Vous consultezPolitique culturelle et dénazification dans la zone d’occupation française en Autriche (Tyrol et Vorarlberg) et à Vienne de 1945 à 1955[1] [1] Cet article est tiré d’un mémoire de maîtrise,...
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Doctorant en histoire européenne, Université York, Toronto, Canada.
Lors de l’arrivée d’Hitler en Autriche le 13 avril 1938, à Linz comme à Vienne, la foule criait : « Un seul peuple, un seul Reich, un seul Führer »[2] [2] Ian Kershaw, Hitler 1936-1945 : Némésis,...
suite. L’idéologie nationale-socialiste a rencontré une très large audience en Autriche avec, pour résultat, que les sept années d’occupation nazie ont profondément marqué les cœurs et les esprits. Extirper toute trace de ferveur et de soutien à cette idéologie extrémiste, tel était le mandat des troupes d’occupation françaises entre 1945 et 1955. Mais pour y parvenir, le général Béthouart (le commandant en chef des troupes françaises d’occupation en Autriche de 1945 à 1950) et ses subalternes ont choisi d’agir avant tout dans le secteur culturel, afin de ne pas imposer la démocratie aux Autrichiens, mais de les convaincre de ses bienfaits. Une tâche de cette ampleur relevait plus de l’utopie que de la conviction profonde qu’une fois les troupes d’occupation de retour chez elles, plus aucune trace du national-socialisme n’allait subsister :
« Il est certainement plus aisé de rétablir une frontière que d’exorciser un peuple. La dénazification devait apparaître comme l’œuvre du gouvernement autrichien lui-même. Si les nazis avaient été châtiés directement par les Alliés, ils seraient apparus comme des martyrs de l’occupation étrangère. Le résultat aurait été contraire au but recherché. »
[3] [3] Général Béthouart, « Où va l’Autriche ? »,...
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2 Les Autrichiens étaient considérés par les autorités françaises comme des victimes du nazisme, et non les promoteurs de cette idéologie. C’est le désir de s’assurer la reconnaissance et la faveur des Autrichiens qui a prévalu sur une réelle prise en compte de la participation autrichienne dans le second conflit mondial. En se présentant comme des amis sincères, les Français voulaient s’assurer d’une meilleure pénétration de leur influence en Autriche. Convaincre et persuader plutôt qu’imposer, c’était le mot d’ordre de la France en Autriche.
UNE DÉNAZIFICATION RATÉE DANS L’ENSEIGNEMENT ET LES ARTS
3 Une fois que les Alliés sont arrivés en Autriche, ils se sont attaqués à l’épuration du personnel enseignant ayant soutenu ou appartenu au Parti nazi. Le Service Éducation a suivi trois étapes distinctes dans cette opération d’épuration : une période empirique, une période intermédiaire et une période finale[4] [4] Ministère des Relations extérieures, Archives...
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4 La première période consistait à examiner l’ensemble des dossiers du personnel en fonction avant la rentrée scolaire d’octobre 1945. Le travail était effectué par une commission autrichienne, supervisée par un officier français n’ayant que le simple statut d’observateur. Ceux dont on étudiait le dossier étaient classés en trois catégories : ceux qui n’avaient jamais été inscrits sur les listes du Parti nazi ou qui étaient publiquement hostiles aux nazis (liste blanche), ceux qui avaient demandé leur adhésion au Parti mais qui étaient suspectés d’avoir agi sous la contrainte ou par crainte de perdre « leur situation » (liste grise), enfin ceux qui étaient connus pour leur attachement au Parti nazi (liste noire). Les membres de la première catégorie conservaient leurs fonctions, ceux de la seconde étaient provisoirement maintenus en poste, le temps qu’une autre commission procède à une enquête plus poussée devant déterminer leurs liens réels avec le Parti nazi. Les plus compromis, ceux de la dernière catégorie, étaient immédiatement licenciés[5] [5]Ibid. , p. 9-10. ...
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5 La période intermédiaire s’est appuyée sur la loi d’interdiction du Parti nazi adoptée en 1945 et l’épuration a duré jusqu’au mois de février 1947. Les commissions d’épuration étaient composées d’un juriste président, d’un représentant du Landesschulrat et de deux membres du personnel de la même catégorie que la personne qui était jugée. Les décisions de ces commissions devaient être approuvées par une commission supérieure qui siégeait auprès du chancelier fédéral. Le ministre de l’Instruction publique avait, dans un délai de quinze jours, le droit d’appel si les décisions ne lui apparaissaient pas tout à fait justifiées[6] [6]Ibid. , p. 10. ...
