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Guerres mondiales et conflits contemporains

2006/4 (n° 224)

  • Pages : 176
  • ISBN : 2130556191
  • DOI : 10.3917/gmcc.224.0065
  • Éditeur : P.U.F.


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En 1956, les dirigeants du FLN, extérieurs à l’Algérie, réussissent une opération, modifiant le rapport des forces avec la France, ils donnent la Tunisie comme base arrière aux maquis du Constantinois. Cette nouvelle situation s’explique par la stratégie politique du nouveau maître du pays, Bourguiba, inquiet d’un contexte dangereux pour son pouvoir.

I – LE CONTEXTE TUNISIEN EN 1956

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La Tunisie a obtenu la reconnaissance de son indépendance le 16 mars 1956. Bourguiba est revenu triomphalement à Tunis le 1er juin 1956. Pourtant la situation intérieure n’y était pas encore stabilisée.

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1 / Il y subsiste toujours une opposition, le « mouvement youssefiste ».

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On désigne ainsi un mouvement, lancé par un vieux militant du parti nationaliste, le Néo-Destour, dirigé contre Bourguiba même. Ce dernier avait conduit toute son action sur la recherche d’accords avec la France et il avait gagné. Salah Ben Youssef, ancien secrétaire général du parti, n’avait cessé de s’y opposer au nom du caractère arabe et musulman de la National tunisienne. Le 31 octobre 1955, il avait même lancé un appel aux cellules pour qu’elles abandonnent Bourguiba. Aucun accord avec le gouvernement français n’avait trouvé de justification pour lui, accords d’autonomie interne de 1954 ou accord d’indépendance de 1956. Menacé d’arrestation, il avait fini par passer secrètement en Libye, puis en octobre 1956 en Égypte. Il avait lancé un appel à lutter contre les Français. Il exploitait la situation difficile des partisans de Bourguiba, dans un pays frappé par le chômage, le retrait des investissements français, les incertitudes de la classe moyenne tunisienne.

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Ben Youssef, conseillé par quelques officiers des services secrets égyptiens, avait conçu un plan : ouvrir un second front en Tunisie, en lançant la lutte armée, dirigée par un organisme clandestin, et collaborant avec les représentants des maquis algériens présents à Tunis [1]   Azzedine Azzouz, L’Histoire ne pardonne pas, Tunisie,... [1] . Il était lié à un des chefs « historiques » du FLN, Ben Bella. Il était l’inspirateur d’un chef de bande, Tahar Lassoued (Taher Al Assouad), qui avait conduit des actions de guérilla contre les Français entre 1951 et 1954. En 1954, il avait refusé de rendre ses armes, à l’appel du résident général, le général Boyer de Latour. Il était passé en Algérie, avec les irréductibles, et on l’y avait reconnu dans le Bou Chebka, en février 1955, puis dans un combat dans les Nemenchas. Des informateurs l’avaient signalé circulant facilement en Tunisie, à Gafsa, à Sidi Bou Zid et à Tunis. Son ralliement, en décembre 1954, avait été refusé par Boyer, n’acceptant pas qu’il ait fait tuer les deux envoyés tunisiens venus négocier cette démarche [2]   Boyer de Latour, Vérités sur l’Afrique du Nord, Paris,... [2] . En avril 1955, il était arrivé au Caire où il avait présenté ses projets à l’un des chefs des services secrets, Mohammed Dib : « plan de déclenchement de la lutte armée », une force de 500 partisans et de 800 militants « dans les villes principales », un commandement basé dans le Djebel Sibya. Il avait été encouragé, car il acceptait d’assurer l’acheminement des armes et des munitions destinées à l’Armée de Libération algérienne [3]   Azzedine Azzouz, op. cit., p. 93. [3] .

