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Guerres mondiales et conflits contemporains

2003/2 (n° 210)



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En 1974, alors que j’étais porte-parole du secrétaire général des Nations Unies, j’ai, à la demande du gouvernement fédéral allemand, négocié avec le président de la Guinée Ahmed Sékou Touré la libération de plusieurs ressortissants ouest-allemands, ainsi que la normalisation des relations diplomatiques entre Bonn et Conakry. La détention de ces Allemands, de même que la rupture – intervenue quatre ans auparavant – des relations diplomatiques entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et la Guinée étaient directement liées à la problématique des relations entretenues avec les deux Allemagnes et la Guinée après son indépendance, intervenue à la suite de son vote négatif lors du référendum du 28 septembre 1958 sur la constitution proposée par la France, et en particulier son refus d’entrer dans la Communauté française. Cette « sécession » de la Guinée entraîna une dégradation rapide, puis une rupture complète des rapports du nouvel État avec Paris, qui ne se terminera que le 14 juillet 1975 avec la libération d’une vingtaine de détenus français et la normalisation diplomatique.

I. La Guinée est courtisée par l’Ouest comme par l’Est...

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Le 19 octobre 1958, deux semaines après l’indépendance de la Guinée intervenue le 2, le consul d’Allemagne fédérale au Sénégal, Walter Reichhold, se rend à Conakry, sur instructions reçues de Bonn. Il y apprend alors que des Allemands de l’Est sont déjà sur place. Ainsi, dès la première prise de contact, le problème de l’ « autre Allemagne », celle que les documents officiels de Bonn ne cessent d’appeler la « zone soviétique d’occupation » (SBZ pour Sowjetische Besatzungszone), va constamment se poser. Bonn s’en tient à la Doctrine Hallstein : il est inconcevable qu’un pays puisse entretenir simultanément des relations diplomatiques avec les deux parties de l’Allemagne et par conséquent, les relations seraient rompues par la République fédérale avec tout pays qui agirait ainsi ; seule exception, l’Union soviétique.

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La République démocratique allemande (RDA) a été l’un des tout premiers pays à reconnaître l’indépendance de la Guinée. Le 13 octobre, une délégation est arrivée sur place ; composée du vice-ministre du Commerce extérieur Carl Eckloff, de l’ambassadeur Georg Stibi, et d’un secrétaire, Paul Markowski, elle est munie de pleins pouvoirs signés de Wilhelm Pieck, président de la RDA, et d’Otto Grotewohl, président du Conseil des ministres.

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Sékou Touré reçoit Reichhold le 20 octobre. Celui-ci lui annonce que la Guinée peut compter sur sa prochaine reconnaissance par la RFA, mais ajoute qu’aucune reconnaissance n’interviendra si Conakry s’avisait de reconnaître le régime communiste de Pankow [2]   Nom souvent donné par les Allemands de l’Ouest à la... [2] . Sékou rétorque qu’il est exact que la délégation est-allemande, qu’il a reçue, a proposé l’échange d’ambassadeurs et qu’il pourra difficilement y renoncer si la RFA s’associe à l’isolement dans lequel la France s’efforce de cantonner la Guinée. Sékou en profite pour préciser que contrairement à ce que la France tentait de faire croire, il n’était jamais allé à Moscou ou à Varsovie recevoir une formation politique, mais qu’il avait participé à une réunion à Berlin-Est, à l’occasion du Congrès mondial de la paix du 21 au 26 février 1951.

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Les conclusions de Reichhold sont nettes : Sékou Touré connaît encore mal les affaires internationales ; il croit que l’Allemagne de l’Est est membre des Nations Unies et peut donc faciliter l’admission de son pays à l’ONU (il le croit d’ailleurs aussi pour la RFA, en fait les deux Allemagnes sont alors observateurs). Si le chaos s’installe en Guinée, les pays du bloc de l’Est prendront pied plus facilement en Afrique de l’Ouest. Si Bonn ne reconnaît pas rapidement le nouvel État, c’est une ambassade de l’Allemagne de l’Est qui s’y ouvrira.

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Paris est informé des intentions de Bonn, en particulier de la préoccupation prioritaire des Allemands d’éviter à tout prix la reconnaissance de la « zone soviétique d’occupation » par la Guinée, ce qui constituerait une première de la part d’un pays non communiste. Une note verbale du 24 octobre de l’ambassade de France à Bonn précise que s’il n’y avait pas d’inconvénients à ce que les pays amis reconnaissent « le fait ainsi accompli » et le fassent même assez vite pour ne pas laisser le bloc soviétique gagner de l’influence, Paris préférerait que l’établissement de relations diplomatiques soit différé. Ayant été informés de ce que Washington et Londres allaient procéder très prochainement à la reconnaissance, les services du ministère fédéral proposent d’y procéder sans retard, en annonçant également l’intention de Bonn d’établir par la suite des relations diplomatiques, ainsi que la prochaine mission d’un envoyé spécial chargé de discuter de coopération économique. C’est ce qui est fait par un télégramme du 31 octobre 1958, signé par le chancelier fédéral. Le Royaume-Uni procède à la reconnaissance ce même jour, Washington le 2 novembre.

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Mais les atermoiements provoqués par les démarches de la France font que la « zone soviétique d’occupation » a conclu, le 17 novembre des accords commerciaux et culturels avec la Guinée, mais aussi un accord sur l’établissement de missions commerciales avec statut consulaire ; c’est Sékou Touré lui-même qui a signé ces documents le 18 novembre.

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La valeur des marchandises couvertes par les six premiers mois de l’accord est de 2 millions de dollars ; il s’agit notamment, pour les exportations guinéennes, de bananes, de café, d’arachides et d’un poste « divers » qui couvre des essences d’orange et des arômes (par suite d’une erreur, le texte en français, rectifié par la suite, est rédigé : « armes » !) [3]   Archives Foccart, Fonds privé, dossier no 205. [3]  ; le minerai de fer figure pour mémoire ; les exportations de la DDR consistent en sucre, textiles, ciment, engrais, etc. Les échanges culturels prévus sont très variés : échanges, stages, expertises, bourses, publications, dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’enseignement supérieur et technique, des beaux-arts, de la littérature, du film, de l’information, etc. Le procès-verbal accorde des privilèges, immunités et exemptions d’impôts quasi diplomatiques aux agents et à leur famille, aux bureaux et aux documents, ainsi que le droit d’arborer les armoiries d’État et de hisser le drapeau lors des fêtes nationales ; il se termine par cette phrase inquiétante : « Après l’échange de représentations diplomatiques entre la République démocratique allemande et la République de Guinée, les représentations commerciales seront incorporées dans les représentations diplomatiques. »

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Georg Korth, chargé d’explorer les possibilités d’une coopération économique avec la Guinée, se rend du 7 au 16 janvier 1959 à Conakry. Les Guinéens parlent échanges commerciaux et projets de coopération : transports urbains, formation d’ingénieurs des mines et des travaux publics. Sékou Touré lui-même rassure Korth : la Guinée n’envisage pas de reconnaître la RDA, ni d’établir avec elle de relations diplomatiques ou consulaires. Korth visite également à Kindia l’Institut des Fruits et Agrumes tropicaux, ainsi qu’à Fria la mine de bauxite et l’usine d’alumine à laquelle l’Allemagne participe à hauteur de 5 % ; le premier train minéralier circulera en mars 1960.

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Louis Lansana Béavogui, ministre de l’Économie et du Plan, et Alassane Diop [4]   De tous les responsables guinéens, Alassane Diop,... [4] , secrétaire d’État à l’information, séjournent en RFA du 25 au 28 février. Ils repartent ensuite via Zurich en direction de la RDA : ils visiteront la foire de Leipzig ; Béavogui y signera le 3 mars un nouvel accord de commerce. Mais Lansana Béavogui et Alassane Diop, ainsi que Keita Fodéba, ministre de l’Intérieur, avaient déjà séjourné en RDA du 4 au 10 février ; Willi Stoph, vice-président du Conseil et ministre de la Défense, avait donné un déjeuner en leur honneur le 9. Une coopération dans le domaine de l’information avait été discutée, ainsi que l’envoi de boursiers dans des universités de la RDA.

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Le 4 mars, von Brentano écrit à Sékou Touré pour lui annoncer que la RFA envisage d’envoyer « pour commencer » un chargé d’affaires ; « dès que possible », cette mission sera élevée au rang d’ambassade.

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Entre-temps, un citoyen de la RDA, Manfred Bambor, qui a le titre de vice-consul et de chef par intérim de la délégation commerciale, est arrivé à Conakry pour y chercher des locaux. Le 26 février 1959, la délégation commerciale ouvre ses portes. Le chef de la délégation, Wilhelm Kirschey, porte le titre de consul général ; sa voiture porte la plaque CD, mais il ne figure pas sur la liste diplomatique.

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Barry III, secrétaire d’État à la présidence, signe à Bonn le 18 mars un accord de coopération pour le développement économique et la coopération technique, portant notamment sur l’élevage et la pêche. À la même époque, en mars 1959, Saïfoulaye Diallo, président de l’Assemblée nationale, visite la SBZ.