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6 La dernière période d’épuration a débuté avec l’adoption de la loi de dénazification de 1947 qui tenait désormais compte des fonctions qu’avait exercées le personnel enseignant au sein du Parti nazi, peu importe le moment, jusqu’à l’arrivée des Alliés en Autriche[7] [7]Ibid. , p. 11. ...
suite. Le ministre de France à Vienne, Louis de Monicault, a constaté que l’effet immédiat de cette loi a été de mettre un frein presque total aux travaux des commissions d’épuration administrative[8] [8] MAE, AOFAA, Autriche, Vienne, Bilan de l’occupation...
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« On peut se demander si les autorités autrichiennes sont, en réalité, aussi pressées qu’elles le prétendent d’utiliser l’instrument législatif qu’elles ont élaboré. D’autre part, certaines décisions judiciaires scandaleuses [...] ont montré que les magistrats et les jurés sont de plus en plus enclins à l’indulgence, sinon à la faiblesse, en matière de dénazification. L’évasion de plusieurs nazis “lourdement chargés” incarcérés à la prison centrale de Vienne, et parmi lesquels figurait au moins un criminel de guerre, a mis en lumière, non seulement le traitement bienveillant réservé aux plus fidèles partisans du régime hitlérien, mais également les complicités que ceux-ci sont toujours assurés de trouver dans la police et dans l’administration pénitentiaire. Diverses manifestations ont enfin dévoilé les multiples sympathies que le national-socialisme conserve encore en Autriche. [...] à Vienne comme dans plusieurs agglomérations de province, des inscriptions nazies ont été peintes sur les murs et des croix gammées répandues dans les rues. »
[9] [9]Ibid. , p. 1-2. ...
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7 Selon Louis de Monicault, le président Renner aurait affirmé à la radio que sa fonction lui donnait le droit de gracier les Autrichiens les plus coupables, étant donné que la nouvelle loi de dénazification ne reposait sur aucun fondement juridique[10] [10]Ibid. , p. 4. ...
suite. La population autrichienne, quant à elle, considérait que, puisqu’il y avait 536 000 nazis enregistrés après la guerre, et qu’avec les membres de leur famille, ils représentaient le quart de la population, on ne pouvait pas tenir tous ces gens à l’écart de la vie politique et économique sans courir de grands risques[11] [11]Ibid. , p. 5. ...
suite. Même le Comité central du Parti communiste avait adopté une résolution en faveur des candidatures des petits nazis[12] [12] La récupération des petits nazis a aussi été...
suite. Louis de Monicault disait craindre que l’Élément soviétique tente de convaincre les autres Éléments du Conseil allié de mettre la loi en veilleuse[13] [13]Ibid. , p. 5. ...
suite. L’épuration a officiellement été complétée en 1948[14] [14] AUT 3111 d. 10B, loc. cit. , p. 11. ...
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8 Mais les organes de presse d’allégeance communiste étaient très critiques à l’égard de la dénazification en zone française d’occupation et accusaient l’Université d’Innsbruck d’être « un repaire de fascistes étrangers », puisque plusieurs anciens membres du Parti nazi continuaient d’y enseigner. Les autorités françaises se défendaient d’être responsables de la lenteur dans l’exécution des sanctions infligées aux membres du Parti nazi. Ils affirmaient qu’à plusieurs reprises, les décisions du Comité français d’épuration avaient été ajournées à la suite de l’intervention du ministère fédéral de l’Éducation. C’est ainsi que les 11 professeurs de l’Université d’Innsbruck, qui avaient été suspendus de façon immédiate ou conditionnelle, ont pu demeurer en poste, le temps que leur dossier soit envoyé à Vienne « pour complément d’information »[15] [15] MAE, série Z Europe, Autriche 1944-1949, août 1945...
