Guerres mondiales et conflits contemporains  2004/4
Guerres mondiales et conflits contemporains
2004/4 (n° 216)
140 pages
Editeur
I.S.B.N. 2130548075
DOI 10.3917/gmcc.216.0071
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Vous consultezAlbert Clavier : « j’ai choisi le Viêt-Minh »

(entretien avec Claude Collin)

ContributionEntretien recueilli en octobre 2003 et mis en forme par  
Claude Collin du même auteur

Université Stendhal, Grenoble.

1 Albert Clavier est né le 9 mars 1927 en Isère dans une famille très humble. Bien que bon élève, il ne peut pas entreprendre d’études secondaires et doit travailler dès son plus jeune âge. Il occupe toutes sortes de petits emplois, mitron, manœuvre dans une scierie, employé chez un maraîcher... Son frère Henri, militant communiste, est arrêté à Grenoble lors de la manifestation du 11 novembre 1943 et déporté à Buchenwald dont il rentrera très affaibli. Dans l’euphorie de la Libération, Albert s’engage dans l’artillerie coloniale, mais regrette très vite ce choix sévèrement condamné d’ailleurs par son frère à son retour de déportation. Après diverses tentatives pour essayer d’échapper à l’envoi en Indochine – ce qui lui vaudra deux passages devant le tribunal militaire et plusieurs mois de cellule – il part dans les premiers mois de 1947 pour l’Extrême-Orient.

2 « À notre arrivée à Saïgon, on nous a regroupés au camp Galliéni où nous sommes restés environ trois semaines. C’était un camp situé à la sortie de la ville où on attendait d’être affecté dans différentes unités. Je passais mon temps à écrire mon journal à qui je pouvais tout dire. J’avais besoin d’exprimer ce que je pensais et que je ne pouvais pas dire même à mon copain qui partageait pourtant largement mes idées. Et puis je crois que j’écrivais aussi ce journal pour ma petite amie Solange restée en France. »

Premiers contacts avec la population indochinoise

3 « Il y avait une petite bicoque juste à la sortie du cantonnement, tenue par une famille indochinoise. La mère, aidée de sa fille qui pouvait avoir entre dix-huit et vingt ans, servait les clients. Je m’installais, je commandais un rafraîchissement et j’écrivais. Je n’étais pas seul, d’autres soldats consommaient aussi, mais ils prenaient de l’alcool et, de temps en temps, il y avait des bagarres auxquelles je ne me mêlais jamais.

4 « Moi, j’étais un jeune homme bien, comme on dit, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je ne draguais pas. C’est peut-être ça qui a attiré l’attention de la famille sur moi et, un jour, une gamine de huit, neuf ans est venue vers moi et m’a demandé, dans un très bon français, si j’acceptais de l’aider à faire ses devoirs. J’étais estomaqué, car je n’imaginais pas qu’une si jeune enfant pouvait parler aussi bien le français et j’ai donc commencé à l’aider à faire ses devoirs. Pour moi, cela a été une sorte de libération. Je me sentais moins seul, je me sentais utile à quelque chose. Chaque soir, quand je rentrais au cantonnement, ces gens me donnaient quelques bananes qui amélioraient l’ordinaire.

5 « Au bout de trois semaines environ, sont arrivées les affectations. Les groupes ont éclaté, je suppose que c’était fait exprès. Mon copain n’a pas été affecté au même endroit que moi. Moi, j’ai été désigné pour aller au nord, ce qu’on appelait à l’époque le Tonkin. Nous étions consignés la veille de partir et je voulais aller faire mes adieux à cette famille qui constituait mon premier contact avec la population indochinoise. C’était un légionnaire qui était au poste de garde. Il ne m’a pas laissé passer, mais il m’a fait comprendre que je pouvais éventuellement faire le mur, mais qu’il ne voulait rien en savoir. J’ai fait le mur et je suis allé faire mes adieux. Et ils m’ont posé toutes sortes de questions : “Vous partez où ? êtes-vous nombreux à partir ? Où partent vos camarades ? etc.” Après coup, en y réfléchissant, je me suis dit qu’ils devaient renseigner le Viêt-minh sur les mouvements de troupes, mais sur le coup, je n’y ai pas pensé. Je suis rentré au cantonnement en refaisant le mur et le lendemain, les camions étaient devant l’entrée du camp pour nous emmener au port. La mère et sa petite fille sont venues m’apporter des bananes, mais elles n’ont pas pu arriver jusqu’au camion. Le chef de détachement les a chassées et j’ai vu la petite qui pleurait.

6 « Nous avons embarqué sur des bateaux qui nous ont menés jusqu’à Haiphong. Je me suis retrouvé de nouveau dans un camp à l’extérieur de la ville. Ce n’était pas encore mon unité définitive. C’était un camp de centralisation des renforts où je suis resté quelques jours sans sortir. C’est dans ce camp que j’ai assisté à un événement qui a encore renforcé ma méfiance et mon isolement. J’ai entendu tout d’un coup du bruit, des cris à l’extérieur et je suis sorti pour voir ce qui se passait. Il y avait un attroupement. Un légionnaire auprès de qui j’essayais de me renseigner m’a dit, avec un bel accent allemand : “C’est un communiste, on est en train de lui régler son compte.” C’était un militaire français que d’autres soldats rouaient de coups de pied, de poing et de crosse. Qui était-il ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’il est mort de ses blessures. Cela se passait à l’intérieur du camp, sans qu’aucun officier, ni sous-officier ne soit intervenu. Et j’imagine qu’aucune sanction n’a jamais été prise contre les coupables de ce crime. Je dois dire que cela m’a vraiment refroidi. Je me suis dit qu’il fallait vraiment que je me méfie. À l’époque, je n’étais pas véritablement communiste, mais mon frère l’était et je me sentais très proche de lui. »

7 Envoyé avec son unité – le 3e RACM, régiment d’artillerie coloniale du Maroc – à Lang Son, à la frontière chinoise, Albert est affecté, grâce au soutien de son capitaine, ancien résistant, au bureau de la batterie où il effectue divers travaux de secrétariat puis de comptabilité.

8 « Je n’en ai pas encore parlé, mais, dès mon arrivée dans la région de Lang Son, j’ai commencé une collection de papillons, une distraction comme une autre, une façon de passer le temps. Les autres couraient les filles, allaient au BMC, au “bordel militaire de campagne”, buvaient. Ce n’était pas le genre de distraction que j’appréciais. Le cantonnement étant situé à la sortie de la ville, à la limite de Ky-Lua, le quartier chinois, j’étais vite dans la campagne. En dépit des consignes qui nous étaient données, je partais sans arme, muni de ma seule épuisette, et je courais les papillons. Je dois dire qu’au bout d’un moment, j’avais une très belle collection que des officiers ont, à plusieurs reprises, voulu m’acheter.