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Le 17 avril, Reichhold, remet à Sékou Touré une station médicale mobile et confirme que quatre bourses sont à la disposition de la Guinée (le bruit court que la RDA en aurait déjà proposé cent).

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En mai 1959, quatre personnalités guinéennes visitent la RFA : le ministre de la Justice Damantang Camara, le secrétaire d’État à l’information Alassane Diop, le vice-président de l’Assemblée nationale Keita et l’ambassadeur de Guinée à Paris Nabi Youla (il sera ultérieurement nommé ambassadeur à Bonn) ; ils se rendent notamment à la foire commerciale de Hanovre.

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Dans les deux camps, Est comme Ouest, d’autres pays progressent et le retard que prend la République fédérale à nommer un ambassadeur en est difficile à comprendre : les États-Unis nomment un ambassadeur et le président Eisenhower a invité Sékou à se rendre à Washington ; le Royaume-Uni a décidé d’accréditer à Conakry son ambassadeur à Monrovia ; la France elle-même a désigné un chargé d’affaires.

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Le bloc de l’Est est déjà très présent : l’ambassadeur de Bulgarie, arrivé le premier, est donc doyen du corps diplomatique ; l’ambassadeur soviétique Gerassimov présente ses lettres de créance le 22 avril. Même Israël a déjà un ambassadeur sur place. Il y a probablement une querelle d’influences au sein des instances dirigeantes à Conakry – gouvernement et Bureau politique du Parti démocratique de Guinée – entre tenants d’une ligne progressiste appuyée sur les pays de l’Est et partisans d’une ligne plus modérée.

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La réponse – positive – de Sékou est communiquée à Bonn le 26 juin. Le terme d’ « ambassade » n’est toutefois pas mentionné. Entre-temps, Sékou a envoyé un télégramme très chaleureux à Heinrich Lübke à l’occasion de son élection comme président de la RFA.

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Bonn désigne Gisbert Poensgen comme chargé d’affaires. La première phrase de ses instructions du 24 juillet en donne le ton : « Votre tâche à Conakry vous conduit dans un pays d’Afrique noire qui est devenu dès le jour de sa naissance un sujet de préoccupation – ein Sorgenkind – pour le monde libre. » Son premier devoir sera d’observer les relations entre Conakry et Pankow, et d’éviter tout ce qui pourrait être interprété comme une reconnaissance ; à cette époque, il est vrai, 12 pays seulement – bloc de l’Est, Chine, Yougoslavie – reconnaissent la RDA, alors que 70 ont des relations diplomatiques avec la RFA. L’argumentation doit porter sur la volonté du peuple allemand de rester un, et la nécessité de respecter cette volonté par l’autodétermination, c’est-à-dire par des élections libres. Le chargé d’affaires devra essayer d’éviter que la délégation commerciale est-allemande soit invitée à des réceptions officielles, il n’assistera lui-même qu’aux manifestations où il sera le seul représentant allemand, il fera tout pour ne pas donner l’impression qu’il existe deux États allemands.

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Poensgen arrive le 22 juillet à Conakry. Le 30 juillet, à peine revenu d’une tournée à l’intérieur du pays, Sékou le reçoit. Poensgen lui remet la lettre du ministre allemand des Affaires étrangères.

II. Premier voyage de Sékou Touré en RFA

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Le 19 août, Poensgen informe Bonn qu’une campagne lancée par les pays de l’Est présente la RFA comme un satellite de la France. Pour la population de base en Guinée ; pour beaucoup de cadres, le concept d’Allemagne reste vague ; en particulier la RDA, l’ « Allemagne démocratique », est assimilée à la « vraie » Allemagne, sinon la seule, parce qu’elle est active et visible sur place. Poensgen préconise d’élaborer une politique à long terme pour redresser cette image et propose deux gestes politiques pour créer un climat positif : envoyer rapidement un ambassadeur ; inviter Sékou Touré à Bonn.

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Car déjà la rumeur court que Sékou aurait été invité à Berlin-Est et qu’il aurait accepté ; une interminable discussion s’engage à Bonn pour déterminer si une visite de ce genre signifierait ou non reconnaissance officielle. Poensgen reçoit instruction de vérifier la réalité de l’invitation et de tout faire pour que Sékou n’accepte pas cette offre. S’il s’avérait que cette invitation n’est pas encore acceptée, Poensgen est autorisé à inviter Sékou Touré à se rendre à Bonn, si possible dans la foulée de ses visites aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne, fixées pour novembre.

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Le 4 septembre, Poensgen rencontre Fodé Cissé qui lui déclare que Sékou Touré n’envisageait pas de se rendre en RDA du moment que celle-ci n’avait pas de relations diplomatiques avec la Guinée ; ce qui confirme qu’une telle invitation est bien arrivée. Ce qu’en revanche ne dit pas le secrétaire général, c’est qu’une délégation sera présente à Berlin-Est les 6 et 7 octobre, pour le 10e anniversaire de la RDA [5]   Sékou Touré finira par aller lui-même à Berlin-Est... [5] , que plusieurs membres du gouvernement assisteront à la réception donnée le 7 par le représentant commercial de l’Allemagne de l’Est, que des films de propagande sur la RDA sont projetés en public dans la capitale, que dix boursiers guinéens viennent de partir pour la RDA et qu’une quarantaine d’autres se préparent à partir.

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À Bonn, certains trouvent tout cela un peu précipité, du moins tant que les deux pays n’ont pas échangé d’ambassadeurs ; depuis Paris, Nabi Youla indique d’ailleurs que pour la Guinée, cela ne saurait tarder : lui-même sera également nommé à Bonn ; il y présente ses lettres de créance le 13 octobre. La décision est alors prise de demander l’agrément du Dr Herbert Schroeder.

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La visite d’État en République fédérale durera finalement du 15 au 17 novembre, suivis de deux jours de séjour privé. Sékou voulait voir des installations industrielles (il visitera notamment Hoechst). Devant les journalistes, il élude habilement la question de la reconnaissance de la RDA, rappelle qu’il n’a pas l’intention d’aller à Berlin-Est, mais n’exclut pas qu’il le fasse à l’avenir.

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Avant d’arriver à Bonn, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Sékou Touré avait fait l’objet de pressions croissantes, non seulement pour maintenir ses visites en Tchécoslovaquie et en Union soviétique, mais aussi pour y ajouter l’Allemagne de l’Est. Sékou maintint pourtant son refus, même lorsque les Soviétiques, qui avaient mis à sa disposition un avion, insistent afin qu’il abrège sa visite en RFA et fasse au moins une escale à Berlin-Est. Sékou fit même savoir à Smirnov, l’ambassadeur soviétique à Bonn qu’il renoncerait à l’avion russe si celui-ci ne pouvait lui garantir un vol non-stop de Francfort jusqu’à Moscou.

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Le 14 décembre, le Dr Herbert Schroeder présente ses lettres de créance à Sékou Touré. Fin décembre 1959, Kurt Enkelmann, vice-ministre du Commerce extérieur de la RDA, visite la Guinée ; il est reçu la veille de Noël par Sékou Touré.

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Coïncidence ? Le 26 décembre, Fodé Cissé informe Schroeder qu’en raison de fortes pressions exercées par les pays de l’Est, la Guinée s’apprête à reconnaître la RDA. Catastrophé, l’ambassadeur informe Bonn, qui lui demande de protester immédiatement. Quelques jours plus tard, on l’informe que Sékou Touré renonce à son intention.

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Au début de mars 1960, une crise plus sérieuse éclate. L’ambassadeur de Guinée à Moscou, le Dr Seydou Conté, est reçu à Berlin-Est par un secrétaire d’État, puis, le 6 mars, par le président de la RDA Wilhelm Pieck. Des photos paraissent dans la presse est-allemande. Le secrétaire général du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands = Parti socialiste unifié d’Allemagne) Walter Ulbricht publie un communiqué. À Moscou, le fait est présenté comme très positif. La rumeur court dans tout Conakry que la Guinée est le premier pays africain à avoir reconnu la RDA.

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Schroeder est à Bonn, où tout le monde est déchaîné. Nabi Youla, qui se trouve à Paris, est convoqué par le ministre fédéral. Le 16 mars, il remet une lettre de Sékou Touré au chancelier Adenauer, dans laquelle il l’assure qu’il n’y a pas de relations diplomatiques entre la Guinée et la RDA. Les Allemands ne se contentent pas de ces explications, ce qui amène les Guinéens à regretter que Bonn préfère croire Walter Ulbricht plutôt que Sékou Touré. Nabi Youla se voit remettre un questionnaire précis en 7 points : l’ambassadeur Seydou Conté a-t-il remis oui ou non des lettres de créance ? Wilhelm Pieck a-t-il oui ou non prononcé le discours que l’on a publié ?, etc. Sans formuler d’ultimatum, Bonn estime que Conakry devrait y répondre en quarante-huit heures.

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Le 31 mars, Bonn dépêche en Guinée un sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, von Etzdorf, qui arrive – sans être annoncé – le 1er avril à Conakry, flanqué de Nabi Youla. Sékou vient de partir pour Kankan où il préside une conférence nationale des cadres du PDG, celle qui adopta le premier Plan triennal [6]   Selon l’économiste français Bettelheim, inspirateur... [6] .