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9 L’épuration du personnel de l’Université d’Innsbruck était effectuée par trois organismes : le Conseil rectoral, qui était composé de professeurs autrichiens et d’un observateur français ; le Comité supérieur d’épuration, présidé par un représentant du gouvernement militaire français et qui devait statuer en cas de désaccord au sein du Conseil rectoral ; enfin, le Comité d’épuration du ministère fédéral de l’Éducation prenait des décisions qui étaient indépendantes des deux autres organismes[16] [16]Ibid. ...
suite. C’était justement le mode de décision de ce dernier comité qui expliquait les dérapages évoqués par Louis de Monicault : « Cet exemple, pris entre d’autres, traduit la faiblesse des autorités autrichiennes, dont l’attitude entrave souvent l’exécution normale de l’épuration et risque même de prêter à des soupçons de duplicité. »[17] [17]Ibid. ...
suite Préoccupation que partageait le ministre français des Affaires étrangères : « J’ai l’honneur d’attirer votre attention sur les conséquences fâcheuses que pourrait avoir la prolongation d’un tel état des choses. C’est, en effet, une des tâches essentielles de la Mission française de contrôle de veiller à l’application des mesures de dénazification dans la zone française d’occupation. »[18] [18]Ibid. , note du ministre des Affaires étrangères...
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10 Le cas du professeur du lycée de Fulpmes, M. Descotes, illustre très bien le fait que les autorités françaises étaient très susceptibles sur la question de la dénazification des Autrichiens. M. Descotes a publié un petit livre intitulé Le nazisme et l’enseignement secondaire en Autriche. Les autorités françaises étaient outrées de ne pas avoir été informées de la réalisation de cette étude, ni d’avoir été consultées durant sa réalisation. On reprochait aussi à M. Descotes de ne pas avoir respecté son devoir de fonctionnaire, celui d’informer ses supérieurs qu’il réalisait une étude, avant la publication des résultats obtenus. Nous n’avons trouvé aucune trace de cette étude dans les archives. Nous croyons toutefois que même si l’étude avait des lacunes, comme le prétendaient les autorités françaises, les constatations qu’elle contenait étaient révélatrices. C’est du moins la conclusion à laquelle nous arrivons après avoir consulté une quantité importante d’archives. Conclusion qu’a confirmée André Malavoy, ancien attaché culturel et professeur à Innsbruck, dans l’entretien qu’il nous a accordé en 2003 :
« J’ai profité de plusieurs séjours à la campagne et là je sentais un certain regret, une certaine nostalgie. Cela m’a moins marqué qu’à Berlin, chose curieuse, j’y ai trouvé moins de traces, de rémanences du nazisme, que j’en ai trouvées au Tyrol. Cela, j’en ai l’expérience directe. Peut-être parce que Berlin était cosmopolite. Le Tyrol, pour sa part, était un peu renfermé sur lui-même. [...] La dénazification a existé, mais on ne peut extirper par la force ce qu’il y a dans la tête de quelqu’un. Le plan de dénazification devait être appliqué par la persuasion, non par la force. »
[19] [19] Entretien avec André Malavoy, attaché culturel...
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11 Dans le secteur culturel, la dénazification n’a pas été plus facile. Étant donné que la dénazification de l’Orchestre philharmonique était incomplète, les Services français d’action culturelle ont annulé une grande manifestation culturelle franco-autrichienne. Lorsque le temps est venu d’accorder les passeports aux musiciens autrichiens, le ministre de l’Intérieur s’est aperçu que 30 des 91 musiciens de l’orchestre avaient été membres du Parti nazi et que l’un d’eux avait adhéré aux Hitler Jugend[20] [20] L’adhésion aux Hitler Jugend était obligatoire...
suite. L’Orchestre philharmonique avait aussi refusé de participer aux cérémonies d’inauguration de l’exposition antifasciste Niemals vergessen, ce qui n’a pas aidé sa cause auprès de la Commission quadripartite de dénazification. Le général Cherrière, l’adjoint du général Béthouart, a néanmoins donné des instructions à son personnel pour « porter remède au préjudice financier ainsi causé à l’Orchestre par ce fâcheux incident »[21] [21] Archives rapatriées de l’ambassade de France...
suite. Ce qui suppose que le général Cherrière n’était pas tout à fait d’accord avec la décision d’annuler l’événement culturel franco-autrichien ci-dessus mentionné, parce qu’elle risquait de compromettre les relations diplomatiques franco-autrichiennes.