9 « Au début, je rencontrais très peu de gens. Les seuls qui m’accostaient étaient les enfants qui étaient curieux de voir les papillons que j’attrapais. Au tout début, ils avaient peur et me fuyaient, mais petit à petit, nous avons fait connaissance. Puis un jour, un vieux monsieur avec une barbiche s’est approché de moi en me demandant si je voulais boire du thé. La première fois, je n’ai pas accepté, je ne savais pas à qui j’avais à faire. Une autre fois, le vieux monsieur était accompagné d’un homme plus jeune, nommé Bat, qui, lui, parlait parfaitement le français. Ce vieux monsieur s’est présenté comme le chef du village et m’a présenté celui qui l’accompagnait comme son frère – ce qu’il n’était pas – professeur à l’école française de Lang Son. Ils m’ont de nouveau invité à prendre le thé et cette fois, j’ai accepté. Nous avons parlé de choses et d’autres et notamment de ma collection de papillons.

10 « Quand nous nous sommes séparés, Bat m’a invité à venir le voir chez lui, m’a dit qu’il serait heureux de discuter plus longuement avec moi. J’étais, je dois dire, un peu méfiant. Les chefs de village, les enseignants étaient nommés par les autorités françaises. Sans doute étaient-ils tout dévoués aux Français et je devais, face à eux aussi, être très prudent. Mais Bat était quelqu’un de très agréable, de très cultivé et je suis allé le voir de plus en plus régulièrement. En fait, à l’époque, je n’avais qu’une idée en tête, c’était mon retour en France. Par ailleurs, j’avais envie de contacts avec la population vietnamienne. Bat n’était jamais seul, il y avait toujours un ou deux gars avec lui. Certains parlaient français, d’autres non et ça a duré comme ça quelque temps. »

Les exactions de l’armée coloniale

11 « Un jour, avant d’être nommé chef comptable, je suis allé en patrouille à Loc-Binh, une petite ville située à une trentaine de kilomètres de Lang Son. En arrivant sur le marché de Loc-Binh, qu’est-ce que je vois ? Quatre têtes coupées plantées sur des bambous et un écriteau sur lequel était inscrit : “Viêt-minh” Vous imaginez ce qu’a été ma réaction. J’étais extrêmement choqué. En effet, c’était la première fois que j’étais confronté à ce genre de chose. Je dois même dire que, depuis mon arrivée, je n’avais même pas vu un mort. Je n’avais participé à aucune opération. On m’avait dit que le Viêt-minh ne faisait pas de prisonniers, coupait les têtes, coupait les parties et cela arrivait sans doute, mais je n’y avais jamais été confronté. Par contre, je me retrouvais face à des têtes coupées par l’armée française. Et immédiatement, cela m’a renvoyé à ce qui s’était passé en France au temps de l’Occupation et notamment aux atrocités qui avaient été commises dans le Vercors dont on avait beaucoup parlé à Grenoble et dans la région.

12 « Dès que je suis rentré, je suis allé voir Bat pour parler de ça avec lui. Je lui ai raconté ce que j’avais vu. Il a été très prudent dans son commentaire, sans se dévoiler vraiment. Il a seulement dit : “Des atrocités, il y en a de chaque côté dans toutes les guerres. En mars 1945, les Japonais ont tué presque tous les Français de la garnison et ont jeté leurs corps dans le fleuve qui traverse la ville. Pendant l’occupation allemande en France, il s’est passé aussi des choses horribles.” Et il a ajouté par ailleurs : “Est-ce que c’étaient des Viêt-minhs ? C’étaient peut-être tout simplement de pauvres paysans attrapés dans la rizière.”

13 « Peu de temps après, alors que j’avais été nommé chef comptable, j’ai commencé à être envoyé régulièrement dans différents postes pour payer la solde des soldats, des sous-officiers et des officiers. Je faisais de nombreux déplacements en jeep avec un chauffeur indochinois, armé de mon colt, mais sans escorte. Il ne m’est jamais rien arrivé. Avec le recul, je me dis que Bat ne devait pas y être pour rien, car je lui signalais tous mes déplacements. Un jour, alors que j’arrivais à Luc-Nam, à une soixantaine de kilomètres de Lang Son, une attaque Viêt-minh avait eu lieu. Les abords du poste étaient jonchés de cadavres qui étaient tous éventrés. Dans la cour du poste, deux hommes étaient attachés au mât du drapeau, nus et en sang. Des soldats et des supplétifs s’amusaient à écraser leurs cigarettes sur le corps de ces malheureux.

14 « J’ai fait mon boulot, j’ai distribué la solde et, le soir venu, le lieutenant m’a invité à prendre le repas avec les officiers. Il m’a présenté quelques civils vêtus de noir, cheveux longs et barbus. Il s’agissait de gens de la minorité Nung qui s’étaient constitués en milices. En fait, ces gens étaient un jour avec les Français, un autre avec le Viêt-minh. Ils étaient toujours du côté du plus fort et, chez les Français, on les appelait les “pirates chinois”. Le lieutenant qui m’avait invité à manger m’a précisé que nous allions prendre notre repas avec les “pirates chinois” qui avaient préparé un festin peu commun puisqu’ils mangent le cœur et le foie de leurs ennemis. Je n’en croyais pas mes oreilles. Je comprenais soudain pourquoi les corps qui gisaient autour du poste étaient éventrés. J’étais totalement révolté que des officiers français se prêtent à de pareilles horreurs. J’ai remercié le lieutenant. J’ai quitté le mess sous des rires moqueurs et lâchement, je suis allé me coucher.

15 « Le soir de mon retour à Lang Son, je suis allé voir Bat et lui ai raconté tout ce que j’avais vu. Ses copains étaient là. J’étais hors de moi et Bat a compris qu’il pouvait vraiment me faire confiance. Nous avons discuté longuement. Je lui ai expliqué que ce que j’avais vu me révoltait, que je n’étais pas volontaire pour venir au Vietnam, que, dans un mois, je rentrais au pays. Nous avons évoqué la guerre en France, l’occupation, la Résistance. Je lui ai parlé de mon frère communiste, déporté. L’heure du couvre-feu étant dépassée, je ne pouvais pas rentrer au camp et nous avons passé toute la nuit à discuter. Et Bat de m’expliquer que le Viêt-minh, comme les résistants français, luttaient pour l’indépendance de leur pays, que la France n’était revenue en 1945 que pour recoloniser le pays, que des atrocités étaient commises non seulement contre le Viêt-minh, mais aussi contre la population civile. Il reconnaissait que, du côté Viêt-minh, certaines attitudes étaient tout autant condamnables : “Il faut comprendre. Ces atrocités sont commises le plus souvent par des villageois qui n’ont pas d’éducation politique, qui ont vu leur maison, leur village brûler, leur femme violée et donc, lorsqu’ils rencontrent quelqu’un de l’armée française, ils commettent aussi des bêtises.” Bat m’a expliqué qu’il était un intellectuel formé par l’école française mais qu’il s’était rangé du côté Viêt-minh parce qu’il aimait son pays et qu’il voulait qu’il soit indépendant. Il m’a avoué qu’il n’était pas le frère du chef de village où nous nous étions rencontrés pour la première fois, mais qu’il était le responsable de l’organisation clandestine du Viêt-minh pour la région de Lang Son. »

