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Guerres mondiales et conflits contemporains

2002/1 (n° 205)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782130527237
  • DOI : 10.3917/gmcc.205.0015
  • Éditeur : P.U.F.


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Les orphelins de guerre se présentent d’emblée comme un groupe particulier [1]   Sur la constitution du groupe, je me permets de renvoyer... [1] . Ce sont des victimes indirectes ou civiles du conflit. Généralement enfants quand survient l’irréparable – à savoir la disparition du père –, ils ne sont pas en mesure de défendre leurs droits. D’où l’intervention d’adultes en leur nom et place. Plus précisément, on peut distinguer trois formes principales de mobilisation en faveur des orphelins de la Première Guerre, trois formes qui se succèdent dans le temps. Dès le début du conflit, les orphelins sont secourus par des associations philanthropiques, qui ont tendance à se multiplier. Dans l’après-guerre, leur activité décroît, puis se met en place l’intervention publique définie par la loi de juillet 1917 [2]   Sur ce problème, O. Faron, Secourir les orphelins... [2] . La concrétisation de cette politique étatique originale suppose alors un rôle croissant des associations d’Anciens combattants. Le monde combattant, au sens classique du terme, agit notamment pour se saisir des leviers de l’action publique. Face à ce qu’ils vivent comme une espèce de chape de plomb, les orphelins devenus adultes vont décider de voler de leurs propres ailes dans les années 1930, en créant des groupements autonomes.

1. DES ASSOCIATIONS DE BIENFAISANCE AU SECOURS DES ORPHELINS

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Dès 1914, des associations interviennent. Certaines existaient avant la guerre ; d’autres se sont créées à partir de son déclenchement. On peut retenir un certain nombre de traits de cette mobilisation sans précédent.

L’explosion de la philanthropie dès le début du conflit

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L’entrée en guerre coïncide avec un extraordinaire courant d’entraide. Les orphelins sont secourus par des associations au rayonnement très différent mais qui ont un point commun, celui de faire appel à la générosité du public de toutes les manières.

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Agir pour les orphelins passe par la multiplication des initiatives visant à recueillir des fonds, à l’image des loteries. L’une est ainsi organisée en faveur des amis des orphelins de la guerre du XIVe arrondissement, avec de nombreux objets d’art en lots... Cette « société locale », présidée par le maire de l’arrondissement et dont le siège est précisément la mairie, entend à la fois mener les « enquêtes nécessaires » pour réaliser une « intercession » efficace entre une famille « privée de son chef, misérable lambeau d’humanité perdue dans la tourmente » et les associations chargées de l’aider [3]   Des statuts de cette œuvre, datant de 1917, sont conservés... [3] , et multiplier les manifestations autour des enfants. Une réunion est ainsi organisée le 31 décembre 1916 au gymnase Huyghens, en présence de Mme Raymond Poincaré. Le programme inclut successivement une « représentation cinématographique », la Marseillaise par le chœur, l’allocution de Monsieur le maire, un « hymne aux morts », un « poème aux Orphelins », la distribution d’étrennes et des « souhaits à la France ».

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De telles manifestations ponctuent la sociabilité des différentes régions françaises. En février 1918, J. Gauthier, secrétaire de la section de Tulle de l’Orphelinat des prévoyants de l’avenir et de la colonisation française, demande au préfet de Corrèze l’autorisation d’organiser une soirée lyrique et artistique au profit des orphelins de guerre [4]   Archives de la Corrèze, 4 M 90. [4] . Dans le même sens, est prévue le dimanche 17 mars 1918 une matinée de bienfaisance au profit des orphelins de la guerre dans la salle des fêtes de Belfort, avec la participation de l’orchestre symphonique [5]   Archives départementales de Belfort, Le territoire... [5] . Le dimanche 11 août 1918, se déroule une fête sportive au profit des pupilles organisée par l’association sportive belfortaine ; les prix des places étant respectivement de 3 et 0,50 F.

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L’argent ainsi recueilli à travers des manifestations fort diverses est le levier de l’assistance envers les orphelins.

L’aide apportée aux orphelins

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Les enfants sont secourus de manière diversifiée. L’assistance va de sommes d’argent à des dons en nature ; les œuvres étant soit plutôt spécialisées, soit généralistes en fonction de leur taille et de leur implantation géographique. De dimension limitée, la Protection mutuelle des veuves et orphelins de la Grande Guerre est par exemple une société de secours mutuels, qui, moyennant cotisation, aide les enfants malades. Elle contribue en outre aux frais funéraires.

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Les associations ont toutefois le plus souvent des objectifs multiples. Prenons un cas précis pour mieux comprendre la gamme des actions ainsi engagées. L’Œuvre de protection en faveur des femmes et des enfants victimes de la guerre de 1914-1918 est fondée le 3 juin 1915 [6]   Archives de Paris (AP), pièce DX6, carton 4, no 1... [6] . Elle est présidée par Léopold Bellan, ancien président du Conseil général de la Seine et du Conseil municipal de Paris. Son objet est :

« 1o de faire toutes les démarches utiles auprès des pouvoirs publics et des institutions diverses en vue d’obtenir les allocations, secours, indemnités et pensions auxquels ont droit ou peuvent prétendre les veuves et orphelins de la guerre ;

« 2o de rechercher tous les débouchés possibles où les veuves, les mères, les sœurs et les enfants des soldats morts pour la Patrie pourront être employés utilement et d’ouvrir à cet effet un Office général de placement gratuit ;

« 3o de distribuer des vêtements aux enfants et d’étendre à leurs mères les bienfaits de cette organisation lorsque les ressources le permettront ;

« 4o de placer dans les orphelinats, par l’intermédiaire de personnes compétentes, les enfants que les mères ne voudraient ou ne pourraient garder ;

« 5o d’assurer, dans une clinique affiliée, des soins et des médicaments gratuits pour les mères et pour les enfants ;

« 6o de donner, par un jurisconsulte, des conseils et avis touchant les affaires litigieuses ;

« 7o d’allouer de modiques secours. »

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De l’aide juridique à l’assistance matérielle, la panoplie des initiatives est très étendue. Essayons donc de dessiner les axes principaux de l’action engagée en faveur des orphelins, en partant du travail quotidien des différentes œuvres. Prenons quelques exemples. Parmi les secours financiers accordés, les associations proposent des subventions pour les vacances. Dès l’année 1916, l’Orphelinat des armées envoie presque 400 enfants en colonie de vacances, et ils « revinrent dans un état de santé qui provoqua le ravissement des mères ». En ce qui concerne les dons en nature, les associations organisent beaucoup de distributions de vêtements. Le vestiaire de l’œuvre des Bons-Enfants distribue ainsi près de 12 000 pièces en 1917. Il apparaît toutefois vain de recenser une par une toutes les formes d’aide ponctuelle ou plus générale dispensées et plus utile d’en dégager les grands traits. Des priorités s’affirment ainsi progressivement.