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À l’issue de plusieurs entretiens, il est déclaré officiellement que l’Allemagne de l’Est n’ouvre pas d’ambassade en Guinée et qu’il n’est pas question de rupture entre Bonn et Conakry. Un communiqué conjoint est lu à la radio guinéenne le 7 avril. Le 8 avril, von Brentano peut déclarer devant le Bundestag, sous les applaudissements de tous les partis, qu’il n’y a pas eu de remise de lettres de créance et pas d’établissement de relations diplomatiques entre la Guinée et les autorités de Pankow.

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La vérité semble être toutefois que la reconnaissance avait été effectivement décidée et même effectuée, mais que les vives réactions de Bonn ont entraîné une marche arrière de Conakry. Celui qui devait être le futur ambassadeur de la RDA, Karl Nohr, était bel et bien déjà arrivé incognito à Conakry le 13 mars ; il attendra vainement pendant plusieurs semaines dans les locaux de la représentation commerciale, avant d’être discrètement rappelé à Berlin-Est [7]   Ce dernier point est confirmé par le Pr Jean Suret-Canale,... [7] . Pendant la visite de von Etzdorf, un envoyé spécial de Pankow, Kurella, a multiplié de son côté les démarches. C’est un sévère camouflet pour la RDA, qui ne parvient pas à marquer un point qu’elle jugeait acquis ; elle mettra dix ans à prendre sa revanche.

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Quelques jours plus tard, Peter Florin, membre du Comité central du parti SED et président de la Commission des Affaires étrangères de la Chambre populaire (il sera plus tard ministre des Affaires étrangères) vient à Conakry pour demander des explications.

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Au cours des mois suivants, plusieurs délégations (notamment du Conseil central de la Jeunesse allemande libre – Freie Deutsche Jugend, FDJ) viennent en Guinée examiner des projets de coopération. Mme Camara Loffo, membre du Bureau politique national, effectue en juillet un « voyage d’information » en RDA. Le 31 octobre, une exposition de produits industriels de la RDA est inaugurée à Conakry.

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Première personnalité guinéenne à se rendre en RFA après cette sérieuse crise, le ministre du Plan, Nfamara Keita, y séjourne deux semaines en octobre 1960.

III. L’essor de la coopération

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Arrivée à Conakry le 10 juin 1960, une délégation examine des projets de coopération ; des protocoles portant sur 3,5 millions de deutsche Mark sont signés le 18 juin. Une autre délégation signe le 7 juillet 1960 un accord commercial. La Guinée reçoit pour 1961 un plafond de garantie Hermès (assurance-crédit) de 50 millions de deutsche Mark pour des biens d’équipement, cependant qu’il est prévu 6 millions de dollars d’échanges commerciaux. En mai 1961 sera signé un accord-cadre complémentaire portant sur 25 millions de deutsche Mark destinés au financement de projets, notamment dans le domaine de l’eau.

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Le 13 décembre 1961, un cotre destiné à la recherche piscicole arrive au port de Conakry ; il sera remis solennellement à Sékou Touré par le président fédéral allemand lors de sa visite en janvier 1962.

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Dès la publication en 1961 d’un code d’investissements, la RFA est le premier pays à conclure le 19 avril 1962 avec la Guinée une convention de promotion et de protection des investissements. Un protocole dans le domaine de la marine marchande et un autre sur les relations aérienness sont également conclus.

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À cette date, la RDA s’est pour l’essentiel consacrée au projet de l’Imprimerie Patrice Lumumba ; sa construction est en cours en 1962. Elle rencontre vite des problèmes de fonctionnement ; les installations ne sont pas prévues pour le climat tropical humide. Pourtant, ironie du sort, on réussira à y imprimer... les portraits du président de la RFA Lübke lors de sa visite officielle ! Pas très satisfaits de ce projet, les Guinéens feront traîner le règlement financier.

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Dans plusieurs villes, les Allemands de l’Est mettent en place des réseaux de haut-parleurs qui diffusent les mots d’ordre du Parti ; ils construisent dans la capitale un théâtre en plein air ; ces installations ne fonctionneront que quelques mois. Un accord de coopération scientifique et technique est signé le 7 juillet 1961. En 1961, la RDA est le deuxième importateur de produits guinéens. Une délégation de niveau non ministériel est envoyée à Berlin-Est pour le 12e anniversaire de la RDA, et les somptueux Ballets africains s’y produisent en octobre 1961, ce qui n’est guère moins symbolique qu’une visite ministérielle.

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L’Allemagne de l’Ouest marque un point avec la visite en Guinée du nouveau président fédéral, Heinrich Lübke, du 15 au 17 janvier 1962. Le courant passe entre les présidents. Un ministre guinéen dit que « l’heure de l’Allemagne a sonné en Guinée ». Ceci d’autant plus que le président de la RFA est arrivé en Guinée quelques jours après la difficile visite d’Anastase Mikoyan, vice-Premier ministre de l’URSS, venu pour tenter de rétablir la qualité des relations guinéo-soviétiques après l’expulsion, en décembre 1961, de l’ambassadeur d’URSS à la suite du « complot des enseignants » dans lequel son pays est accusé d’avoir joué un rôle.

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À cette date, il y a 35 ambassades installées à Conakry, dont 11 communistes, 8 occidentales (Israël inclus), 16 afro-asiatiques.

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L’ambassade estime que le climat s’est sensiblement amélioré en faveur de la RFA ; lors de leurs visites à Bonn, les ministres guinéens n’hésitent pas à critiquer l’attitude des pays de l’Est, en particulier de la RDA. Keita Fodéba affirme que la Guinée a dû rappeler ses 48 boursiers en Allemagne de l’Est, en raison de mauvaises conditions d’accueil et de formation insuffisante. Avec son homologue Franz-Josef Strauss, Keita Fodéba évoque une aide militaire de la RFA, pour ne pas dépendre des seuls Tchèques ; la réponse est négative quant aux armements, équipements ou munitions, mais positive pour une assistance technique ou économique. On en verra les premiers signes en février 1963, lorsqu’arrive à Conakry un détachement de 6 militaires de la Bundeswehr en grand uniforme (le port de l’uniforme a été expressément demandé par Fodéba) ; ils s’occuperont d’assistance à la construction de routes.

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Quant à l’inspecteur général de l’Éducation nationale Senaïnon Béhanzin, qui vantait naguère les mérites des professeurs chinois comme bien meilleurs que n’importe quel enseignant occidental, il vient en juin 1962 à l’ambassade de la RFA demander l’envoi de 29 professeurs ou moniteurs allemands (12 de mathématiques, 8 de physique et de chimie, 2 de biologie et de géologie, 3 d’électricité et 4 de maçonnerie). L’ambassadeur Schroeder conseille vivement de répondre positivement, car, rappelle-t-il, la Guinée demandait jusqu’ici de l’aide économique et matérielle aux Occidentaux, mais des concours idéologiques et intellectuels aux pays socialistes.

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Les années 1962 et 1963 voient ainsi se développer une coopération exemplaire et de plus en plus intense. L’ambassadeur Schroeder est remplacé par Karl-Heinz Wever, qui présente ses lettres de créance le 9 avril 1962, et restera jusqu’en 1964.

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L’épouse du président, Mme Andrée, se rend en janvier 1964 dans une clinique réputée du complexe hospitalo-universitaire de Bonn où elle se soumet à un contrôle médical approfondi dans le service du Pr-Dr Adolf Heymer [8]   Le professeur et docteur en médecine Adolf Heymer,... [8] . Ensuite, elle part se reposer trois semaines près de Baden-Baden, dans le superbe Schlosshotel où le chancelier Adenauer a coutume de séjourner ; c’est d’ailleurs le chancelier qui a lui-même conseillé cet établissement. Les frais sont pris en charge par le gouvernement allemand.

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Le président guinéen vient à son tour en RFA du 24 au 27 mars. Le président Lübke parle surtout du problème allemand. Sur le plan économique, les Guinéens ne demandent pas grand-chose : on évoque la livraison d’un deuxième chalutier, des installations pour le fumage du poisson, la construction de la route Mamou-Faranah, la participation d’entreprises allemandes à l’exploitation de la bauxite de Boké.

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Le 25 mars, Keita Fodéba, le ministre de la Défense, signe avec son homologue Kai Uwe von Hassel un accord prévoyant un concours important pour des activités de défense et de développement menées par l’armée guinéenne. La RFA s’occupe de la formation de parachutistes, soit en Guinée même, soit par des stages en Allemagne. Deux compagnies de jeunes pionniers encadrés par une dizaine de militaires allemands réalisent des centaines de kilomètres de pistes et de routes. N’oublions pas qu’en cette époque, deux décennies à peine après la fin du deuxième conflit mondial, il est encore exceptionnel pour des militaires allemands de se rendre « professionnellement » à l’étranger afin d’y faire œuvre positive ; aussi les responsables militaires de la Bundeswehr sont-ils très favorables à ces projets et s’y engagent-ils avec un réel enthousiasme. On est convaincu à Bonn que ces instructeurs remplaceront progressivement ceux fournis par les pays de l’Est.

