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Guerres mondiales et conflits contemporains

2003/4 (n° 212)



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Nés au lendemain de la Grande Guerre, des milliers de monuments aux morts quadrillent le pays. Depuis une vingtaine d’années seulement, ils sont entrés de plein droit dans les corpus des historiens. Antoine Prost a montré la voie, en 1977, avec sa remarquable thèse sur les anciens combattants [1]   Antoine Prost, Les anciens combattants et la société... [1] . Annette Becker, en 1988, propose son approche au grand public [2]   Annette Becker, Les monuments aux morts, Paris, Errance,... [2] . Depuis, les recherches locales se multiplient. Les parutions sont diverses, les articles pléthoriques et ne cessent de croître. Ces derniers abordent les aspects essentiels des monuments aux morts : choix du support, de l’artiste, de l’emplacement, du type de financement, etc. Souvent, les auteurs s’attachent à décrire le processus d’érection du monument aux morts d’une seule commune, voire d’un seul canton, sans mettre en avant la valeur intrinsèque du monument aux morts : la dimension politique. Le monument, expression cathartique de la population endeuillée, est révélateur de l’opinion publique et politique des divers commanditaires. En étudiant les monuments aux morts de la Marne [3]   Alexandre Niess, Les monuments aux morts communaux... [3] , département occupé par les Allemands, scindé par le front pendant les quatre années de guerre, nous analysons cette valeur politique intrinsèque. D’autant que celle-ci, quand elle est mise en lumière, n’est pas forcément étudiée de manière systématique [4]   Il convient de noter que cette méthode a déjà été... [4] .

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Pour connaître la valeur politique conférée au monument aux morts, il convient en premier lieu de définir l’orientation politique des communes. Pour cela, nous avons décidé de nous appuyer sur la dualité gauche/droite, qui, bien que contenant en elle-même des limites évidentes, a néanmoins l’avantage d’être aisément saisissable. Bien sûr, la droite et la gauche sont des ensembles, dont les frontières sont floues et fluctuantes, agrégeant une multitude de partis, de tendances politiques légalement formées, mais aussi de pensées et d’idéologies multiples. C’est pourquoi l’étude de sources officielles, telles que les rapports de préfecture et les résultats des élections, permet de définir autant que possible ces deux factions. Ainsi, la gauche est constituée des tendances suivantes : SFIC, SFIO, Républicains socialistes, Radicaux-socialistes, Union républicaine, Républicains modérés et Républicains de gauche, tandis que la droite est composée des Progressistes, des Conservateurs, de l’Entente républicaine, des Réactionnaires et des Nationalistes.

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En second lieu, il convient de définir les notions de « communes de gauche » et « communes de droite ». Nous nous appuyons sur les résultats de trois élections essentielles : les municipales de 1919, les législatives de 1919 et de 1924. Ainsi, après trois scrutins, il est possible de savoir si la commune vote traditionnellement à droite (majorité des votes au moins deux fois sur trois) ou à gauche.

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Dans l’ensemble, ces élections montrent un attachement du département de la Marne aux valeurs radicales-socialistes. En effet, ce département donne à la République des hommes comme Léon Bourgeois (député, sénateur, président du Conseil, membre fondateur de la SDN), Ernest Vallé (député, sénateur, ministre de la Justice), Alfred Margaine (député, sous-secrétaire d’État à la Guerre), Paul Marchandeau (député, sénateur, ministre des Finances). Il est également possible de recenser quelques élus issus d’autres formations politiques : Pierre Forgeot (député, ministre des Travaux publics) pour l’Entente républicaine, Adrien Jean Lannes de Montebello (député) pour les progressistes et Marcel Déat (député, porte-parole du groupe socialiste à l’Assemblée nationale) pour le socialisme. Les luttes politiques existent au sortir du conflit mondial, même si le radicalisme implanté depuis longtemps prend de nombreux sièges locaux et nationaux [5]   François Regnauld, Le radicalisme marnais (1919-1939),... [5] .

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Grâce à ces éléments, il est donc possible de définir une culture, si ce n’est une tradition politique de certaines communes, et nous pouvons dès lors parler de « communes de gauche » et de « communes de droite ». Ainsi, nous sommes en mesure de nous demander si la dimension funéraire, évidente et première, du monument aux morts n’est pas doublée d’une valeur éminemment politique, quasi omniprésente.

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Pour montrer le réel enjeu politique de la mémoire au sortir du premier conflit mondial, nous analysons le choix de l’emplacement, le mode de financement et le coût des monuments aux morts, les choix effectués lors de l’inauguration et, bien évidemment, le choix des éléments décoratifs du monument aux morts.

UN EMPLACEMENT POUR LE MONUMENT AUX MORTS

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Le monument aux morts s’impose dans un lieu prédéfini et préexistant. Il transforme ce dernier par sa simple présence, en tant qu’occupation de territoire, mais également par la symbolique qu’il dégage.

Le monument créateur d’espace

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Le monument aux morts, pierre funéraire s’il en est, devient par la pratique un lieu de sociabilité. Lors des diverses festivités qui peuvent être programmées aux alentours, une certaine codification se met en place autour du monument. Celui-ci est alors un élément central créateur d’espace.

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Des rites (appel des morts, remise de décorations, dépôt de gerbes, etc.) se jouent autour de cet objet sacralisé, et la surface créée autour du monument devient un espace sacré. Celui-ci est bien souvent matérialisé par des chaînes reliant des obus, par des grilles en fer forgé, des monticules herbeux, etc. Les artifices sont divers et variés mais, dans la plupart des cas, ils marquent bien la distance à maintenir par le visiteur, entre lui et l’objet de recueillement. Ne peuvent pénétrer dans cet espace sacré que les personnes dignes. Différents niveaux de dignité peuvent être perçus. Tout d’abord, viennent ceux qui ont connu le baptême du feu. Traditionnellement, depuis plus de quatre-vingts ans, les anciens combattants se groupent à proximité des monuments aux morts. Ensuite, différents cercles se dessinent. Les autorités civiles et/ou militaires, les dépositaires de gerbes, les familles endeuillées et les enfants des écoles, enfin la foule des anonymes se placent ainsi de plus en plus loin de l’objet.