En contact avec le Viêt-minh

16 « À la suite de cette soirée, je n’ai plus revu Bat pendant un certain temps. Je pense qu’il se méfiait. Il voulait absolument être certain qu’il pouvait me faire confiance et pendant au moins une semaine, il n’est pas rentré chez lui. Des gens du Viêt-minh ont fait le guet pour vérifier que son logement n’était pas surveillé par le Deuxième Bureau. Puis nous nous sommes revus, nos discussions ont continué et se sont approfondies. À l’époque, il y avait un peu plus d’un an que j’étais au Vietnam, je pensais rentrer en France, retrouver ma famille, retrouver Solange. Quand j’ai annoncé cela à Bat, il m’a demandé de ne pas partir tout de suite : “Nous avons besoin de gens comme toi pour dénoncer les choses que tu as vues. Ne quitte pas le Vietnam, reste encore un moment !” J’ai beaucoup réfléchi, beaucoup, beaucoup réfléchi, car j’avais aussi très envie de rentrer en France, mais j’ai finalement décidé de retarder mon retour. On avait la possibilité de prolonger notre séjour de deux fois six mois. Vis-à-vis de Solange, j’ai inventé une question matérielle. Je lui ai dit que cela me permettait de faire encore plus d’économies, car je gagnais quand même pas mal ma vie, je touchais un bon salaire dans l’armée.

17 « C’est à cette époque qu’est intervenu un nouvel incident qui a renforcé mes convictions. Je mangeais au mess des sous-officiers de Lang Son. Il y avait là une infirmière de l’armée française, une AFAT, c’est-à-dire une auxiliaire féminine de l’armée de terre, et elle a commencé à raconter ce qui lui était arrivé. Elle avait été blessée sur la route no 4, celle qui longe la frontière sino-vietnamienne, où il y a eu de très violents combats. Elle avait été abandonnée sur le terrain par ses collègues français : “Les gens du Viêt-minh m’ont prise en charge. Il ne m’ont ni tuée, ni violée. Ils m’ont soignée, bien qu’ils disposent de peu de médicaments et ils m’ont remise sur le bord de la route pour que les Français puissent me récupérer.” Immédiatement, elle s’est fait insulter par un sergent-chef qui se trouvait là : “Tu n’es qu’une pouffiasse. Ils t’ont sans doute baisée et tu ne veux rien dire.” Et c’est là que je suis intervenu, rappelant les têtes coupées que j’avais vues sur le marché de Loc-Binh et précisant que ce n’était pas l’œuvre du Viêt-minh mais de l’armée française. Alors que nous étions prêts à en venir aux mains, un sous-off, nommé Combeau, avec qui je sympathisais plus ou moins, même si nous ne discutions jamais politique, m’a pris par l’épaule, en me disant : “Viens, Albert, ça ne sert à rien de continuer à discuter.” Et nous sommes sortis. Effectivement, j’avais trop parlé. Je m’étais en partie découvert lors de cet affrontement et j’ai bien sûr redoublé de précautions par la suite. Ce Combeau, qui m’avait empêché de m’échauffer davantage, a malheureusement été tué quelque temps après dans une embuscade, toujours sur cette même route no 4.

18 « Pendant toute cette période, je rencontrais Bat de plus en plus régulièrement et je lui fournissais un certain nombre d’informations. Je dessinais le plan des points fortifiés de Lang Son. Je me promenais avec lui et nous faisions des photos soi-disant amicales, mais à l’arrière-plan, il y avait toujours quelque chose d’intéressant pour ses amis. Cela dit, il ne m’a jamais questionné sur les départs de convois qui auraient pu être attaqués par le Viêt-minh. D’ailleurs s’il me l’avait demandé, je n’aurais pas donné ce genre d’information, non, je n’aurais pas pu. De la même façon qu’une fois passé au Viêt-minh, il n’a jamais été question pour moi de porter les armes contre mes compatriotes. À ce moment-là, je pensais encore que j’étais sur le point de rentrer en France. Certes, je m’apprêtais à témoigner à mon retour de tout ce que j’avais vu et à dénoncer cette guerre coloniale.

19 « Fin 1949, l’armée de Mao Tsé-toung est arrivée à la frontière sino-vietnamienne et le haut commandement français de Hanoï a décidé de redéployer ses unités d’artillerie. Ma batterie devait quitter Lang Son pour s’installer à Tyen-Yen. Quelques jours avant, Bat m’a fait dire par un de ses émissaires qu’il voulait me voir d’urgence. En tant que gradé, je pouvais heureusement m’absenter facilement. Bat était nerveux et m’a dit qu’il craignait que je ne sois découvert. Un de ses agents avait été pris par le Deuxième Bureau français porteur d’un message dans lequel mon existence – certes sous une fausse identité – était mentionnée. Il pensait que le Deuxième Bureau pouvait remonter jusqu’à moi et il m’a dit tout de go que ses camarades étaient prêts à me faire passer en zone Viêt-minh. »

Vers la zone libérée

20 « J’étais abasourdi et un peu effrayé. J’ai demandé à réfléchir. À ce moment-là, j’étais sur le point de rentrer en France, de retrouver ma famille et Solange. Je dois dire que j’ai très peu dormi cette nuit-là. J’ai imaginé tout ce qui risquait de m’arriver si l’on découvrait la nature de mes relations avec Bat, mais aussi mon passé, mes passages devant les tribunaux militaires, le fait que j’avais falsifié mon livret militaire et les différents incidents dont j’avais été le protagoniste. C’étaient douze balles dans la peau. J’ai donc pris la décision d’accepter la proposition de Bat. Pour que ma famille en France ne soit pas inquiétée, je lui ai demandé de simuler un enlèvement. Nous étions trois à partir, deux femmes – dont une appelée Van, qui était enceinte et que Bat m’avait présentée comme sa femme, mais qui en fait était un agent Viêt-minh – et moi. Bat m’a dit : “Donne-moi tes galons, donne-moi des documents qui puissent te faire reconnaître.” Et nous sommes partis. Quelque temps après, ils ont tiré des coups de feu, laissé des indices sur le terrain et c’est ainsi que j’ai été porté disparu pour l’armée française pendant toute une période.

21 « Donc avec Van, cette jeune femme qui attendait un bébé, et une autre femme plus âgée qui rejoignait sa famille en “zone libre”, comme disaient les Vietnamiens, nous nous sommes rendus aux grottes de Ky-Lua, à la sortie de Lang Son où nous attendait un détachement de guérilleros commandés par Thanh, le véritable mari de Van. Il m’a fait enlever mes chaussures et mettre des sandales en caoutchouc de façon à ce qu’on ne retrouve pas mes traces. Nous avons reçu consigne de ne pas fumer et de ne pas parler. Et nous avons marché toute la nuit. Nous avons longé des rizières, nous nous sommes enfoncés dans la forêt. Nous avons traversé une rivière plusieurs fois dans les deux sens, de façon à semer d’éventuels poursuivants. Tout était prévu, à chaque fois, des radeaux nous attendaient. Cela dit, c’était très pénible. Il faisait noir. Mes sandales étaient trop petites et j’ai dû marcher un certain temps pieds nus, avant de remettre mes chaussures. Ça a été une nuit terrible pour moi.