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En septembre 1964, un nouvel ambassadeur de RFA, le Dr Walter Haas, s’installe à Conakry. Début octobre 1964, Scholtz, vice-président du Conseil de la RDA préside une délégation venue pour le 6e anniversaire de l’indépendance. À cette date, 96 étudiants guinéens se trouvent en RDA, ainsi qu’une centaine d’ouvriers stagiaires en formation.

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Le ministre de la Défense de la RFA Kai Uwe von Hassel se rend en visite en Guinée du 28 décembre 1964 au 5 janvier 1965. Il pose les premières pierres d’une usine textile, d’une usine de chaussures avec tannerie et d’un atelier de réparation de véhicules militaires, construits sur crédits du budget allemand de la défense et gérés par l’armée guinéenne. De son côté, Sékou fait une allusion au problème allemand dans son discours devant le corps diplomatique : « Pour chacune des nations que vous représentez, nous souhaitons les mêmes victoires, pour que partout où il y a division, l’unité triomphe, et que les nations divisées arbitrairement soient réunies au cours de l’année 1965. »

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Nabi Youla, devenu secrétaire d’État à l’information et au tourisme, a donc quitté Bonn, du moins pour un temps. Il continue néanmoins à s’intéresser à l’Allemagne ; le 12 mars 1965, il signe avec le secrétaire d’État Lahr un accord concernant la radiodiffusion et conclut le 3 juin 1965, avec le même partenaire, un accord de prêt de 30 millions de deutsche Mark.

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En 1965, la RDA se montre particulièrement active en Guinée. Wilhelm Kirschey, malade, a quitté le pays fin 1962 ; il est remplacé par Siegfried Kempf. Une délégation participe à Berlin-Est aux cérémonies commémoratives du 8 mai 1945. Un nouvel accord culturel est signé le 15 juin 1965. Plusieurs cadres de la région de Fria visitent la RDA, cependant que le vice-ministre du Commerce est-allemand Erich Wächter est présent en Guinée du 31 juillet au 9 août ; le 6, il signe un protocole d’aide économique dont le montant n’est pas rendu public. Le 10 décembre, Wächter et El Hadj Fofana, vice-ministre guinéen du Commerce extérieur et des Banques, signent à Berlin un accord de commerce et de paiement pour les années 1966-1970, qui prévoit un doublement des échanges. Du 2 au 11 décembre, une délégation de l’Assemblée populaire de la RDA dirigée par le vice-président Götting séjourne en Guinée, en même temps qu’une équipe de basket-ball.

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Le 20 décembre 1965, Nabi Youla présente une nouvelle fois ses lettres de créance à Bonn. L’année 1966, qui voit les tensions s’accroître en Guinée à la suite du coup d’État qui renverse Nkrumah au Ghana, ne paraît pas très positive pour la RFA. Du 28 au 31 avril, le ministre des Affaires étrangères Otto Winzer, séjourne à Conakry ; c’est le plus haut dignitaire de la RDA qui se soit jusqu’ici rendu en Guinée. Peter Florin, déjà nommé, s’y rend du 25 août au 6 septembre. On évoque la construction par la RDA d’une usine de fabrication de motocyclettes et de scooters à Kankan.

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Dans l’autre sens, les archives ne font mention que de la visite en RFA, à la même époque, en septembre 1966, d’Ismaël Touré, ministre du Développement économique et des Travaux publics, et de Lansana Diané, ministre de l’Armée populaire et du Service civique. Mais celui-ci conseille aux Allemands de parler avec l’autre Allemagne sur un pied d’égalité. À Conakry, de plus en plus de gens sont persuadés de l’existence de deux Allemagnes. L’ambassade se demande si Conakry ne s’apprête pas à modifier sa position et estime que « le temps ne travaille pas pour nous ». À la même époque, le représentant de la Guinée à l’ONU se prononce pour l’admission simultanée ou un traitement parallèle (statut d’observateur) des deux parties des pays divisés, ce qui signifie également l’Allemagne. Bonn ne partage pas totalement l’analyse de l’ambassade. Les services du ministère se demandent si Sékou Touré, somme toute très satisfait de l’ampleur et de la qualité de l’aide allemande, ne fait pas tous ces gestes en direction de la RDA afin de faire monter les enchères et d’obtenir davantage encore de son partenaire ouest-allemand. Bonn s’interroge : Ne vaut-il pas mieux allouer une aide plus importante aux pays africains modérés qui montrent de la compréhension pour les intérêts allemands, plutôt que de payer très cher un pays progressiste afin qu’il n’évolue pas davantage dans la mauvaise direction ?

56

Le 29 octobre 1966, la compagnie aérienne est-allemande Interflug inaugure ses vols Conakry-Berlin, avec escales à Bamako, Alger et Belgrade.

57

Le 2 novembre 1966, le Dr Knieper, directeur au ministère fédéral de la Défense, procède à l’inauguration des usines militaires. La délégation s’était auparavant rendue à Nzérékoré et à Kankan, où elle a visité le Centre de formation professionnelle de Bordo, l’un des fleurons de la coopération germano-guinéenne.

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Le 31 mars 1967, Nabi Youla quitte ses fonctions et s’installe dans l’exil et dans l’opposition à Sékou Touré. Le 6 avril surgit le problème de la création à Berlin-Est d’une représentation commerciale et culturelle de la Guinée, dont Cheikh Keita, ancien attaché commercial à Bonn, prend la direction. L’ambassadeur de la RFA, Haas, pose la question à Béavogui. La conversation est difficile. Béavogui affirme que tout a toujours été fait du côté guinéen pour tenir compte des thèses de la RFA, que ce qui avait été promis dès 1959 était toujours valable près de dix ans plus tard. Il ne s’agissait pas de changer le statut de la représentation commerciale en Guinée, mais simplement d’ouvrir en RDA une mission commerciale qui traiterait les dossiers d’échanges commerciaux devenus très importants entre la Guinée et la RDA [9]   En 1965, la Guinée a importé d’Allemagne de l’Est... [9] . Finalement, Cheikh Keita ouvre la mission le 3 mai et rend visite au vice-ministre des Affaires étrangères Kiesewetter et au ministre des Affaires étrangères Winzer ; il fera ultérieurement, le 3 juillet, une « visite d’investiture » au président Walter Ulbricht.

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Le 2 mai, le nouvel ambassadeur de Guinée à Bonn, Sikhé Camara, présente ses lettres de créance au président Lübke. Mais le Dr Werner Haas a été rappelé à Bonn ; tout le monde à Conakry est convaincu que c’est en raison de la crise actuelle, et certains affirment même qu’il ne reviendra jamais en Guinée [10]   En fait, le Dr Werner Haas reviendra en Guinée début... [10] .

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Prévue pour le 1er mai 1967, l’inauguration de la radio doit de nouveau être différée, la RFA ne voulant pas envoyer de délégation. Le secrétaire d’État à l’information, Tibou Tounkara, est furieux. En revanche, l’Allemagne « démocratique », en la personne du nouveau délégué commercial, Helmut Gürke, remet au ministère de l’Information du matériel destiné à la section du film. Des nageurs est-allemands participent en octobre à des épreuves à Conakry. Fin novembre, c’est l’équipe de football de la firme optique Karl Zeiss qui dispute des matchs à Conakry ; le sport et la diplomatie aidant, l’équipe est-allemande perd tous les matchs.

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Le nombre d’enseignants est-allemands (mathématiques, biologie, physique, sciences) et de pédagogues, déjà passé de 7 à 20, va augmenter encore, jusqu’à atteindre la soixantaine ; ils sont en service à Conakry, Kindia, Mamou, Labé et Kankan. Mme le docteur Friedländer, de l’Université de Leipzig, travaille à l’élaboration d’un manuel de grammaire de la langue soussou. De nombreux universitaires est-allemands viennent dispenser des cours à l’Institut Polytechnique de Conakry, notamment dans le domaine de la médecine, où le Pr-Dr Wolfgang Rose jouit d’une grande notoriété.

62

Le secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports, Mamouna Touré, se rend en RDA pour signer en octobre une convention de coopération dans le domaine de la culture physique et du sport. Un centre de médecine sportive sera effectivement installé à Conakry avec l’aide de la RDA, ainsi qu’un impressionnant centre d’orthopédie fonctionnelle, destiné à la fourniture ou à la confection sur place de prothèses et à la formation d’experts guinéens : de très nombreux mutilés, y compris d’anciens combattants de l’armée française, en ont bénéficié [11]   Parallèlement, plusieurs centaines de guinéens ont... [11] .

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Sans doute, un nouvel accord de coopération culturelle est-il signé avec Bonn le 23 novembre 1967 ; mais la Guinée ne le ratifie que... le 6 octobre 1986, et il entre en vigueur le 13 juin 1987, vingt ans après sa signature !

64

L’année 1968 voit démarrer les activités de formation des brigades de jeunes pionniers de la FDJ, en particulier avec le centre de formation de Ratoma. En 1971, la FDJ prendra également en charge la formation au centre de Kankan-Bordo, jusque-là assurée par la RFA.

