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Guerres mondiales et conflits contemporains

2004/4 (n° 216)


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Entre 1870 et 1940, Champenois et Sarthois furent confrontés à deux reprises à la violence de guerre, sans que cette expérience soit tout à fait identique. En effet, la situation du département de la Marne et du département de la Sarthe au cours de chaque conflit diffère d’une façon importante. En 1870-1871, les combats épargnent largement la Marne, qui cependant est occupée pendant plus de deux ans et demi par l’armée allemande. La Sarthe, au contraire, subit une occupation très courte après de nombreux affrontements ponctuels et la bataille du Mans entre les troupes prussiennes du prince Frédérick-Charles et la deuxième armée de la Loire du général Chanzy. Ces combats se sont déroulés sur une semaine, du 8 au 15 janvier 1871, traversant le département d’est en ouest. Pendant la Grande Guerre, le sort des deux départements s’inverse : cette fois la Sarthe est un département de l’arrière tandis que les terres champenoises sont balafrées par la ligne mouvante du front, passant par Reims qui est alors presque totalement détruite, après que la Marne a connu dans son ensemble des combats et une brève occupation en septembre 1914 lors de la bataille de la Marne.

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Or, dans les mois qui suivent chaque conflit, pour la période, apparaît un mouvement commémoratif d’ampleur différente, assez réduit dans l’immédiat après-guerre de 1870-1871, et ravivé surtout au tournant du siècle, et beaucoup plus important au lendemain de la Grande Guerre, sans interruption véritable jusqu’en 1940 et au-delà.

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S’il semble évident qu’un lien étroit entre le traumatisme consécutif à la guerre et la volonté de mémoire existe, il n’empêche que cette relation reste encore difficile à percevoir : par la coïncidence de leur évolution dans le temps et dans l’espace le travail de la mémoire et le travail de deuil semblent permettre à la société française, et aux individus qui la composent, de sortir progressivement de l’état de guerre, ou d’une mentalité de guerre, encore chargée de la violence des combats et des conséquences de la lutte. Qu’en est-il réellement ? Comment Champenois et Sarthois sont-ils donc sortis de la guerre entre 1870 et 1940 ?

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Il est nécessaire de définir les contours d’un traumatisme d’une guerre à l’autre, afin de mieux comprendre la façon dont ce traumatisme est exprimé par la diversité des commémorations, pour se demander finalement si les mouvements commémoratifs consécutifs à chaque guerre mènent vers l’apaisement du traumatisme, en participant à une démobilisation culturelle lors de chaque sortie de guerre, et vraisemblablement à l’échelle de la période.

I. – LES APPROCHES D’UN TRAUMATISME

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La première approche du traumatisme implique une interrogation sur la valeur de la rupture dans chaque traumatisme d’un conflit à l’autre.

1. 1870-1871 et 1914-1918 : un traumatisme différent ?

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Dans les discours prononcés entre 1870 et 1914 [2][2]  L’étude des discours commémoratifs repose sur l’analyse..., bien des passages révèlent l’existence d’une rupture causée par la guerre. La distinction entre un avant et un après apparaît ici et là, toujours liée à l’identité nationale et au sort de la nation, comme dans cet extrait d’un discours du député de Montebello, à Pontfaverger, en 1896 :

« Les hommes de ma génération ont été cruellement frappés à leur entrée dans la vie, par l’effondrement de ce qu’ils considéraient comme le plus beau patrimoine de la France : sa gloire militaire.

« Au lieu des victoires espérées, nous avons connu l’invasion, le démembrement, l’occupation étrangère, la guerre civile et cette autre guerre civile morale qui a succédé à l’autre et qui, hélas !, dure toujours. » [3][3]  La Dépêche de l’Est, 25 août 1896, Cérémonie de P...

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La rupture se constitue autour d’une image de la nation, que le sort malheureux des armes a abaissée. L’injonction au souvenir a ses racines dans cette blessure du sentiment national, profond sillon douloureux entre un avant glorieux où l’avenir semblait assuré, et un après empreint d’humiliation et de doute.

« Souvenez-vous de l’année terrible dont les événements sont écrits en lettres de sang dans notre histoire nationale. Souvenez-vous des douleurs, des angoisses de la France notre mère [...] Souvenez-vous de ses blessures, de ses humiliations, de ses deuils [...] Souvenez-vous des braves tombés à vos côtés sur les champs de bataille ou décimés par la maladie [...] Souvenez-vous de vos Frères d’Alsace-Lorraine, violemment séparés de la Mère-Patrie. » [4][4]  Le Nouvelliste de la Sarthe, 4 juin 1900, Fête des...

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Même l’expérience de la violence, à Passavant-en-Argonne [5][5]  Le 25 août 1870, une colonne de 800 mobiles de la... en particulier, est intégrée dans cette interprétation patriotique, situant la rupture au-delà de l’expérience personnelle dans une atteinte identitaire collective, atteinte à la nation agressée et blessée. Le maire de Passavant, Dixsaut, témoin du massacre en août 1870, ne dit pas autre chose quarante-trois ans plus tard : « Croyez-vous qu’il est possible d’oublier les scènes sauvages de ce genre, aussi j’encouragerai tant que je le pourrai les bonnes volontés pour donner à cet anniversaire l’éclat qu’il doit avoir, afin que la jeunesse y soit attirée pour y apprendre le patriotisme. » [6][6]  La Dépêche de l’Est, 28 août 1913.

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En 1870, il semble que l’image de la rupture, en tout cas au nord de la Loire, se soit focalisée sur l’invasion, et l’occupation plus ou moins longue. La blessure identitaire se situe davantage à l’échelle nationale, alors que, au lendemain de la Grande Guerre, elle paraît concerner davantage les individus, même si ceux-ci ont pu donner un sens à leurs souffrances, ou leur trouble, leur sentiment de rupture, en recourant à des représentations patriotiques.

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L’expérience de la violence, exposant une grande partie des individus à des agressions de tout genre pendant une période longue, constitue une expérience paradigmatique dans une vie ; en tout cas, elle revêt après 1918 un caractère existentiel plus grand, sans doute parce que s’ajoute à cette confrontation à la violence une expérience nouvelle : celle de la mort massive. Certains discours, par leur insistance sur une brutalité inouïe, dessinent les contours de cette confrontation : « Finie la grande tuerie ; finie l’horrible vision de Mort qui ramenait notre moderne civilisation à la barbarie antique ; finie la science mise au service de la destruction systématique et brutale ; finie la vie de termite qui ravalait l’Homme à la Bête, et lui donnait un caractère farouche et sanguinaire », s’exclame avec une lucidité certaine l’instituteur de Jupilles [7][7]  Archives municipales de Jupilles, discours vraisemblablement... (Sarthe).

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Un seuil paraît franchi dans la profondeur de la rupture, sa nature, corrélative au passage d’un seuil dans la violence de guerre, comme l’ont justement démontré Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, se fondant notamment sur les travaux du médecin-général Louis Crocq et déterminant ainsi que « près de la moitié de ceux qui ont survécu aient souffert de troubles psychiques plus ou moins graves » [8][8]  Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver.... Et c’est sans compter la destruction des espaces connus sur le front, lieux de passage et d’installation temporaire pour les soldats, lieux de vie pour les habitants qui ont dû fuir. Jamais la destruction n’avait atteint un tel paroxysme : le département de la Marne en offre d’ailleurs un exemple particulièrement évocateur, puisque sept communes furent totalement anéanties [9][9]  Il s’agit de Nauroy, Tahure, Moronvilliers, Perthe-les-Hurlus,..., tandis que plusieurs milliers d’hectares de terres ne furent jamais rendus à la culture, mais acquis par l’État qui les ajouta au territoire militaire existant depuis le Second Empire sous la dénomination de « Camp de Châlons ». Pendant l’entre-deux-guerres, ces terres étaient désignées par l’expression administrative « zone rouge », spécifiant ainsi l’interdiction d’un territoire qui n’avait pas été entièrement déminé et servait de lieu d’entraînement à l’artillerie.

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Cette rupture est également illustrée par la place que les anciens combattants occupent dans la société qui se reconstruit après le conflit. Les combattants constituent un groupe à part dans la société touchée par la guerre, une frange dont la dénomination change, mais qui reste distincte, sans être mise à l’écart, au contraire. Les combattants, devenus des démobilisés, et ainsi identifiés en 1919, jusque vers 1920 dans la Sarthe, plus tardivement dans la Marne, jusque vers 1922, sont ensuite qualifiés d’anciens combattants. Ils n’ont pas rejoint la cohorte des vétérans de 1870, les deux guerres étant parfaitement distinguées

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Deux idées apparaissent dans les discours, illustrant la rupture ressentie par les anciens combattants, du fait de leur expérience du combat, rupture qu’ils ont projetée sur les rapports sociaux d’après guerre : certains se qualifient de survivants, tandis que d’autres évoquent une hiérarchie des situations, construite en fonction de l’expérience du feu, et incluant souvent les vivants et les morts.

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Ainsi, quelques extraits de discours attestent l’existence du syndrome du survivant, impliquant à la fois un sentiment exacerbé de la rupture causé par une expérience traumatisante de la violence et un sentiment de culpabilité très fortement ressenti : « La paix a dispersé les survivants » (comte de Nicolay, Le Lude, Sarthe, en mai 1920). « Nous, les favorisés du sort, nous, aujourd’hui rendus à nos familles et ayant repris possession de nos biens et de nos libertés, quel souvenir de reconnaissance et de gratitude ne leur devons-nous pas ? » (Frison, ancien combattant de Chepy, à Pogny, Marne, en novembre 1921).