22 « Au petit matin, nous sommes arrivés dans un village où nous étions attendus mais qui se trouvait encore dans la zone partiellement contrôlée par les Français. Nous nous sommes reposés et un peu restaurés. À quelque distance du village, se trouvaient deux postes français situés de chaque côté d’un col qui avait été entièrement défolié pour pouvoir mieux le contrôler. Nous avons dû franchir ce col un par un, en nous faisant passer pour des paysans. On m’a donné des vêtements qui étaient un peu petits pour moi, mais cela ne se remarquait pas à distance. Nous sommes passés sans accroc et de l’autre côté du col, nous étions en zone Viêt-minh. J’ai eu un petit pincement au cœur en voyant s’éloigner les drapeaux français qui flottaient sur les postes qui encadraient le col. Je n’ai pas pu retenir quelques larmes que le chef de groupe a remarquées. “Ne sois pas triste, m’a-t-il dit, tu es avec des amis.”

23 « Là, nous nous sommes séparés d’une partie de nos accompagnateurs qui sont repartis vers leurs villages respectifs. Nous avons continué en zone libre cette fois, mais cela ne voulait absolument pas dire qu’il n’y avait plus de danger. Il y avait d’abord une zone intermédiaire où il y avait parfois des patrouilles de l’armée française et puis au-delà, en zone véritablement Viêt-minh, on craignait les attaques aériennes, l’aviation pilonnait tout ce qui bougeait, même les buffles. De nombreux villages avaient été détruits, bombardés, incendiés. Il fallait se déplacer à couvert, car des chasseurs, des “Spitfire” survolaient la zone. Les villageois nous guidaient, nous indiquaient les pistes à emprunter. Je me suis trouvé dans un village peu après un mitraillage qui avait fait des morts et des blessés. Je dois dire qu’en tant que Blanc, je n’en menais pas large. Heureusement, les deux guides qui étaient restés avec nous expliquaient qui j’étais et par ailleurs, j’étais armé, j’avais gardé mon colt.

24 « Nous sommes enfin arrivés à destination à Pho-Binh-Gia, un chef-lieu de province où se trouvait le siège régional de la police Viêt-minh et où j’allais rester un certain temps, en gros une année, jusque fin 1950. J’ai été rattaché à la police régionale, mais, dans un premier temps, j’ai été me semble-t-il soumis à une espèce de période probatoire. On a utilisé mes compétences en dessin. J’ai fait des plans, j’ai fait des cartes, mais j’ai aussi dessiné des portraits de Hô Chi Minh pour agrémenter les meetings qui avaient lieu à Pho-Binh-Gia. »

Affecté au service de la propagande

25 « À partir d’un certain moment, on m’a confié des missions de propagande en direction de l’armée française. Nous constituions des équipes d’une dizaine de personnes et nous partions vers les postes situés le long de la route no 4. Il fallait d’abord faire plusieurs jours de marche ou plutôt plusieurs nuits puisqu’on se déplaçait surtout la nuit, étant donné que le jour on craignait l’aviation. On passait la journée dans des villages amis, cachés parfois dans des abris souterrains en cas de bombardement. On s’approchait le plus possible des postes situés généralement sur des pitons. Nous nous installions au pied de ces pitons sous le couvert de la forêt. Je m’adressais, à l’aide d’un haut-parleur, aux soldats français que j’appelais à déposer les armes, à cesser le combat.

26 « La nature de mon intervention était préparée en collaboration avec les commissaires politiques. Je précisais aux Français que cette guerre n’était pas la leur, qu’ils se battaient contre un peuple qui voulait son indépendance, que le corps expéditionnaire jouait en Indochine le même rôle que les Allemands quelques années plus tôt en France, que les Viêt-minh étaient l’équivalent des partisans français, ceux qui s’étaient battus dans le Vercors. À l’époque, la Deuxième Guerre mondiale n’était terminée que depuis quatre ou cinq ans et le souvenir de la Résistance était encore très vif. Quand nous nous faisions tirer dessus, ce qui est arrivé plus d’une fois, nous nous déplacions. J’ai participé à sept ou huit de ces opérations dont je ne saurais pas vraiment évaluer l’efficacité, ni les effets, mais qui nous demandaient un énorme investissement. Il fallait se rendre sur les lieux – ça demandait plusieurs jours – prendre des itinéraires différents à chaque fois, ne jamais repasser au même endroit et puis, l’opération terminée, regagner notre point de départ. Il faut ajouter par ailleurs que tout cela se faisait avec, en tout et pour tout, trois bols de riz quotidiens dans le ventre. C’était très, très dur.

27 « Est arrivé le mois d’octobre 1950 qui a apporté de grands chambardements dans la région. Le Viêt-minh a libéré totalement la zone frontière avec la Chine et a notamment pris le contrôle de la route dite “RC4”. Les forces françaises ont abandonné Cao-Bang, That-Khé, Lang-Son et se sont repliées sur Tyen-Yen et le delta. Des quantités énormes de matériel ont été abandonnées. Au cours de cette première grande campagne menée par le Viêt-minh, comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas participé aux combats. Je m’y refusais et par ailleurs les Vietnamiens, qui avaient des troupes tout à fait aguerries, n’avaient nullement besoin de moi et ne me l’ont jamais demandé. Par contre, j’ai participé à la prise en charge des prisonniers, car un nombre considérable de soldats et d’officiers du corps expéditionnaire sont tombés entre les mains du Viêt-minh au cours de cette offensive sur la RC4, à peu près 10 000 hommes qu’il a fallu regrouper, garder, évacuer. Cela a posé un véritable problème au Viêt-minh qui ne s’attendait pas à avoir à gérer une telle quantité de prisonniers.

28 « J’ai donc participé au regroupement de ces hommes parmi lesquels il y avait de nombreux blessés qu’il fallait soigner, en dépit du manque de médicaments, qu’il fallait nourrir, ce qui a posé des problèmes énormes. Cela dit, les prisonniers ont toujours reçu à peu près l’équivalent de ce que recevaient les combattants Viêt-minh, mais il faut bien reconnaître que ce n’était pas beaucoup. Ce qui permettait aux Vietnamiens de tenir, habitués qu’ils étaient aux privations, aux conditions climatiques du pays... ne suffisait pas aux prisonniers, habitués à des régimes alimentaires tout à fait différents. Ce qui explique, entre autres choses, le nombre de décès qu’il y a eu plus tard dans les camps de prisonniers.