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En 1956, les services français constatèrent que les bandes s’étaient reconstituées, que des émissaires tunisiens visitaient les tribus frontalières, Ouled Sidi Abid et Ouled Ben Yahia, ramassaient des fonds importants. Dans la dorsale tunisienne, une nébuleuse de petits maquis avait ramené l’insécurité pour les colons français comme pour les unités militaires. Un délégué du « Comité tunisien de Libération de l’Afrique du Nord » au Caire, Bechir Ezzedi, rassemblait des déserteurs de l’Armée française. En avril 1955, des Tunisiens avaient rejoint des maquis algériens. Tahar Lassoued avait su établir une structure de commandement familiale : le secrétaire général du Comité de Libération était le frère d’un de ses proches, et un des cadres du maquis son neveu. Quant à Ben Youssef, en rapport avec Ben Bella, le spécialiste des achats d’armes pour les maquis algériens, il avait réussi à acquérir des armes, en grande quantité, par l’intermédiaire de deux épiciers de El Baria, en Tripolitaine, et à les faire parvenir à ses partisans.

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Il était vu comme « l’ennemi principal des Français et de Bourguiba », d’où les sympathies rencontrées à Tunis, auprès de Salah Fehrat, un nationaliste du parti « Vieux Destour », sûr de lever aisément « 1 000 volontaires ». En juillet 1956, une rumeur sans fondement avait révélé son prestige : les Youssefistes allaient attaquer un poste français, ils avaient été instruits par un officier égyptien. Ils disposaient de 500 fusils, de 2 mortiers et de centaines d’uniformes [4]   SHAT, 2 H345, CSTT, EM 2e Bureau, 27 septembre 1956,... [4] . Cela contrastait avec l’effondrement rapide des maquis tunisiens de 1954, avec le manque de combativité des fellaghas qui, du 1er au 8 décembre 1954, avaient accepté de livrer aux Français 22 000 armes de guerre et 100 000 cartouches. L’annonce qui courrait d’une action commune avec les combattants algériens ne faisait qu’en renforcer les effets psychologiques [5]   Ibid, CSTT, Secteur de Gafsa, 8 mars 1956. [5] .

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2 / Pour les nouvelles autorités tunisiennes, le danger était grossi par les maquis algériens, car au cours de l’été 1955, de petits groupes étaient apparus sur la frontière. Ils avaient vite été décelés dans la zone du Kef, dans les régions de Gafsa et de Kasserine ; ces bandes venaient des secteurs de Lamy et de Guelma en Algérie. Les Français ont vite compris qu’elles allaient « relancer la guérilla » car elles étaient « très aguerries et bien commandées », elles recevaient « une aide non négligeable quoique clandestine, de certains habitants ».

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Deux zones de repos, autour de Kasserine et de Gafsa, échappaient aux forces françaises d’Algérie, mais il en partait des propagandistes et, comme nous le verrons, des convois d’armes. En septembre 1955, une dizaine de fellaghas avaient même attaqué un poste frontière à Tadjerouine. On s’inquiétait de la situation dans le bassin minier de Gafsa où vivaient de nombreux ouvriers des mines de phosphates, d’origine algérienne. Avec leurs familles, ils constituaient une « véritable enclave algérienne de 20 000 habitants », sensibles à la propagande diffusée par des cadres syndicaux et surtout par des instituteurs coraniques et des membres de professions libérales qui avaient subi l’influence des Ulemas de Constantine. Non seulement propagande, collectes et recherches d’armes y étaient actives, mais les villages servaient de refuges pour les « terroristes de Constantine ». À Redeyef, des agents avaient été arrêtés, déguisés en pèlerins, et on signalait de « nombreux départs vers les bandes algériennes » [6]   Ibid, CSTT, EM, 2e Bureau, 22 avril 1956. [6] . Enfin, autre risque sérieux, la Tunisie était le lieu d’un trafic d’armes vers l’Algérie.

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Bien avant le 1er novembre 1954, les services égyptiens avaient compris l’intérêt pour leur politique de faire passer des armes par la Tunisie. Sur leur demande, Ben Bella l’avait étudié avec précision : préparer un groupe algérien préposé au transport et à la garde du matériel, agir en accord avec des militaires libyens bien placés, utiliser des pistes de contrebandiers pour passer la frontière entre la Libye et la Tunisie aux environs de Ben Gardanne. Il avait reçu 500 livres égyptiennes pour payer les armes, armes livrées par l’armée égyptienne, mais il devait veiller à ce que le gouvernement du Caire ne fût pas compromis [7]   Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la Révolution algérienne,... [7] .