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Le travail quotidien des associations obéit au départ à un objectif central : assurer la meilleure éducation possible à tous les enfants. Quand elle élargit son action, l’œuvre des Bons-Enfants crée ainsi à la fin de l’année 1914 et au début de 1915 une commission destinée à l’apprentissage des orphelins, qui tient des permanences bihebdomadaires. Elle fonde deux orphelinats – à Maule (Seine-et-Oise) pour les garçons et à Méry-sur-Oise (Seine-et-Oise) pour les filles – ainsi qu’une maison familiale d’orphelins de la guerre baptisée « la Cantoria », sise à Montrouge et destinée aux enfants « ayant des aptitudes musicales ». L’institution de Maule compte ainsi une trentaine de lits pour des garçons ayant quatre ans ou plus.

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La préoccupation éducative est bien entendu particulièrement forte aux yeux des responsables de l’Œuvre des pupilles de l’École publique, convaincus que « l’école doit remplacer pour l’orphelin la famille absente » [7]   X. Léon, Les pupilles de l’École publique, Paris,... [7] . « Ainsi à l’école, l’instituteur sera le second père, et l’institutrice l’autre mère de l’orphelin. Au-delà même de l’école, l’Œuvre assurera l’apprentissage et l’éducation professionnelle de chacun “selon les aptitudes et les goûts révélés”. » Cette dimension se voit aussi dans l’attention portée à « l’obéissance aux personnes chargées de leur éducation » ou au « choix d’une profession ou d’une carrière à l’âge de 15 ans » [8]   Ibid., p. 34. [8] .

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Cela débouche sur la mise en place de fermes d’apprentissage agricole comme celle de Bel-Air, à Fontenay-les-Bris (Seine-et-Oise), qui recrute prioritairement des pupilles de la Nation : une trentaine ayant entre 12 et 16 ans, diplômés du certificat d’études primaires. L’œuvre qui en assure le fonctionnement, à savoir la Fondation Charles Ferdinand-Dreyfus, contribue à l’ensemble des frais occasionnés : logement, alimentation, habillement, entretien, instruction... Cette ferme bénéficie d’ailleurs en février 1920 d’une subvention de 10 000 F de la part de l’Office national.

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Au fil du temps, une autre préoccupation se fait jour : la défense de la famille. Tout doit être fait, quand bien sûr cela est possible, pour préserver l’unité familiale. L’œuvre des Bons-Enfants associe ainsi très étroitement la mère à son enfant. Comme le dit son secrétaire général G. Maze-Sencier, l’association « cherche le plus possible à laisser les enfants auprès de leur mère, et engage toujours les veuves à les garder » [9]   Assemblée générale de l’Œuvre des Bons-Enfants, Besançon,... [9] . Ce même personnage définit d’ailleurs la famille comme un « gouvernement absolu et autocratique » [10]   G. Maze-Sencier, Les orphelins de la guerre. Les étapes... [10] . Ce n’est qu’en cas d’absolue nécessité que l’œuvre des Bons-Enfants envisage d’avoir recours à des orphelinats, comme celui de l’Assomption à Elancourt, près de Trappes en Seine-et-Oise, dirigé par des religieuses de Saint-Vincent de Paul.

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Progressivement, une attention accrue est portée à l’emploi. Dans les années 1925-1926, l’œuvre de protection en faveur des femmes et des enfants victimes de la guerre de 1914-1918 affirme qu’elle « s’est particulièrement préoccupée de procurer du travail à tous ceux qui ont eu recours à son service de placement » [11]   AP, pièce DX6, carton 4, no 142. [11] . Les chiffres semblent relativement encourageants. En 1925, 1 900 personnes des deux sexes ont été embauchées, principalement dans les diverses administrations, dans les grandes compagnies et dans les banques ainsi que dans le commerce et l’industrie. « Les placements en 1926 ont atteint 3 000 emplois procurés malgré le chômage des derniers mois de l’année. En 1927 le placement a atteint 165 emplois par mois. »

Une action philanthropique qui essaime dans toute la France et dans le monde

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L’extension de la bienfaisance en faveur des orphelins se diffuse de façon extrêmement massive, non seulement au sein du territoire national mais même plus loin.

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L’Orphelinat des Armées agit partout en France, comme le démontre l’existence d’un comité girondin, fondé en mai 1915, dont le but est « de prendre sous sa protection les orphelins de guerre dont les familles habitent la Gironde » [12]   Un exemplaire des statuts de ce Comité girondin est... [12] . À partir du 1er février 1917, ce comité devient même indépendant, sous l’appellation de Comité girondin de protection des orphelins de l’armée. Le nombre d’orphelins assistés progresse sensiblement passant de 1 547 en mai 1916 à 3 786 au 1er février 1917 et à 5 529 l’année suivante. Selon un recensement de décembre 1917, elle « est la plus importante des œuvres départementales ». En janvier 1918, ses revenus proviennent de quatre sources : le Comité de répartition, la Fraternité américaine, les souscriptions et les dons. Elle fonctionne grâce à plus de 200 correspondants et au travail de différentes commissions : d’enquêtes, de la petite enfance, de vestiaire ; de surveillance et de placement ; d’enseignement et d’éducation ; d’apprentissage et des carrières ; sanitaire ; juridique. Une « petite maison » a même été ouverte à Arès pour envoyer les enfants les plus délicats en vacances. Les marraines remplissent un carnet de patronage pour chaque famille secourue. Les visites servent à relever l’état de santé de l’enfant, sa conduite, ses aptitudes mais aussi l’école fréquentée, l’assiduité, les progrès tout autant que l’hygiène ou l’éducation. S’y ajoutent des informations sur la santé, le travail et les gains de la mère.

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En 1918, des comités de l’Orphelinat des armées existent selon ce modèle dans les Alpes maritimes, dans la Loire inférieure ou en Normandie. Fondé en 1915, celui du Havre est présidé par le lieutenant-colonel Masquelier et repose sur l’action de sous-comités à Bolbec, Fécamp et Lillebonne [13]   BDIC, O pièce 14207. [13] . Une partie significative des recettes est constituée par des retenues sur les salaires du personnel – employés et ouvriers – de différentes sociétés et ateliers tels que la Compagnie des tréfileries et laminoirs du Havre, les chantiers de Granville, les usines Schneider ou Westinghouse. Un document plus tardif signale la présence d’autres sièges à Nantes, Rennes ou dans l’Aude [14]   Une page d’histoire de la Grande Guerre. L’œuvre accomplie... [14] .