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Ainsi, le monument aux morts occupe un espace indiscutable. Ce territoire se sacralise par sa présence. Mais, autour de lui, un espace sacré se dessine. Outre cet aspect commun à tous les monuments aux morts de France, il convient également de se rendre compte du caractère peu fortuit de l’emplacement de cet édifice.

Un choix crucial

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Les municipalités sont au cœur du choix de l’emplacement. En effet, si les monuments aux morts peuvent parfois être demandés par les familles éplorées, par les veuves endeuillées, par les camarades du front et être mis en place par des comités, composés de membres du conseil municipal, par des veuves, des mères, des pères, des camarades, ou une simple commission municipale chargée de l’affaire, l’emplacement est en dernier ressort le choix de la municipalité. Peu nombreux sont les monuments aux morts érigés sur des parcelles privées ; du reste, l’accord de la commune est indispensable. Cette remarque est également valable si le monument aux morts doit être érigé dans le cimetière, dans l’aître ou dans l’église. En effet, depuis la Révolution française, les cimetières et églises sont des propriétés communales. Dès lors, nous sommes en mesure de nous rendre compte du poids important de la commune et de la municipalité dans le choix de l’emplacement.

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Cependant, les communes restent sous l’emprise des populations. C’est ainsi le cas de la commune de Bazancourt, au nord de Reims. La municipalité décide, lors du conseil municipal du 28 juin 1920, d’ériger le monument aux morts dans le cimetière. Pourtant, le comité local n’est pas de cet avis et souhaite que ce monument soit érigé place de la mairie et fait pression sur la municipalité en juillet 1920. Pourtant en novembre 1924, la population émet un avis différent. Cette dernière souhaite voir le monument sur la place des marchés. Dans ce cas particulier, mais néanmoins révélateur, communes, comités et populations sont trois forces de propositions qui s’opposent. Mais, en dernier ressort, c’est la municipalité qui prend la décision finale. Dans le cas présent, la municipalité décide de suivre la proposition de la population.

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Au final, dans la Marne, la place publique accueille 37,86 % des monuments aux morts érigés, le cimetière en renferme 32,14 %, les églises 17,86 %, les autres sont situés dans les mairies (12,14 %). Tels sont les choix des municipalités.

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Il n’est pas étonnant de constater que 70 % des monuments ont été placés dans des espaces ouverts. Dans ces cas, ils sont visibles et ne sont pas confinés dans des nefs, des salles de réunion, des couloirs, des entrées ou des pronaos. Le rôle éminemment pédagogique du monument aux morts est à l’origine de cette situation. En effet, le monument aux morts est une leçon offerte aux survivants et aux enfants sur les valeurs patriotiques, sur l’héroïsme, sur le courage et le sacrifice. De plus, malgré les plaies encore béantes, les populations sont fières de leurs héros, de leurs défenseurs, des martyrs de la République. Morts, comme le souligne la propagande, pour la défense de la Civilisation, du Droit et de la Liberté, contre la Barbarie. C’est pourquoi les monuments aux morts sont visibles et montrés. Le lieu le plus ostentatoire est bien évidemment la place publique. En effet, le quidam le rencontre le long de son chemin, l’écolier peut passer plusieurs fois par jour devant lui. Parfois, la vie quotidienne ne peut alors plus s’imaginer sans le monument aux morts, situé au cœur du village. Un passage devant la stèle dressée s’impose pour une pensée, une prière.

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Bien évidemment, ce n’est pas la place publique qui donne une signification funéraire importante au monument aux morts. Or cette signification s’impose souvent aux yeux des contemporains qui ont perdu un proche au cours de cette guerre. Dans ce cas, le cimetière est l’endroit le plus indiqué et le plus choisi. Le monument est également placé au cimetière quand la commune souhaite faire un hommage plus sobre, plus contenu.

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Enfin, les églises et les mairies sont, bien évidemment, connotées politiquement. En effet, la République radicale et la loi de séparation des Églises et de l’État (décembre 1905) sont récentes. Aussi, le choix de l’emplacement est un message politique très marqué. Dans une moindre mesure, la place publique peut être considérée comme un lieu privilégié pour les communes de gauche. En effet, les monuments aux morts placés en ces lieux sont à la vue de tous, de la communauté villageoise ou urbaine, mais également du citoyen amené à se déplacer, à venir en cet endroit.

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Une étude précise de la concordance possible entre les orientations politiques des communes et le choix de l’emplacement du monument aux morts montre bien que ce choix n’est pas anodin. En effet, l’emplacement choisi concorde dans plus de 60 % des cas avec la couleur politique affichée par la commune. Ainsi, les communes de droite ont tendance à placer leurs monuments aux morts dans les cimetières, dans les églises ou sur les places publiques situées devant celles-ci. Les communes de gauche, quant à elles, placent volontiers leurs monuments aux morts sur les murs des mairies, au carrefour principal du village, sur les places publiques situées face à la maison commune ou sur diverses places, qui ne seraient pas à proximité de l’église.

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Si l’emplacement du monument aux morts revêt une connotation politique, il en est de même pour le choix du financement et le coût des monuments aux morts.