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Les Yousséfistes tunisiens furent longtemps obligés de se contenter d’armes laissées après la dernière guerre. En 1955, quelques fellaghas algériens, à Gafsa et à Tunis, essayent de racheter des armes vendues par des Algériens avant la reddition des fellaghas tunisiens en décembre 1954. En février 1955, on découvre « quelques armes transportées, camouflées dans des nattes, sur un chameau » venant de Libye par le Djerid. Le mois suivant, les armes arrivent par des convois bien structurés : « Une caravane de 16 hommes, 3 femmes, 15 chameaux (tous bâtés en charge) et 3 ânes, aux environs de Bir Al Apiah, en direction du passage du Tarif El Ouar, un kilomètre en avant trois hommes dont deux armés de fusils, à l’arrière quinze hommes. Un seul monté sur un chameau, un autre vêtu d’un uniforme kaki, armé d’un fusil, se déplaçant vers le centre du groupe. Un isolé, précédent le groupe de trois hommes, d’environ deux kilomètres. » [8]   SHAT 2H 345, CSTT au ministre de la Défense nationale,... [8] Les quantités sont encore modestes. Dans une caravane, arrêtée à 20 km au sud-est de Ben Gardanne, on trouve 14 fusils anglais, 8 PM Beretta, 6 000 cartouches, 26 grenades anglaises, 33 chargeurs et 2 boîtes de détonateurs à grenade. En Algérie, à 12 km de Sakhiet, est intercepté un convoi d’une quinzaine d’hommes, ils n’apportaient que 2 500 cartouches [9]   Ibid. [9] .

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Très vite, les Français ont su que la guérilla algérienne allait changer de taille. En juillet 1956, le chef d’état-major des Armées donne cette instruction : La reprise du trafic d’armes en Tunisie et particulièrement le passage à travers le Sud tunisien et des frontières de l’Algérie sont une des missions essentielles des forces de maintien de l’ordre en Tunisie. Ces forces, en 1955 et 1956, sont donc obligées de combattre et les combattants algériens et les bandes yousséfistes dans les montagnes tunisiennes [10]   Ibid, CSTT (signé général Baillif) au ministre de... [10] . En Libye, ce fut l’affaire des services spéciaux, qui, semble-t-il, identifièrent vite « l’origine, les points de passage, les de passage, les dépôts existants et les besoins de crédits ». La frontière fut surveillée par des pelotons de cavaliers auxiliaires tunisiens et par trois pelotons de légionnaires méharistes. La recherche aérienne fut des plus efficaces : faute d’appareils adaptés, les avions de la compagnie Air Tunisie surveillent les pistes entre Fort Saint et le Chott Er Gharsa [11]   Azzedine Azzouz, op. cit., p. 147. [11] . Peu de convois échappèrent. Pour gagner du temps, les charges étaient passées au détecteur, les animaux d’un convoi surpris la nuit étaient abattus pour éviter leur fuite, un individu faisant de même était abattu. On conseillait de se méfier des escortes restées cachées sur le côté. Cette surveillance était difficile dans ces régions arides, où la frontière était imprécise, où les mêmes tribus la chevauchaient, où, enfin, des axes de transhumance étaient suivis traditionnellement par des nomades.

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À la fin de l’été 1956, le trafic est amplifié, ce qui est vite perçu. Son axe principal aboutit à Tunis. Dans la région de Gafsa, des « contrebandiers connus » amènent aussi bien du thé, du café et du tabac que des armes. D’anciens fellaghas tunisiens constituent des dépôts dans la région de Gafsa et dans celle de Sidi Bou Zid. Un véritable marché d’armes est découvert dans le petit centre de Masbah Ennifa, armes arrivant de Libye par Mareth et stockées dans une montagne voisine. À Zarsis, sont débarqués des équipements anglais venus d’Égypte et d’Arabie par mer. Une rumeur court, sur des propos attribués à un ancien chef de bande. Il « a annoncé au cours d’une réunion à la mosquée de Maknassy son intention de reprendre le djebel dans le courant du mois de novembre, époque à laquelle toutes les armes seront arrivées ». En Libye, quatre dépôts d’armes étaient connus. On savait même qu’ils étaient inspectés par le « chef suprême des fellaghas d’Afrique du Nord », titre pompeux attribué à un « certain Ali Chabane El Trabelsi », c’est-à-dire à Azzedine Azouz, le spécialiste youssefiste des achats d’armement. La conclusion était simple : rien d’inquiétant, dans ce trafic de « petites quantités d’armes », ces « départs de quelques dizaines de volontaires vers les maquis algériens », ces bruits de reprise de la guérilla en Tunisie, où les anciens fellaghas n’étaient pas unanimes. Certains approuvent les rebelles, d’autres se tiennent dans la réserve.