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Quant à la hiérarchie proposée dans plusieurs discours, elle concerne ceux qui ont connu l’expérience du feu, et les sépare d’emblée des civils. Elle place au plus haut degré les morts, puis viennent les mutilés, les blessés, et les combattants survivants en général. Cette hiérarchisation est fondée sur l’expérience de la violence dans la chair, comme l’indique le président des mutilés de guerre de Vitry-le-François, Piat, en novembre 1924 : « Parmi les anciens combattants, les mutilés sont les plus près de nos morts, parce que leur dimension physique, leurs infirmités, en un mot leurs souffrances de chaque jour leur rappellent davantage ceux qui ont donné leurs vies sur le champ de bataille. » [10][10]  Journal de la Marne, 5 novembre 1924.

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L’humiliation de 1870 constitue ainsi un traumatisme symbolique transmis au moment de l’achèvement de la construction nationale par la diffusion de représentations. L’expérience de la mort massive au cours de la Grande Guerre génère un traumatisme réel, charnel et affectif que la symbolique patriotique ne permet sans doute pas d’appréhender totalement. Encore faut-il pour saisir ces nuances définir plus encore le rythme particulier d’un traumatisme collectif.

2. Les étapes d’un traumatisme collectif :  l’exemple de la Grande Guerre

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L’attraction pour l’image du chaos révèle en fait le traumatisme intense, causé par la disparition d’objets d’affection, par l’ébranlement de tous les liens sociaux tissant la trame du quotidien des jours de paix. Le décalage ressenti est exprimé par une stupeur face à la brutalité de l’anéantissement, par la solitude absolue et l’isolement de terres désertées et parfois par une sorte de fascination esthétique : « À perte de vue se dressent comme des squelettes les troncs de sapins noircis : parmi ces arbres innombrables et déchiquetés, pas un ne vit et sous l’ombre qu’ils projettent à leur pied, dans un silence absolu que trouble à peine le vol d’un oiseau ou la course effarée d’un animal, les morts, sous les croix de bois, dorment leur sommeil éternel. » [11][11]  Journal de la Marne, 28 septembre 1920, anniversaire...

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C’est ce traumatisme collectif que les commémorations permettent à la communauté nationale de maîtriser, en donnant un sens à la rupture, en la qualifiant. Le traumatisme se construit dès le début du conflit et dès les premières pertes importantes, puis il gravit plusieurs seuils au fur et à mesure que la perception des pertes change, conçues d’abord à l’échelle individuelle puis à l’échelle nationale, et tandis qu’une mémoire traumatique se constitue pour le groupe bouleversé par des destructions et des pertes humaines massives. Chaque étape de cette construction du traumatisme coïncide apparemment avec l’apparition de nouvelles formes de commémoration, de telle sorte que la commémoration commence au temps de la guerre, de façon encore largement privée ou pour mobiliser les esprits, avant d’atteindre sa maturité au lendemain du conflit, puis se réduire dans le temps et l’espace. Ainsi voit-on apparaître des rubriques nécrologiques spécialisées dans la presse en août-septembre 1914, puis la création des premières listes paroissiales, communales, corporatives, vers la fin de l’année 1914, la publication des livres d’or à partir de la fin des hostilités, et finalement, dès 1919 la multiplication des hommages durables (monuments et plaques). Ces étapes mémorielles concordent avec des étapes du traumatisme qui ne suivent pas complètement la chronologie des opérations militaires, et des grandes hécatombes, mais plutôt la façon dont l’ampleur inédite des décès est peu à peu envisagée et conçue par les individus, de même que les étapes de la mémoire traumatique. Il semble que le caractère massif des pertes s’impose dès l’automne 1914, et peut-être même avant. Puis, après un temps de latence nécessaire pour élaborer le souvenir, vers 1918, quand les listes se closent, un nouveau seuil est franchi, avant que la mort massive soit discernée à l’échelle nationale au moins, par la publication d’un bilan national, et au moment où le souvenir se fixe [12][12]  Les pertes globales par pays sont diffusées dans la.... La commémoration collective vient apporter la symbolisation nécessaire pour s’approprier cette réalité nouvelle de la mort massive et permettre l’élaboration du travail de deuil.

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Alors commence le travail de deuil collectif, et le début d’un processus mémoriel de sortie de guerre. Celui-ci s’observe à travers la monumentalisation progressive des cénotaphes et tombes militaires, la contraction du temps commémoratif au fur et à mesure que le temps passe, la rétraction de l’espace commémoratif, la simplification des formes esthétiques, du sens de certaines expressions utilisées dans le discours, enfin, l’affirmation de la renaissance. Parallèlement, la vie reprend son cours, et les fêtes et autres réjouissances, la reprise du quotidien paisible s’accompagnant de quelques rites sacrifiant aux morts pour autoriser à vivre, comme les dépôts de gerbes au monument aux morts lors des mariages dans la Marne, pratique qui perdure au cours des années 1930.

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Le début d’une sortie du traumatisme semble commencer dès lors que les activités du temps de paix ont repris, soit assez rapidement vers 1919 dans la Sarthe, plus tardivement dans la Marne, vers 1920, et surtout vers 1922-1923, le passage à la paix étant alors réalisé. Le traumatisme s’atténue progressivement, et 1928 semble une étape importante : certains orateurs constatent que les anciens combattants parlent plus volontiers de leur expérience du feu, expriment davantage leurs souvenirs. Cependant toute souffrance ne s’est pas totalement évanouie, et, longtemps encore, la mémoire, vraisemblablement apaisée, est avivée par des sollicitations spontanées, ou lors des commémorations, permettant aux survivants d’exprimer en la maîtrisant une émotion certaine, une souffrance parfois. Le retour d’une menace, et la croissance des dangers en Europe au cours des années 1930 ravivent le traumatisme de la Grande Guerre qui commençait tout juste à s’estomper.

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Si la commémoration nationale offre une possibilité de sublimer la perte, celle-ci est bien sûr vécue en premier lieu dans la sphère privée, et dans le cœur des endeuillés. Car la commémoration, bien entendu, se trouve à la charnière entre la communauté nationale – le groupe –, et le citoyen – l’individu.

3. Traumatisme collectif et traumatisme individuel

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Ainsi la dimension sociale du traumatisme de guerre est-elle mieux perceptible. Les formes de traumatisme concernant les individus sont en revanche d’une très grande diversité, car les pertes vécues tant humaines que sociales ou matérielles diffèrent d’une personne à l’autre, tandis que la façon de surmonter cette adversité extrême varie en fonction de la psychologie de chacun. Aucune lecture, aucun modèle ne prévaut. Il n’est possible que de proposer des moyens d’approcher, si faire se peut, les formes de traumatisme, à partir des représentations individuelles ou de ce que les endeuillés ont exprimé. Car le deuil de guerre, s’il relève bien sûr des catégories cliniques observées par les praticiens, s’exprime dans un contexte particulier, que l’historien ne doit jamais perdre de vue.

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Le deuil de guerre au cours de la période étudiée diffère de toute autre expérience de deuil, en raison des caractéristiques particulières de la « mort au champ d’honneur ». Celles-ci sont au nombre de six pendant la Grande Guerre : la violence du décès ; dans une situation à part, celle du conflit ; la liaison du défunt avec un rôle assigné par une institution, l’État ; la jeunesse du défunt : celle-ci n’est pas obligatoire, mais c’est bien un homme dans la force de l’âge qui disparaît ; l’absence de rites au moment du décès, dans certains cas ; le caractère massif des décès.

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Ces critères existaient déjà en partie au cours de la guerre de 1870-1871. La différence entre les deux conflits se situe davantage dans le degré atteint par la violence des combats, le caractère massif des pertes humaines, et l’implication de l’ensemble de la population dans la guerre. Pendant la première guerre franco-allemande, tous les jeunes Français en âge de porter les armes n’ont pas alors été incorporés dans l’armée, dont une partie est constituée de soldats de métier et de volontaires.

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Pour le conflit suivant, les archives disponibles étant plus importantes, il faut tenter de reconstituer, quand cela s’avère possible, plusieurs aspects d’un deuil individuel :

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— les « cercles de deuil » autour du soldat défunt [13][13]  Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, Paris,..., afin de mesurer l’intensité possible de la souffrance, en fonction des liens tissés avant ou pendant le conflit par les endeuillés (notamment à partir du noyau de la famille restreinte) ;

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— les « cercles de perte » autour du survivant, permettant de savoir le nombre des relations tranchées par le conflit dont le survivant doit faire le deuil, tout en les classant selon les affinités connues de celui-ci avec le défunt (qui ne recoupent pas nécessairement l’univers de la famille restreinte) ;

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— la chronologie des pertes, qui permet de saisir les nuances d’un traumatisme sans cesse refondu par la récurrence des pertes ; dans ce cas ce qui compte c’est la date du décès, mais aussi la date à laquelle le décès est porté à la connaissance de l’individu ;

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— le contexte individuel du deuil : les deuils antécédents, s’ils peuvent être connus, et surtout, à propos de l’individu dont la perte est déplorée, les circonstances du décès et le respect de rites à ce moment.

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Souvent, le deuil dû à un décès à la guerre est un deuil différé, notamment après la Grande Guerre, dans la mesure où l’ampleur des décès et l’interdiction de circuler dans la zone des champs de bataille empêchaient l’appropriation des restes du soldat. Cela n’empêche pas de nombreuses demandes d’exhumation adressées au préfet de la Marne, quand bien même le GQG ait interdit dès le 19 novembre 1914 toute exhumation ou transport de corps. Le mot « consolation » revient souvent dans ces lettres : « Rien de ce que je demande ne peut nuire aux opérations militaires, il me semble juste qu’après avoir sacrifié mon fils a (sic) la Patrie nous ayons l’ultime consolation d’avoir son corps puisque nous savons où il est (sic) », proteste ce père [14][14]  Archives départementales de la Marne (Reims), 2 R 213,.... Sans cette étape essentielle, le deuil pouvait-il commencer ? Difficilement.