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Rayonnement national, mais aussi de plus en plus international et surtout de plus en plus américain. C’est ainsi qu’un groupe d’Américains acquiert le château de Lafayette à Chavagnac dans la Loire afin d’y établir une maison d’éducation-modèle destinée à une cinquantaine d’orphelins de guerre ; ce projet étant réalisé en étroite collaboration avec l’association des pupilles de l’École publique [15]   BDIC, O 14621. [15] . De son côté, la Fondation franco-américaine pour l’enfance réalise la transformation à Lyon du château des Halles en un hôpital américain de 200 lits occupés avant tout par des enfants rapatriés du Nord.

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Une initiative parallèle correspond à l’association Pour les enfants – les marraines de guerre. Cette œuvre est fondée à Yvetot en juin 1916. Différentes personnalités se sont associées telles que le sous-préfet, le conseiller général ou le percepteur et des Américains, à l’image du président de l’American Bail Claring House. Le but essentiel était en effet de « recruter [...] des marraines pour des orphelins de guerre [...] presque exclusivement en Amérique » ; « l’ensemble des recettes de l’œuvre », correspondant à des « chèques d’Amérique » [16]   Archives nationales (AN), F1a 4580. [16] . L’accroissement de l’association est sensible : 29 marraines en 1916 contre 209 en 1918 pour environ 250 enfants assistés !

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Il ne faut pas oublier toutefois que d’autres Américains ont également aidé les orphelins français, mais hors d’un cadre associatif. En 1921, le conseil supérieur de l’Office national rend ainsi hommage à la veuve de Roosevelt qui, « en souvenir d’un de ses fils nommé Quentin tombé glorieusement pour la France sur le front de l’Aisne, a assuré des allocations considérables à tous les pupilles de la Nation, originaires de Saint-Quentin et de la région ». En 1924, le legs d’Henriette Cramer, d’un montant de 4 625 dollars, est géré via l’archevêque de Milwaukee dans le Wisconsin, puis réparti entre l’œuvre des Bons-Enfants, le Comité central de secours aux orphelins de guerre, les unions paroissiales, l’œuvre des victimes de la guerre et la Cantoria à Montrouge.

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La dimension internationale renvoie avant tout aux États-Unis mais pas seulement. L’association Frères et sœurs de guerre, créée en février 1915, a « pour objet de faire secourir par des enfants de familles aisées les orphelins de guerre dont les familles étaient nécessiteuses » [17]   AN, F1a 4580. [17] . Elle reçoit principalement des cotisations de la colonie française du Brésil, centralisées par la femme du président de cette dernière, Mme Grumbach. Le panorama de l’association se présente comme suit à la fin de la guerre : « En outre des 300 enfants assistés dans ces conditions, il y en a quelques autres auxquels les familles brésiliennes adressent directement les secours. »

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Autre exemple, celui de la Maison chinoise, émanation de l’Assistance mutuelle aux veuves de la guerre. Derrière cette appellation curieuse, se cache un établissement situé à Maisons-Laffitte et servant « de maison de repos et de convalescence à des œuvres et à des orphelins de la guerre ayant une disposition à l’anémie tuberculeuse » [18]   Ibid. [18] . L’adjectif « chinoise » renvoie « au don de 600 000 F provenant d’une loterie organisée parmi la colonie européenne de Shanghai ». « Par la suite, un nouveau don vint augmenter les ressources. Un habitant de Shanghai, M. Kadoorie, donna 150 000 F en vue d’aménager le bâtiment des communs et de lui adjoindre les constructions nécessaires pour le transformer en colonies de vacances. » Dans les années 1930, une vingtaine d’enfants sont ainsi accueillis pour les vacances.

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Quelle que soit la manière dont on l’aborde, l’élan philanthropique apparaît bien marqué du sceau de la division : multiplicité des manifestations, variété des œuvres...

La fragmentation du monde associatif

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La diversité des associations est avant tout le reflet des clivages profonds qui traversent la société française. On peut en mesurer l’acuité au niveau local. Le 4 juin 1915, l’archevêque de Tours écrit au maire en ces termes :

« C’est de très bon cœur que, plusieurs fois déjà, nous avons donné notre concours à des “Journées nationales” organisées en vue d’œuvres ayant vraiment un caractère également national. La réunion à laquelle vous avez bien voulu m’inviter a pour objet une œuvre [l’orphelinat des armées] dont le caractère, si je ne me trompe, est tout autre. Le projet de loi présenté au Sénat, concernant les orphelins de guerre, peut être considéré comme une œuvre de parti, qui ne sauvegarde pas suffisamment les droits des familles ni ceux des orphelins eux-mêmes. D’autres grandes œuvres d’ailleurs existent en France, qui s’occupent de recueillir et d’élever les orphelins : elles aussi ont un droit incontestable à bénéficier des offrandes des Français. Vous comprendrez donc aisément, Monsieur le maire, le sentiment de haute équité qui, dans la circonstance, me fait m’abstenir. » [19]   Archives municipales de Tours, Œuvres de guerre, 4 H,... [19]

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Le lendemain, le maire répond en soulignant que le programme de la Journée du 20 juin « au point de vue religieux s’inspire du plus pur libéralisme ». Ces quelques lignes traduisent l’un des clivages, voire le clivage majeur, au cœur de la philanthropie envers les orphelins : c’est un nouveau terrain de lutte des catholiques et de leurs adversaires laïcs.

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De telles tensions ont tendance à perdurer, voire à empirer. Un document original permet de proposer le point de vue catholique sur les forces en présence dans le monde associatif à la fin des années 1930. Dans le cadre des élections des représentants de l’Office national des mutilés, combattants, victimes de la guerre et pupilles de la Nation, l’archevêché de Paris se charge en effet de contacter l’ensemble des œuvres d’inspiration catholique [20]   Archives de l’archevêché, dossier no 8 K1 2A. [20] . Un certain nombre d’entre elles confient leurs pouvoirs directement à l’œuvre des Bons-Enfants. La responsable de cette association, Mme de Las Cases, joue un rôle non négligeable, comme en témoigne la correspondance conservée. On parle de la « Cause » et de l’opposition à la « République des camarades ». Les objectifs sont clairs : faire participer toutes les associations au processus électoral et arriver à un accord sur « un candidat unique pour lequel voteront tous les électeurs catholiques ou libéraux », d’où le tableau suivant.

Image 1

Nombre de délégués électeurs au titre des associations philanthropiques et professionnelles en vue des élections au conseil supérieur de l’Office national en 1936 [21]   Ont été exclues les associations ayant moins de dix... [21]

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Un premier constat s’impose. La sphère « pour nous », à savoir le réseau des œuvres catholiques, apparaît dominant. Il regroupe à lui seul plus de la moitié des délégués. Jamais comme à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, l’ensemble des œuvres rassemblées autour des Bons-Enfants, et notamment la Compagnie des filles de la charité de Saint-Vincent de Paul qui en constitue le relais sur le terrain, ne semble aussi important. Nous pouvons donc en tirer un constat de portée plus générale. La situation des orphelins de guerre semble démontrer que les œuvres catholiques se sont non seulement beaucoup investies à leur secours, mais qu’elles se sont peu à peu imposées comme étant le volet le plus important de l’assistance privée.