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Quant aux autorités tunisiennes, elles avaient une position ambiguë, gardant le silence sur tous ces faits ou se limitant à une analyse sommaire comme un signe de « contrecarrer » la politique de Bourguiba. Elles n’interprétaient pas la réalité de cette entente des Youssefistes et des maquisards algériens. Au contraire, le Bureau politique du Néo-Destour recommandait la neutralité. Le 19 juillet 1955, il avait donné aux cellules du Sahel de Sfax une « réponse évasive » sur le rôle des supplétifs tunisiens à la frontière algérienne. Au début d’août, il avait interdit aux anciens fellaghas d’aider les gens du FLN. Dans le secteur de Gafsa, « les intrus » avaient été repoussés par les anciens fellaghas, qui avaient été réarmés.

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Tout avait changé au milieu de l’été. Le 19 août 1955, à Gafsa, les militants et ceux de l’Union des travailleurs tunisiens (UGTT) avaient « décidé de fournir des guides aux Algériens ». Le 4 septembre 1955, Bourguiba, président du Néo-Destour, avait demandé aux militants d’aider le FLN. Parlant en public, près de Bizerte, il avait encouragé les 4 000 hommes présents à « rechercher des armes » et à « les transférer en Algérie ». À Sakhiet, village sur la frontière, des chefs de cellules et le président de la section de l’UGTT avaient examiné « l’aide à fournir » aux Algériens.

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Le Commandement français comprit très tôt que la guerre changeait. Le général Boyer de Latour, résident général et commandant supérieur, signait ce rapport en juin 1955 : « Des directives ont été données par le CLAN (Comité de libération de l’Afrique du Nord), et une entente a été conclue : les rebelles s’abstiennent de toute violence en Tunisie, contre l’aide tunisienne. » [12]   SHAT 2H 345, CSTT, EM, 2e Bureau, Note de service,... [12] Dans une note de service, il tente de calmer ses subordonnés, en leur assurant : « le Néo-Destour respecte les consignes de Bourguiba, ne pas se mêler des affaires algérienne ». Les armes achetées ne sont que destinées à des « hommes de main », assurant la sécurité des installations du parti [13]   Ibid., général Boyer de Latour, CSTT EM 2e Bureau,... [13] .

II – L’EMPRISE DU FLN SUR LA TUNISIE

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Dès décembre 1955, est décelée la mise en place d’une organisation de combat couvrant toute la Tunisie.

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1 / Elle est en liaison avec l’organisation de Ben Bella, « le comité de commandement extérieur du Comité de Libération de l’Afrique du Nord », c’est-à-dire la couverture des services secrets égyptiens. Ben Bella fait le commerce des armes, se déplaçant du Caire à Tripoli et au Maroc espagnol ; il dispose d’une sorte d’état-major à Tripoli, de trois hommes et de locaux nombreux pour héberger les fidèles et stocker les armes. Le Néo-Destour lui a cédé son ancien bureau. Il manipule aussi un réseau de sympathisants :

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— à Hillal : un menuisier d’origine marocaine reçoit les armes débarquées et les fait transporter par camions à Tripoli ;

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— à Casto Benito : un camp et les locaux d’un ancien consulat ;

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— à Gariane, à 80 km de Tripoli : une station expérimentale d’agrumes ;

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— à Zanzour, à 20 km de Tripoli : un ancien camp ;

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— enfin cinq postes tenus par le FLN couvrent la piste vers la frontière.

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Cette organisation est dangereuse, car elle remplit une double mission : une « liaison de commandement avec les rebelles d’Algérie et le comité du Caire », et le ravitaillement des Fellaghas en « armes, munitions, tenues et équipements militaires », selon les termes d’un rapport français. Cette action est très concrète. Ainsi les uniformes sont taillés par de petits tailleurs de la Medina de Tripoli, les transports sont assurés par « une maison d’exportation et d’importation de Tripoli ».