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La profondeur et la durée du traumatisme trouvent sans doute une raison dans ce délai ajouté à l’expression de la souffrance. Aussi, beaucoup de familles durent attendre les années 1920-1921, et dans certains cas plus tard [15][15]  Les corps des prisonniers de guerre ne sont ramenés..., pour que le défunt, par le rapatriement de son corps, accompagné d’une démobilisation symbolique, soit réintégré dans la communauté locale, dans la succession des générations, par le respect de rites funéraires. Plusieurs cérémonies accompagnent en effet ce passage du corps du collectif national vers la sphère privée : cérémonie hâtive lors de l’exhumation au cimetière provisoire, cérémonie officielle lors de l’arrivée en gare régulatrice du département, cérémonie d’obsèques, avec une présence plus ou moins discrète des autorités municipales. Cette démobilisation symbolique du soldat défunt s’achève au moment où la famille a pris possession du cercueil et du temps de d’affliction. Encore faut-il préciser que cette démobilisation n’est pas toujours complète, si la famille a fait inhumer le défunt dans un carré militaire du cimetière communal. L’attente insupportable est d’ailleurs exploitée par ce que l’on appelle alors « les mercantis de la mort » qui proposent aux familles à bout de patience de leur ramener clandestinement le corps du soldat [16][16]  120 procès-verbaux de gendarmerie (soit au moins 192 exhumations).... Une telle pratique macabre prouve combien la réappropriation du corps est essentielle pour la famille.

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Comment le traumatisme est-il donc matérialisé dans le temps et dans l’espace ?

II. – TRAUMATISME ET COMMÉMORATION : LES FORMES D’EXPRESSION D’UN TRAUMATISME COLLECTIF

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Au lendemain de chaque conflit, un mouvement commémoratif se met en place : les formes de commémoration sont d’une grande diversité, et leur mise en place se fait sur un temps relativement long. Aucune forme n’a été négligée dans l’étude (monument ou plaque, collective, privée, nécropoles militaires, cérémonies, publiques, privées).

1. Mise en place des mouvements commémoratifs

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Le mouvement commémoratif s’avère d’ampleur différente après chaque guerre : après la défaite de 1871, les cérémonies surtout religieuses sont célébrées dans l’immédiat après-guerre puis, ponctuellement, un édifice est inauguré. Au total, plus de 60 monuments, plaques et autres types d’hommages furent érigés dans la Sarthe et plus de 40 dans la Marne pour respectivement 31 et 30 communes, au cours d’une période relativement longue, de la défaite de 1871 au lendemain de la victoire de 1918. C’est fort peu si l’on tient compte du nombre total de communes dans chaque département, 386 dans la Sarthe et 664 dans la Marne, mais cela représente tout de même un corpus monumental important, comparé à d’autres départements. Par exemple Brigitte Chupeau a compté 3 monuments en Charente-Inférieure, Chantal Martinet en relevait 18 dans son travail sur la Seine-et-Marne, et Jean-Pierre Marby 11 dans les Ardennes [17][17]  Brigitte Chupeau, Les monuments civiques et commémoratifs.... Ce sont principalement des édifices régimentaires, auxquels s’ajoutent quelques monuments communaux, situés principalement dans des chefs-lieux de canton (Sablé, La Ferté-Bernard, Sillé-le-Guillaume dans la Sarthe).

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Il faut attendre les années 1890-1895 pour que se multiplient ces initiatives, cela dans les deux départements, avec un décalage : le mouvement se poursuit dans la Sarthe jusqu’en 1914 alors que, dans la Marne, les érections de monuments sont plus rares à cette époque.

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D’un côté s’exprime un esprit de corps militaire, sur les lieux mêmes où l’unité a combattu, identité d’autant plus intensément ressentie qu’elle rassemble des hommes originaires des mêmes régions, ou des mêmes « petites patries ». C’est là une des expressions du sentiment national, envisagé depuis une communauté locale d’origine, qui se fond finalement dans la vision proche mais irréelle, sans contours précis, de la nation. D’un autre côté, les édifices municipaux correspondent aux efforts républicains pour resserrer le lien entre l’armée et la nation, la nation et la république, en honorant ceux qui ont accompli tout leur devoir, et sont dès lors présentés comme des prototypes et exemples de soldats-citoyens. Ce sont là, à travers ces monuments différents, deux formes d’intégration bien proches permettant l’acculturation des valeurs républicaines, avec ces deux volets d’une même réalité : défendre la patrie, devoir militaire, et sauvegarder la République, devoir civique, soit l’engagement civique et militaire envers une nation incarnée dans la République.

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Après la Grande Guerre, le mouvement commémoratif prend une ampleur inédite. Bien des formes d’hommage apparaissent : monuments communaux, édifices régimentaires dressés peu de temps après la cessation des hostilités sur les champs de bataille, monuments des groupes corporatifs (école, entreprises...). Ainsi, la plupart des monuments sarthois sont érigés entre 1919 et 1924. Plus précisément sur 272 communes pour lesquelles l’initiative peut être datée [18][18]  ADS, dossiers de la série 2 Ø. Ce ne sont que des..., la décision fut prise dans 70 % des cas en 1919 et 1920. Les inaugurations suivent une tendance similaire, avec bien sûr un décalage : 81 % des inaugurations relatées dans le journal départemental La Sarthe entre 1919 et 1922, furent organisées en 1920 et 1921, comme dans la plupart des départements de l’arrière.

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À l’échelle de ce département, sur 421 communes pour lesquelles l’initiative peut être datée, la décision de réaliser un hommage monumental est prise dans 61,3 % d’entre elles en 1920, 1921 et 1922, soit avec un an de décalage par rapport à la Sarthe, et seulement 30 municipalités s’engagent dans le mouvement commémoratif en 1919. Surtout, 112 communes (soit 26,6 % de l’échantillon) se chargent de ce projet entre 1923 et 1926. À partir de ce moment, restent 5 % de communes qui choisissent de payer leur dette aux morts entre 1927 et 1937. Le mouvement commémoratif s’étend ainsi sur une période relativement longue, certainement à cause de la reconstruction qui oblige les municipalités à privilégier les dépenses plus immédiatement nécessaires, voire vitales, en matière de logement en particulier. La densité d’hommages s’avère parfois impressionnante : une commune comme Sommepy-Tahure ne compte pas moins de 13 stèles ou monuments. Sur l’ancien front, pas moins de 80 monuments et plaques, 7 monuments étrangers (allemands et américains), la plupart dus à des initiatives d’anciens compagnons d’armes, ainsi qu’une quarantaine de calvaires, monuments funéraires, plaques érigés par des particuliers ont pu être localisés.

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Sur l’ancien champ de bataille sont même érigés quelques monuments à vocation nationale plus marquée, des constructions figeant la mémoire des combats aux points névralgiques de la bataille : la Chapelle de la Reconnaissance de Dormans, consacrée en 1931 [19][19]  Cet édifice pourrait représenter une réponse à la..., le monument de la ferme de Navarin, dû au ciseau de Maxime Réal del Sarte, érigé en 1924, par l’Association du Souvenir aux Morts des Armées de Champagne, dirigée par le général Gouraud, le monument de Mondement, du sculpteur Bouchard, commémorant la 1re bataille de la Marne, réalisé entre 1930 et 1939, inauguré en 1951.

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À la rigueur, seule la cathédrale de Reims aurait pu devenir un monument national de guerre par excellence ; les autorités religieuses et politiques ont préféré en faire un symbole de la France renaissante, conservant ainsi une image d’édifice national, une des incarnations du pays. Quant aux autres édifices, il leur manque toujours un critère pour être un monument de la nation tout entière. Navarin réunit les anciens combattants et les familles d’une zone de front (celui de la 4e armée), sur laquelle tous les soldats de France n’ont pas combattu. La cérémonie annuelle, d’ampleur, ne réunit que des personnalités d’envergure attachées à cette histoire particulière, autour principalement du général Gouraud. Dormans est dans une situation similaire, mais représente plus une initiative nationale catholique. Après l’inauguration, les personnalités y sont moins importantes et moins nombreuses.

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La flamme de Reims, ranimée chaque dimanche à partir de 1930, reflet de celle qui vacille sous les vents contraires se rencontrant sous l’Arc de Triomphe, est d’initiative locale. Peut-être est-ce là l’hommage qui conserve le plus longtemps cette dimension nationale, par le fait qu’il symbolise la ville martyre, présente dans tout l’imaginaire national, en empruntant une forme commémorative nationale. Enfin, le mégalithe de Mondement aurait pu avoir vocation à incarner une part de la mémoire nationale, par son origine officielle, puisqu’il est le seul monument national stricto sensu, et comme symbole de la première victoire de la Marne, événement phare de l’épopée. Cependant sa construction est trop tardive, et cette vocation qu’il incarnait déjà difficilement en 1939 perd une grande partie de son sens après la Seconde Guerre mondiale. Le seul monument national de guerre au sens strict du terme demeure la Tombe du soldat inconnu.