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Une deuxième constatation est que le groupe « laïc » est véritablement structuré autour des pupilles de l’École publique, association qui correspond à elle seule à la moitié des délégués de cette sphère. Parmi les œuvres liées à une activité professionnelle, ne subsiste pratiquement plus que le secteur des postes. Dès le début des années 1920, l’Œuvre de protection des orphelins du personnel des PTT, reconnue d’utilité publique, a ainsi engagé la construction à Arcueil d’un foyer susceptible de recevoir 300 pupilles ayant entre 6 et 16 ans, privés de tout appui familial. L’Office national soutient une telle initiative parce que « le personnel des PTT a donné un bel exemple de solidarité et que ses efforts méritent d’être aidés » [22]   Office national des pupilles de la Nation (ONPN),... [22] .

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Un dernier groupe semble celui des inclassables aux yeux des responsables catholiques. Il rassemble des associations de moindre importance, ayant avant tout une implantation locale.

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Une telle répartition en 1936 ne doit toutefois pas masquer une réalité de fond : l’assistance privée joue un rôle de moins en moins important au fil des années.

Le déclin des œuvres

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Tous les éléments convergent, à commencer par le fait que la majorité des associations américaines d’aide aux victimes de guerre semble ainsi ralentir leurs activités autour des années 1922-1923 [23]   E. Barsky, L’aide américaine aux victimes civiles... [23] . Prenons le cas de la maison familiale dédiée à José Marti, fondée grâce au concours de la République de Cuba. En avril 1926, elle héberge 53 petites filles, dont 37 d’âge scolaire et 16 travaillant à Paris. Ces nombres ont visiblement tendance à diminuer rapidement, car les sources ne mentionnent plus que 30 fillettes, dont 20 d’âge scolaire, l’année suivante. Tous les enfants reçoivent l’instruction primaire et acquièrent ensuite des connaissances agricoles ou une éducation technique complète « leur permettant, le moment venu, de se placer à la campagne ou d’exercer un métier manuel » ; l’objectif annoncé étant d’ « en faire des travailleurs utiles à leur pays » [24]   AP, pièce DX6, carton 4, no 153. [24] . Le déclin amorcé se confirme toutefois rapidement, puisque la maison José Marti cesse de fonctionner dès 1928 [25]   ONPN, Bulletin, no 24, p. 21. [25] .

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Ce mouvement de réorganisation du monde associatif va bien entendu se prolonger au cours des années 1930 ; d’autres associations s’arrêtant alors. L’Union de Guyenne cesse ainsi de s’occuper des orphelins de guerre suite à une assemblée générale du 14 décembre 1935. C’est le cas également de l’Union de l’Ouest, en vertu d’une décision du 8 janvier 1936.

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Le plus intéressant est ce qui survient après. Les Bons-Enfants cherchent par exemple à assurer une pérennité à leur action. Une Amicale des Anciens voit le jour. En 1930, elle regroupe 45 jeunes hommes. Ils se rendent sur les terrains de guerre en souvenir de leurs pères disparus. Cette solidarité vise aussi à répondre aux effets des crises dont le chômage. L’efficacité de cette œuvre catholique tient ainsi probablement en cette capacité sans cesse renouvelée de s’adapter aux besoins de l’heure. La vitalité des Bons-Enfants n’apparaît jamais démentie jusqu’aux années 1950. C’est le signe que la défense des orphelins doit aussi emprunter d’autres chemins que le simple encadrement philanthopique.

2. DE L’APPUI DU MONDE COMBATTANT  à L’AFFIRMATION D’UN COMBAT AUTONOME

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Le monde combattant va contribuer non seulement à définir et à défendre les revendications des orphelins mais aussi à les diffuser un peu partout. L’intervention dans les plus hautes sphères administratives est ainsi relayée par le travail de terrain.

Affirmer les droits des orphelins

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C’est le budget accordé aux pupilles qui fait surtout l’objet de toutes les attentions. Des campagnes d’opinion sont menées, en particulier par Ricolfi, « porte-parole du groupe des Anciens combattants de la Chambre », comme le baptise la presse mutilée. Pourtant, les problèmes de fond n’ont pas été tranchés, comme en témoignent des discussions au sein des instances dirigeantes de l’Office national des pupilles de la Nation à la fin de l’année 1925. Marcel Lehmann, grande figure du monde combattant [26]   Docteur en droit, M. Lehmann est président d’abord... [26] , s’interroge sur la signification profonde de l’aide apportée aux enfants. Il souligne la contradiction qui existe selon lui entre les positions du président de la section permanente Maringer qui parle de « besoins satisfaits » et celui de la commission des Finances, Leven, qui évoque des « coupes sombres ». Lehmann insiste sur l’idée que « nous avons créé des pupilles départementaux. Or, ils s’appellent pupilles de la Nation ». Les pupilles sont-ils véritablement compris ou, mieux, défendus ? Telle semble la question centrale. Mme Chocarne, vice-présidente de la Fédération générale des pupilles de l’École publique, s’exclame ainsi : « Ils ne sont pas électeurs, les pupilles ! »

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L’obtention de crédits spécifiques par les pupilles s’impose donc parmi les vœux exprimés par le monde combattant. À la fin de l’année 1926, L’agent de liaison des victimes de la guerre met l’accent sur les subventions d’études. Il apparaît en particulier nécessaire que les offices départementaux complètent les sommes allouées par le ministère de l’Instruction publique pour permettre « aux familles des pupilles de laisser continuer à leurs enfants les études commencées parfois depuis plusieurs années ». Une autre revendication concerne le pécule. Les desiderata semblent toutefois pour le moins exagérés : il est en effet fait état du versement d’un pécule à tous les pupilles dans le besoin, pécule s’échelonnant entre 1 000 et 3 000 F ! Le numéro 5 du Journal des veuves de guerre, daté novembre-décembre 1929 et janvier 1930, se prononce lui aussi en faveur de subventions d’établissement pour les pupilles de la Nation.