65

En 1968, Sékou Touré s’entremet personnellement pour permettre à un ménage de ressortissants est-allemands de se réfugier en RFA. Cette même année 1968, Sikhé Camara est remplacé à Bonn par Koma Béavogui ; lui-même est remplacé deux ans plus tard par Seydou Keita, également ambassadeur de Guinée dans les pays de l’Europe occidentale (sauf en France, bien entendu, où il n’y a aucune représentation). De son côté, le Dr Haas est remplacé en 1969 par le Dr Johann Christian Lankes.

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L’année 1968 voit se succéder une série de missions. Le ministre de la Coopération économique Wischnewski séjourne à Conakry en avril pour examiner les modalités de l’aide allemande ; il s’agit en particulier d’un prêt de 30 millions de deutsche Mark, accordé en principe dès 1965 et que Bonn souhaiterait voir affecter à la construction d’un chemin de fer, alors que Conakry voudrait que cette somme soit consacrée à des projets de développement agricole. Le 14 mai arrive une autre délégation économique, dirigée par le directeur de la Banque allemande pour la reconstruction, M. Hopfen. À partir du 22 juin une équipe d’experts agricoles allemands séjourne en Guinée, reçue par Sékou Touré lui-même au Centre de recherches agricoles de Foulayah. En août, Alpha Amadou Diallo, secrétaire d’État à l’Information et au Tourisme, visite Bonn, où, le 31 du même mois, le général Lansana Diané, ministre de la Défense, est reçu par son homologue.

67

De la mi-janvier jusqu’à fin juin 1970, Mme Andrée Touré séjourna en Allemagne pour être une fois de plus examinée et soignée à la clinique de Bonn. En juin-juillet 1970, une importante délégation officielle de l’Union révolutionnaire des femmes de Guinée se rend en RFA ; c’est la première mission de ce type.

68

Il faut souligner ici que l’action en Guinée de la RFA n’est pas uniquement publique, qu’elle utilise aussi la voie de la Fondation social-démocrate Friedrich-Ebert, qu’elle emprunte aussi des canaux privés, comme certaines organisations non gouvernementales chrétiennes ou laïques, ou même des actions largement individuelles ; ainsi, la contribution des coopérants et des militaires ouest-allemands résidant à Conakry permet-elle d’offrir à la chorale de la cathédrale de la capitale un orgue dont Mgr Raymond-Marie Tchidimbo, l’archevêque, prend solennellement possession lors d’une fête paroissiale où Guinéens et Allemands de l’Ouest sont présents côte à côte.

69

Marcel Bama Mato, alors secrétaire d’État à l’Intérieur et à la Sécurité, se rend en février 1970 en RFA afin d’y négocier un accord de coopération entre les services de sécurité guinéens et le Service fédéral de renseignements BND, prévoyant l’envoi de stagiaires guinéens et l’acquisition de matériel spécialisé.

70

Il a déjà été question d’un prêt pour la modernisation du chemin de fer Conakry-Kankan. Mais la République populaire de Chine s’est de son côté engagée à réaliser ce projet. Aussi Sékou Touré refuse-t-il la proposition allemande. Bonn propose alors la même somme sous forme de don, à condition qu’elle soit affectée au chemin de fer. Sékou demande à la RFA de modifier son offre en l’affectant à des projets agricoles. Le ministre allemand de la Coopération économique Wischnewski se rend à Conakry et ses interlocuteurs lui demandent qu’un crédit de 10 millions de deutsche Mark soit utilisé pour l’achat de tracteurs, concasseurs, décortiqueuses et camions pour le secteur collectif de l’agriculture. Bonn refuse, mais propose 12 millions de deutsche Mark pour la création d’une vaste ferme agricole à Koba, sur laquelle travailleraient trois cents experts allemands, et qui relèverait exclusivement de l’autorité allemande. Le gouvernement guinéen refuse ce nouveau projet, pour des raisons de souveraineté nationale.

IV. La crise de 1970

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Le 13 mars 1969, Abel Camara est nommé consul général à la tête de l’ancienne représentation commerciale et culturelle de Guinée en RDA, cependant que la représentation commerciale de la RDA en Guinée prend l’appellation de consulat général [12]   La couverture des activités de la RDA en Guinée s’est... [12] .

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L’année 1970 voit cependant progresser plusieurs projets Guinée-RFA ; ainsi, le 14 mai, Nfamara Keita, ministre du domaine du Commerce, inaugure le Centre professionnel artisanal de Kankan-Bordo, où de jeunes Guinéens apprennent les techniques les plus modernes dans diverses spécialités (mécanique, électricité, menuiserie, construction, techniques industrielles, etc.). Le Centre est confié à l’Œuvre chrétienne des villages de jeunesse en Allemagne.

73

Saïfoulaye Diallo, depuis mai 1969 ministre d’État chargé des Affaires extérieures, déclare en été 1970 qu’à côté de la Chine populaire et de Yougoslavie, la RFA compte parmi les trois pays avec lesquels la coopération s’est le mieux développée ; il qualifie d’exemplaire le comportement des experts allemands. Certains à Bonn parlent de véritable « lune de miel » entre les deux pays.

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Pourtant, Sékou semble tenir rigueur aux autorités fédérales de leur refus d’expulser vers la Guinée, l’ancien Premier secrétaire de l’ambassade guinéenne en RFA, Lelouma Diallo, qui demande le 16 juin 1970 l’asile politique aux autorités de la RFA. C’est du « formalisme juridique », lance Sékou Touré à M. Mueller, l’envoyé spécial venu lui expliquer le refus de Bonn d’extrader Diallo [13]   La demande d’asile politique déposée par ce dernier... [13] .

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Et puis, sans que rien ne le laisse prévoir, un communiqué du 9 septembre 1970 élève le statut des consulats généraux de la RDA et de Guinée à celui d’ambassades. Ce texte est signé de Sékou Touré et Paul Verner, membre du Politburo du SED, arrivé quelques jours plus tôt à Conakry. Le lendemain, un porte-parole de Bonn déclare que ce geste est préjudiciable aux traditionnelles relations amicales entre les deux pays et que le gouvernement fédéral examinera en détail les conséquences de l’attitude de la Guinée.

76

Pourtant, à cette époque, Mme Andrée Touré séjourne de nouveau en RFA ; elle est présente à Bonn le jour de la fête nationale guinéenne, le 2 octobre 1970, aux côtés de l’ambassadeur Seydou Keita, qui lui est d’ailleurs apparenté.

77

Le 10 décembre, Cheikh Mohamed Chérif présente ses lettres de créance à Walter Ulbricht. Ce n’est pourtant pas cet événement qui conduit à la rupture de Conakry avec Bonn : ce fut la tentative de débarquement sur les plages de la capitale guinéenne le 22 novembre 1970. Je ne vais pas donner le détail de ces faits tragiques qui firent entrer la Guinée dans la phase probablement la plus terrible de son histoire récente ; je n’en retiendrai que ce qui a trait à l’Allemagne.

78

Les deux Allemagnes ont souffert de ce débarquement réalisé en pleine nuit par des forces portugaises avec le concours actif de groupes d’opposants et d’exilés guinéens. Berlin-Est annonce le 23 novembre que le Premier secrétaire à l’ambassade de la RDA a été tué et l’attaché commercial sévèrement blessé. À Bonn, on annonce la mort du comte Ulf von Tiesenhausen, directeur de la Firme Fritz Werner auprès du projet des usines militaires de Conakry ; un coopérant postier fédéral est blessé devant son domicile, proche de la résidence présidentielle Belle-Vue. Au cours des combats, cette résidence, naguère offerte et construite pour Sékou Touré par l’Allemagne de l’Ouest, est sérieusement endommagée. La RDA envoie immédiatement des messages de sympathie à Sékou Touré et condamne le débarquement. Selon Conakry, la RFA aurait gardé le silence, ce que dément Bonn, qui affirme avoir exprimé ses condoléances le 25 novembre, un jour après avoir envoyé une aide médicale. Le 27 novembre, Bonn exprime l’espoir de voir une commission internationale d’enquête faire la lumière sur ces événements. Bonn renouvelle sa condamnation le 9 décembre, à l’occasion de la réunion à Lagos d’une session extraordinaire de l’Organisation de l’unité africaine.

79

Le périodique Horoya-Hebdo du 26 novembre 1970 écrit que les étrangers « sont tombés comme les nombreux Guinéens civils et militaires pour le même idéal de liberté et de fraternité humaine. Que leurs gouvernements et leurs peuples trouvent ici l’expression de nos condoléances profondément attristées ».

80

Mais le 8 décembre, Sékou Touré affirme que la télévision allemande avait diffusé quelques heures après le début de l’invasion du 22 novembre une émission préenregistrée dans laquelle on annonçait qu’il avait été renversé et qu’il fallait s’en féliciter. Après vérification, l’ambassade dément cette information, dont le ministre des Affaires étrangères déclara qu’elle provenait d’étudiants guinéens vivant en RFA.

81

Le 29 décembre, Bonn révèle que 37 coopérants allemands et leurs familles, au total une centaine de personnes, ont été expulsés sans préavis. On apprend également qu’Hermann Seibold, a été arrêté le 18 décembre pour avoir fait des remarques désobligeantes sur le gouvernement guinéen ; il dirigeait à Bordo, près de Kankan, le centre de formation professionnelle.