UN FINANCEMENT, UN COUT

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Le monument aux morts est une entreprise conséquente et onéreuse. La mauvaise conjoncture économique de l’entre-deux-guerres renforce l’aspect extrêmement coûteux des monuments. Ces difficultés sont décuplées dans la Marne, comme dans tous les départements rattachés au sous-secrétariat d’État des Régions libérées. En effet, en sus de la récession économique européenne, les communes marnaises doivent se reconstruire, remettre en état les réseaux électriques, hydrauliques, les biens de production (agricoles ou industriels), etc. Les communes marnaises pansent leurs plaies avant de penser à leurs morts. Il convient de faire survivre les vivants avant de commémorer la mémoire des morts tombés au cours du conflit.

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Malgré les difficultés, les communes parviennent à ériger un monument aux morts et à débloquer des fonds conséquents. Ces derniers sont récoltés de diverses manières et utilisés différemment selon la couleur politique affichée par la commune.

Sources et types de financement

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Les voies et moyens pour financer le monument aux morts sont divers et variés. Les communes peuvent recevoir une subvention de l’État, utiliser leurs crédits propres et couvrir entièrement la dépense ou faire appel à la générosité publique.

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Les souscriptions publiques restent les plus utilisées pour rassembler les fonds nécessaires à l’érection d’un monument aux morts digne des héros à commémorer. Les quêtes peuvent être effectuées à domicile, au porte-à-porte, lors de soirées récréatives, de fêtes locales, de cérémonies religieuses (messes dominicales) ou de famille (baptêmes, mariages, repas divers). Dans le cas où un appel à la générosité publique a été fait, nous sommes en mesure de dire que les monuments aux morts sont très liés aux réjouissances publiques ou privées organisées au lendemain de la guerre. Nombreuses sont les soirées récréatives à produire des quêtes pour l’œuvre du monument aux morts (bals [6]   Le Journal de la Marne, 26 avril 1920, 3 février 1921,... [6] , soirées cinématographiques [7]   L’Éclaireur de l’Est, 6 mai 1922. [7] , concerts [8]   Journal de la Marne, 27 avril 1922 ; L’Éclaireur de... [8] , banquets de chasse [9]   Journal de la Marne, 6 janvier 1921. [9] ). Lors de certaines messes dominicales, les curés dédient la quête au comité chargé de l’érection du monument aux morts. De plus, les banquets de mariages [10]   Le Courrier de Sézanne, 31 mai 1921, 4 mars 1922,... [10] et de baptêmes sont l’occasion de faire une quête pour cette œuvre ; et même la vente de la jarretière est cette occasion [11]   Jean-Pierre Marby, Les monuments aux morts des trois... [11] . Enfin, les monuments aux morts sont, dans une certaine mesure, les œuvres des saints patrons. En effet, la France des années 1920 reste un pays rural et traditionaliste. Les confréries, les associations diverses sont nombreuses et actives. Lors de réunions ou de banquets, des quêtes sont faites. C’est pourquoi nous pensons que les monuments aux morts sont présents dans nos villages grâce au secours de sainte barbe [12]   L’Éclaireur de l’Est, 25 décembre 1924 ; Le Journal... [12] , de sainte Cécile [13]   Le Journal de la Marne, 2 décembre 1920. [13] , de saint Éloi [14]   L’Éclaireur de l’Est, 4 décembre 1921. [14] , patronnes et patrons des sapeurs-pompiers, des musiciens et des agriculteurs. Nombreux sont les dons faits aux noms de ces saints patrons par les sociétaires des associations.

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La commémoration, le devoir de mémoire et l’hommage dus aux soldats morts au cours de la Grande Guerre ne sont pas en contradiction avec ces festivités mises en place à l’issue du conflit. En ce sens, les sources sont en contradiction avec ce qui a pu être écrit. En effet, certains pensent que « des manifestations diverses sont organisées afin de recueillir des fonds, mais jamais de bal, dont le caractère joyeux est incompatible avec le but poursuivi : l’hommage des morts. » [15]   Robert Guicharnaud, Les monuments aux morts du Tarn-et-Garonne,... [15]

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Outre le recours à la générosité publique, la subvention municipale est souvent importante, tout comme celle de l’État.

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La répartition des divers moyens de financement montre que ce dernier est un acte politisé. En effet, les communes qui font le plus appel à la souscription publique sont les communes de gauche (58,14 %). Par exemple, les communes dont les monuments aux morts sont entièrement financés par la générosité publique appartiennent à celles-ci (Witry-les-Reims, Thil, etc.). A contrario, les communes de droite ont tendance à s’appuyer exclusivement sur les fonds municipaux (Bignicourt-sur-Marne, Maffrécourt, etc.).

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Si le mode de financement est politisé, il est évident que le coût du monument aux morts est une indication encore bien plus fiable.

Le coût du monument : une question politique

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Le coût du monument aux morts varie énormément d’une commune à l’autre. Cette variation de prix s’explique de diverses manières. Les qualités artistiques à mettre en œuvre, le matériau, la distance pour faire venir les matériaux ou l’objet fini, les éléments symboliques à sculpter ou à apposer, etc., sont autant de facteurs qui influent sur le coût final de l’objet. Ainsi, une simple plaque de marbre, comme celle de Châtrices, coûte à la commune quelques centaines de francs, tandis qu’un travail architectural conséquent demande un investissement de grande ampleur (à Reims : 400 000 F). Ces deux exemples extrêmes montrent bien la latitude laissée aux communes pour le choix de la valeur finale de leur monument aux morts. Cette dernière est souvent en rapport avec la taille de l’agglomération et des richesses de la commune.