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Lors du congrès de Toulouse de l’Union fédérale (24-26 mai 1931), il est souhaité :

« 1o Que les pupilles de la Nation soient admis à bénéficier dans le moindre délai, auprès des institutions sociales de crédit, des avantages semblables à ceux qui ont été consentis aux victimes de la guerre et aux Anciens combattants par la législation française ;

« 2o Que des mesures soient prises pour faciliter aux pupilles devenus majeurs l’obtention de prêts auprès des dites institutions où l’Office national devra être représenté ;

« 3o Qu’en l’absence d’institutions de crédit spécialisées, les Offices de pupilles soient autorisés, comme les Offices de mutilés et du combattant, à consentir des prêts aux pupilles de la Nation devenus majeurs ;

« 4o Que les sommes réservées à cet effet soient inscrites au budget de l’État, une partie de ces sommes pouvant être prélevée sur certaines disponibilités au chapitre des subventions à l’Office national des pupilles de la Nation. »

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Au-delà des aspects purement financiers, prime la lutte contre les négligences administratives. Sur ce point, les Anciens combattants sont unanimes. Lors du VIIIe Congrès général des associations françaises d’Anciens combattants, de leurs veuves, orphelins et ascendants, un intervenant souligne « la latitude laissée aux tribunaux, qui entraîne... une inégalité de traitement ». Il évoque l’espoir d’attitudes judiciaires plus homogènes et plus ouvertes, sous l’impulsion des offices départementaux. Il ne s’agit évidemment que d’un souhait d’assouplissement contrôlé des conditions d’adoption, qui devrait toutefois tenir compte du risque de faire perdre au titre de pupille de la Nation « beaucoup de sa valeur morale et matérielle ». Nuire au titre signifierait en effet non seulement diminuer l’aura qui l’entoure, mais surtout impliquerait une forte diminution des subventions.

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Plus généralement, il appartient aux Anciens combattants de prendre possession des leviers de l’administration.

Un combat central : la prise de pouvoir au sein des instances représentatives des pupilles

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Les élections au conseil supérieur de l’Office national jouent un rôle crucial, à commencer par le choix du processus électif. Une telle prise de décision va faire rebondir le conflit catholiques/laïcs, en y insérant le monde combattant comme en témoigne l’évolution de la situation au tout début des années 1920.

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Un décret du 18 août 1920 transforme ainsi les modalités du vote : il prévoit un délégué pour 50 orphelins, pénalisant par là même les petites associations. Cette transformation des conditions d’élection des représentants à l’Office suscite une vive polémique avant et après les élections. L’archevêque de Paris adresse ainsi une lettre aux associations de combattants et de mutilés, publiée dans la France du 11 avril 1923, dans laquelle il affirme que : « Les catholiques [...] ont toujours pratiqué l’union sacrée en tout ce qui touche les orphelins de la guerre, et plus d’une fois à leurs dépens. Ils ont contribué en particulier au vote unanime de la loi de 1917, qui pourtant excluait volontairement les représentants de la religion de l’éducation des orphelins de la guerre. » Il tire de ce rappel historique la légitimité à s’insurger contre le fait que soit reproché aux catholiques « d’avoir créé un trop grand nombre d’associations. Mais puisque les mutilés étaient déjà, et depuis longtemps, fortement organisés, n’était-il pas permis, sans attenter à leurs droits, de faire représenter aussi, dans les offices de pupilles de la Nation, les veuves de guerre et les parents de nos morts » ? « Si, contre notre avis, le décret d’administration publique n’a pas proportionné le nombre des voix à l’importance numérique des associations, peut-on nier, cependant, que l’effectif immense des veuves et des pères et mères catholiques atteints par la guerre ne déborde sans mesure les associations, encore minimes, que les catholiques ont dû fonder hâtivement pour obéir à la loi ? » Dans un article du Rappel en date du 15 avril 1923, Laurent Thiery, sénateur de Belfort, lui réplique en s’interrogeant sur « Où sont les sectaires ? ».

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Suite au décret, l’œuvre éminemment catholique des Bons-Enfants décide même la création d’une organisation électorale ad hoc, intitulée le Soutien mutuel, association de veuves et ascendants de militaires morts pour la France. Son assemblée constitutive se tient le 9 janvier 1923 et est présidée par Desroys du Roure. Pour être plus efficace, le Soutien se subdivise en Soutien mutuel de Saint-Sulpice. Association déclarée de veuves et d’ascendants morts pour la France, Soutien mutuel de... Ce dispositif se calque en fait sur celui des sections paroissiales de l’œuvre. En 1924, le Soutien mutuel compte déjà 375 sections adhérentes et rassemble plus de 20 000 veuves et ascendants. Seulement à Paris, on dénombre en 1925, 28 sections et 2 500 adhérents. Cette association du Soutien mutuel va être très rapidement considérée comme le signe d’un détournement patent des intentions de la loi et au-delà, comme l’arme nouvelle du réveil catholique.

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Les défauts de ce nouveau régime électif sont clairement mis en évidence au cours de réunions des instances de l’Office national. Lors de la session du conseil supérieur du 19 mars 1923, Codet, sénateur de la Haute-Vienne, intervient à propos des nouvelles sections départementales qui viennent de surgir : « Lorsqu’on vient vous dire qu’une section se compose de 25 ou 30 membres dont on vous donne les noms sans que vous ayez le temps matériel de savoir si vous devez les accepter, croyez-vous qu’il n’y ait pas lieu d’avoir des doutes ? » Mme Cassou parle déjà à cette occasion de « manœuvre électorale ».

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Un exemple breton permet de comprendre les tenants et les aboutissants de cette joute électorale. Le numéro de l’Après-guerre d’avril 1923 dénonce ainsi un scandale pour les futures élections à l’office départemental :

« Il s’est créé secrètement, depuis quelques semaines, sur une partie du territoire, des poussières de petits groupements confessionnels, dont le seul but est de détourner la loi à leur profit et d’accaparer la place légitimement due aux associations existantes. Une trentaine de ces petits groupements ont été fondés dans notre département [Les Côtes-du-Nord]. Ils sont affiliés au “Soutien Mutuel” sous le patronage de l’ “Œuvre des Bons-Enfants”, dont le siège est à Paris. Ils comprennent environ deux mille membres, recrutés pour la plupart parmi nos adhérents. Les dirigeants de ces groupements fantômes espèrent, en essayant de tronquer la loi, former la majorité du collège électoral, avec leurs 2 000 membres, bien que l’effectif de nos cinq associations soit de près de 7 000. C’est qu’en effet, les grosses associations ne peuvent, aux termes du règlement, voter que toutes sections comprises, tandis que toutes ces petites associations, dont certaines n’ont qu’une trentaine de membres, ont la prétention de voter séparément. »