82

Adolf Marx (quel nom doublement symbolique pour un Allemand !), directeur technique de la brasserie Sobragui, a été arrêté le 29 ; on l’accusera d’avoir volontairement freiné la production de son entreprise et d’avoir tenté d’empoisonner la population guinéenne en trafiquant la composition de sa bière ! La veille, pressentant l’évolution ou informé par quelque source, Marx a vainement tenté de prendre l’avion avec les coopérants expulsés.

83

Le secrétaire d’État Karl Mörsch déclare le 29 décembre que cette affaire ne pouvait reposer que sur une erreur ou une mauvaise interprétation. « D’après tout ce que nous savons, je ne puis que démentir catégoriquement que des Allemands soient mêlés en quoi que ce soit à ces troubles. »

84

L’ambassadeur Dr Johann Christian Lankes est rappelé à Bonn pour consultations. Sékou Touré a écrit le 17 décembre au président fédéral Gustav Heinemann pour lui faire savoir que cet ambassadeur était devenu inacceptable pour la Guinée en raison de son implication dans l’invasion. Le 23 décembre, Heinemann répond à son collègue guinéen que ces allégations étaient sans fondement et que les Allemands – et bien entendu leur ambassadeur « qui jouissait de toute sa confiance » – n’avaient joué aucun rôle dans les événements de novembre ; il demandait cependant à l’ambassadeur Lankes de se rendre à Bonn et laissait au gouvernement fédéral le soin de tirer les conclusions de toute l’affaire. Le 24 décembre, veille de Noël, un collaborateur de l’ambassade de Tchécoslovaquie peut prendre connaissance d’un document – censé provenir de Bonn – que lui montrent des diplomates est-allemands, et qui démontrerait la complicité de Bonn et de Lisbonne dans l’invasion. Tolo Béavogui, qui fut le dernier ambassadeur de Guinée en RDA avant de prendre en 1990 la direction de l’ambassade de Guinée en Allemagne unifiée, affirme que « les archives de la Stasi ont confirmé en 1991 que la rupture entre la Guinée et la RFA était l’œuvre des services secrets est-allemands » [14]   Lettre de Tolo Béavogui à l’auteur, 26 février 2000.... [14] .

85

Le 31 décembre, Radio Conakry ( « La Voix de la Révolution » ) affirme que des citoyens de la RFA sont mêlés au débarquement manqué et qu’ils ont travaillé comme espions. Ces groupes d’espionnage étaient sous la responsabilité d’un ancien officier SS criminel de guerre nommé Bruno Freitag, qui aurait pris le nom d’Hermann Seibold. Le centre de ces activités était Kankan, et l’ambassade elle-même aurait abusé de ses privilèges diplomatiques pour se livrer au trafic de devises, à la contrebande d’armes, à la mise sur pied d’un plan de sabotage de l’industrie guinéenne.

86

Le 1er janvier 1971, Radio-Conakry accuse l’Allemagne de l’Ouest de « complicité active dans l’agression portugaise contre la Guinée » et affirme qu’un réseau d’espionnage dirigé par d’anciens officiers SS avait été découvert. Le suicide, le 30 novembre, de l’ambassadeur de la RFA à Lisbonne, Hans Schmidt-Horix, serait directement lié à l’échec de l’invasion [15]   Ce suicide intervenant à cette date est en effet troublant,... [15] . Le lendemain, l’ambassade proteste contre cette émission.

87

En revanche, Neues Deutschland, quotidien du SED de Berlin-Est, s’associe aux accusations guinéennes.

88

Le 6 janvier, Erhard Eppler, ministre fédéral de la Coopération économique, rappelle que c’est la première fois que l’ensemble des coopérants allemands sont expulsés d’un pays pour des raisons politiques. Il fait le bilan de l’aide publique fournie à la Guinée en douze ans : 87,4 millions de deutsche Mark en aide au capital et à l’investissement, dont 55,5 millions déboursés à ce jour. Le montant de l’aide militaire, celui des investissements privés et les contrats commerciaux garantis viennent s’ajouter à ces chiffres (à titre indicatif, le chiffre cumulé de l’aide financière et technique de la RFA se montait en 1983 à 147,9 millions de deutsche Mark).

89

Le chargé d’affaires demande le 11 janvier à avoir accès aux deux Allemands incarcérés pour leur garantir une protection consulaire. La réponse – rapide – affirme simplement que les deux détenus sont bien traités et bien nourris.

90

C’est le 14 janvier seulement que le cabinet fédéral se saisit de l’affaire. Le porte-parole fait la déclaration suivante : « Les rapports germano-guinéens ont été au cours de ces dernières semaines gravement affectés par les accusations sans fondement et les mesures unilatérales du gouvernement guinéen ; une telle façon de procéder détruit naturellement les bases de la coopération que nous souhaitons... (Bonn) rejette catégoriquement la prétention du gouvernement guinéen selon laquelle des services officiels allemands auraient participé avec le Portugal à la préparation et à l’exécution de l’invasion de la Guinée ; ces affirmations qui du reste ont également été émises par Berlin-Est, sont absurdes et insoutenables. »

91

Radio Conakry annonce le 19 janvier qu’un des Allemands s’est suicidé. Ismaël Touré précise devant l’Assemblée nationale qu’il s’agit de Seibold, dont la femme, qui faisait partie des familles expulsées, dira peu après qu’il n’était pas homme à se suicider et qu’il avait été battu à mort dans sa prison [16]   Un ancien ministre guinéen (de la période d’après 1984)... [16] . Ismaël Touré ajoute que Seibold était un ancien Nazi et qu’il avait été trouvé en possession d’une lettre de Nabi Youla, ancien ambassadeur à Paris puis à Bonn, prouvant ainsi la collusion entre l’opposition guinéenne et l’Allemagne de l’Ouest.

92

Le 20 janvier, Bonn demande à son chargé d’affaires de protester pour n’avoir pas été autorisé à entrer en contact avec Seibold et d’exiger que son corps soit remis à l’ambassade pour être transféré en Allemagne. Le même jour, le ministre fédéral de la Coopération économique déclare que Bonn avait à plusieurs reprises rejeté les accusations portées par la Guinée contre des Allemands travaillant dans le pays, mais qu’il n’était pas envisageable de rompre les relations diplomatiques tant que l’Allemagne avait des intérêts en Guinée ; toutefois, l’aide économique était suspendue. Il rappelle que c’est la première fois dans l’histoire de la coopération allemande qu’un tel sort est réservé à des coopérants. Le 21, Walter Scheel, ministre fédéral des Affaires étrangères, déclare au Bundestag qu’il avait des informations sérieuses selon lesquelles les Allemands de l’Est avaient fabriqué de faux documents pour les remettre aux Guinéens. Mais le ministre affirme également que les relations diplomatiques doivent être maintenues : « Nous devons rester présents sur place afin de pouvoir être aux côtés des détenus. »

93

Le même jour, le président Heinemann demande par téléphone à Sékou Touré qu’il n’arrive rien d’irrémédiable à Adolf Marx ; tout ce qui peut être reproché à des citoyens allemands doit être examiné dans le calme ; que Sékou veuille bien mettre son éminente personnalité au service de la réalisation de ce vœu. Sékou répond que ce message sera transmis à l’Assemblée nationale, chargée de juger les détenus, et qu’il le tiendra informé.

94

La presse allemande (notamment Die Welt) se déchaîne contre la « mollesse » du gouvernement, et met en cause la coopération africaine et la politique des « deux États en Allemagne », chère au chancelier Willy Brandt, alors que les autorités de Pankow dénigraient, voire sabotaient, les positions et les actions de la RFA.

95

Le 22 janvier, la demande de remise du corps de Seibold est rejetée. Le 23 janvier, on apprend que l’Assemblée nationale, constituée depuis le 18 janvier en Tribunal révolutionnaire suprême, a prononcé 91 condamnations à mort, dont 33 par contumace, ainsi que 66 condamnations aux travaux forcés à perpétuité, parmi lesquels Adolf Marx et Seibold, dont le nom figure avec la mention : « Suicidé ». Le 24, Willy Brandt, le chancelier fédéral, exprime l’espoir que les démarches internationales permettront de changer la sentence rendue contre Marx, « incroyablement sévère selon nos conceptions ».

96

Le 29 janvier, Radio Conakry annonce que la Guinée a rompu ses relations diplomatiques avec la République fédérale, et affirme que Sékou Touré a eu en mains des preuves irréfutables sur la complicité d’agents allemands avec le Portugal, ainsi que sur l’envoi de 500 commandos allemands en Guinée-Bissau pour lancer une nouvelle invasion contre la Guinée dans la région de Boké. Il qualifie de « pure farce » l’aide économique de la RFA, dont il déclare qu’elle était uniquement destinée à contrer celle de la Chine communiste. Bonn réfute évidemment ces allégations.

97

Le 30 janvier, Sékou Touré affirme que si Bonn et Paris livraient à la Guinée les Guinéens résidant dans ces pays et récemment condamnés, il pourrait remettre à leur disposition les Allemands et les Français condamnés. « C’est la seule fenêtre qui reste ouverte ; la grande porte est fermée », dit-il.