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Quant aux cérémonies, elles sont pléthores au lendemain de la guerre, et cette diversité tranche avec le mouvement commémoratif plus discret d’après 1871. En effet, après la défaite de 1871, le mouvement commémoratif manque de continuité. De 1871 à 1873, les cérémonies sont consacrées au deuil et, dans la Marne, à la libération du territoire. Les premières cérémonies sont organisées ici tardivement, après la fin de l’occupation prussienne, soit après novembre 1872, mais la libération ne suscite de cérémonies annuelles durables. En 1873, aucune cérémonie n’a été relevée. C’est au cours des années 1890 qu’un véritable mouvement commémoratif se met en place, ou en tout cas, gagne en intérêt puisque la presse en fait la relation plus régulièrement. Cette fois, le décalage entre les deux départements s’inverse : les premières cérémonies relatées dans la Marne datent de 1890 et dès lors une à trois sont recensées chaque année jusqu’en 1913, année de la remise de la médaille de 1870, qui voit une croissance sans précédent avec 21 cérémonies certaines. Les Sarthois suivent un peu plus tard, à partir de 1895, et là aussi deux ou trois cérémonies sont présentées aux lecteurs chaque année, avec une même forte croissance en 1913. Ce qui change surtout par rapport aux périodes précédentes, c’est la multiplication des inaugurations, signe d’une reprise des commémorations d’ampleur. Il est sûr qu’entre 1872 et 1890 dans la Marne et entre 1880 et 1895 dans la Sarthe des cérémonies ont eu lieu, cette fois, à partir de la dernière décennie du siècle. Elles sont présentées ouvertement et avec la volonté d’en faire plus largement publicité. De plus, c’est autour des années 1890-1895 que des cérémonies annuelles durables, s’inscrivent dans le temps avec régularité. C’est le cas à Passavant-en-Argonne bien sûr qui a vraisemblablement toujours vu depuis 1871 à chaque été le retour de quelques vétérans pour rendre hommage à leurs camarades, et cette continuité est due en partie au fait qu’un certain nombre de soldats tués le 25 août 1870 habitaient non loin de la commune, comme les anciens combattants qui avaient eu la chance d’échapper au massacre, ou les témoins de la scène. C’est un peu différent dans la Sarthe, car ceux qui avaient combattu autour du Mans provenaient tous des départements de France, à l’exception des engagés du 33e Mobiles, une unité sarthoise, et un tel pèlerinage devait représenter pour la majorité des vétérans un sacrifice financier et temporel non négligeable.

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Après 1918, se succèdent des types de cérémonies d’une plus grande diversité : la fête de la Victoire, et autres fêtes de reconnaissance, les fêtes de retour des régiments et des « Poilus », la remise de la croix de guerre aux communes de l’ancien front, des cérémonies exclusivement funéraires pour un individu ou des collectivités, les inaugurations de monument aux morts, et finalement la cérémonie du 11 novembre, ces deux dernières réunissant peu à peu les sentiments dispersés dans chacune des autres : la tristesse et la joie, le chagrin et la reconnaissance. La succession de ces cérémonies et la disparition progressive de la plupart d’entre elles participent à la sortie de guerre.

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La mise en place d’un cycle commémoratif régulier n’intervient finalement que vers 1922 environ, et plus tard sur l’ancien front, puisque longtemps encore, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, subsistent des cérémonies anniversaires sur les lieux des combats. Pour autant, le mouvement commémoratif subit au cours de ces années 1920 deux évolutions qui le mènent vers sa forme définitive, et marquent plus durablement la fin de la sortie de guerre : une contraction du temps cérémoniel au fil des mois et des années et une rétraction de l’espace mémoriel investi par la commémoration.

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En effet, dans les mois et les années qui suivent la fin des hostilités, le nombre et la diversité des cérémonies se réduisent dans le temps, jusqu’à se résumer toutes dans le seul anniversaire du 11 novembre. Faut-il penser dès lors que la persistance d’autres formes de cérémonies dans la Marne montre la prégnance d’un traumatisme plus profond et durable qu’à l’arrière ? D’autre part, le territoire de la mort et de la violence peu à peu se réduit à un espace limité, dans la commune, où qu’elle soit située, tandis que, sur l’ancien front, certains monuments ne donnent plus lieu à ces cérémonies : l’espace mémoriel, sacré, tend à se réduire sensiblement.

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Cette contraction apparaissait déjà après la guerre de 1870-1871 mais les cérémonies étaient beaucoup plus souvent ponctuelles, et ne s’inscrivaient pas dans un cycle, sauf pour quelques lieux significatifs : Passavant-en-Argonne dans la Marne et Auvours [20][20]  Lieu d’une charge des zouaves pontificaux, entre autres... dans la Sarthe. La contraction des cérémonies dans l’espace s’est poursuivie dans la Marne après 1924, sans jamais aboutir à la seule célébration de la cérémonie du 11 novembre. Les champs de bataille conservaient une teneur symbolique suffisamment grave pour empêcher la disparition des commémorations des combats : en effet, d’autres cycles sont organisés parallèlement à celui du 11 novembre, notamment les cérémonies annuelles des champs de bataille, qui prennent l’allure de pèlerinages, en juillet à Dormans pour rappeler le souvenir de la 2e bataille de la Marne, au sud de la Marne, en septembre pour commémorer la 1re bataille de la Marne, et au nord du département, en septembre également pour rappeler les combats de Champagne. De plus, l’accroissement des tensions à la fin des années 1930 voit une augmentation de l’affluence aux cérémonies, évidente en 1937-1938, et un réinvestissement possible de certains champs de bataille qui paraissaient avoir été délaissés, comme ceux de Mondement, et du Mont-Moret, où sont organisées de nouveau des cérémonies.

2. L’État et la personnalisation du « mort pour la France »

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Dans l’ensemble, les cérémonies et les monuments sont dus à des initiatives spontanées, peu encadrées par l’État, qui tente malgré tout de contrôler le mouvement d’édification de monuments au lendemain de la Grande Guerre.

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En outre, la rupture perceptible sur la période concerne vraisemblablement les relations entre l’État et l’individu, la citoyenneté accomplie par le devoir de défense jusque dans la mort obligeant l’État à reconnaître l’évolution de la façon de concevoir la mort, et notamment l’individualisation de celle-ci, que vient renforcer l’expérience du deuil massif : la commémoration s’accompagne aussi d’une volonté de personnaliser la mort d’un défunt qui demeure malgré tout un « Mort pour la France ». Le profond changement des sensibilités explique la gravité du deuil de masse. On pourrait penser, pour s’inspirer des travaux d’Ernst Kantorowicz [21][21]  Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard-NRF,..., que le soldat défunt a bien deux corps lui aussi : d’une part, un corps réel et une identité que la famille essaie de sauvegarder comme elle peut, dont le souvenir est principalement entretenu dans la sphère privée, et, d’autre part, un corps symbolique, résumé dans l’expression « mort pour la France », particulièrement représenté dans l’esthétique funéraire de la nécropole nationale. Entre ces deux réalités possibles, viennent se placer toute une série de nuances qu’expriment les autres formes commémoratives, la fonction civique étant plus ou moins mise en valeur, de même que la personnalité du défunt.

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L’État parvient en effet à contrôler totalement la création des nécropoles nationales, par le regroupement des sépultures et la suppression de très nombreux cimetières provisoires, après la Grande Guerre. En effet, les soldats défunts de la première guerre franco-allemande étaient inhumés dans des fosses collectives, ce qui facilitait la création de sépultures par l’État. Les archives moins abondantes sur la guerre de 1870-1871 ne donnent pas une vision très claire de la façon dont les familles réagissent. Le comportement des endeuillés reste une inconnue. Pour autant, force est de constater que très peu de familles réclament le corps d’un des leurs dans les années qui suivent la bataille du Mans et au moment de la réalisation des fosses communes définitives en 1878. L’aspiration à individualiser la mort commence à s’affirmer, mais, dans l’ensemble, les soldats sont toujours inhumés collectivement. Quelques familles parviennent à ériger un monument privé, très rarement sur le champ de bataille, plutôt dans le cimetière communal proche du lieu de combat, dans la commune de Changé, à quelques kilomètres du Mans par exemple. Cette pratique n’est alors le fait que d’une minorité aisée. En fait, l’État n’a pas réellement cherché à imposer une politique funéraire ; les dispositions prises spontanément dans l’urgence des combats ou immédiatement après la bataille du Mans ont été respectées et même prolongées lors de l’aménagement définitif vers 1877-1878 de ce qui s’apparente plus à des carrés militaires qu’à des nécropoles nationales. Les fosses communes existantes ont été tout simplement agrandies, et il n’est pas possible de savoir si un sort particulier a été réservé aux officiers. L’exemple de Changé peut le faire penser puisque sept tombes individuelles existent. Elles semblent dater de 1871 ou 1872. Elles sont donc antérieures de cinq à six ans aux opérations de rapatriement. Il n’est pas impensable que des officiers aient été inhumés dans la fosse commune de Changé parmi les 226 corps transférés là en 1877-1878. L’individu s’efface encore derrière l’État, plus exactement sous la dalle qui représente le sacrifice imposé par l’État et alors consenti. Toutefois, le souci du culte des morts et celui du corps, des restes du soldat, ne sont pas totalement inexistants.

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La pratique de l’inhumation collective demeure jusqu’en 1915, malgré l’évolution des mentalités : les familles réclament de plus en plus l’inhumation en tombe individuelle. Accordant ce droit à partir de 1915, l’État se réserve la gestion des cimetières provisoires et la création de nécropoles nationales définitives, en reconnaissant aux familles le droit de faire rapatrier le corps du soldat défunt dans sa commune d’origine, ou la possibilité de se rendre une fois par an sur la tombe du défunt. Les 220 cimetières français (chiffre d’une hypothèse basse, on l’a vu au chapitre précédent) ont été peu à peu réduits aux 34 nécropoles nationales actuelles, et les 212 cimetières allemands aux 11 actuels.