12 Le général Béthouart écrit dans ses mémoires que les nazis les plus compromis ont été sanctionnés par des saisies pouvant atteindre 40 % de leurs biens. On leur imposait aussi une majoration d’impôts de 10 % pendant un certain nombre d’années. Ces mesures auraient été imposées à 42 000 Autrichiens dont 6 000 qui se trouvaient en zone française d’occupation. Les moins compromis (481 000 dans l’ensemble du pays et 80 000 en zone française d’occupation) étaient beaucoup moins sévèrement sanctionnés, et dans certains cas pas du tout. Un total de 72 000 agents de l’administration et des services publics aurait été révoqué par le gouvernement autrichien[22] [22] Général Béthouart, La bataille pour l’Autriche,...
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13 Mais comme le général Béthouart craignait que ces condamnations sèment les germes de la révolte et renforce l’hitlérisme, lors du Conseil allié du 25 septembre 1947, il a proposé et obtenu que le Conseil prescrive au gouvernement autrichien d’adopter une loi d’amnistie pour gracier les plus jeunes des moins compromis[23] [23] Une amnistie des plus jeunes a aussi été prononcée...
suite. Le 21 avril 1948, 487 000 anciens nazis sur 524 000 ont été amnistiés[24] [24]Ibid. , p. 120-121. ...
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QUELQUES ELÉMENTS DE LA POLITIQUE CULTURELLE FRANÇAISE
14 Les troupes d’occupation françaises ont fait leur entrée dans le Vorarlberg le 29 avril 1945 et, le 10 juillet, dans le Tyrol à la suite des Américains. Le général Béthouart a fait part de ses objectifs le 7 décembre 1945 et ils sont demeurés les mêmes durant les cinq années de son commandement en Autriche et après son départ. Les troupes d’occupation françaises devaient contribuer à l’établissement d’une Autriche libre et indépendante, faire disparaître les idéologies pangermaniste et national-socialiste, en mettant en valeur tout ce qui était spécifiquement autrichien par opposition à ce qui était allemand, renforcer la dénazification par une action sur les esprits, orienter la jeunesse vers une formation plus humaine et atteindre les masses directement ou à travers leurs élites, afin de donner un caractère durable à l’action de la France en Autriche, enfin, ne pas limiter la propagande française aux secteurs culturel et artistique, mais aussi aux questions sociales et économiques[25] [25] MAE, AOFAA, Archives rapatriées de l’ambassade...
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15 Les Instituts français de Vienne et d’Innsbruck étaient au centre de l’action culturelle française en Autriche. S’ajoutaient les différentes Sociétés France-Autriche que l’on retrouvait dans toutes les provinces autrichiennes, ainsi que l’Union des amis de l’Autriche. Les subventions du ministère des Affaires étrangères étaient principalement destinées aux échanges culturels, à l’enseignement et aux œuvres, à la propagande et aux services de presse et de documentation. Les principales dépenses étaient consacrées à l’enseignement du français et aux œuvres, aux échanges culturels, à la documentation, à l’information et à l’édition. Le ministère des Affaires étrangères accordait aussi de l’importance aux bourses, aux rencontres internationales, aux camps de jeunesse et aux échanges d’étudiants et de professeurs[26] [26] Selon les chiffres et les priorités identifiées...
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16 Le 15 mars 1947, un accord culturel franco-autrichien a été signé. Il visait deux grands objectifs officiels : développer la collaboration entre la France et l’Autriche dans le domaine éducatif, pédagogique, universitaire, littéraire, scientifique et artistique. En second lieu, il devait compléter celui signé entre les deux pays le 2 avril 1936, en tenant compte des nouvelles circonstances[27] [27] MAE, série Z Europe, Autriche 1944-1949, août 1945...
suite. Une des clauses les plus importantes de cet accord était l’article 9 stipulant que le gouvernement autrichien s’engageait, à tous les niveaux, à réserver une place de premier rang à l’étude de la langue et de la civilisation françaises, de manière à ce que cette étude ne soit placée en aucun cas dans une situation d’infériorité par rapport à aucune autre langue vivante[28] [28]Ibid. ...
suite. Même si cette clause représentait en théorie un très grand succès diplomatique des négociateurs français, dans les faits, cet article a constamment été violé. Sans contraintes juridiques, il ne s’agissait que de bonnes intentions.