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Pourtant, le coût seul n’est pas très important. En effet, savoir que la commune de Fresne-les-Reims débourse 25 000 F pour son projet ne nous révèle pas le réel effort fourni par la commune pour honorer ses morts. Par contre, dire que les 206 habitants de cette commune donnent en moyenne 121 F est bien plus intéressant, surtout au regard de la conjoncture économique et des difficultés engendrées par la nécessaire reconstruction de ce village détruit à 90 % lors du conflit. Cette donnée est à mettre en rapport avec le salaire d’un journalier qui est compris entre 16 et 24 F par jour. Enfin, dire que le monument est érigé pour commémorer la mémoire de 16 victimes du conflit confère à l’effort de la commune une réelle importance. En effet, la commune débourse un peu plus de 1 500 F pour chacun de ses enfants disparus. Ces données sont bien plus importantes à comparer que le seul coût du monument aux morts. Celui-ci est intéressant pour une comparaison entre les communes de la Marne avec celles d’autres départements métropolitains.

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Tableau 1. — Comparaison du coût des monuments aux morts (en pourcentage)

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Les monuments aux morts de la Marne sont, en règle générale, un peu moins coûteux que ceux érigés dans les deux autres départements susmentionnés. En revanche, la part des projets dont le coût est supérieur à 25 000 F est, en proportion, plus grande. Pour l’expliquer, nous pourrions croire, dans un premier temps, que la présence de l’ennemi et du front à proximité de nombreuses communes aurait eu un effet dans la commémoration mise en place au sortir de la guerre. Or cette hypothèse ne se justifie pas, puisque le département du Pas-de-Calais, lui aussi extrêmement meurtri, compte peu de monuments dont le coût est supérieur à 50 000 F. Dès lors, des questions démographiques pourraient être à l’origine de l’explication. Cependant celle-ci se brise assez rapidement. En effet, la densité de population du département du Pas-de-Calais est assez élevée, notamment grâce à la présence de bassins industriels et miniers importants. Il est difficile d’expliquer ce phénomène. D’autre part, il ne faut pas le considérer comme une spécificité marnaise.

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Le plus intéressant est de savoir comment les communes de droite et les communes de gauche peuvent différer dans la mise en œuvre des moyens.

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Les premières ont tendance à investir davantage d’argent dans l’érection du monument aux morts que leurs homologues de gauche. Les projets des « communes de droite » coûtent en moyenne 10 096 F. Les secondes ne dépensent que 8 311 F. La différence est notable, un peu plus de 18 % d’écart. Avant d’expliquer pourquoi une telle inégalité existe, il convient d’étudier les éléments que nous présentions comme révélateurs : le coût moyen par habitant et le coût moyen par victime du conflit.

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Ces deux données sont, bien évidemment, des sommes fictives, en particulier pour le coût moyen par habitant puisque les dons ne couvrent pas toujours l’ensemble de la dépense et certains viennent de l’extérieur (par exemple, les dons effectués par le département du Doubs aux communes du canton de Bourgogne). Le don moyen par habitant est de 19,47 F dans les communes de gauche et de 30,35 F dans les communes de droite. La différence est, là encore, significative puisque les habitants des communes de droite ont tendance à donner 35 % de plus que les habitants des communes de gauche pour l’œuvre du monument aux morts.

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Enfin, cette tendance est renforcée par l’étude de la dépense communale pour commémorer la mémoire de chacun de ses morts. En effet, en fonction du coût, la commune confère au mort une certaine valeur. Celle-ci est de 426,56 F pour les morts des communes de gauche et de 535,70 F par victime dans les communes de droite.

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Les communes de droite dépensent pour leur monument aux morts, à population égale et à nombre égal de morts, près de 25 % de plus que les communes de gauche.

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La corrélation entre la couleur politique de la commune et le coût du monument aux morts est évidente.

LE TEMPS D’INAUGURER

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L’inauguration n’est pas un acte anodin, puisqu’elle est l’entrée du monument aux morts dans la vie politique du village. En effet, dès le jour de son inauguration une série de codes sociaux, de rites se mettent en place. Ce jour-là, une sociabilité particulière se joue autour de lui et cette dernière n’est jamais aussi importante. Inaugurer un monument aux morts signifie, pour les communes, choisir une date mais aussi les invités. Ceux-ci développent dans leurs discours des thèmes et des théories politiques.

Les inaugurations tardives du département de la Marne

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Avec un peu de retard, les communes de la Marne ont inauguré leurs monuments aux morts. Le processus d’érection du monument aux morts s’est même lancé bien plus tardivement dans la Marne que dans les autres départements français. Cette situation s’explique aisément par les dévastations engendrées par les combats. L’énorme travail de reconstruction est passé bien avant la commémoration des morts. 38 % des inaugurations ont lieu au cours des années 1921 et 1922. À la fin de l’année 1922, 57 % des monuments aux morts communaux sont érigés dans la Marne, la médiane se situant en octobre 1922. Dans le Pas-de-Calais, à la fin de l’année 1922, ce sont 68,4 % des communes qui ont érigé leurs monuments aux morts [16]   Bénédicte Grailles, Mémoires de pierre. Les monuments... [16] . Dans les Bouches-du-Rhône, « les inaugurations s’étalent de 1919 à 1924, avec un temps fort en 1921 (40 % des dates connues) » [17]   Bernard Cousin et Geneviève Richier, « Les monuments... [17]  : 60 % des monuments érigés avant la fin de l’année 1921. Cela signifie que le processus d’érection dans les communes provençales s’achève quand celui-ci s’engage à peine dans la Marne. En effet, dans le Vaucluse, 52 % des monuments sont inaugurés avant la fin de l’année 1921 et 70 % avant fin 1922 [18]   Jean Giroud, Maryse Michel et Raymond Michel, Les... [18] . Dans le sud des Ardennes, elles sont encore plus tardives, puisque la moitié d’entre elles se font après 1925 [19]   Gilles Deroche, « L’inauguration des monuments aux... [19] .

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De plus, des différences locales peuvent encore être perçues entre les communes de droite et les communes de gauche.