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Le rapport entre l’individu et l’État reste cependant ambigu. En effet, si la commémoration dans les communes, les paroisses, à l’intérieur des groupes corporatifs, se présente comme un mouvement spontané, la mise en place des nécropoles nationales demeure l’affaire de l’État. Or la création d’une esthétique égalitaire, vision idéologique de la mort au combat, entrait en contradiction avec la volonté des familles d’apposer des signes distinctifs, le désir de s’approprier l’espace marqué par l’ultime présence du défunt. Cette contradiction explique les débats d’après guerre au sujet du maintien des cimetières provisoires, de nombreuses familles réclamant que le fils, le père, le frère, « Mort pour la France », demeure près du lieu où il était tombé.

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Sans doute la mort massive de la Grande Guerre explique également le désir de personnaliser la mort au combat, de distinguer l’être cher, sans pour autant que celui-ci perde son statut de « Mort pour la France » qui donnait sens à sa disparition violente. Quelle ampleur a donc pris cette volonté ? Elle est présente dans tout le mouvement commémoratif à divers degrés : par l’inscription du nom sur le monument officiel de la commune, avec parfois des précisions sur l’itinéraire militaire du soldat, en particulier dans la Marne, par l’inscription du nom sur un édifice corporatif (école, régiment, lieu de travail), par l’érection d’un monument privé dans le cimetière communal, ou sur le champ de bataille, cette dernière possibilité n’étant réservée qu’à une minorité relativement aisée en général. Sur les monuments communaux par exemple, l’ordre chronologique de disparition prévaut, il est utilisé très majoritairement dans l’arrondissement de Châlons et, semble-t-il, plus encore dans les cantons de l’ancien front. Ainsi, le temps rythmé par les morts successives se fige dans le marbre ou l’ardoise. Les étapes tragiques de la guerre se fixent, comme si la mémoire des deuils et des souffrances devait absolument demeurer dans leur temps de guerre suspendu, un temps arrêté de la douleur sans cesse revisitée. Dans la Sarthe, les années de guerre sont inscrites pour un tiers des monuments. Surtout, ce qui étonne, c’est la précision des indications présentes pour chaque soldat dans la Marne : sur près de 40 % des monuments, et cela sans différence entre le front et l’arrière immédiat, le sort des soldats est décliné avec détail. À Saint-Germain-la-Ville (canton de Marson), par exemple, sur la plaque apposée sur le mur extérieur de l’église près de l’entrée, sont précisés le nom, le prénom, le grade, la classe, le régiment, la date du décès, le lieu de décès des soldats [22][22]  Sur le monument proche, n’apparaissent que les noms.... Même chose à Saint-Gibrien (canton de Châlons-sur-Marne), où sont inscrits le nom, le prénom, le grade, le régiment, les circonstances du décès, la date exacte et l’âge de chaque défunt. La destinée militaire est mise en valeur, comme une déclinaison de la mention « Mort pour la France », toutes indications capables de donner un sens à cette mort violente si difficile à accepter. Parfois les décorations obtenues sont inscrites. Dans la Sarthe, de telles précisions sont beaucoup plus rares.

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Autre exemple, sur le champ de bataille cette fois, le monument érigé en 1924 au cœur de l’ancien champ de bataille de Champagne, à Navarin, illustre cette volonté d’une présence personnelle symbolique du souvenir des défunts : 3 000 plaquettes y sont apposées jusqu’en 1932.

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L’ensemble de ces initiatives correspond pour les deux conflits à deux volontés différentes : d’une part, après 1870-1871, effacer l’affront de la défaite et, après 1914-1918, exprimer la souffrance et l’affliction causées par les morts innombrables. L’ampleur du mouvement commémoratif de l’après-guerre de « 14-18 » correspond en fait à une réponse à l’expérience de la mort massive, et au deuil massif qui s’ensuivit. D’une certaine manière, entre 1870 et 1914, la commémoration a permis d’exprimer le refus du deuil d’une France glorieuse et sûre d’elle, puis après la Grande Guerre, toujours par la glorification des soldats morts pour la France, elle a facilité l’expression du deuil de guerre, et des souffrances plus ou moins durables qui l’accompagnent. Il apparaît d’ailleurs nécessaire de définir plus exactement les fonctions sociales et psychologiques de la commémoration.

3. Les fonctions de la commémoration

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Le deuil est une expérience intime, mais il ne s’accomplit pas sans lien avec l’extérieur, avec les autres. La commémoration a pu permettre aux individus d’exprimer leur souffrance et, ce faisant, de réaliser leur travail de deuil. Elle constitue ainsi un cadre d’expression du traumatisme individuel. Pour autant, la commémoration n’est pas qu’un vecteur de la souffrance. Encore convient-il de préciser quelle fonction le monument par exemple joue dans le travail de deuil. Le monument aux morts se situe à la jonction de la sphère individuelle et de la sphère collective.

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On peut dégager les fonctions qui agissent tant au niveau individuel qu’au niveau du groupe :

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— une fonction transactionnelle, par la médiation des représentations : elle permet le passage de la guerre et de la peur, au monde de la vie, du deuil à la sublimation de la souffrance par l’intermédiaire d’une héroïsation des défunts ;

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— une fonction paradigmatique, par l’exemplarité mise en scène de l’action des défunts, liée à l’héroïsation évoquée présente dans le discours patriotique ;

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— une fonction d’anamnèse, permettant la décharge libératrice (ou catharsis) d’émotions douloureuses ;

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— une fonction religieuse, avec toutes les manifestations qui s’y adjoignent : l’affirmation d’une morale, l’organisation d’un culte laïcisé dont les rites sont empruntés en partie aux rites de la religion chrétienne.

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Les représentations communes de la guerre sont investies dans ce processus de deuil, dans la mesure où le discours se situe lui aussi en position de médiation entre la sphère du groupe et l’individu. Aussi est-il important de dissocier le temps et l’espace dans l’expression du deuil.

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Dans l’espace, la sublimation de la perte s’inscrit clairement : le monument, reposant sur une terre définie comme symbolique, terre des morts en quelque sorte, espace du sacré assurément, s’élance vers un ciel, celui des croyants, ou celui des incroyants, le paradis ou la mémoire civique des citoyens. Il n’est pas étonnant alors de le voir situé près de l’église ou dans le cimetière ou à la mairie. Le monument, sacré, semble bien être un exutoire du sacré, cet ordre du réel qui échappe à toute catégorisation, à l’entendement, qui échappe à toute approche rationnelle, mais paraît en même temps profondément accordé à la réalité humaine, ce que Rudolf Otto, en 1917, appela le « numineux » dont l’expérience ressemble à une mise en abîme [23][23]  Rudolf Otto, Le sacré, l’élément non rationnel dans.... Cette « numinosité », le sacré à l’état pur, que la guerre a libérée et révélée, le monument semble en devenir, après la fin des hostilités, une sorte de réceptacle. De même la rétraction dans l’espace des lieux de commémoration indique un resserrement de la mémoire dans l’espace, réalisé intuitivement par la volonté collective et politique. Ainsi peut-être était évitée en quelque sorte une schizophrénie collective, l’identité étant refondée à travers la conservation de quelques lieux significatifs. Cette évolution est assez longue sur l’ancien champ de bataille. Elle est à l’œuvre également à l’échelle nationale, par le maintien d’un certain nombre de dates et de lieux de bataille symboliques, tandis que d’autres s’estompent peu à peu dans les mémoires. Il est d’ailleurs intéressant de constater un nouvel investissement de lieux temporairement abandonnés à la fin des années 1930, au moment où la menace de guerre est ressentie avec acuité.

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Dans le temps, l’expression du deuil semble concerner un sentiment de rupture dont la résolution concerne l’intimité de chaque individu. Les rites collectifs ont pu dès lors représenter un support pour le travail de deuil individuel, dans la mesure où le trauma est sans cesse rejoué à chaque cérémonie. Il est possible que chaque forme de deuil ait donné lieu à la participation à des commémorations de types différents. Individuellement, le besoin de mémoire s’est exprimé à travers des cercles commémoratifs, dans lesquels les individus s’inscrivent en fonction de la récurrence des deuils vécus, des liens entretenus avec des membres des différents groupes dont le souvenir est rappelé par ces commémorations. Ces cercles possibles se déclinent de la manière suivante :

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— Commémoration personnelle (individu) : gestes ;

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— Commémoration familiale (famille restreinte) : objets monumentalisés ;

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— Commémoration familiale mi-collective - mi-privée (famille élargie et amis), connaissances : cérémonie collective privée, service funèbre ;

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— Commémoration corporative, mi-collective - mi-privée (association, école) : cérémonie collective publique ;

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— Commémoration régimentaire (Ancien Régiment) : cérémonie collective publique ;

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— Commémoration communale (commune) : cérémonie collective officielle ;

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— Commémoration nationale (nation) : cérémonie collective officielle (à Paris par exemple).

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Plusieurs cercles commémoratifs se recoupent parfois, mais surtout un individu, en fonction de son propre passé, de son expérience de guerre, de la récurrence des deuils et de l’intensité des affections concernées, de la sensibilité, du lieu d’habitation (ville ou campagne), participe à la commémoration de plusieurs cercles, le besoin de commémorer étant lié au travail de deuil.

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Quelques textes ou discours évoquent cet enchevêtrement de cercles commémoratifs, dont les rituels, les cérémonies mobilisent chaque fois des représentations différentes. Un journaliste du Journal de la Marne, dans un article intitulé « Honorons nos morts ! » en juillet 1922, énumère ainsi ces différents cercles : « Leur deuil ! Mais c’est le nôtre. C’est celui de la Ville qui, demain, va en donner un souvenir durable et c’est aussi celui de la France entière. » [24][24]  Journal de la Marne, 22 juillet 1922.