98

Les « aveux » des principaux condamnés – dont ceux de Marx – sont publiés dans trois « Livres blancs » intitulés L’agression portugaise contre la République de Guinée. Les dépositions de Guinéens abondent en détail sur leurs relations avec les Allemands de l’Ouest et le « réseau SS-Nazis ». Pour se faire aujourd’hui une opinion objective sur toute cette affaire, il faudrait avoir accès à des documents qui n’ont pas encore été rendus publics jusqu’ici, en particulier les archives de l’ancienne RDA [17]   Les ouvrages d’historiens guinéens ne retiennent pas... [17] . La thèse d’un montage de la part des services secrets est-allemands est en effet plausible. On voit mal en effet pourquoi la RFA, qui poursuivait depuis douze ans avec la Guinée une coopération active aurait brusquement changé d’orientation et compromis tout ce qu’elle avait obtenu de positif. La reconnaissance par la Guinée de la RDA, quelques semaines avant le débarquement, a sans nul doute fortement déplu à Bonn, mais en 1970, sous l’impulsion de la nouvelle « Ost-Politik » menée par le nouveau chancelier Willy Brandt, les relations interallemandes s’étaient considérablement améliorées. On voit mal aussi ce que la RDA, qui venait d’obtenir enfin, après douze ans d’efforts, ce qu’elle souhaitait, avait à gagner encore d’une rupture de la Guinée avec la RFA [18]   J’hésite à faire mienne la thèse exprimée par Joachim... [18] .

99

On doit noter aussi, dans les dépositions rendues publiques, la grande invraisemblance de bien des faits « révélés ». L’appellation même de « réseau SS-Nazi » est absurde ; le manque de professionnalisme des principaux responsables de ce « réseau » apparaît éclatant ; le seul fait de donner à l’un de leurs éventuels agents la liste complète des autres sympathisants et complices témoignerait d’un amateurisme peu crédible des services secrets ouest-allemands. Une partie de la phraséologie employée dans ces textes ressemble étrangement à celle utilisée couramment en RDA et certaines tournures paraissent carrément traduites – sans élégance ni précaution – de l’allemand. Bien des cachets, des sigles, des noms, des fonctions, des numéros de série de correspondance utilisés dans ces documents, sont inexacts ou obsolètes.

100

Je ne veux pas mettre en doute la réalité de multiples tentatives de complots contre le régime de Sékou Touré ou contre sa personne, ni celle du débarquement du 22 novembre 1970, mais simplement exprimer mes doutes quant à l’ampleur d’un engagement ouest-allemand de cette envergure, et aussi ma perplexité quant à ses éventuelles motivations. Pourtant, d’anciens diplomates de la RDA, depuis lors retraités ou reconvertis dans d’autres activités, continuent aujourd’hui encore à privilégier la thèse d’une implication forte de la RFA et de ses ressortissants et affirment que la plupart des documents produits n’ont pas pour origine la RDA ; celle-ci se serait contentée de fournir des compléments d’information [19]   C’est en particulier le cas de Mme Eleonora Schmid,... [19] . Ainsi, plus de trente ans après ces tragiques événements et plus de dix ans après la réunification de l’Allemagne, on n’en est pas encore à une lecture sereine et consensuelle de cette tragique affaire.

101

Quoi qu’il en soit, restée l’unique représentation allemande en Guinée, l’ambassade de la RDA poursuit ses activités traditionnelles, et reprend certaines opérations lancées par la RFA : il en est ainsi du centre de formation professionnelle de Kankan-Bordo, confié aux soins des brigades de pionniers de la FDJ (Freie Deutsche Jugend) et des télécommunications, cependant que la RDA intensifie ses projets dans d’autres domaines.

102

Pendant ce temps-là, les relations avec la RFA sont complètement interrompues. Il faudra la normalisation, intervenue en juillet 1974 à la suite de la libération d’Adolf Marx pour que les choses reprennent leur cours.

V. La normalisation entre Bonn et Conakry

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De mars à juillet 1974, l’auteur fut amené à mener une action de bons offices au nom du secrétaire général des Nations Unies, dont il était le porte-parole. Cette négociation complexe se termina en juillet 1974 par la publication d’un communiqué de normalisation et par la libération d’Aldolf Marx et de deux autres ressortissants ouest-allemands, ainsi que par le rétablissement, en mai de l’année suivante, des relations diplomatiques. Les lecteurs intéressés par cette négociation, pleine de péripéties et de rebondissements, pourront se reporter à la longue étude qu’en a faite Marie-Claude Smouts dans la Revue française de science politique (juin 1981) sous le titre : « La normalisation des rapports franco-guinéens : analyse d’une médiation menée sous l’égide de l’ONU. »

104

« Vos démarches concernant les relations Guinée-Allemagne fédérale, comme ultérieurement les relations Guinée-France, furent considérées par la RDA comme une étape appropriée dans la normalisation des relations bilatérales correspondantes. La RDA estima que vos activités étaient un apport constructif à la coexistence pacifique », m’écrivit plus tard l’ambassadeur de la RDA, Eleonora Schmid [20]   Lettre du 12 février 2000 à l’auteur. [20] .

VI. De la normalisation à la réunification allemande

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La normalisation avec la France en 1975, succédant à celle intervenue avec l’Allemagne en juillet 1974 et précédant celle qui interviendra en mars 1978 à Monrovia avec le Sénégal de Léopold Sedar Senghor et la Côte-d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, changea sensiblement le climat national et international autour de la Guinée.

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Pendant la quinzaine d’années jusqu’à la réunification allemande, la coopération entre la Guinée et la RDA allait continuer et même se développer dans les domaines déjà mentionnés [21]   Il faudrait ajouter qu’en trente années de coopération,... [21] , sans que se retrouve la même atmosphère de compétition systématique entre les deux Allemagnes qui caractérisa la période précédant les événements de 1970. Les deux « partis frères » PDG (Parti démocratique de Guinée) et SED (Sozialistische Einheitspartei) entretiennent des relations de travail et échangent régulièrement des délégations. Dans le domaine politique, de nombreux ministres guinéens ainsi que le Premier ministre Lansana Béavogui, effectuèrent des visites officielles en RDA. En mai 1978, c’est le ministre est-allemand de la Défense Heinz Hoffmann qui séjourne en Guinée. Sékou Touré lui-même participa à Berlin-Est le 6 octobre 1979 aux cérémonies du 30e anniversaire de la RDA, au milieu d’un grand nombre de chefs d’État et de personnalités, parmi lesquelles le soviétique Léonid Brejnev.

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La coopération avec la République fédérale avait repris, mais avait du mal à remonter en puissance au même rythme qu’avant 1970. L’année 1979 vit la signature, le 18 juin, de deux accords, l’un sur la coopération économique et technique, l’autre sur la coopération financière ; à cette occasion, tous les anciens prêts allemands à la Guinée étaient transformés en dons. Le Premier ministre Lansana Béavogui se rend en visite officielle en RFA en novembre 1979. En septembre 1980, le secrétaire d’État fédéral à l’économie vient à Conakry examiner de nouveaux projets. Du 15 au 18 novembre 1981 a lieu à Conakry la première session de la commission mixte guinéo-allemande.

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Sékou Touré de même que les Allemands n’avait pas oublié le rôle que j’avais joué dans la normalisation. C’est pourquoi ils m’invitèrent à participer à la visite d’État que le chef de l’État guinéen effectua en RFA du 30 novembre au 4 décembre 1981. Dans son allocution lors du dîner d’apparat, le Président Karl Carstens fit l’historique sommaire des relations passées et affirma que depuis 1976, tout avait été fait pour surmonter la regrettable brouille qui avait pendant un temps terni les rapports ; il rappela également la doctrine de la RFA sur l’unité du peuple allemand, sans faire allusion au fait que Conakry abritait désormais deux ambassades allemandes. Sékou s’entretint également avec le chancelier Helmut Schmidt, le ministre des Affaires étrangères Genscher et celui de la coopération économique Offerding, qui déclara : « Nous avons tiré un trait final sur les événements du passé. »

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Lors d’un entretien entre les deux chefs d’État, le problème des prisonniers politiques fut évoqué et Sékou Touré s’engagea à laisser une délégation d’Amnesty International se rendre en Guinée. Parallèlement, les ministres des Affaires étrangères signaient le 30 novembre trois accords de coopération économique et technique.

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En mars 1984, ce fut la disparition de Sékou Touré.

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Cinq ans plus tard, en novembre 1989, ce fut la chute du Mur de Berlin, puis, le 3 octobre 1990, ce fut la réunification de l’Allemagne avec disparition de la RDA, objectifs ardemment souhaités par Bonn et qui avaient entraîné tant de démarches, de soucis et de drames sur le sol de la Guinée.

Notes

[1]

Ce texte est un résumé de la Chronique des relations germano-guinéennes (1958-1984), parue chez l’auteur en 2000, et qui est elle-même inspirée d’une conférence faite sur le même sujet au Centre culturel franco-guinéen de Conakry le 29 septembre 1999, à l’invitation de l’ambassadeur d’Allemagne en Guinée.