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Le numéro suivant de mai 1923 consacre toute sa page au même sujet : « L’élection à l’office départemental du 13 mai. La Fédération en demande l’annulation. » Les attaques contre « un certain parti politique » se précisent, avec recours aux caractères de typographie les plus vigoureux : « Il est de notre devoir de faire connaître à nos lecteurs que l’initiative de la création de ces sections en revient à un parti politique. En effet, la Semaine religieuse des Côtes-du-Nord, de février dernier [1923], parlant des futures élections des représentants des Associations de victimes de la guerre, dans les offices départementaux, conseillait au clergé de recourir à ces créations en plus grand nombre, en vue d’obtenir la majorité du Collège électoral. » Le 17 mai, les résultats des élections sont connus : « Le Soutien mutuel (2 000 adhérents) a huit élus ; l’UNC (150 mutilés inscrits) en a un. Quant à la Fédération des mutilés, Anciens combattants et veuves de guerre, qui compte 7 000 adhérents elle n’a pas un seul élu. » Frédéric Courtel, président de l’Association des mutilés, veuves et ascendants de l’arrondissement des Côtes-du-Nord, présente alors un recours le 30 mai. Les événements se précipitent quand Léon Bérard, le ministre de tutelle, décide le 7 juin d’invalider les élections. Il souligne le rôle des sections du Secours mutuel, « se désintéressant totalement des pupilles de la Nation » et n’ayant que le seul objectif de « modifier le résultat des élections » [27]   L’après-guerre, juin 1923. [27] . L’élection a donc « été viciée par une manœuvre de nature à troubler gravement la paix sociale et l’union qui doit présider au bon fonctionnement du service public des pupilles de la Nation dans le département des Côtes-du-Nord ».

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La session du Conseil supérieur du samedi 30 juin 1923 intervient à point nommé pour trancher sur cette question du mode d’élection des représentants des associations de mutilés, réformés, veuves de guerre ou ascendants de combattants morts pour la patrie. Cassin rappelle que « dans les départements les plus fortement organisés, des groupements de 15 000 hommes ont été mis en échec et battus par des coalitions de petits groupements de 25 membres... ». Aux yeux de Cassin, les valeurs essentielles sont bafouées, car « nous représentons l’oasis où s’est réfugiée cette idée d’union sacrée qui a été proclamée en août 1914 [...]. Nous avons aussi fait l’union entre trois générations : la génération de ceux qui ont perdu leur fils, de celles qui ont perdu leur mari, et de ceux qui ont perdu leur père ». Pichot intervient à son tour pour souligner : « Ainsi les fortes concentrations de discipline intellectuelle et morale que nous avons formées peuvent être ruinées par une poussière de groupements. »

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Ces tensions vont d’ailleurs se maintenir si l’on en croit les journaux du monde combattant. La presse mutilée s’en fait l’écho en 1927 : « Ailleurs, ce n’est pas l’indifférence qui nous inquiète, mais une activité manœuvrière, des intrigues pour enlever des sièges qui nous raviraient si nous étions sûrs que les inspire le pur dévouement à la cause de nos pupilles. » [28]   L’après-guerre, 1er mai 1927. [28] La stratégie gagnante « consiste à présenter des candidats Anciens combattants dans toutes les catégories appelées à élire des membres de l’Office départemental » [29]   L’après-guerre, mai 1929. [29] .

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La réaction de Bérard semble toutefois avoir été efficace. L’organisation électorale de la sphère catholique apparaît redimensionnée, si l’on prend cette fois les résultats nationaux des élections de 1930. De manière plus générale et malgré des escarmouches plus ou moins nombreuses, le monde combattant s’impose donc progressivement au sein des offices départementaux. On s’en rend compte très clairement si l’on prend en considération la situation au début des années 1930. En 1931, le conseil d’Administration de l’office du Nord compte ainsi majoritairement des enseignants et des représentants des associations, à savoir du Comité interfédéral du nord de la France des mutilés, veuves de guerre, invalides et ascendants (27 sièges), du Comité interfédéral du nord de la France des mutilés, combattants et victimes de la guerre (25 sièges), de la Fédération départementale des sociétés de retraites mutuelles des Anciens combattants du Nord [30]   V. Delbaere, Les pupilles de la Nation dans le Nord.... [30] .

Le choix des responsables administratifs

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De manière générale, le monde combattant intervient donc de plus en plus massivement, au fil des années, dans le choix des responsables des offices départementaux, qu’ils soient d’ailleurs élus ou désignés, pour les fonctionnaires.

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Dans ce dernier cas de figure, la nomination des secrétaires généraux des offices est suivie par exemple avec attention. Prenons la situation du Morbihan. En 1929, Le Morbihan mutilé dresse un tableau des qualités respectives des candidats en présence [31]   Le Morbihan mutilé, décembre 1929. [31] . Il commence par le rappel des titres qui ont été jugés importants pour la décision finale, à savoir le choix de Lindrec :

Image 2

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Mais le journal va plus loin, en avançant d’autres titres qui ont été à ses yeux oubliés :

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La campagne menée par le Morbihan mutilé en faveur de son rédacteur en chef ne porte donc ni sur la situation socioprofessionnelle ni sur les états de service des deux prétendants. Ils sont tous les deux instituteurs et ont chacun à la fois des citations et la Légion d’honneur. L’élément essentiel est plutôt celui de l’implication plus ou moins grande dans les nombreuses activités du monde combattant. L’argumentation est particulièrement claire, tant elle souligne des déséquilibres internes : « Les voix obtenues par Hurtaud sont celles des combattants et veuves de guerre. Les voix obtenues par Lindrec sont celles des non-combattants, qui se composent de la façon suivante : trois célibataires dont deux femmes et trois pères de famille qui n’ont pas été mobilisés. J’ajoute que la désignation de Lindrec est une manifestation d’une coterie politique qui ne pardonne pas à l’Union départementale son indépendance et voudrait lui barrer la route. » En l’occurrence, la protestation contre la nomination se marque par une série de démissions des différentes commissions.

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Inversement quand les nominations lui sont favorables, le monde combattant les salue avec emphase. En Seine-et-Marne en 1932, le poste de secrétaire général devenu vacant a été pourvu de la manière suivante : la Commission « a fixé son choix, parmi un grand nombre de candidats, sur M. Fraissinet, qui est invalide de guerre et titulaire de la carte du Combattant » [32]   L’Ancien combattant de Seine-et-Marne, juillet 19... [32] . Le président de la Fédération départementale des mutilés et Anciens combattants de Seine-et-Marne s’en félicite en ces termes : « Vous voyez que le vœu que vous aviez formulé, à savoir que “cette fonction devait être réservée de préférence à l’un des nôtres”, a reçu satisfaction ». La situation est d’autant plus favorable au monde combattant que la commission permanente de l’office départemental « a confié sa présidence à M. Santelli, inspecteur d’académie, qui est un des nôtres » et que le président de la Fédération en assure lui-même la vice-présidence.

Une lutte autonome

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Progressivement, les orphelins vont vouloir élever leur propre voix. De spectateurs passifs, ils vont devenir les acteurs de leur destin.