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Lors des obsèques d’Armand Guimier, soldat au 404e RI, fils du maire de Vouvray-sur-Loir, décédé des suites de ses blessures le 17 juin 1918, Marcel Guillier, mutilé de guerre présente lui aussi les cercles différents dans lesquels s’inscrit selon lui le défunt :

« Cependant, il mourut à Chantilly, loin des siens, et c’est là qu’il attendait le retour, dans le grand champ de repos au milieu d’autres Français, ses frères de chair et de souffrances passées. Pourtant il était aussi dans la grande famille, mais, si loin de cette petite famille si chère, dans laquelle chacun aspire à passer ses derniers moments entouré d’une chaude affection qui fait paraître moins dur le passage. Certes, on ne l’oubliait pas, la voix d’un peuple reconnaissant montait vers lui ; mais, ici, dans son Vouvray natal, ne s’ajoutera-t-il pas à la douce voix de la petite patrie, la douce voix, faite du souffle du vent dans les peupliers de notre Loir, de l’agitation des blés dans la vallée que parfument les fleurs de nos coteaux. Là, mort comme vivant, il connaîtra la douceur du repos dans notre belle région et, moins seul, il se retrouve parmi ceux que Vouvray perdit et qui reposent ici, des amis, des parents qui déjà l’accueillent. » [25][25]  Journal de Château-du-Loir, 21 janvier 1921.

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De cette manière, les survivants ont cherché à maîtriser le traumatisme de guerre à travers des sociabilités reconstituées après guerre, sociabilités dans lesquelles la mort de celui qui toujours manquerait pouvait prendre un sens, et qui accordait à chaque individu souffrant une possibilité de décharger le lourd fardeau de la douleur intime en établissant sa réalité insupportable dans la réalité des liens affectifs et sociaux reconstruits, ou simplement affirmés de nouveau.

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Qu’elle soit collective et publique, ou privée et familiale, individuelle, la fonction première de la commémoration demeure la même : elle facilite l’expression du traumatisme et représente l’un des moyens de le maîtriser, en permettant de concevoir et de symboliser la rupture et la perte. Ainsi permet-elle de maîtriser les effets de la violence, et peut-être aussi les pulsions violentes, à l’œuvre dans le travail de deuil, violence contre soi, le temps de l’acceptation de la séparation, violence contre l’autre, l’ennemi notamment, jugé responsable de la mort. La commémoration, cadre d’expression du deuil, a-t-elle facilité finalement le travail du deuil ou a-t-elle entretenu le caractère dynamique des représentations traumatisantes, gênant le désinvestissement de l’objet perdu ?

III. – DES DEUILS INDIVIDUELS INSCRITS DANS DES SYSTÈMES DE REPRÉSENTATIONS COLLECTIFS QUI LEUR DONNENT SENS

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La commémoration participe donc au travail de deuil : le monument est un exutoire et les cérémonies un moyen d’exprimer les pulsions morbides. Au cœur de la cérémonie, le discours est au cœur même de ce processus de désinvestissement des terribles impressions.

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Il est évident que chaque conflit génère des représentations nouvelles, mais non sans lien avec celles qui préexistaient. Le système de représentations, agencement d’images illustrant des valeurs, selon un cadre d’expression particulier, véhicule lors des commémorations, une conception d’ensemble de la guerre, une conception d’ensemble de l’expérience de guerre, de même qu’une image de la guerre qui vient de s’achever. Au cours de la période, travail de mémoire et travail de deuil se sont inscrits dans des systèmes de représentations qui évoluent : on constate un glissement d’une culture globalement guerrière à une culture pacifiste.

1. Le système de représentation de 1870-1871 : une culture guerrière de revanche et de patriotisme absolu

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Le système de représentations postérieur à la guerre de 1870-1871 repose sur des valeurs foncièrement guerrières, même si, bien entendu, les valeurs de la paix ne sont pas absentes. En ce sens, il faut sans doute parler de culture guerrière pour le temps de la revanche espérée, l’idée d’une culture belliciste étant assurément exagérée, puisque la volonté défensive face à la menace germanique l’emporte sur un quelconque désir d’agression. Cependant le recours aux armes est envisagé comme possible, sans toutefois manifester ouvertement le désir d’en découdre avec l’ennemi potentiel. Plutôt qu’un nationalisme, c’est un patriotisme absolu qui est affirmé : patriotisme fondamentalement républicain, défensif mais prêt à accepter la guerre. En cela, les représentations de la guerre prennent place dans une culture guerrière, dont la justification première demeure tout au long de la période, l’attachement viscéral à la patrie. Le plus étonnant peut-être est la continuité des thèmes sur un temps relativement long, sans qu’ils semblent subir de transformations significatives. D’une part, la patrie, le souvenir, l’honneur structurent l’ensemble du système de valeurs en inspirant les représentations. D’autre part, le discours se construit autour de quelques valeurs, pouvant être associées ou déclinées à l’infini, comme le souvenir du devoir, le devoir du souvenir, l’honneur du devoir, le devoir d’honneur, le devoir de sacrifice, toutes ces idées s’incarnant dans le service de la patrie.

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La différence entre les deux départements semble assez réduite. La différence essentielle tient à leur situation par rapport à la frontière, et la possibilité d’affrontements éventuels sur leur territoire. La menace semble ressentie avec acuité dans la Marne à la fin de la période, c’est-à-dire au moment où les tensions se font plus vives.

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Des archives sarthoises, constituées par l’historien local Robert Triger (1856-1927) [26][26]  Documents conservés par la Société historique et archéologique..., l’un des initiateurs des commémorations sarthoises entre 1895 et 1914 permettent de saisir la prégnance de ce système de représentations, notamment lorsque celui-ci est confronté à un « ennemi potentiel ». C’est le souci des morts et des tombes de Changé qui est à l’origine de la rencontre de Gustav Hamdorff, vétéran allemand de la bataille du Mans et de Robert Triger, trop jeune pour avoir combattu en 1870 mais témoin de combats autour d’Alençon. Avec l’arrière-pensée des contentieux passés, ces hommes font connaissance vers 1910-1911. Le dialogue n’est renoué qu’en le fondant sur une reconnaissance réciproque. C’est en rappelant sa position par rapport à la guerre et à son rôle de citoyen-soldat, en termes très francs, que Triger se situe dans sa lettre à Hamdorff du 11 avril 1911, une des premières échangées :

« À peine âgé de 14 ans, j’ai assisté impuissant sans pouvoir combattre à l’invasion de notre région, mais j’ai eu l’honneur, depuis, d’être soldat, et je m’honore de demeurer un patriote. Après quarante années, je n’en pense pas moins qu’on peut toujours se comprendre et s’estimer entre soldats, qu’après quarante années surtout, on peut s’unir sans distinction de drapeau pour rendre hommage aux victimes du devoir et de l’honneur militaire. »

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« Entre soldats ». C’est sur un pied d’égalité que se parlent ou s’écrivent ces hommes, égalité entre soldats, entre guerriers potentiels, dans ce respect qui implique en chacun une sorte d’esprit chevaleresque. La paix véritable et la neutralité ne semblent réservées qu’aux seuls morts. Mais cette estime est à chaque fois rappelée, et se nourrit d’une admiration sincère de l’un pour l’autre, comme si on ne pouvait aller vers l’autre que dans la pleine conscience de sa propre force en acceptant celle de l’adversaire. Hamdorff, dans sa lettre du 6 avril 1911, établit ce lien nécessaire : « Vos soldats ont combattu héroïquement dans ces deux jours, près du Tertre, et méritent un monument tel qu’on en a érigé dans la place couverte par les morts français et aussi allemands. »

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Ainsi le sentiment d’infériorité français peut-il être effacé, et la reconnaissance de l’ennemi permettre de nourrir le mythe de la glorieuse défaite en donnant au récit des faits héroïques bien réels le blanc-seing de l’adversaire : il n’est pas rare en effet dans les discours commémoratifs que l’on cite un ouvrage allemand d’un témoin ou d’un historien pour mieux affirmer un argument. Robert Triger le fait à Fresnay en avril 1912, citant le journal du prince Frédéric-Charles récemment publié, ce qu’il réitère au plateau d’Auvours en janvier 1913, ajoutant à son discours des jugements de Gustav Hamdorff sur la valeur du général de Charette et de ses troupes [27][27]  Dans ce discours, c’est un article du professeur allemand.... Le recours à la parole de l’ancien ennemi, toujours adversaire potentiel, vient ici légitimer le discours de la revanche.

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Le rapprochement se fait aussi par la définition de communs adversaires, comme si les deux hommes ne pouvaient s’affranchir de penser autrement qu’à travers un cadre nationaliste, en se définissant toujours par rapport à un autre nécessairement hostile, voire méprisable, et passablement menaçant. L’ennemi commun de la France et de l’Allemagne ? L’Angleterre bien sûr ! Utilisant là aussi ses travaux d’historien, Triger, à plusieurs reprises dans ses discours commémoratifs, fait référence à la guerre de Cent ans qu’il a étudiée dans les années 1880, fustigeant l’ « ennemi national » du XVe siècle. Hamdorff partage cette méfiance, et ne le cache pas lors de la crise d’Agadir en 1911 : « Pourvu que nos bons amis d’outre-Manche ne troubleront pas la paix pour l’affaire du Marocco. Ce qui serait un crime d’une guerre européenne serait un malheur pour le monde. Attendons-nous donc à un arrangement pacifique entre nos deux nations sans l’assistance anglaise (sic). » [28][28]  Lettre de Gustav Hamdorff du 31 juillet 1911.