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Bernard Cousin et Geneviève Richier notent que 70 % des communes de droite des Bouches-du-Rhône ont érigé leur monument avant 1921 tandis que les communes de gauche à la même époque ne sont que 27 % à l’avoir fait. Cette tendance se confirme dans la Marne puisque les communes de gauche inaugurent leur monument aux morts plus tard que les communes de droite. Au début de l’année 1923, 47 % des communes de gauche n’ont pas encore leur monument aux morts tandis que les communes de droite ne sont plus que 24 %. Ainsi, il apparaît que les communes les plus lentes, les plus réticentes sont les communes de gauche.

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Ce phénomène peut s’expliquer par les idéaux de la gauche de la IIIe République. Pour la SFIO et la SFIC (la gauche d’action et d’opposition), la lutte des classes passe bien avant le patriotisme. Le nationalisme est rejeté au profit de l’internationalisme. Bien avant le conflit, une minorité emmenée par Jean Jaurès présente le conflit à venir comme une guerre engageant de part et d’autre des ouvriers et des paysans obligés de se battre les uns contre les autres, autant de forces vives perdues à ne pas combattre la bourgeoisie et le capitalisme, ces derniers fléaux étant aux yeux de cette faction et de ses partisans les seules raisons de la guerre. Les capitalistes auraient privilégié la guerre internationale pour éviter les soulèvements internes, les revendications sociales, extrêmement fortes (1905, 1907, 1911) depuis la création de grands mouvements syndicalistes au début du XXe siècle (notamment de la CGT). Tout cela n’est bien évidemment que du ressort de la propagande d’une tendance socialiste. Mais celle-ci imprègne véritablement les partisans, et les diverses décisions politiques prises localement se réfèrent souvent au discours politique national.

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Au cours du conflit, les tensions sociales et les oppositions politiques vont se taire au profit de la défense de la Patrie et des intérêts nationaux. Les grèves, très nombreuses au début des années 1910, s’estompent en 1914, dès la déclaration de la guerre, pour ne réapparaître qu’en 1919. D’autre part, l’appel à la grève générale européenne n’est que très peu suivi par l’opinion publique française [20]   Jean-Jacques Becker, Comment les Français sont entrés... [20] . L’Union sacrée proclamée en France fonctionne très bien pendant les trois premières années du conflit. Au sortir de celui-ci, les tensions et oppositions réapparaissent.

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Le département de la Marne, plus sensible aux discours du Parti radical (la gauche de pouvoir et de gouvernement), n’entre pas forcément dans cette logique de la lutte des classes. Celle-ci n’a des échos favorables que dans certains quartiers de Reims (voir l’élection de Marcel Déat et de Camille Lenoir), d’Épernay, et dans quelques villages très industrialisés de la vallée de la Suippe. Pourtant, les valeurs prônées par les partis de gauche en général et par le Parti radical en particulier, au sortir du premier conflit mondial, ne mettent pas en avant les idées patriotiques et nationalistes. La séparation des Églises et de l’État est encore récente ; or, dans les années 1920, la République doit gérer une situation nouvelle pour elle : la commémoration de ses morts. Cette tâche traditionnellement dévolue à l’Église et aux prêtres possédant la cura animarum n’entre pas dans les prérogatives de la République. Dès lors, les communes de gauche se trouvent prises entre deux positions, deux opinions : la première, qui exige un hommage aux martyrs de la République, et la seconde, qui donne à l’église la prédominance dans ce genre de manifestations. Ainsi, ce n’est pas un hasard si les communes de gauche inaugurent plus tardivement leur monument aux morts que les communes de droite, plus enclines à l’hommage patriotique et au recours aux services de la religion catholique. Cette situation se retrouve lors de l’inauguration, dans la présence de certaines personnalités.

Les personnalités présentes et leurs discours

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Les autorités municipales sont au premier rang. Le maire, ses adjoints et les conseillers municipaux sont bien souvent les promoteurs du projet, leur présence est par conséquent inévitable. Ceux-ci sont souvent accompagnés de la section locale des anciens combattants. Parfois des discordes sont signalées. Le cas se présente à Fresne-les-Reims, où des anciens combattants hostiles au maire et les conseillers municipaux de l’opposition ont préféré organiser un voyage à Verdun, le jour de l’inauguration du monument aux morts et de la nouvelle mairie-école du village [21]   Témoignage de M. Paul Guerlet, conseiller municipal... [21] . Ces cas sont bien évidemment exceptionnels, mais il ne faut pas les oublier.

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En dehors de ces personnalités locales civiles, les curés, autorités religieuses locales, sont souvent présents. Dans la plupart des cas, des messes ont lieu avant l’inauguration du monument aux morts et ce dernier est béni par le curé de la paroisse. Cette bénédiction a lieu, même dans les communes de gauche. Si celles-ci sont des villages, les populations sont encore très largement christianisées au début du XXe siècle. Ces populations villageoises sont principalement constituées de femmes, d’enfants et de vieillards moins touchés par la déchristianisation que les hommes d’âge mûr et moins touchées par les vicissitudes directes du conflit. Au cours de celui-ci, un retour à la foi a été constaté au sein des combattants. Aussi, ceux qui survivent au premier conflit mondial, majoritairement des femmes, des enfants et des vieillards, demandent que les monuments aux morts soient placés sous les auspices de la religion. Des messes sont organisées le jour de l’inauguration et une bénédiction du monument est effectuée. Le curé de la paroisse est parfois accompagné d’un évêque ou d’un représentant du doyenné quand les autorités civiles ont décidé de les inviter. Dans ce cas, l’aspect religieux est plus important et revêt une connotation particulière voulue par les organisateurs de la manifestation. Souvent, cette pratique est du ressort des communes de droite.