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Dans les années 1920, les orphelins s’expriment plutôt dans le sillage des Anciens combattants, notamment à l’occasion des principales commémorations. Ils participent ainsi à des banquets organisés ici ou là [33]   A. Prost, Les Anciens combattants et la société française.... [33] . Des cérémonies font explicitement appel à eux comme les États généraux de la France meurtrie. Le 11 novembre 1927, cette manifestation destinée à sceller l’union de toutes les associations d’Anciens combattants et de victimes de guerre est ponctuée d’ « un formidable défilé attestant la force disciplinée de la jeune Confédération nationale » [34]   L’Illustration, 19 novembre 1927, p. 538. [34] . « Le cortège se forma, et ce fut, ensuite, la marche dans le parc, les pupilles de la Nation en tête, puis le comité national de la Confédération et les mutilés, les grands blessés précédant toutes les associations confédérées ».

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Manifestations parisiennes mais aussi bien sûr provinciales. Dans le cadre de la bénédiction du monument aux morts de Thézy-Glimont (Somme) dans les années 1920, le cortège est soigneusement agencé : après l’Harmonie de Boves, viennent les délégations d’associations d’Anciens combattants puis les élèves des écoles communales, les jeunes filles et juste après, les pupilles de la Nation, qui précèdent les familles en deuil ou le Conseil municipal [35]   Mission permanente aux commémorations et à l’information... [35] .

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Peu à peu, les manifestations du souvenir s’organisent donc. Parfois, les orphelins en semblent quelque peu exclus. En octobre 1921, un président de section permanente déplore ainsi que :

« souvent les Sections cantonales ne sont pas représentées et que les pupilles de la Nation ne figurent pas aux manifestations patriotiques qui se produisent dans les communes de Seine-et-Oise à l’occasion de l’inauguration des Monuments aux Morts de la Grande Guerre. Nous nous permettons d’exprimer le désir qu’il n’en soit plus ainsi à l’avenir. Nous voudrions qu’à ces cérémonies les pupilles de la Nation aient, à côté des Combattants et des Mutilés, une place parmi les délégations officielles, que nos sections cantonales soient représentées et même, si possible, que l’un des délégués de la Section prenne la parole au nom des pupilles de la commune ou du canton » [36]   Bulletin de l’Office départemental des pupilles de... [36] .

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Cela pousse les orphelins à s’exprimer en tant que tels, d’abord au sein des associations d’Anciens combattants, puis de façon indépendante.

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Lors du VIIe Congrès départemental de l’Union fédérale des Pyrénées-Orientales en 1936, intervient Jean Lorée, secrétaire général de l’Association nationale des orphelins de la guerre, « délégué officiel des 60 000 jeunes hommes et jeunes femmes groupés dans les Jeunesses de l’UF » [37]   La voix des poilus. Bulletin mensuel de la Fédération... [37] . Il « évoque les sujets de mécontentement de la Jeunesse, en particulier le chômage auquel tant de jeunes sont voués ». Il indique en outre les objectifs des « Jeunesses de l’UF » : lutte pour la démocratie, c’est-à-dire pour la culture, contre le fascisme, ce retour à l’instinct, ce pouvoir pour la minorité d’opprimer la majorité ; combat pour la paix ou le refus de « mourir pour les industriels ».

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Cela va déboucher logiquement sur la formation de groupements autonomes à l’image de l’Association des orphelins de guerre, des mouvements souvent scindés régionalement. La branche septentrionale, créée le 23 juillet 1933, publie ainsi à partir de juillet 1934 L’Orphelin de guerre du nord de la France. Il s’agit avant tout de se distinguer des « jeunes, qui, nous ne cesserons de le répéter, n’ont rien de commun avec des orphelins puisqu’en possession de leur père ». Des difficultés matérielles sont signalées par le trésorier dans le numéro 2 d’août-septembre 1934 : « Vous n’ignorez pas que les pouvoirs publics, les administrations, les offices de pupilles de la Nation, les municipalités, c’est-à-dire tous ceux qui connaissent les adresses des orphelins de guerre, refusent de nous les communiquer ». L’association se dote d’un fanion portant les mots : « Se souvenir et servir ». Dans le numéro de novembre-décembre 1934, elle formule son but ultime : « Une France forte et saine, digne de ceux qui, pour elle, firent, sans calcul, le sacrifice de leur vie ». Un certain soutien de la population semble incontestable, à commencer par celui des commerçants accordant des réductions aux orphelins, comme l’indiquent différentes publicités.

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Autre groupement, autres initiatives. L’Association des fils des tués publie un organe homonyme qui permet d’approfondir les modalités d’action des groupes d’orphelins. La liste de « nos manifestations » pour l’année 1933 rend compte des activités officielles du mouvement et de ses liens avec la Fédération des fils de morts pour la France créée en 1932 :

« – 16 mars – Nous ranimons la flamme avec la Fédération ;

« – 17 mars – Le président de la République reçoit une délégation de la Fédération. Cette délégation est composée des présidents des principales associations adhérentes, dont notre président, André Quaiton ;

« – 18 mars – La même délégation rend visite au ministre des Pensions à qui elle expose ses revendications ;

« – 16 mai – Congrès annuel et Conseil fédéral ;

« – 25 juin – Pèlerinage à Bougival sur la tombe de François Delergue, fusillé en 1870 par les Allemands ;

« – 12 août – Les Fils des tués raniment la flamme ;

« – 2 novembre – Conseil fédéral ;

« – 11 novembre – L’après-midi, les Fils des tués assistent à une cérémonie organisée par le “Souvenir français” à la mémoire des morts pour la France, au temple Israélite ;

« Le soir, les Fils des tués montent la garde à la tombe du soldat inconnu. »

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Le programme d’une année d’activité des Fils de tués résume les éléments structurants du mouvement. Un rituel, ranimer la flamme ou garder la tombe du soldat inconnu. Des initiatives, pour convaincre les autorités du bien fondé de grandes revendications comme le droit à l’emploi. Des pratiques, celle d’une association faite par et pour les orphelins...

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Au milieu des années 1930, la mobilisation en faveur des orphelins de la Première Guerre mondiale connaît sa forme quasi définitive. Finie l’époque de la bienfaisance, écarté l’appui du monde combattant, les orphelins se sont frayés un chemin. Ils sont désormais capables d’exprimer leur voix, d’afficher leurs revendications, d’imposer leur manière de réussir la reconstruction sociale de la France. C’est alors surtout que se forgent des modes d’agir propres à ce mouvement orphelin de guerre, des modes d’agir qui vont perdurer.