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Mais, là encore, la logique de l’affrontement demeure agissante, et l’estime ne se reconstruit que dans un rapport de force déplacé vers un autre. Si les deux hommes ne sont pas des nationalistes au sens strict du terme, sinon cette correspondance n’existerait même pas, ils n’échappent pas à ce patriotisme absolu, guerrier, nationalisme de repli qui prend sa dimension au tournant du siècle, au moment même où les nations forgent leur identité, souvent en se définissant par le rejet de l’autre.

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Une entente plus neutre, déchargée de cette pesanteur des arrière-pensées guerrières, apparaît seulement dans le culte des morts. Mais la paix, comme la gloire, ne serait-elle dans l’esprit de ces « frères d’armes » que le soleil des morts ? On ne peut bien sûr tirer de cet exemple aucune règle générale, mais il convient de mesurer comment le système de représentation constitué après la défaite de 1870 a pu structurer les mentalités, notamment par acculturation, par intégration de références véhiculées en particulier lors de l’apprentissage de la vie citoyenne à l’école puis lors du service militaire. Déjà s’est diffusée massivement une perception de la guerre, une culture de guerre qui a été investie au cours du conflit.

2. Une démobilisation culturelle lors de la sortie de guerre d’après 1918

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Les thèmes provenant du système de représentations d’avant guerre n’ont pas disparu entre 1914 et 1918 ; ils ont été utilisés pour la mobilisation des esprits, et certains ont pris l’ascendant, comme l’union, le patriotisme défensif, la défense du sol, la haine de l’ennemi, l’héroïsme, tandis que la guerre suscitait de nouvelles valeurs, organisées autour de l’idée de « Der des Der ».

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Au lendemain du conflit, surtout dans les premières années qui ont suivi, les deux systèmes de représentations semblent encore mêlés. De 1918 à 1922-1923, les valeurs et les thèmes d’avant guerre portent une signification encore puissante, autour de l’héroïsme et de la gloire, du sacrifice et de l’immortalité, autour de l’union ou du souvenir, et dans l’exaltation patriotique. Cependant l’infléchissement subi au cours de la guerre se poursuit au cours de ces années, et surtout jusque vers 1925-1958. C’est alors que les thèmes apparus au cours de la guerre, les nouvelles valeurs – autour de l’espoir de la « Der des Der », expression multiple –, fondées sur une attente de type eschatologique, qui n’ont certes pas disparu, la paix venue, influencent peu à peu l’ensemble des thèmes et idées, même anciens, et s’imposent définitivement alors que, au début des années 1930, des menaces de guerre sont déjà perçues.

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Le système de représentations à l’œuvre dans les commémorations fonctionnerait donc sur trois niveaux différents :

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— La trame essentielle, partiellement occulte, de l’expérience d’une guerre inédite et de la mort massive. Celle-ci est masquée par des thèmes-écran (souffrance, reconnaissance) qui traduisent cette expérience.

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— Puis le niveau des thèmes anciens (sacrifice, honneur, devoir), ceux de l’avant-guerre, ruines de l’ancien système de représentations dont l’argumentaire s’est effondré, dont les valeurs, encore partagées par les survivants, depuis les vétérans et leurs contemporains jusqu’aux démobilisés récents, du fait de leur éducation, sont largement infléchies. Elles demeurent jusque vers 1925-1928 tout au plus, sauf les thèmes de l’union, du souvenir, et de la patrie, réinvestis par les anciens combattants, thèmes trouvant leur place dans le nouveau système des représentations, avec un sens nouveau.

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— Enfin, le niveau des thèmes issus de la Grande Guerre, avec les valeurs constituées autour de l’idée complexe de « Der des Der », liant la paix, la fraternité et le souci de l’humanité, le respect dû aux morts dans la poursuite de leur œuvre, par l’application des vertus qu’ils ont incarnées.

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L’éthique de l’action et de l’engagement qui caractérisait le patriotisme absolu s’est trouvé lui aussi réinvesti dans le combat pour la paix. Ce passage correspond également au changement perceptible dans le choix des intervenants. Les anciens combattants finissent par prendre le contrôle de la parole commémorative. Le devoir de défense demeure, même si les orateurs en parlent avec davantage d’ambiguïté qu’avant 1914. C’est un devoir conjugué au passé, mais toujours érigé en exemple, pourtant terni par l’ombre du massacre. L’ambiguïté se révèle surtout au moment du danger, et il semble que les anciens combattants soient alors confrontés, d’une part, à la contradiction de leur discours par rapport au devoir de chaque citoyen de défendre la patrie, devoir intériorisé par l’éducation et par l’expérience du combat, et, d’autre part, à la logique de fidélité envers les morts et les attentes eschatologiques issues de la Grande Guerre. Cette dernière logique se trouve au cœur même de la reconstruction de leur identité d’après guerre et au cœur du travail de deuil. La défense et la paix s’affrontent dans leur esprit, ne trouvant que l’expédient de valeurs idéalisées, comme l’union, pour en dépasser la contradiction profonde et certainement douloureuse.

3. En fait, un glissement des représentations plus durable :  vers une culture pacifiste, une démobilisation culturelle à l’échelle de la période

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Il faut insister sur le rôle fondamental du discours commémoratif dans la mobilisation et la démobilisation des systèmes de représentations de la guerre. Avant 1914, cette mobilisation est latente et se réalise sur le long terme, sans toutefois toucher la population entière. Dans l’immédiat après-guerre, les discours d’ailleurs plus nombreux donnent une idée plus précise des sentiments des orateurs, de l’attitude qu’ils estiment digne d’être suivie. Au fur et à mesure que la violence s’éloigne, plusieurs étapes, depuis la stupeur, jusqu’à la justification des faits, en passant par un recours semble-t-il plus important au mythe, se succèdent.

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La chronologie de la mobilisation culturelle ne correspondrait pas exactement à la chronologie traditionnelle des faits. Il semble notamment que la culture guerrière soit le plus à l’œuvre entre 1913 au moins jusque vers 1923 au moins. D’autres travaux sur un corpus plus vaste permettraient sans doute d’en définir les seuils, et les fluctuations, dont le tracé graphique pourrait ressembler au tracé d’une courbe de Gauss, le sommet étant atteint au cours de la Grande Guerre, mais avec des nuances dans le temps, l’année 1918 correspondant à une remobilisation momentanée comme l’ont montré nombre de travaux récents [29][29]  Bruno Cabanes, La victoire endeuillée ; la sortie....

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Lorsque la menace d’un nouveau conflit surgit au début des années 1930, avant de s’imposer comme une évidence refoulée, l’idée de défense de la patrie et le culte de la paix paraissent entrer dans une contradiction que certains anciens combattants ont dû vivre avec une angoisse, mêlée de désespoir. En effet, quel que soit le rayonnement des idéaux pacifistes, la culture guerrière forgée dans l’humiliation de la défaite ne disparaît pas totalement avec l’expérience de la réalité, en 1914-1918. Mais cette culture issue de la guerre de 1870-1871 s’infléchit. Il serait faux de simplement considérer le discours ancien combattant notamment comme un discours pacifiste. Il l’est, il l’est en partie. Mais ce discours ne parvient pas à s’affranchir totalement des images existantes, des valeurs jadis issues du creuset de la Révolution française, et ancrées dans la réalité par la République : en premier lieu, le devoir du citoyen-soldat.

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La culture guerrière inspire encore largement le discours commémoratif, comme en négatif, l’opprobre prononcé contre l’ennemi étant désormais focalisé sur le fléau de la guerre. La reconstruction des faits après la guerre par l’héroïsation des défunts ou grâce à l’hypothèque projetée dans l’avenir à partir du sacrifice accompli devait aboutir à un avenir paisible. La remise en cause de cette espérance ne disqualifiait-elle pas toute cette construction symbolique ? C’est pourtant à travers l’élaboration de ces représentations que le travail de deuil s’était en grande partie réalisé. L’incapacité à concevoir de nouveau la violence face aux nouvelles tensions des années 1930 trouve ses racines dans cette contradiction terrible et certainement douloureuse.

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D’une certaine manière, on assiste plutôt au cours de l’entre-deux-guerres à un affrontement entre deux cultures différentes : une culture guerrière, encore vivante, malgré l’expérience du conflit, parce qu’elle fut celle des années d’apprentissage d’une majorité de la population, et une culture pacifiste, qui apparaît d’autant plus facilement que la France avait déjà, avant 1914, une conception défensive de la guerre, liée à une condamnation a priori de ce recours. Cette culture pacifiste commence simplement à se dessiner. Peut-être sont-ce là les prémisses d’un tournant, dans une période beaucoup plus longue, qui a commencé avec la fin du XVIIIe siècle et la définition de la nation et du rôle du citoyen, et s’achèvera dans les années 1960-1980, avec l’assoupissement, sinon le lent effacement – qui sait ? – du sentiment national. Les années 1920-1930 semblent annoncer l’avènement d’une société pacifiste. Ainsi, pour un certain nombre de thèmes, comme pour les références culturelles utilisées dans les discours, la continuité prévaut, l’expérience de la Grande Guerre imposant un infléchissement de leur sens.

Conclusion : L’impossible effacement du traumatisme

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L’humiliation de 1870 constitue ainsi un traumatisme symbolique transmis au moment de l’achèvement de la construction nationale par la diffusion de représentations. L’expérience de la mort massive au cours de la Grande Guerre génère un traumatisme réel, que la symbolique patriotique ne permet sans doute pas d’appréhender totalement.