29 « Donc pendant quelques jours, j’ai tenté de récupérer des médicaments pour soigner les blessés, de leur trouver un peu de nourriture. Ce qui ne m’a pas empêché d’être insulté à plusieurs reprises par des officiers, car, pour eux, j’étais bien sûr un vendu, un traître. Parmi ceux-ci, deux lieutenants parachutistes, qui ont réussi à s’évader, m’ont dénoncé aux autorités françaises, ce qui m’a valu d’être condamné à mort, le 27 décembre 1950, par le tribunal militaire aux armées des Troupes françaises d’Indochine du Nord pour “désertion à l’ennemi”. Je rappelle que, jusque-là, j’étais seulement porté disparu. Tout cela, je ne l’ai appris que beaucoup plus tard.

30 « Après avoir participé pendant quelques jours au regroupement et à l’évacuation des prisonniers qui ont été emmenés dans des camps à l’arrière, je ne m’en suis plus occupé et je suis retourné à Lang Son qui avait été reprise par le Viêt-minh. J’ai été chargé pendant une première période de dépouiller et de traiter les très nombreux documents abandonnés par l’armée française. Au début de l’année 1951, Tran Duy Hung, vice-ministre de l’Intérieur, ancien et futur maire de Hanoï, est venu en inspection à Lang Son et a fait un discours aux policiers, discours auquel j’assistais. Il m’a bien sûr remarqué parce que j’étais le seul Blanc et il m’a fait appeler à la fin de la réunion. Il parlait un français parfait et m’a posé toutes sortes de questions, s’étonnant d’ailleurs auprès du chef de la police de Lang Son de ne jamais avoir été averti de ma présence. Il m’a fait revenir le lendemain et m’a annoncé qu’il allait rentrer dans ce qu’on appelait la “zone de sécurité” et que je ne tarderais pas à avoir de ses nouvelles, car il avait d’autres tâches à me confier. »

« Speaker d’occasion »

31 « Effectivement, au bout d’un mois environ, le chef de la police m’a appelé en me disant : “Albert, tu nous quittes. On va t’emmener vers la ‘zone de sécurité totale’, qu’on appelait l’ATK (an toan khu), qui se trouvait vers Thai-Nguyen, et c’est dans cette zone qu’était installé le gouvernement. Il a fallu à peu près une semaine de marche pour gagner cette région. J’étais accompagné d’une assez forte escorte car nous devions traverser une zone encore partiellement tenue par les Français, mais nous sommes arrivés sans incident. Au bout de deux ou trois jours, j’avais rendez-vous avec le ministre qui m’a déclaré tout de go : ‘Nous avons parlé de toi au niveau du gouvernement et nous avons décidé que tu irais travailler à la radio. Nous avons effectivement un émetteur dans notre zone libre et tu vas rejoindre les camarades qui y travaillent. Tu occuperas les fonctions de rédacteur et de speaker pour nos émissions en langue française.’ Je suis tombé de haut, moi qui n’avais que mon certificat d’études et qui ne connaissais strictement rien à la radio.”

32 « Mon escorte m’a quitté pour rejoindre Lang Son et j’ai été pris en charge par des officiers de l’armée populaire vietnamienne qui parlaient très bien français et qui m’ont accompagné jusqu’à la radio. Nous avons marché pendant plusieurs jours encore, en pleine brousse, donc à l’abri d’éventuels avions. Nous nous sommes enfoncés dans une forêt vierge de plus en plus sauvage. Tous les 20 km, nous croisions un poste de contrôle. Le dernier jour, nous avons remonté le lit d’une rivière et nous sommes arrivés à l’emplacement où était installée la radio.

33 « Il y avait là quelques paillotes, bien camouflées. J’ai été présenté au directeur de la radio, Trân Lam, qui est devenu par la suite, après 1954, directeur général de radio Hanoï. Il m’a fait faire la connaissance de Le Quy qui était responsable de l’émission en langue française avant mon arrivée et avec qui j’ai par la suite collaboré. C’est comme ça que je suis devenu, comme m’a qualifié la radio française de Hanoï par la suite, “speaker d’occasion”, ce que j’ai été pendant deux ans.

34 « Nous étions totalement isolés. Vivaient là une quarantaine de personnes et il n’y avait pas le moindre village à moins de 20 ou 30 km. Moi, je m’occupais de l’émission en français, mais il y avait une émission en chinois, animée par un ressortissant chinois, il y avait une émission en anglais et bien sûr des émissions en langue du pays. Ces deux dernières étaient animées par des Vietnamiens. Il y avait aussi un orchestre animé par une ancienne cantatrice. Tout se faisait en direct. Nous n’avions pas de disques. Quand nous avions besoin de musique, nous faisions signe à l’orchestre. Les installations étaient très rudimentaires. Notre studio était une paillote avec des cloisons en bambou pilé. Rien n’était insonorisé. La puissance de l’émetteur n’était pas très importante. Cela dit, nous étions parfaitement entendu jusque Hanoï, puisque, comme je vous l’ai dit, j’ai été à plusieurs reprises dénoncé et insulté par la radio française. Mon travail consistait à écouter la radio française de Hanoï pour avoir certaines informations, à traduire en bon français les communiqués de l’armée populaire, dans la mesure où je m’étais mis au vietnamien et où je commençais à maîtriser cette langue. Avec Le Quy, nous rédigions le bulletin d’information et c’est moi qui le lisais devant le micro... pendant un certain temps au moins.

35 « Les conditions de vie étaient très difficiles. J’étais le seul Européen, mais je vivais exactement dans les mêmes conditions que les Vietnamiens, j’avais le même régime qu’eux. Comme eux, j’allais chercher mon riz à 30 km, je le ramenais sur mon dos. Ce n’était pas du riz, mais du paddy – 12 kg par personne et par mois – qu’il fallait décortiquer dans des mortiers avec un pilon actionné au pied. J’étais d’ailleurs devenu un champion du décorticage. Le climat était très dur et j’ai eu des problèmes de santé qui m’ont empêché pendant un certain temps – les derniers mois – de continuer à prendre la parole à la radio. J’avais de très fortes douleurs à la poitrine causées par une lésion pulmonaire qui s’est heureusement progressivement calcifiée. Ça, je ne l’apprendrai que plus tard, en 1954, après la victoire des Vietnamiens, après les accords de Genève, quand je serai hospitalisé pendant six mois à l’hôpital de Hanoï. Pendant toute une période, je ne pouvais plus parler à haute et intelligible voix devant le micro. Je continuais à rédiger les bulletins d’information avec mon coéquipier, à traduire des textes du vietnamien en français. Grâce à Le Quy, je maîtrisais de mieux en mieux la langue du pays, mais c’est lui qui lisait tout cela au micro. »

Responsable du camp des « ralliés »

36 « Début 1953, le directeur de la radio m’a averti que j’étais réclamé par le commissariat politique du quartier général de l’armée que j’ai rejoint. Et je me suis retrouvé face à “André”, à qui les Vietnamiens avaient donné le nom de Le Chinh, et qui était un instructeur du Parti communiste français envoyé pour aider les Vietnamiens à s’occuper des prisonniers français. C’était un homme qui était nettement plus âgé que moi. À l’époque, il devait avoir la quarantaine. Il était issu du milieu ouvrier. Il avait une très solide formation politique, mais c’était quelqu’un qui était resté très modeste. Il discutait et élaborait avec les Vietnamiens la politique à avoir à l’égard des prisonniers français, notamment ce qui concernait l’éducation politique donnée dans les camps.

