PCF. Pour la région parisienne, cf. Jean-Paul Brunet, Saint-Denis, la ville rouge, Paris, Hachette, 1980, p. 147-148.

[65]

Le PCF ne dispose pas d’une organisation dite d’autodéfense structurée à l’échelle nationale. Les actions violentes et la protection des activités du parti relève de l’initiative locale. Au contraire, à cette époque, l’Internationale communiste est hostile à la mise sur pied de structures paramilitaires centralisées, en particulier parce qu’elle pose un problème de contrôle politique. L’Internationale prône l’autodéfense de masse décentralisée ; par exemple, L’Humanité du 15 février 1934 rappelle après le 6 février 1934 : « Notre parti doit redoubler de prudence et d’organisation d’autodéfense. Ce ne sont pas de petits groupes étroits qui doivent et peuvent défendre les organisations ; il faut y entraîner les masses des travailleurs, que les communistes doivent apprendre à diriger. » Sur l’échec, dans la période précédente, des groupes de défense antifascistes créés par les communistes en 1926 ; cf. Stéphane Courtois, Marc Lazar, Histoire du PCF, op. cit., p. 98.

[66]

Il faut toutefois remarquer que ce point de vue ne reflète pas celui de tout le haut commandement. Par exemple, le général Weygand, tout au moins à cette époque, ne considère pas l’URSS comme un allié de l’Allemagne. Cf. F. Guelton, Le général Weygand..., op. cit., t. 1, p. 117-120.

[67]

Par exemple, en 1932, le lieutenant-colonel Palasse, attaché militaire à Bucarest, écrit dans un rapport que la Reichswehr participe activement à « la réorganisation, à l’instruction et à la modernisation de l’Armée Rouge [...]. La Reichswehr entretient en outre en Russie un personnel militaire suffisamment nombreux qui n’a pas d’autre rôle que de s’instruire pour la guerre, en particulier, dans la connaissance et l’emploi des armes interdites » (SHAT, 7N3549, compte rendu strictement confidentiel, no 36/S, janvier 1932).

[68]

C’est d’ailleurs une constante de l’analyse communiste sur la situation politique en Europe depuis 1917. Sur la préparation et l’échec d’un soulèvement armée à l’échelle de l’Allemagne en octobre 1923, cf. P. Broué, Histoire de l’Internationale communiste, Paris, Fayard, 1997, p. 328-329 et 342-343. L’optimisme des communistes, quant aux perspectives révolutionnaires en Allemagne, est au cœur de la stratégie de l’IC durant la période dite « classe contre classe ». Cet optimisme perdurera d’ailleurs au-delà de janvier 1933. C’est d’ailleurs pour cette raison, que des écrits militaires de contre-insurrection ont été rédigés en Allemagne dès le début des années 1920 et que, durant cette même époque, les autorités allemandes ont proposé aux services de renseignements de l’armée française d’échanger des informations sur les activités des communistes et en particulier, celles menées dans l’armée. (RGVIA : Archives d’histoire militaire de l’État de Russie, 1554 T2 (5), 2e bureau, Section du centre des renseignements, no 2854, Monsieur le ministre de la Guerre à Monsieur le ministre de l’Intérieur, 9 septembre 1926, p. 750).

Résumé

Français

Vers 1930, le haut-commandement de l’armée française estime qu’en cas d’ « attaque brusquée » des Allemands, le parti communiste déclencherait une insurrection, en particulier en région parisienne. Pour empêcher que ne s’ouvre un front intérieur en cas de guerre, plusieurs études d’état-major ont défini les mesures de contre-insurrection pour la mettre en échec.
Le maréchal Pétain en 1932, a manifesté la volonté de se voir confier, dès le temps de paix, le commandement des forces de contre-insurrection. Pour en informer le gouvernement, il a officiellement approuvé le contenu d’une importante étude intitulée Note sur la défense de la Région parisienne contre l’ennemi intérieur en temps de guerre. Ce document décrit le communisme comme une menace essentiellement militaire et il prône l’application d’une stratégie d’offensive préventive.

English

L’armée française face au problème de la subversion communiste au début des années 1930Around 1930, the hight-command of the French army considered that in case of « a sudden attack » from the Germans, the communist Party would trigger off an insurrection, specially in the Paris area. Counter-insurrection measures which would contain the communist subversion were to be found in several headstaff surveys, to prevent an internal front in case of war.
Marshal Pétain in 1932 wished he was given the command of the counter-insurrection forces as early as in peace time. To let the government know this position, he officially approved of the contents of an important survey entitled Memo on the Defense of the Paris area against the interior enemy in wartime. This document shows communism as a threat, essentially a military one and advocates the enforcement of a strategy based on preventive strategy offensive.

Plan de l'article

  1. I. LA SUBVERSION COMMUNISTE  EST D’ABORD UN PROBLèME DE DéFENSE NATIONALE
    1. L’institution militaire confrontée au phénomène communiste
    2. La double nature du PCF
    3. L’armée secrète des communistes en région parisienne
    4. Stratégie et tactique insurrectionnelles des communistes
  2. II. L’ARMÉE EST LE SEUL VÉRITABLE OUTIL DE LA CONTRE-RÉVOLUTION
    1. La définition d’un cadre politico-juridique d’exception
    2. La mise en place d’une organisation militaire spécialisée dans la contre-révolution
    3. Stratégie et tactique contre-insurrectionnelles
    4. Conclusion

Pour citer cet article

Vidal Georges, « L'armée française face au problème de la subversion communiste au début des années 1930 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 4/2001 (n° 204), p. 41-65.

URL : http://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2001-4-page-41.htm
DOI : 10.3917/gmcc.204.0041


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