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La commémoration, cadre d’expression du deuil, a-t-elle facilité finalement le travail du deuil ou a-t-elle entretenu le caractère dynamique des représentations traumatisantes, gênant le désinvestissement de l’objet perdu ? Ce qui a pu faire échouer ce travail de deuil, c’est la lutte entre deux cultures encore présentes (culture de défense et culture pacifiste), lutte qui doublait le deuil d’un clivage des représentations, c’est la subversion des représentations, leur dévalorisation par l’échec des attentes de type eschatologique causé par le retour d’une menace. Le refus d’un nouveau conflit et l’aveuglement qui l’accompagna, et, dans les cas extrêmes, le refus de l’éventualité du recours à la guerre, trouvent peut-être là une part de leur explication

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La transmission du traumatisme de la Grande Guerre trouve ses racines dans ce hiatus des représentations issues de la culture de guerre de 1870-1871. Il se nourrit également du silence sur l’essentiel de l’expérience de guerre : la confrontation à la violence, en particulier la violence donnée, ou susceptible de l’être, et le refus d’une reconnaissance de traumatismes psychiques que la symbolique patriotique annulait. Est-il surprenant dès lors que ce traumatisme resurgisse bien plus tard, au moment où le cadre des représentations dans lequel les deuils avaient été vécus, cadre de la symbolisation patriotique, s’est, depuis une trentaine d’années, progressivement désincarné ?

Notes

[1]

Cet article présente quelques aspects d’une thèse soutenue en 2002 à Paris III, sous la direction d’Élisabeth du Réau : Guerre, mémoire et traumatisme : comment Champenois et Sarthois sont-ils sortis de la guerre ? (1870-1940), 954 p. et 239 p. d’annexes. La publication d’une version synthétique est prévue pour fin 2004.

[2]

L’étude des discours commémoratifs repose sur l’analyse d’un corpus comportant près de 1 800 discours cités en intégralité, par extraits ou résumés (plus de 200 pour la période 1870-1914, et plus de 1 350 pour la période 1918-1940).

[3]

La Dépêche de l’Est, 25 août 1896, Cérémonie de Passavant.

[4]

Le Nouvelliste de la Sarthe, 4 juin 1900, Fête des vétérans à Sillé-le-Guillaume.

[5]

Le 25 août 1870, une colonne de 800 mobiles de la Marne faits prisonniers par les Prussiens traverse le village de Passavant, à l’est du Département. Un coup de feu tiré malencontreusement déclenche une fusillade de la part des soldats prussiens, sans doute inspirée par la crainte de francs-tireurs : les prisonniers pris de panique sont littéralement massacrés, d’après les récits. Le bilan est lourd : 49 morts et une centaine de blessés.

[6]

La Dépêche de l’Est, 28 août 1913.

[7]

Archives municipales de Jupilles, discours vraisemblablement prononcé lors de l’anniversaire du 11 novembre 1919.

[8]

Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, op. cit., p. 34-37.

[9]

Il s’agit de Nauroy, Tahure, Moronvilliers, Perthe-les-Hurlus, Le Mesnil-les-Hurlus, Ripont et Hurlus. Le décret du 14 juin 1950 les a rattachées aux communes limitrophes, mais, afin d’honorer leur souvenir de villages martyrs, leur nom fut maintenu et associé à celui de leur commune de rattachement.

[10]

Journal de la Marne, 5 novembre 1924.

[11]

Journal de la Marne, 28 septembre 1920, anniversaire de la bataille de Champagne.

[12]

Les pertes globales par pays sont diffusées dans la presse locale avec un décalage entre les deux départements : en janvier 1919 dans la Sarthe, et en mai-juin dans la Marne. Sur l’ancien front en effet, les premiers chiffres publiés au début de l’année 1919 correspondent à des bilans locaux établis à l’échelle de la commune.

[13]

Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, Paris, Noësis, 2000.

[14]

Archives départementales de la Marne (Reims), 2 R 213, Lettre de la famille Contenson du 20 avril 1915.

[15]

Les corps des prisonniers de guerre ne sont ramenés dans la Sarthe qu’en 1926.

[16]

120 procès-verbaux de gendarmerie (soit au moins 192 exhumations) sont conservés aux Archives départementales de la Marne et 10 autres aux Archives départementales de la Sarthe pour des familles arrêtées à l’arrière après avoir réalisé une exhumation clandestine. Ces chiffres ne représentent qu’une petite partie d’un phénomène bien plus important. Je renvoie à la thèse elle-même pour l’étude de ces documents.

[17]

Brigitte Chupeau, Les monuments civiques et commémoratifs en Charente-Inférieure de 1815 à 1914, thèse de 3e cycle, soutenue à Paris I - Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Maurice Agulhon, 3 vol., 340 p., 1982-1983 ; Chantal Martinet, Statues et monuments commémoratifs en Seine-et-Marne, 1852-1914, thèse de 3e cycle, EHESS, 1979, 391 p. ; Jean-Pierre Marby, Les monuments aux morts des trois guerres dans les Ardennes, mémoire de maîtrise, soutenue à l’Université de Reims, sous la direction de Maurice Vaïsse, 1986, 205 p.

[18]

ADS, dossiers de la série 2 Ø. Ce ne sont que des estimations pour certaines, à partir des dates des premiers documents présents dans ces liasses.

[19]

Cet édifice pourrait représenter une réponse à la basilique de Montmartre. Au monument qui stigmatisait la faute de la France, l’abandon de la papauté en 1870, causant selon le clergé le châtiment de la défaite et de la guerre civile, se substitue désormais à partir de 1919-1920 un édifice, moins central puisque construit en dehors de la capitale, affirmant la réconciliation de la France avec son destin spirituel.

[20]

Lieu d’une charge des zouaves pontificaux, entre autres faits, mis en valeur par le clergé dès 1874.

[21]

Ernst Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard-NRF, coll. « Bibliothèque des Histoires », 638 p.

[22]

Sur le monument proche, n’apparaissent que les noms et prénoms par ordre de disparition et sans date.

[23]

Rudolf Otto, Le sacré, l’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 1969, 240 p. (1re éd., en Allemagne, 1917).

[24]

Journal de la Marne, 22 juillet 1922.

[25]

Journal de Château-du-Loir, 21 janvier 1921.

[26]

Documents conservés par la Société historique et archéologique du Maine – archives Robert Triger ; Stéphane Tison, « L’ébauche hésitante d’une mémoire nationale : Robert Triger et la guerre de 1870-1871 », Actes du colloque international consacré au Maine et l’Europe, Revue historique et archéologique du Maine, 3e série, t. 20, Le Mans, 2000, p. 9-44.

[27]

Dans ce discours, c’est un article du professeur allemand commentant ses propres travaux sur le général de Charette au Mans que Triger utilise. Les recherches de l’un servent aux productions de l’autre et vice versa.

[28]

Lettre de Gustav Hamdorff du 31 juillet 1911.

[29]

Bruno Cabanes, La victoire endeuillée ; la sortie de guerre des soldats français, 1918-1920, Paris, Le Seuil, 2004.

Résumé

Français

La commémoration joue un rôle essentiel dans la perception de la rupture causée par la confrontation à la violence, et dans la maîtrise du traumatisme qui s’ensuit. Le travail de la mémoire, à l’œuvre, travers les formes diverses de commémoration, accompagne le travail de deuil. Ces rites s’inscrivent dans le cadre d’une culture guerrière en 1914 pour légitimer la défense du pays, sans d’ailleurs être belliciste, puis dans les années 1930 dans le cadre d’une culture plus pacifiste issue d’une expérience de la violence et de la mort massive. Au cours des années 1930, les deux cultures entrent en contradiction.

English

Traumatisme de guerre et commémorations. Commemoration plays a major role in understanding the rupture caused by violent confrontation and in mastering the trauma which usually follows. Remembering, thanks to various acts of commemoration, goes along with mourning. The rites date back on the one hand to 1914, when a culture was developed to justify the defence of the country (without being bellicose) ; on the other hand they date back to in thirties, when a more peaceful culture stemmed from the experience of violence and mass killing, in order to keep violence at bay. In the thirties, the two cultures were in opposition.

Plan de l'article

  1. I. – LES APPROCHES D’UN TRAUMATISME
    1. 1. 1870-1871 et 1914-1918 : un traumatisme différent ?
    2. 2. Les étapes d’un traumatisme collectif :  l’exemple de la Grande Guerre
    3. 3. Traumatisme collectif et traumatisme individuel
  2. II. – TRAUMATISME ET COMMÉMORATION : LES FORMES D’EXPRESSION D’UN TRAUMATISME COLLECTIF
    1. 1. Mise en place des mouvements commémoratifs
    2. 2. L’État et la personnalisation du « mort pour la France »
    3. 3. Les fonctions de la commémoration
  3. III. – DES DEUILS INDIVIDUELS INSCRITS DANS DES SYSTÈMES DE REPRÉSENTATIONS COLLECTIFS QUI LEUR DONNENT SENS
    1. 1. Le système de représentation de 1870-1871 : une culture guerrière de revanche et de patriotisme absolu
    2. 2. Une démobilisation culturelle lors de la sortie de guerre d’après 1918
    3. 3. En fait, un glissement des représentations plus durable :  vers une culture pacifiste, une démobilisation culturelle à l’échelle de la période
    4. Conclusion : L’impossible effacement du traumatisme

Pour citer cet article

Tison Stéphane, « Traumatisme de guerre et commémorations. Comment champenois et sarthois sont-ils sortis de la guerre ? (1870-1940) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 4/2004 (n° 216), p. 5-29.

URL : http://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-4-page-5.htm
DOI : 10.3917/gmcc.216.0005


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