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Puis viennent les invités civils et militaires : les généraux, les colonels sont souvent cités dans les journaux locaux. Les préfets, sous-préfets, secrétaires de préfecture, conseillers d’arrondissement et conseillers généraux sont souvent invités, les députés et les sénateurs aussi. Les archives nous montrent que les invitations ne sont que très rarement déclinées. Quand la personnalité ne peut se déplacer elle-même, elle se fait représenter. Les élus locaux sont présents autant que cela leur est possible et seuls les hauts gradés de l’armée française ont tendance à se faire remplacer par leurs lieutenants.

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Cormicy, commune de droite (2 scrutins sur les 3), place l’inauguration de son monument aux morts sous la présidence de Jean Jacquy et Paul Marchandeau. Ces deux hommes, députés de la Marne, diffèrent dans leurs opinions politiques puisque le premier est un élu de la liste de l’Alliance républicaine (droite) et le second est, dans la Marne, le chef de file de l’Union des gauches. La commune de Cormicy place l’inauguration de son monument aux morts sous le signe de l’Union sacrée. Mais cette délicatesse n’a pas toujours fait des émules. La commune de Fresne-les-Reims place la cérémonie sous la seule présidence de Jean Jacquy. Le choix des invités est un acte volontairement politique et politisé, tout comme les discours.

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Les discours sont pléthoriques, puisqu’il est possible d’en recenser entre trois à six à chaque inauguration. Les thèmes qui reviennent le plus souvent sont la barbarie allemande [22]   Le Courrier de Sézanne, 24 juillet 1922 ; Le Nord-Est,... [22] , la France éternelle [23]   Le Courrier de Sézanne, 5 octobre 1922, 24 juillet 1922,... [23] , l’Union sacrée [24]   Le Nord-Est, 27 avril 1925, 22 juillet 1924, 12 octobre 1925,... [24] , la grande valeur pédagogique des monuments aux morts [25]   Le Nord-Est, 28 septembre 1925 ; La Dépêche du Nord-Est,... [25] . Au sein de chacun de ces thèmes généraux, le vocabulaire politique s’exprime de manière différente en fonction de l’orientation politique de l’élu, du rôle durant la guerre du représentant de l’armée, etc.

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Une invitation n’est jamais lancée de manière hasardeuse. Ce signal est renforcé le jour de l’inauguration lorsque les personnalités sont appelées à prendre la parole devant le monument aux morts que l’on dévoile aux yeux de tous.

SYMBOLIQUE ET SEMIOTIQUE

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Les éléments symboliques sont découverts par la population, quand le projet n’a pas été présenté auparavant en maquette, le jour de l’inauguration, quand le voile tombe. Dès lors, le monument entre dans la vie politique de la commune. Les éléments symboliques présents sur les monuments aux morts mettent en évidence une typologie, et les artifices graphiques utilisés permettent de le définir politiquement. En effet, les méthodes utilisées par les linguistes peuvent être réutilisées par les historiens pour étudier les affiches politiques (voir les travaux de Philippe Buton et de Stefano Cavazza) ou les monuments aux morts.

Typologie

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Certains éléments apposés sont récurrents sur les monuments aux morts. Ceux-ci sont les croix de guerre et les palmes de laurier. Ce symbole militaire est présent sur plus de 44 % des monuments.

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Les palmes de laurier ou les couronnes sont présentes sur plus de 63 % des monuments aux morts. La symbolique de cet objet est bien évidemment la victoire et une célébration du courage des poilus.

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En outre, les casques et les épées sont souvent représentés. Ces décors « militaires » englobent bien évidemment les sabres et les baïonnettes. Parfois, ces éléments du décor sont insérés pour saisir le passant sur la violence des combats qui ont eu lieu dans les environs. Ainsi, à Cheppes-la-Prairie, le casque en bronze est perforé dans la partie frontale. Un éclat d’obus brûlant semble l’avoir transpercé. Le sculpteur de cette œuvre (Ernest Dagonet) a réussi à insérer dans son casque sculpté dans le bronze toute la barbarie de la guerre de tranchée, où l’obus, les shrapnells et autres grenades à manche ont fait de gros dégâts dans les lignes. La guerre industrielle, quasi impersonnelle, est ainsi dénoncée. À Witry-les-Reims, le casque est posé au milieu d’un amas de gravats issus de cette guerre moderne : des obus gisent pêle-mêle avec le casque, un fusil à baïonnette, des gravats de maisons, les roues d’un canon, etc.

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Des drapeaux, enfin, peuvent être associés au monument. Ceux-ci sont représentés dans 7,63 % des cas.

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La croix latine est un élément décoratif assez récurrent malgré l’interdiction. En effet, selon la loi de décembre 1905 consommant la séparation des Églises et de l’État, tout symbole religieux est interdit sur les monuments à ériger dans les lieux publics, à l’exception des lieux de culte et des musées lors d’expositions. Or cet élément décoratif revient sur 31,94 % des monuments. Ces derniers prennent place dans tous les lieux possibles : églises et cimetières, comme le permet la loi, mais aussi sur des places publiques, sur des plaques de marbre fixées aux murs extérieurs ou intérieurs des églises ou des mairies.

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Enfin, certains monuments aux morts possèdent un réel cachet artistique. Ils présentent bien souvent une sculpture en ronde bosse ou un sujet en bas-relief. Les poilus sont représentés sur 10,41 % des œuvres, les coqs sont présents sur seulement 5,56 % des monuments aux morts marnais. Les allégories féminines et la présence féminine sont relevées dans environ 9 % des cas.

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Ainsi, le lieu commun qui associe spontanément le monument aux morts à la représentation d’un poilu ou d’un coq n’est en réalité qu’une idée reçue.