37 « Il y avait auprès des Vietnamiens un autre conseiller envoyé, lui, par le Parti communiste marocain, Marouf, qui s’occupait des “ralliés”. On désignait sous ce terme tous ceux qui avaient quitté les rangs de l’armée française pour passer du côté Viêt-minh. Il faut bien reconnaître qu’il y avait parmi eux très peu de ralliés effectifs, c’est-à-dire de gens qui avaient, pour des raisons politiques, par anticolonialisme, choisi le camp du Viêt-minh. En effet, la presque totalité des prétendus “ralliés” étaient de simples déserteurs, fatigués des combats ou ayant commis des actions qui relevaient du droit commun, vol, viol, voire meurtre. C’était Marouf qui s’occupait, qui avait la responsabilité de l’ensemble de ces ralliés, en lien étroit, bien sûr, avec les Vietnamiens. Par ailleurs, il avait plus particulièrement la responsabilité directe du camp où étaient regroupés tous les ralliés d’origine arabe, qu’ils soient marocains – c’était la majorité – algériens ou tunisiens.

38 « J’ai passé deux jours avec “André” et Marouf et je dois dire qu’il y avait longtemps que je n’avais pas passé deux journées aussi agréables, tout d’abord parce que j’ai, pour la première fois depuis longtemps pu effectivement manger à ma faim. Il faut dire que les conseillers étrangers, ce que je n’ai jamais été même ultérieurement, ne manquaient de rien, ni en nourriture, ni en médicaments. Je considérais cela comme normal à l’époque, en raison des responsabilités importantes qu’avaient ces envoyés, mais aujourd’hui, avec du recul, j’ai un peu plus de mal à admettre la chose. En raison de mon état de santé, “André” m’a d’abord fait envoyer pendant quelque temps, accompagné de son cuisinier, dans une région considérée comme plus salubre, afin que je puisse au moins m’y reposer et reprendre des forces. Mais assez rapidement, je m’y suis ennuyé à mourir et l’inactivité m’a pesé. “André” m’a fait envoyer une petite somme d’argent afin que je puisse rentrer au quartier général. Ce voyage a été un véritable périple, émaillé de toutes sortes d’aventures et de mésaventures, qui a duré une vingtaine de jours et m’a beaucoup fatigué.

39 « De retour, je souhaitais néanmoins reprendre une activité au plus vite. C’est alors qu’ “André” m’a proposé de m’occuper du camp où étaient regroupés tous les ralliés originaires d’Europe et d’Afrique noire, Marouf ayant, lui, la responsabilité directe du camp des ralliés arabes. J’ai succédé à un autre rallié français, Jean Tarago. C’était un vrai rallié, lui, un homme d’une quarantaine d’années, un communiste, ancien FTP devenu capitaine dans l’armée française. En 1952, il avait envisagé de passer au Viêt-minh avec armes et bagages, accompagné de toute son unité mais un malentendu avait fait échouer l’entreprise et il était passé seul du côté de la résistance vietnamienne. Il avait été nommé responsable adjoint du camp des ralliés européens. En effet, à la tête de tous les camps de ralliés, il y avait un Vietnamien et nous n’étions qu’adjoints en titre, même si nous assumions l’essentiel de la responsabilité. Jean Tarago était un peu las de cette fonction. Il broyait du noir. Par ailleurs, il avait le sentiment que les Vietnamiens ne lui faisaient pas totalement confiance et il avait demandé à “André” de lui trouver une autre affectation. À partir de là, Jean s’est occupé avec “André” des prisonniers, tandis que m’était confiée la responsabilité du camp central des ralliés européens et d’Afrique noire.

40 « J’étais dorénavant en liaison étroite avec Marouf, qui avait, comme je l’ai déjà dit la responsabilité générale des ralliés. Marouf était un personnage très intelligent, un militant très formé politiquement, parfois cependant un peu hautain. Cela dit, nous sommes devenus de véritables amis, même si nous avons eu parfois des divergences, mais en général, nous nous parlions très franchement et ça se réglait vite. Marouf avait quand même parfois un comportement étrange. Je me souviens qu’un jour, je prenais un repas avec lui et je dois dire que j’appréciais la chose, car ça me changeait de mes deux bols de riz quotidiens. Je répète que tout au long de cette période, jusqu’à la fin de 1954, j’ai été au même régime que les Vietnamiens, alors que les conseillers, eux, ne manquaient de rien sur le plan de la nourriture. Je mangeais donc avec Marouf qui, mécontent du repas, n’a pas hésité à jeter tout par la fenêtre, alors qu’à quelques dizaines de mètres de là, les ralliés de son camp crevaient de faim. Cela m’a quand même un peu surpris... mais il faut reconnaître que par ailleurs, Marouf était quelqu’un de très compétent.

41 « Dans le camp dont j’avais la responsabilité avec le capitaine Nguyen, avaient été rassemblés tous les ralliés d’origine européenne, les Français bien évidemment et les Allemands qui étaient très nombreux dans la Légion. Mais il y avait toutes sortes d’autres nationalités, des Italiens, des Hongrois, des Tchèques, des Polonais et même des Russes, tous ces gens-là issus généralement des rangs de la Légion. J’avais aussi un certain nombre de ralliés originaires des quatre coins de l’Afrique noire. J’ai vu défiler au cours de cette période près de 40 nationalités. La presque totalité de ces hommes avait quitté les rangs français non par idéal, mais le plus souvent pour échapper à la justice militaire à la suite d’exactions qu’ils avaient commises. Certains avaient tout simplement déserté pour ne pas être faits prisonniers. Il n’y avait dans mon camp aucun, je dis bien aucun rallié qui soit passé au Viêt-minh par conviction politique. D’ailleurs, s’il y en avait eu, ils ne seraient pas restés là et auraient été utilisés, comme moi, à d’autres tâches. Ce n’était pas une population de tout repos et je dois dire que, dans un premier temps, j’ai apprécié la présence d’un petit détachement de l’armée populaire vietnamienne d’une vingtaine de bonshommes qui me protégeaient littéralement de quelques fortes têtes. Au fil du temps, les choses se sont arrangées.