17 Un rapport daté du 7 avril 1955 sur l’enseignement du français en Autriche est d’ailleurs accablant : la plupart des établissements scolaires primaires enseignaient seulement l’anglais, alors que, dans l’enseignement secondaire, la place de l’anglais demeurait prédominante et le français y était enseigné à titre facultatif. Pourtant, cette situation n’a pas empêché le français de gagner un peu de terrain. Quant à l’enseignement supérieur, des cours de français étaient offerts dans toutes les institutions, alors que, dans l’enseignement technique, le français était facultatif dans presque tous les cas. C’est dans l’enseignement commercial (dans 12 établissements sur 14, soit quelque 8 000 élèves) que le français avait le plus de succès. Enfin, dans le secteur de l’enseignement populaire, qui était très développé en Autriche, les adultes habitant la Styrie, Vienne, le Tyrol et le Vorarlberg bénéficiaient de cours de français, alors que ceux des autres régions se heurtaient à des difficultés locales. En 1955, 436 professeurs enseignaient le français en Autriche[29] [29] Dossiers rapatriés, ambassade de France à...
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18 Un professeur de français dans les lycées autrichiens d’Innsbruck, Otto Maleczek, était très pessimiste sur l’avenir du français dans son allocution prononcée au Congrès international des professeurs de langues vivantes à Paris :
« Tout d’abord, je tiens à exprimer un regret [...] personne n’est venu dire un mot sur la situation précaire où se trouve le français – au moins dans certains pays. Le français est nettement en régression chez nous en Autriche et en Allemagne. Je n’y comprends plus rien. Les Français choisissent l’allemand ou l’anglais, les Anglais, le français et nous autres, Autrichiens et Allemands, pourquoi hésitons-nous à faire le choix qui s’impose ? »
[30] [30]Ibid. , 16 avril 1953, texte de l’allocution...
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19 Voilà qui démontre bien la difficulté rencontrée par la France pour faire de nouveau du français une langue influente en Autriche. Les Français étaient en constante concurrence avec leurs Alliés occidentaux, notamment américains, qui, eux, étaient dotés de fonds et de moyens beaucoup plus importants pour promouvoir leur langue.
LES SECRETS DE LA POLITIQUE CULTURELLE FRANÇAISE
20 Notre recherche a permis de découvrir que le gouvernement français détenait des participations financières secrètes dans le secteur culturel par le biais de personnes qui étaient à la solde des troupes d’occupation françaises. La librairie Kosmos avait le mandat de vendre des livres français aux Autrichiens ; le trio Abendland Verlag, le Service d’édition et Golf Verlag devaient éditer et diffuser des ouvrages susceptibles de favoriser directement ou indirectement l’influence française ; la Librairie Hirn d’Innsbruck vendait des livres français fournis par la Direction de l’Information. Enfin, les Français détenaient une participation dans la Wagnerische Universitäts Buchdrückerei (WUB), une des plus importantes imprimeries de l’ouest de l’Autriche[31] [31] MAE, AOFAA, État...
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21 Le cas de la radiodiffusion est particulièrement intéressant à analyser, en raison du caractère secret de certaines de ses activités. Les stations de Dornbirn et d’Innsbruck appartenaient aux provinces du Tyrol et du Vorarlberg, mais elles avaient été remises en service par les autorités françaises d’occupation, qui assuraient la direction des programmes, de même que le contrôle administratif et financier des émetteurs, du moins jusqu’à la signature de l’accord de contrôle de 1946. Par la suite, le contrôle administratif a été remis aux Autrichiens et les Français n’ont conservé que le contrôle sur les émissions et les participations au programme[32] [32] Vienne, Carton 113, radiodiffusion autrichienne,...
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22 Étant donné que les deux radios ne pouvaient fonctionner que grâce à l’équipement prêté par les autorités françaises (d’une valeur de 668 000 F), ces dernières voulaient négocier la cession du matériel en échange de contrats de publicité d’assez longue durée avec les deux stations, afin de conserver leur influence dans leurs deux provinces d’occupation[33] [33]Ibid. , et note non signée pour le haut-commissaire...
suite. Finalement, un accord de principe est intervenu, entre le délégué de la Radiodiffusion française et le directeur de Radio-Vorarlberg, pour une somme de 400 000 F. En ce qui concerne Radio-Dornbirn, le chef de l’Information, M. Gallifet, était d’avis que la Radiffusion française devait renoncer à ses droits sur le matériel (400 000 F), à condition que Radio-Dornbirn s’engage à consacrer une heure par semaine à une émission culturelle française après l’Occupation[34] [34] MAE, AOFAA, Autriche, Direction de la Mission...