[2]

Nom souvent donné par les Allemands de l’Ouest à la RDA. Pankow est le quartier de Berlin où siégeaient les organismes officiels de la capitale de la RDA.

[3]

Archives Foccart, Fonds privé, dossier no 205.

[4]

De tous les responsables guinéens, Alassane Diop, sénégalais d’origine, était l’un des rares à bien connaître l’Allemagne, puisqu’il y avait été prisonnier de guerre pendant le deuxième conflit mondial.

[5]

Sékou Touré finira par aller lui-même à Berlin-Est pour ces mêmes manifestations, mais... vingt ans plus tard, pour le 30e anniversaire, en octobre 1979, bien des péripéties guinéo-allemandes plus tard !

[6]

Selon l’économiste français Bettelheim, inspirateur de ce plan, toute cette crise aurait été provoquée par Sékou Touré afin d’obliger la RFA à augmenter ses crédits à la Guinée pour financer le plan triennal ! C’est ce qu’il a laissé entendre lors d’une conversation avec l’ambassadeur de France Pons.

[7]

Ce dernier point est confirmé par le Pr Jean Suret-Canale, conversation téléphonique du 17 octobre 1999. Selon ce même témoignage, l’ambassadeur Seydou Conté, après qu’il eut quitté la Guinée dans les années 1970 pour ouvrir une clinique chirurgicale en Côte-d’Ivoire, confirmera qu’il avait bien présenté ses lettres de créance au président de la République démocratique allemande.

[8]

Le professeur et docteur en médecine Adolf Heymer, né en 1902, était depuis 1959 professeur à la Faculté de médecine et directeur de la clinique médicale de l’Université de Bonn, ville où il a fait l’essentiel de sa carrière de médecin et d’universitaire. Il était un spécialiste reconnu des maladies internes, en particulier des maladies infectieuses et de la tuberculose.

[9]

En 1965, la Guinée a importé d’Allemagne de l’Est pour 7,98 millions de deutsche Mark, d’Allemagne de l’Ouest 2,4 millions seulement. Elle a exporté pour 13 millions de deutsche Mark vers l’Allemagne de l’Est, contre 11 millions seulement vers l’Allemagne fédérale.

[10]

En fait, le Dr Werner Haas reviendra en Guinée début juin. Il est porteur d’une lettre personnelle du président Lübcke au président Sékou Touré, qui lui sera remise le 19 juin.

[11]

Parallèlement, plusieurs centaines de guinéens ont bénéficié de soins gratuits en RDA. Parmi eux, de hautes personnalités ou les épouses de nombreux ministres.

[12]

La couverture des activités de la RDA en Guinée s’est sensiblement améliorée après 1969, depuis qu’un correspondant de l’agence de presse officielle est-allemande ADN, Franz Schmahl, s’est installé à Alger, d’où il vient plusieurs fois par an couvrir la Guinée.

[13]

La demande d’asile politique déposée par ce dernier fut rejetée le 22 octobre 1970 par les autorités ouest-allemandes ; mais l’intéressé avait alors déjà quitté le territoire de la RFA.

[14]

Lettre de Tolo Béavogui à l’auteur, 26 février 2000. De son côté, l’ancien chef des services secrets est-allemands, Markus Wolf, que j’avais interrogé, m’a assuré qu’il ne s’était jamais rendu lui-même en Guinée, contrairement à ce que certaines sources m’avaient affirmé (e-mail de Markus Wolf à l’auteur, 12 décembre 2001).

[15]

Ce suicide intervenant à cette date est en effet troublant, mais il semble que le corps diplomatique allemand ait été sujet, en cette période, à une véritable « vague » de suicides. Il faut noter que l’épouse de l’ambassadeur à Lisbonne s’est elle aussi suicidée à la même date.

[16]

Un ancien ministre guinéen (de la période d’après 1984) m’a affirmé en 1999 que Seibold portait sur lui une ampoule de poison, et que c’est ainsi qu’il se serait suicidé. À la fin des années 1970, Ismaël Touré, qui fut en 1971 directement mêlé aux interrogatoires de la commission nationale d’enquête, affirma à l’auteur que « personne plus que lui n’avait regretté le suicide de Seibold, car ses interrogatoires étaient bien loin encore d’avoir apporté tous les faits et toutes les révélations utiles ».

[17]

Les ouvrages d’historiens guinéens ne retiennent pas eux non plus la responsabilité de la RFA dans ces événements, même s’ils mentionnent la probabilité que les services secrets occidentaux se soient tenus informés d’un certain nombre de faits ou de renseignements. Voir Sidiki Kobélé Keita, Qui a organisé l’agression du 22 novembre 1970 contre la Guinée ?, Conakry, Les Éditions universitaires, 1993, 123.

[18]

J’hésite à faire mienne la thèse exprimée par Joachim Voss, représentant en Guinée de la Fondation (social-démocrate) Friedrich-Ebert en 1968-1969, dans son ouvrage, Der progressistische Entwicklungsstaat. Seine rechts- und verwaltungstechnische Problematik. Das Beispiel der Republik Guineas, Hannover, Verlag für Literatur und Zeitgeschehen, 1971, 448, no 81 dans les Cahiers de la Fondation, et qui semble plausible à Jean Suret-Canale (« Chronique de Guinée », in Cultures et développement, revue de l’Université catholique de Louvain, vol. X-2-1978), à qui nous empruntons la citation ci-après. Selon cette théorie dont je reconnais qu’elle est séduisante : « La rupture avec la RFA serait l’aboutissement d’un processus de détérioration des relations ayant atteint son point crucial avec la reconnaissance en septembre 1970 de la RDA. La RFA y aurait répondu dans les formes habituelles en pareil cas, ce qui aurait été considéré par la Guinée comme un chantage insupportable. Nous serions d’accord avec lui pour penser que, par-delà la réalité des faits reprochés aux ressortissants ouest-allemands, la Guinée, comme elle l’avait fait pour l’URSS en 1961 et pour les États-Unis en 1966, a saisi l’occasion pour porter un coup d’arrêt à une présence – la RFA “encadrait” l’armée et la police guinéennes – dont le poids paraissait excessif. » Je ne vois pas en quoi la RFA a répliqué autrement que par des protestations à la reconnaissance de la RDA, et je n’ai pas connaissance d’un chantage ; je ne pense pas que l’on puisse dire que ce pays encadrait armée et police de la Guinée – l’URSS et la Tchécoslovaquie étaient bien mieux introduites ; enfin, je ne pense pas que s’il n’y avait eu la tentative de débarquement, la Guinée aurait rompu avec la RFA, ni celle-ci avec la Guinée ; mais il y a eu cette tentative, et la RDA y a sans doute vu une possibilité de transformer en but l’essai qu’avait été la reconnaissance.

[19]

C’est en particulier le cas de Mme Eleonora Schmid, qui fut plusieurs fois en poste en Guinée et était l’ambassadeur de la RDA pendant une bonne partie du mandat de l’auteur. Elle l’a confirmé dans plusieurs conversations téléphoniques et correspondances avec lui.

[20]

Lettre du 12 février 2000 à l’auteur.

[21]

Il faudrait ajouter qu’en trente années de coopération, plus de 3 000 Guinéens ont reçu en RDA une formation technique ou universitaire, qui commençait souvent par un stage de préparation linguistique à l’Institut Herder de Leipzig.

Résumé

Français

La compétition pour leur statut diplomatique menée par les deux États allemands, République fédérale d’Allemagne et République démocratique allemande, pendant toutes les années de la guerre froide, est l’un des éléments-clé de cette période. Au nom de la doctrine Hallstein, Bonn voulait être le seul représentant du peuple allemand, jusqu’à ce que l’Ost-Politik de Willy Brandt y introduise un peu de souplesse et de réalisme ; l’Allemagne de l’Est au contraire luttait pour se faire reconnaître pleinement aux côtés de l’Allemagne occidentale. Après son indépendance en 1958, la Guinée de Sékou Touré fut l’un des terrains où cette rivalité fut la plus vive et la plus intéressante. La présente chronique présente les deux phases de cette double relation : quinze années de confrontations, avec des hauts et des bas pour les deux parties ; suivies de quinze années de coexistence plus ou moins pacifique.

English

La Guinée et les deux AllemagnesThe competition over their diplomatic status waged by the two German States, the Federal Republic of Germany and the German Democratic Republic, throughout the entire Cold War is one of the key elements of this period. In the name of the Hallstein Doctrine, Bonn wanted to be the sole representative of the German people, until Willy Brandt’s Ost-Politik introduced a little flexibility and realism ; East Germany, on the other hand, strove to win full recognition beside West Germany. After its independence in 1958, Sékou Touré’s Guinea was one of the terrains where this revalry was strongest and of greatest interest. This article presents the two phases of this double relationship : fifteen years of confrontation, with ups and downs for the two sides, followed by fifteen years of more or less peaceful coexistence.

Pour citer cet article

Lewin André, « La Guinée et les deux Allemagnes », Guerres mondiales et conflits contemporains 2/ 2003 (n° 210), p. 77-99
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2003-2-page-77.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.210.0077


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