42 « Ces gens n’étaient pas prisonniers. Le camp n’était pas fermé, il n’y avait pas de barbelés, mais nous étions en pleine brousse et toute tentative de fuite était quasiment impossible. Deux Italiens ont essayé de s’échapper un jour. Ils sont revenus très vite épuisés, le corps couvert de piqûres de moustiques et de sangsues. J’ai essayé, pour améliorer l’ordinaire qui, je le répète, était spartiate, de faire du camp une sorte d’unité de production, c’est-à-dire de cultiver de la patate douce, du manioc, de la canne à sucre, de faire un peu d’élevage pour avoir des œufs et des volailles. La première fois, ça n’a pas marché du tout. Mes zèbres ont tout bouffé, les semences, les poules, les œufs. La deuxième fois, j’ai désigné des responsables pour chacune des activités et ça a mieux marché. Il y a encore bien eu quelques poules “emportées par le renard”, comme ils disaient, et quelques pieds de manioc fouillés avant leur maturité, mais la récolte a été bonne et on a commencé à avoir des œufs régulièrement. Mais tout cela ne se faisait pas sans mal.

43 « Les activités agricoles avaient lieu le matin et l’après-midi, il y avait des cours de formation politique. Je dois dire que les gars s’en foutaient complètement et trouvaient toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas y assister. Nguyen, qui assurait ces cours et qui avait à cœur d’expliquer aux ralliés la légitimité de la lutte de son peuple pour son indépendance, était très déçu. La seule activité qui motivait les ralliés, c’était la corvée de riz qui consistait à aller chercher à pied à une vingtaine de kilomètres les rations de paddy et à les ramener au camp. Chacun revenait avec 20 kg de marchandise sur le dos, mais ça constituait une distraction. En chemin, les ralliés croisaient d’autres visages que ceux de leurs gardes, ils passaient la nuit chez l’habitant. Bien que les gardes soient toujours présents, cela donnait aux ralliés une impression de liberté. Les candidats à la corvée de riz étaient tellement nombreux qu’il fallait établir un tour de rôle.

44 « Un jour, mes ralliés se sont retrouvés au dépôt de riz en même temps que ceux de Marouf et ont discuté. À leur retour, une délégation est venue me voir pour protester, car ils avaient appris que les ralliés de Marouf étaient beaucoup mieux nourris qu’eux. Et effectivement, Marouf prélevait pour ses ralliés sur les parachutages que l’armée française envoyait pour ses prisonniers. J’ai immédiatement contacté Marouf. Nous nous sommes séparés en décidant que, dorénavant, nos corvées de riz ne se croiseraient plus, mais il ne m’a pas proposé de partager la dîme qu’il prélevait sur les parachutages.

45 « Certains ralliés s’occupaient à la culture des plantes qu’on avait semées et à l’élevage des poules. Il y avait les cours d’éducation politiques dont j’ai parlé – qui n’étaient pas obligatoires et dont ils se dispensaient souvent ! Cela dit, une grande partie de ces gars ne faisaient strictement rien. Ils passaient la journée couchés, allongés, ce qui n’arrangeait pas leur santé. Dans ces pays, sous ces climats, il ne faut pas rester inactif. On disait très justement : “Le lit, c’est la mort.” Ce sont les plus actifs qui résistaient le mieux. Évidemment, il y avait le paludisme et surtout la dysenterie amibienne qui a provoqué de gros dégâts... Ajouté à cela, le manque de médicaments et on comprend que la mortalité se soit élevée à 40 %. Elle a été chez les ralliés presque aussi élevée que chez les prisonniers. Presque chaque jour, il y avait un homme à enterrer.

46 « Établir le nombre des ralliés n’est pas facile. À mon avis, sur toute la période de la guerre contre la France, je pense qu’il y a eu plus de 1 000, peut-être 1 200, 1 300 ralliés européens et originaires d’Afrique noire. Avant mon arrivée, ils étaient dans différents petits camps et ils ont été rassemblés quand j’en suis devenu responsable. Au camp, j’ai eu jusqu’à 400 bonshommes. Les Allemands qui acceptaient de rentrer en Allemagne de l’Est et les gens originaires des autres pays socialistes qui le souhaitaient ont été rapatriés en 1953. À la fin de la guerre, j’avais encore entre 150 et 200 personnes au camp. Je rappelle que sur ces plus de 1 000 ralliés, un nombre important est décédé.

47 « Dans mon camp, j’avais aussi les ralliés originaires d’Afrique noire. Ils étaient beaucoup moins nombreux que les Européens. J’en avais une trentaine environ. Beaucoup étaient originaires du Sénégal. Il y en a un avec qui j’avais beaucoup sympathisé et que tout le monde appelait “papa”. Il y en a un aussi qui, malheureusement, a été tué par la population. Un jour deux policiers vietnamiens sont venus me voir et m’ont demandé de les suivre parce qu’un de mes ralliés avait soi-disant commis un méfait dans un village voisin. Je les ai accompagnés et nous avons trouvé le corps d’un Noir, un Sénégalais justement, flottant, mort, sur une mare, éventré et émasculé. Le propriétaire de la maison qui se trouvait près de la mare disait qu’il avait essayé de violer sa fille. La police m’a promis qu’elle ferait son enquête... Mais, à vrai dire, je n’ai plus jamais entendu parler de cette affaire. On n’a bien sûr pas ramené le corps au camp, afin de ne pas provoquer de remous, ni de désir de vengeance. On l’a enterré dans la brousse. Ses copains ont pensé qu’il s’était échappé et qu’il avait disparu. Je dois dire que je ne suis pas certain que ce Sénégalais ait été tué pour la raison indiquée. En effet, la population vietnamienne craignait et, il faut le dire, méprisait par-dessus tout les Noirs, je ne sais pas pourquoi. Était-ce la couleur de leur peau, leurs dents blanches, leur gabarit parfois impressionnant ? Toujours est-il qu’ils en avaient une peur bleue.

48 « Les chiffres de ralliés que j’ai donnés concernent seulement les Européens et les gens d’Afrique noire. Par contre, j’ai beaucoup plus de mal à évaluer le nombre d’Arabes s’étant ralliés, ceux qui dépendaient directement de Marouf. À mon avis, ça devait être à peu près du même ordre de grandeur, peut-être même plus. Marouf avait dans son camp à un certain moment entre 500 et 600 ralliés. Par ailleurs, il me semble que vis-à-vis de ces ralliés d’origine arabe, le travail politique a été un peu plus efficace et payant. Le but de Marouf, c’était d’éduquer les gens issus des pays colonisés pour qu’ils luttent ultérieurement dans leur pays d’origine, le Maroc, la Tunisie, mais surtout l’Algérie. Et je pense que ça a eu un certain impact. Un certain nombre de ralliés avaient quitté l’armée par rejet d’un commandement majoritairement européen et blanc. Par ailleurs, l’oppression coloniale, ça disait quelque chose aux ralliés d’Afrique du Nord, ça leur parlait directement. Ils pouvaient faire la comparaison entre la situation des Vietnamiens et celle de leur propre peuple. Et effectivement, un certain nombre de ces ralliés ont ultérieurement, dès qu’ils ont pu rentrer en Algérie, rejoint les rangs du FLN.