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23 D’autre part, le général Béthouart a pris la décision secrète d’augmenter la puissance des stations de radio d’Aldrans et de Dornbirn, en collaboration avec les PTT autrichiens. Aucune information concernant ce projet ne devait être communiquée aux milieux autrichiens extra-gouvernementaux et étrangers. En cas de brouillages, la puissance des stations d’Aldrans et de Dornbirn devait être immédiatement diminuée[35] [35]Ibid. , décision confidentielle du haut-commissaire...
suite. En agissant ainsi, les Services de l’Information voulaient résoudre les problèmes liés au caractère montagneux du Tyrol, qui empêchait la population des quatre cinquièmes du pays d’obtenir une bonne réception. Les émissions françaises étaient, par ailleurs, difficilement captées à Vienne à cause de l’insuffisance des récepteurs que possédaient les Viennois. Il a donc fallu compléter le système de radiodiffusion par l’installation d’émetteurs relais synchronisés à Mayerhofen, Kufstein et Landeck[36] [36] MAE, AOFAA, Autriche, Direction de la Mission...
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CONCLUSION
24 L’histoire de l’occupation française en Autriche se termine avec la signature du traité d’État le 15 mai 1955 et l’adoption de la loi constitutionnelle relative à la neutralité de l’Autriche, adoptée à l’unanimité le 26 octobre, ce qui a permis aux autorités du pays de récupérer le plein contrôle de leurs affaires intérieures et extérieures. Nous croyons avoir démontré que la dénazification totale des Autrichiens fut un échec. L’Est et l’Ouest étaient en pleine guerre froide, la France connaissait de graves crises gouvernementales, la Légion étrangère avait besoin de soldats pour la guerre d’Indochine et pour défendre les acquis coloniaux. Les Français ne pouvaient donc se passer du soutien des Autrichiens et de leur contribution directe dans les combats qu’ils menaient contre le communisme et le mouvement de décolonisation. L’occupant français ne pouvait donc pas se permettre d’être trop dur avec les nazis autrichiens : les Français avaient besoin d’eux, autant économiquement que militairement. En condamnant trop vivement ceux qui avaient collaboré avec les nazis, les Français risquaient de provoquer une grave crise sociale en Autriche, ce qui n’aurait pas manqué de déstabiliser toute l’Europe centrale.
25 Quant à la politique culturelle française, elle n’a pas permis de rattraper le terrain perdu par la langue française après sept ans d’occupation nazie. Le faible attrait des Autrichiens pour la langue française a grandement limité l’influence française dans ce pays. Par contre, les Instituts français existent toujours et continuent de faire rayonner la culture française. Celui d’Innsbruck a fêté son 50e anniversaire en 1996 et a publié ses actes de colloque la même année. On ne doit donc pas parler d’échec complet.
26 Par ailleurs, l’occupant français souhaitait contribuer à l’établissement d’une Autriche libre et indépendante, ce qui était chose faite avec la signature du traité d’État et l’adoption de la loi constitutionnelle relative à la neutralité de l’Autriche. Les Français voulaient aussi faire disparaître les idéologies pangermaniste et nationale-socialiste en valorisant ce qui était spécifiquement autrichien par rapport à ce qui était allemand dans la culture autrichienne. En 1955, l’Autriche et l’Allemagne étaient bel et bien deux pays distincts.
27 N’ayant obtenu sa zone d’occupation que le 10 avril 1945, la France n’a visiblement pas eu le temps de concevoir une politique culturelle à la hauteur de ses ambitions et a souvent été appelée à improviser. Le fait qu’elle ne s’attendait pas à rester si longtemps en Autriche, a aussi contribué à donner un caractère éphémère à son action culturelle, puisqu’elle ne savait pas de combien de temps elle disposait. Le général Béthouart en fait d’ailleurs mention dans ses mémoires. Il faut tout de même reconnaître le pragmatisme du haut-commissariat dans le secteur de la radiodiffusion, puisqu’il a secrètement et considérablement augmenté la puissance d’émission des radios francophiles du Tyrol et du Vorarlberg afin que les Viennois puissent eux aussi bénéficier des émissions françaises. De même il faut reconnaître l’audace et le risque qu’il a couru en utilisant des Autrichiens à son service pour se porter acquéreur de participations dans un certain nombre d’organes de presse ou d’entreprises chargées de faire la promotion du « génie français ».