Sculpture, gravure et message politique

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L’utilisation d’artifices graphiques permet aux municipalités de connoter politiquement le monument aux morts. Il est ainsi essentiel d’étudier la symbolique choisie. Ainsi, une commune commandant au statuaire une République, tenant en sa main une couronne de fleurs et jetant au vent quelques pétales de roses, est un message clairement républicain, symboliquement chargé à gauche (Witry-les-Reims). En revanche, une commune utilisant une République ailée pour mettre en avant la Victoire se place plus à droite sur l’échiquier politique (Sézanne, Cormicy).

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Bien sûr, l’ensemble des éléments décoratifs ne peut pas être chargé d’une valeur politique intrinsèque. C’est le cas pour les palmes de laurier et pour les croix de guerre ; mais l’utilisation consciente, volontaire d’une croix latine est une marque délibérément politique. En effet, cette dernière se rapporte à la religion catholique et aux idéologies de droite. Le drapeau est lui aussi politiquement connoté. Il est la représentation de la Nation ou de la Patrie, deux concepts très liés aux idées de la droite. La symbolique de droite est plus claire que la symbolique de gauche dans les cas cités. Aussi, ce n’est pas d’une manière positive que l’on définit un monument de gauche, mais de manière négative. C’est souvent l’absence de symboles de droite qui définit le monument de gauche.

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Enfin, le passant – nous pourrions dire : le lecteur du monument, est renseigné par les diverses inscriptions. Des dédicaces assez typiques reviennent de manière récurrente. Certaines ne peuvent nous renseigner sur l’opinion politique locale : « Aux morts » (Auménancourt-le-Grand). Parfois un dédicant particulier se fait connaître : « La Commune de X à ses enfants morts pour la France » (Ablancourt), « La Paroisse de X à ses enfants morts pour la France » (Broussy-le-Petit). Bien souvent, les mots « commune » ou « paroisse » ne sont pas indiqués ; aussi, les mentionner marque une volonté particulière.

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De plus, la qualification est importante. En effet, on ne commémore pas innocemment les morts « pour la France », les « morts pour la Patrie », ceux morts « pour le Droit et pour la Liberté » (Épernay). De surcroît, certaines citations particulières marquent politiquement la commune. Ainsi, les quelques vers de Victor Hugo : « Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie, ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie » (Loisy-sur-Marne, La Chaussée-sur-Marne) ont tendance à indiquer que la commune est très attachée aux valeurs républicaines. D’autres communes font inscrire : « Gloire à notre France Immortelle, gloire à ceux qui sont morts pour Elle » (La Neuville-au-Pont). Les « Pro Patria », « Honneur », « Vaincre ou Mourir » (Moiremont) s’apparentent plus aux valeurs de droite.

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L’étude du message politique contenu dans les monuments aux morts peut se faire grâce à l’épigraphie et à l’analyse des éléments décoratifs présents sur le monument aux morts.

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Ainsi, les éléments symboliques participent à la qualification politique du monument ; ce n’est en rien étonnant puisqu’ils sont même appuyés par diverses inscriptions ou sentences. D’aucuns pourraient nous reprocher de ne laisser place qu’aux truismes, étant donné l’évidence du rapport existant entre symbolique et politique. En revanche, ce qui est vrai pour les sculptures et les éléments gravés l’est également pour le choix de l’emplacement, le mode de financement, le coût du monument aux morts et les divers choix possibles entourant son inauguration. Dès lors, le monument aux morts révèle sa dimension politique intrinsèque.

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Bien évidemment, il est difficile, à la simple lecture de l’emplacement, de définir politiquement la commune qui accueille ce monument. Il est encore plus laborieux de tirer des enseignements de la simple date d’inauguration. L’étude de l’estimation du coût du monument ne peut nous renseigner suffisamment. Cependant, en combinant et croisant les diverses données rassemblées, nous sommes en mesure de définir, presque avec certitude et sans connaissance préalable de la commune, l’opinion politique dominante (droite/gauche) au moment de l’érection du projet commémoratif.

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Les monuments aux morts sont donc des objets politiques (dans leur utilisation commémorative) et hautement politisés, révélateurs des mentalités de ceux qui les ont voulus, les ont commandés, les ont inaugurés et nous les ont légués en témoignage de ce que fut la Grande Guerre, effectuant ainsi leur devoir de mémoire.

Notes

[1]

Antoine Prost, Les anciens combattants et la société française (1914-1939), 3 vol., Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.

[2]

Annette Becker, Les monuments aux morts, Paris, Errance, 1988.

[3]

Alexandre Niess, Les monuments aux morts communaux de la Première Guerre mondiale dans la Marne, mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction du Pr Maurice Vaïsse, Reims, Université de Reims, 2001.

[4]

Il convient de noter que cette méthode a déjà été brillamment mise en application : Jean Giroud, Maryse Michel, Raymond Michel, Les monuments aux morts de la guerre 1914-1918 dans le Vaucluse, L’Isle-sur-la Sorgue, SCRIBA, 1991.

[5]

François Regnauld, Le radicalisme marnais (1919-1939), mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction du Pr Maurice Vaïsse, Reims, Université de Reims, 1974.

[6]

Le Journal de la Marne, 26 avril 1920, 3 février 1921, 16 mars 1921 ; L’Éclaireur de l’Est, 25 novembre 1925.

[7]

L’Éclaireur de l’Est, 6 mai 1922.

[8]

Journal de la Marne, 27 avril 1922 ; L’Éclaireur de l’Est, 16 novembre 1921.

[9]

Journal de la Marne, 6 janvier 1921.