49 « On peut être étonné que chez les Européens, il n’y ait pas eu plus de gens qui soient passés au Viêt-minh pour des raisons politiques, mais il y a des explications à cela. Bien sûr, au début de la guerre, il y avait dans le corps expéditionnaire français des anciens résistants, des gens qui avaient été au maquis, parfois même des communistes ou des sympathisants, mais la plupart de ces gens-là ne sont pas restés dans l’armée. Certains l’ont quittée d’eux-mêmes, d’autres ont été rayés des cadres et renvoyés en métropole. Par ailleurs, il était très difficile et même dangereux d’essayer de passer au Viêt-minh, sans avoir des contacts. Il fallait franchir une zone contrôlée par l’armée française, truffée de postes de surveillance, et, arrivé en zone Viêt-minh, vous tombiez sur des milices villageoises qui la plupart du temps ne parlaient pas français et ne faisaient pas de quartier.

50 « Il faut parler aussi des ralliements qui ont eu lieu parmi les Vietnamiens engagés dans l’armée française. Certains Vietnamiens, infiltrés par le Viêt-minh, restaient dans l’armée pour continuer à y faire de l’espionnage, mais c’était très dangereux. Parmi les supplétifs indochinois, certains ont quitté l’armée française pour passer au Viêt-minh. Le plus souvent, ils étaient intégrés à l’armée populaire vietnamienne, mais je sais qu’il y a eu aussi des camps plus ou moins importants de ralliés indochinois.

51 « Un beau jour, l’armistice est arrivé, les accords de Genève ont été signés. Marouf nous a réunis à l’état-major général. Il y avait là “André” – le représentant du parti français – il y avait Tarago et il y avait aussi Boudarel. Ce n’était pas un militaire, comme Tarago et moi, mais un civil, un enseignant qui était passé au Viêt-minh. Lui ne s’était pas occupé des ralliés, mais des prisonniers français auxquels il faisait des cours de formation politique, que certains ont qualifié de “lavage de cerveau”. Vous avez sans doute entendu parler de l’ “affaire Boudarel” qui s’est développée il y a quelques années. Il y avait aussi avec nous, bien sûr, les officiers vietnamiens avec lesquels nous avions collaboré. Marouf nous a donc annoncé l’armistice et nous a indiqué que nous allions dorénavant nous occuper de la libération des prisonniers – ce qui ne me concernait pas directement – et de la dissolution du camp des ralliés.

52 « Dans un premier temps, le camp des ralliés a été ramené près de Hanoï, mais les gars ne voulaient plus rester dans un camp. Ils voulaient – et ça se comprend – être libres de leurs mouvements et très vite le camp a été dissous. Les ralliés, originaires de pays autres que la France ou ses colonies, qui le désiraient, ont été rapatriés. Les Français et les coloniaux, eux, ne pouvaient pas rentrer. Ils se sont donc, dans leur grande majorité, retrouvés à travailler sur les différents chantiers de reconstruction qui se mettaient en place, reconstruction des ponts, des voies ferrées. Certains ont travaillé dans des fermes. Il y en a même un qui a fait un peu de cinéma et s’est retrouvé acteur dans des films vietnamiens. Par ailleurs, ils avaient été privés de femmes pendant des années et certains se sont mariés avec des Vietnamiennes. Beaucoup ont épousé d’anciennes prostituées, dans la mesure où les mariages avec des Blancs ou des étrangers étaient assez mal vus de la population.

53 « Cela dit, c’était dur pour ces anciens ralliés. Ils travaillaient sur des chantiers, le plus souvent comme manœuvres, sous un climat épuisant. Par ailleurs, les conditions de vie matérielles étaient toujours très difficiles. Il y avait toujours un rationnement important. Ce qui explique que, dès qu’il y a eu un accord entre le gouvernement français et le gouvernement vietnamien sur les ralliés – accord qui ne leur garantissait rien – la plupart, je dirais même pratiquement tous, sont rentrés, sauf les Marocains qui, eux, sont rentrés beaucoup plus tard. Ils ont été rapatriés avec leur famille, quand ils en avaient une. En France, ils se sont retrouvés, comme déserteurs, devant les tribunaux militaires, car la loi d’amnistie n’avait pas encore été promulguée, mais fort peu ont été condamnés. Ceux qui l’ont été, l’ont été le plus souvent avec sursis. Il y en a quelques-uns seulement, qui se comptent sur les doigts d’une main, qui ont été condamnés à de la prison ferme parce qu’ils avaient commis des fautes très graves avant leur désertion. »

54 Après un séjour en hôpital où il soigne une dysenterie amibienne chronique et une lésion pulmonaire, Albert travaillera à la Maison des éditions en langue étrangères de la République démocratique du Vietnam et fera des reportages pour la revue Le Vietnam en marche. En désaccord avec la ligne de plus en plus pro-chinoise du Parti des travailleurs du Vietnam, il quitte le pays en 1964 et devient permanent de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique dont le siège se trouvait à Budapest. Il ne sera amnistié et ne pourra rentrer en France qu’en 1967. Aujourd’hui, Albert, retraité, vit en Isère auprès de sa fille France, née d’un mariage contracté avec une Vietnamienne en 1956.

 

Résumé

Dans l’euphorie de la Libération, Albert Clavier s’engage dans l’artillerie coloniale et se retrouve, malgré lui, en Indochine en 1947. Témoin de diverses exactions commises par l’armée française, il refuse la guerre qu’on lui fait mener. Entré par hasard en contact avec un responsable Viêt-minh avec lequel il sympathise, Albert Clavier déserte en 1949. Affecté au service de la propagande, il est utilisé comme speaker par la radio du Viêt-minh. En 1953, il est nommé responsable d’un camp de « ralliés », ces membres du Corps expéditionnaire passés à l’ennemi pour les raisons les plus diverses, très rarement politiques d’ailleurs. En 1964, Albert Clavier quitte le Nord-Vietnam pour la Hongrie. Il ne sera amnistié et ne pourra rentrer en France qu’en 1967.



Albert Clavier : « j’ai choisi le Viêt-Minh »
In the euphoria of the Liberation, Albert Clavier joined the colonial artillery and found himself against his will in Indo-China in 1947. Being a witness of several exactions committed by the French army, he disapproved the kind of war he was forced to be involved in. He met by chance a Viêt-minh leader with whom he became friendly and deserted in 1949. He was appointed to the war propaganda service and was employed as a speaker for the Viêt-minh radio. In 1953, he was in charge of « the rallied ones », those members of the Expeditionary Corps who had joined the enemy for various but rarely political reasons. In 1964, Albert Clavier left North-Vietnam to go to Hungary. He was to be granted amnesty but was not allowed to return to France until 1967.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Claude Collin « Albert Clavier : « j'ai choisi le Viêt-Minh » », Guerres mondiales et conflits contemporains 4/2004 (n° 216), p. 71-87.
URL :
www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2004-4-page-71.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.216.0071.