Notes
[ 1] Cet article est tiré d’un mémoire de maîtrise, dirigé par le Pr Paul Létourneau et soutenu à l’Université de Montréal, sur La politique culturelle de la France dans sa zone d’occupation en Autriche (Tyrol et Vorarlberg) et à Vienne entre 1945 et 1955, qui sera publié par les Presses de l’Université Laval (Québec) à l’automne 2005 au Canada et, en Europe, avec une préface de Corine Defrance et une postface d’André Malavoy.
[ 2] Ian Kershaw, Hitler 1936-1945 : Némésis, Paris, Flammarion, 2000, p. 129-130.
[ 3] Général Béthouart, « Où va l’Autriche ? », Cahiers de politique étrangère du journal des nations américaines, nouvelle série, cahier XXV, février-mars 1948, p. 213.
[ 4] Ministère des Relations extérieures, Archives diplomatiques, Paris, ci-après MAE, AOFAA, Autriche, zone d’occupation française en Autriche, éducation, 1945-1954, AUT 3111 d.10B,Rapport sur l’œuvre accomplie par le Service Éducation depuis septembre 1945, daté du 11 juillet 1950, p. 9-11.
[ 5] Ibid., p. 9-10.
[ 6] Ibid., p. 10.
[ 7] Ibid., p. 11.
[ 8] MAE, AOFAA, Autriche, Vienne, Bilan de l’occupation française en Autriche, etc., 1945-1947, AUT 329/6, note de Louis de Monicault, ministre de France à Vienne au ministre des Affaires étrangères Georges Bidault le 23 mai 1947, p. 1.
[ 9] Ibid., p. 1-2.
[ 10] Ibid., p. 4.
[ 11] Ibid., p. 5.
[ 12] La récupération des petits nazis a aussi été effectuée en Allemagne par tous les occupants, en zones occidentales d’occupation, comme en zone soviétique.
[ 13] Ibid., p. 5.
[ 14] AUT 3111 d.10B, loc. cit., p. 11.
[ 15] MAE, série Z Europe, Autriche 1944-1949, août 1945 à juin 1949, no 127, note de Louis de Monicault, représentant politique en Autriche, datée du 17 septembre 1946.
[ 16] Ibid.
[ 17] Ibid.
[ 18] Ibid., note du ministre des Affaires étrangères au commissaire général pour les Affaires allemandes et autrichiennes, le 30 septembre 1946.
[ 19] Entretien avec André Malavoy, attaché culturel français en Allemagne (1947-1948) et en Autriche (1948-1949), réalisé le 16 décembre 2003.
[ 20] L’adhésion aux Hitler Jugend était obligatoire pour tous les jeunes à partir du mois de mars 1939. Les Alliés et le gouvernement autrichien ne pouvaient donc pas reprocher aux jeunes Autrichiens d’avoir rejoint les rangs de l’organisation.
[ 21] Archives rapatriées de l’ambassade de France à Vienne, questions culturelles autrichiennes, musique : concerts, chorales, philharmonique, etc., 1945-1956, Vienne 199/2, le général Cherrière adjoint du haut-commissaire de la République française en Autriche au ministre fédéral de l’Instruction publique le 25 septembre 1946.
[ 22] Général Béthouart, La bataille pour l’Autriche, Paris, Presses de la Cité, 1966, p. 119.
[ 23] Une amnistie des plus jeunes a aussi été prononcée dans les zones occidentales d’occupation en Allemagne.
[ 24] Ibid., p. 120-121.
[ 25] MAE, AOFAA, Archives rapatriées de l’ambassade de France à Vienne, questions culturelles, expansion culturelle, organisation générale, 1945-1955, 189/1, Béthouart le 7 décembre 1945.
[ 26] Selon les chiffres et les priorités identifiées dans les budgets des Instituts français de Vienne et d’Innsbruck, de l’Association française d’action artistique, du ministère des Affaires étrangères, du haut-commissariat aux Affaires allemandes et autrichiennes, entre 1945-1955. Ces archives proviennent des fonds suivants : Occupation française en Allemagne et en Autriche, Direction générale des relations culturelles et artistiques et enfin des archives diplomatiques.