[10]

Le Courrier de Sézanne, 31 mai 1921, 4 mars 1922, 14 mars 1922, 22 juillet 1922, 24 novembre 1919, 6 février 1923 ; L’Éclaireur de l’Est, 17 juillet 1920, 23 juillet 1920, 19 octobre 1920, 8 novembre 1920, 21 décembre 1920, 16 janvier 1921, 6 juin 1921, 17 juillet 1921, 2 juin 1922, 23 mai 1923, 10 août 1924 ; Le Journal de la Marne, 18 février 1920, 23 février 1920, 15 avril 1920, 15 juin 1920, 24 juillet 1920, 17 août 1920, 19 août 1920, 4 septembre 1920, 9 février 1921, 31 mai 1921. (Telles sont les sources relatant ce genre d’événement pour seulement quatre communes de la Marne.)

[11]

Jean-Pierre Marby, Les monuments aux morts des trois guerres dans les Ardennes, mémoire de maîtrise, Université de Reims, 1986, p. 24. (Jean-Pierre Marby utilise l’exemple d’une commune marnaise : La Neuville-au-Pont.)

[12]

L’Éclaireur de l’Est, 25 décembre 1924 ; Le Journal de la Marne, 15 décembre 1920.

[13]

Le Journal de la Marne, 2 décembre 1920.

[14]

L’Éclaireur de l’Est, 4 décembre 1921.

[15]

Robert Guicharnaud, Les monuments aux morts du Tarn-et-Garonne, Conseil général du Tarn-et-Garonne, Montauban, 1998.

[16]

Bénédicte Grailles, Mémoires de pierre. Les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale dans le Pas-de-Calais, Archives du Pas-de-Calais, 1992.

[17]

Bernard Cousin et Geneviève Richier, « Les monuments aux morts des Bouches-du-Rhône », Iconographie et histoire des mentalités, Paris, Éd. du CNRS, 1979, p. 124-130.

[18]

Jean Giroud, Maryse Michel et Raymond Michel, Les monuments aux morts de la guerre 1914-1918 dans le Vaucluse, L’Isle-sur-la-Sorgue, SCRIBA, 1991.

[19]

Gilles Deroche, « L’inauguration des monuments aux morts du Vouzinois », Horizons d’Argonne, no 68, 1994.

[20]

Jean-Jacques Becker, Comment les Français sont entrés en guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.

[21]

Témoignage de M. Paul Guerlet, conseiller municipal de la commune en 1925 puis maire pendant trente ans, de 1941 à 1971.

[22]

Le Courrier de Sézanne, 24 juillet 1922 ; Le Nord-Est, 12 octobre 1925, 27 avril 1925, 22 mai 1923, 22 juillet 1924, 24 août 1925.

[23]

Le Courrier de Sézanne, 5 octobre 1922, 24 juillet 1922, 21 septembre 1922 ; Le Nord-Est, 22 mai 1923, 27 avril 1925 ; La Dépêche du Nord-Est, 20 novembre 1920.

[24]

Le Nord-Est, 27 avril 1925, 22 juillet 1924, 12 octobre 1925, 9 octobre 1923 ; Le Courrier de Sézanne, 24 juillet 1922.

[25]

Le Nord-Est, 28 septembre 1925 ; La Dépêche du Nord-Est, 20 novembre 1922 ; Le Courrier de Sézanne, 24 juillet 1922, 13 novembre 1920, 5 octobre 1922, 21 septembre 1921.

Résumé

Français

Les monuments aux morts créés au lendemain de la Première Guerre mondiale en France contiennent en eux, de manière intrinsèque, une valeur politique. En premier lieu, le choix de l’emplacement du monument est capital. Ensuite, la possibilité de créer des comités mixtes (anciens combattants, familles, membres du conseil municipal, etc.) ou de simples commissions du conseil municipal se présente aux autorités communales. Puis il faut penser aux différents modes de financement possibles et prévoir le montant de la dépense. Alors, vient la conclusion des marchés, en précisant aux artistes ou artisans les divers symboles que l’on aimerait voir apposés ou sculptés sur le monument. Enfin, le temps d’inaugurer l’œuvre vient. Là encore, de nombreux choix se présentent aux commanditaires du monument aux morts.
En étudiant l’ensemble de ces aspects, le monument aux morts communal dévoile son essence politique. Celle-ci est bien plus importante que le passant ne peut alors le croire de prime abord. La mémoire est un enjeu politique évident, si l’historien cherche à comprendre l’ensemble des rouages qui permettent l’inauguration du monument aux morts communal.

English

Monuments aux morts et politique : l’exemple marnaisAfter the World War I, in France, the « monuments aux morts » were found. A lot of their contain, intrinsically, a politic charge. At first, the monument’s place generates a lot of choices. Next, it’s possible to create specially commissions (with veterans, soldier’s family, members of municipal’s council, etc.) or to choose only members of town’s council. Then, they had to think to the financing and forecast the cost of the monument. By that time, the committees have to sign the deal with artists and choose all symbolic elements to sculpt on the monument. Finally, come the unveiling’s time. This event generates a lot of choices too.
When an historian studies all those elements and tries to explain the entire monument’s foundation mechanism, it’s easy to face facts that memory of the World War I is full of politic charge. Because the French « monument aux morts » reveals a political essence.

Plan de l'article

  1. UN EMPLACEMENT POUR LE MONUMENT AUX MORTS
    1. Le monument créateur d’espace
    2. Un choix crucial
  2. UN FINANCEMENT, UN COUT
    1. Sources et types de financement
    2. Le coût du monument : une question politique
  3. LE TEMPS D’INAUGURER
    1. Les inaugurations tardives du département de la Marne
    2. Les personnalités présentes et leurs discours
  4. SYMBOLIQUE ET SEMIOTIQUE
    1. Typologie
    2. Sculpture, gravure et message politique

Pour citer cet article

Niess Alexandre, « Monuments aux morts et politique : l'exemple marnais », Guerres mondiales et conflits contemporains 4/ 2003 (n° 212), p. 17-31
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2003-4-page-17.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.212.0017


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