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Digne héritier de ses prédécesseurs, le Journal des orphelins de guerre et des pupilles de la Nation vient d’appeler ses membres à se réunir au prochain congrès national de Nantes, le 68e du nom. Ce 654e numéro du Journal marque la 69e année de fonctionnement de la Fédération nationale des fils des morts pour la France. Autant dire le lien étroit qui unit les survivants d’aujourd’hui avec les orphelins d’hier.

Notes

[1]

Sur la constitution du groupe, je me permets de renvoyer à mon ouvrage Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la Nation de la Première Guerre mondiale (1914-1941), Paris, La Découverte, 2001.

[2]

Sur ce problème, O. Faron, Secourir les orphelins de la Première Guerre mondiale. Des solidarités privées, locales ou nationales ?, dans Pierre Guillaume (sous la dir. de), Les solidarités. Le lien social dans tous ses états, Bordeaux, Maison des Sciences de l’homme de l’Aquitaine, 2001, p. 185-197.

[3]

Des statuts de cette œuvre, datant de 1917, sont conservés à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de Nanterre (BDIC) : O pièce 2254 (F).

[4]

Archives de la Corrèze, 4 M 90.

[5]

Archives départementales de Belfort, Le territoire de Belfort dans la Grande Guerre 1914-1918, s.d.

[6]

Archives de Paris (AP), pièce DX6, carton 4, no 142.

[7]

X. Léon, Les pupilles de l’École publique, Paris, 1917, p. 14-15.

[8]

Ibid., p. 34.

[9]

Assemblée générale de l’Œuvre des Bons-Enfants, Besançon, Imprimerie de l’Est, s.d., p. 4.

[10]

G. Maze-Sencier, Les orphelins de la guerre. Les étapes d’une loi. Projet instituant des pupilles de la Nation, Paris, Bureau d’informations religieuses et sociales, s.d., p. 2.

[11]

AP, pièce DX6, carton 4, no 142.

[12]

Un exemplaire des statuts de ce Comité girondin est conservé à la BDIC : O pièce 14175.

[13]

BDIC, O pièce 14207.

[14]

Une page d’histoire de la Grande Guerre. L’œuvre accomplie par le Comité central de secours aux orphelins, veuves et ascendants des militaires morts pour la France du 21 juin 1915 au 30 juin 1924.

[15]

BDIC, O 14621.

[16]

Archives nationales (AN), F1a 4580.

[17]

AN, F1a 4580.

[18]

Ibid.

[19]

Archives municipales de Tours, Œuvres de guerre, 4 H, boîte no 10.

[20]

Archives de l’archevêché, dossier no 8 K1 2A.

[21]

Ont été exclues les associations ayant moins de dix délégués.

[22]

Office national des pupilles de la Nation (ONPN), Bulletin, no 10, p. 17.

[23]

E. Barsky, L’aide américaine aux victimes civiles françaises de la Première Guerre mondiale (1914-1925), mémoire de DEA, Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), juin 1998, p. 42.

[24]

AP, pièce DX6, carton 4, no 153.

[25]

ONPN, Bulletin, no 24, p. 21.

[26]

Docteur en droit, M. Lehmann est président d’abord de l’Union nationale des mutilés et réformés puis de l’Union fédérale à partir de 1919. Il devient par la suite chef de Cabinet de Maginot, quand celui-ci occupe le poste de ministre des Pensions.

[27]

L’après-guerre, juin 1923.

[28]

L’après-guerre, 1er mai 1927.

[29]

L’après-guerre, mai 1929.

[30]

V. Delbaere, Les pupilles de la Nation dans le Nord. 1917-1934, maîtrise d’histoire, Université de Lille III, 1995, p. 87.

[31]

Le Morbihan mutilé, décembre 1929.

[32]

L’Ancien combattant de Seine-et-Marne, juillet 1932.

[33]

A. Prost, Les Anciens combattants et la société française. 1914-1939, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, vol. II, p. 199.

[34]

L’Illustration, 19 novembre 1927, p. 538.

[35]

Mission permanente aux commémorations et à l’information historique, Monuments de mémoire. Les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale, Paris, 1991, p. 285.

[36]

Bulletin de l’Office départemental des pupilles de la Nation de Seine-et-Oise, Versailles, 1922, p. 37.

[37]

La voix des poilus. Bulletin mensuel de la Fédération des Pyrénées-Orientales des associations d’Anciens combattants et victimes de la guerre, avril 1936.

Résumé

Français

La mobilisation en faveur des orphelins de guerre a pris différentes formes qui se sont succédé dans le temps. Dès le début du conflit, apparaît un courant de solidarité de nature philanthropique. Des associations de bienfaisance apportent une aide morale et matérielle aux enfants : elles sont très variées, ont un rayonnement local et/ou national, reçoivent souvent des secours internationaux, principalement américains, non négligeables. La loi de 1917 met en place des instances administratives, progressivement contrôlées par le mouvement « Ancien combattant ». Ce sont des ex-Poilus qui deviennent ainsi, après la guerre, secrétaires des offices départementaux de pupilles ou qui sont élus dans les organes consultatifs. Face à cette présence massive, les pupilles de la Nation forment un mouvement autonome ; ils ont leurs propres publications dans lesquelles ils expriment leurs principales revendications. Le mouvement des orphelins de guerre se structure aussi autour d’un certain nombre de rituels fondamentaux, comme l’hommage rendu au « soldat inconnu ».

English

Aux côtés, avec, pour les pupilles de la nationEfforts to provide for the war orphans took various forms over time. From the outbreak of hostilities, philanthtopic aid is much in evidence. Welfare agencies provide moral and material help. They range from local to national to international, with American aid significant. The law of 1917 introduces services under the auspices of the veterans’ movement. These veterans thus become, after the war, secretaries of various bureaux. Such is the strenght of the movement that the war orphans adopted by the State form an autonomous movement, with their own publications in which they present their foremost claims. The movement also subscribes to a number of public events, such as the remembrance ceremony for the Unknown Soldier.

Plan de l'article

  1. 1. DES ASSOCIATIONS DE BIENFAISANCE AU SECOURS DES ORPHELINS
    1. L’explosion de la philanthropie dès le début du conflit
    2. L’aide apportée aux orphelins
    3. Une action philanthropique qui essaime dans toute la France et dans le monde
    4. La fragmentation du monde associatif
    5. Le déclin des œuvres
  2. 2. DE L’APPUI DU MONDE COMBATTANT  à L’AFFIRMATION D’UN COMBAT AUTONOME
    1. Affirmer les droits des orphelins
    2. Un combat central : la prise de pouvoir au sein des instances représentatives des pupilles
    3. Le choix des responsables administratifs
    4. Une lutte autonome

Pour citer cet article

Faron Olivier, « Aux côtés, avec, pour les pupilles de la nation », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/ 2002 (n° 205), p. 15-33
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2002-1-page-15.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.205.0015

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