[ 27] MAE, série Z Europe, Autriche 1944-1949, août 1945 à juin 1949, no 127, 15 mars 1947, « Accord culturel entre la République française et la République d’Autriche », p. 248-250.
[ 28] Ibid.
[ 29] Dossiers rapatriés, ambassade de France à Vienne, Culturel, Diffusion et enseignement du français en Autriche, émissions éducatives de la radiodiffusion française, 1946-1955, Vienne, 176/4, 7 avril 1955, Rapport concernant l’enseignement du français en Autriche, signé E. Chastel.
[ 30] Ibid., 16 avril 1953, texte de l’allocution du Dr Otto Maleczek.
[ 31] MAE, AOFAA, État des travaux de la Commission interministérielle chargée de la liquidation des gestions d’intérêt français d’occupation en Allemagne et en Autriche à la date du 1er mars 1953, 2e partie, Autriche, 8 avril 1953, de l’ambassadeur de France et haut-commissaire de la République en Autriche à l’attention de M. Haulpetit-Fourichon.
[ 32] Vienne, Carton 113, radiodiffusion autrichienne, 1945-1955, fiche radio Tyrol et Vorarlberg, 1947-1949, note non signée adressée au ministre de France à Vienne le 11 février 1948.
[ 33] Ibid., et note non signée pour le haut-commissaire adjoint le 19 février 1948.
[ 34] MAE, AOFAA, Autriche, Direction de la Mission pour les provinces du Tyrol et du Vorarlberg, Information, 1945-1955, AUT 3129, d.35, note de M. Gallifet au haut-commissaire Béthouart le 25 mai 1949.
[ 35] Ibid., décision confidentielle du haut-commissaire de la République française en Autriche relative à l’augmentation de la puissance des postes d’Aldrans et de Dornbirn situés dans la zone française d’occupation, le 23 avril 1948.
[ 36] MAE, AOFAA, Autriche, Direction de la Mission pour les provinces du Tyrol et du Vorarlberg, radio et télévision, revue de presse tyrolienne, 1945-1955, AUT 3129, d.35/1, note de Gallifet au chef de la Mission pour les provinces du Tyrol et du Vorarlberg le 11 décembre 1950. Aussi Vienne, carton 113, radiodiffusion autrichienne, 1945-1955, fiche radio, émissions françaises, note rédigée par le ministre plénipotentiaire représentant politique de la République française en Autriche au ministre des Affaires étrangères Bidault datant probablement du 31 mai 1946.
Résumé
Extirper toute trace de ferveur et de soutien à l’idéologie nationale-socialiste, tel était le grand objectif de la France dans sa zone d’occupation en Autriche entre 1945 et 1955. Étant donné que les Français considéraient les Autrichiens comme des victimes du nazisme, et non les promoteurs de cette idéologie, leur politique culturelle et leur tentative de dénazification n’ont obtenu qu’un succès limité. En condamnant trop vivement ceux qui avaient collaboré avec les nazis, les Français risquaient de provoquer une grave crise sociale en Autriche, qui risquait de déstabiliser toute l’Europe centrale. Quant à la politique culturelle française, elle n’a pas permis de rattraper le terrain perdu par la langue française après sept ans d’occupation nazie.
Politique culturelle et dénazification dans la zone d’occupation française en Autriche (Tyrol et Vorarlberg) et à Vienne de 1945 à 1955Eradicate all signs of the popularity of Nazi ideas in Austria, such was the main objective of France in its occupation zone between 1945 and 1955. Because the French considered Austrians as the victims of the Nazis, instead of the promoters of their ideology, their cultural policy and their actions of denazification obtained a limited success. If they had shown too much severity toward those who had collaborated with the Nazis, the French would have risked creating a social crisis in Austria, which in turn could have had a negative impact on Central Europe. Turning back the clock – and the return to a not-too-distant glorious past during which the Austrian elite spoke French – proved to be extremely difficult, since Austrians had been completely isolated from French culture during the seven years of Nazi occupation.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Éric Dussault « Politique culturelle et dénazification dans la zone d'occupation française en Autriche (Tyrol et Vorarlberg) et à Vienne de 1945 à 1955 », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/2006 (n° 221), p. 83-92.
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2006-1-page-83.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.221.0083.