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Le bureau Ben Bella anime toute la guérilla algérienne. Il reçoit les envoyés des zones d’Algérie, venant prendre les ordres et recevoir les armes. Des instructions sont portées en Algérie par un Libyen engagé à cette fin. Le Bureau voit passer les hommes « allant à l’instruction en Égypte ou en revenant, Ben Bella leur fait, durant leur court séjour, des séances d’éducation politique et de théorie militaire » [14]   Ibid. [14] .

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Les armes sont débarquées à Marsa-Hillal, achetées par des professionnels à des militaires anglais ou américains des camps de Sabrat et de Sarnem. Elles sont entreposées dans un marabout ou dans une cave, à la Marsa, en Tunisie. Seules de petites quantités passeraient en Algérie, sur des caravanes de deux ou trois animaux de bât. Pourtant, dès novembre 1955, on estimait à 7 tonnes les armes conservées dans le massif de Adjeres. Les collectes du FLN en Algérie et en Tunisie fournissent les moyens de paiement, qui paraissent assez minces à lire cette note : « ambiance pas excellente. Chacun reçoit 4 000 F par semestre, qui ne sont pas payés régulièrement, d’où l’accusation lancée contre les chefs, accusés de mener une vie fastueuse ». Autour, s’agitent des Youssefistes qui tentent aussi d’acheter des armes ou des Marocains. Tous « participent aux activités de Ben Bella » [15]   CSTT, EM, 2e Bureau, Note de service, 22 juin 195... [15] . La police libyenne laisse faire, même elle remet au Bureau du FLN tout Algérien en situation irrégulière. Mais comme elle est payée irrégulièrement, elle est peu sûre et n’hésite pas à signaler au consulat de France à Tripoli les passages par la frontière tunisienne.

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En septembre 1956, les observateurs français parlent d’un développement extraordinaire. Le flot des passages ne cesserait de grossir. Ben Bella s’est donné un adjoint, « Mostefa », un militaire français qui avait déserté en 1953, lors de l’escale de Port Saïd. Des spécialistes de la guérilla sont repérés : Mohamed Ben S., un Tunisien installé à Tripoli ; les 30 membres d’escorte d’un convoi venu des Nemenchas et demeurés alors que les autres repartaient. Une telle activité finit par inquiéter la police libyenne, toujours contrôlée par des Anglais, le ministre de la Défense demanda à être informé des arrivages d’armes. Quant au gouvernement tunisien, il comprit son impuissance. Les armes arrivaient par le Sud, par l’axe Ben Gardane - Ghadames - Fort Flatters - Fort Lallemand - Ouargla. Les armes, portées par des chameaux, sont, en territoire tunisien, chargées sur des camions officiels tunisiens.

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Quelle fut l’importance réelle de cette organisation ? Des rumeurs, des projets extravagants amènent à s’interroger. En juillet 1954, il fut question de parachutage d’armes apportées par quatre avions achetés à l’Italie et partant d’aérodromes à 200 km de Tripoli. Les forces youssefistes étaient immodérément grossies, rendues capables d’emporter des postes français, disposant de stocks d’armes et entraînées par un officier égyptien. On évoqua même une « légion arabe », rassemblée en Libye, avec des « volontaires venant de tous les pays arabes, et passés par le Caire ». La Chine populaire lui avait même donné un important lot d’armes, que le gouvernement égyptien avait fait conduire à Tripoli ! [16]   CSTT, EM, 2o Bureau, Inspection des Forces terrestres,... [16]

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2 / Plus décisive pour l’avenir était l’organisation montée par quelques chefs de maquis des Nemenchas à Tunis.

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Un chef de maquis, Laghrour Abbés avait chargé un de ses lieutenants de créer en Tunisie une « Idarra » (commandement). Pendant trois mois, entre janvier et mars 1956, il se conduisit prudemment, pour éviter la police toujours contrôlée par des Français, pour ne pas se laisser accuser de complicité avec les Youssefistes. Tout changea après l’indépendance. Protégée par le gouvernement tunisien, l’Idarra commença à se montrer, d’autant que les groupes yousséfistes étaient en cours de destruction par les unités françaises.

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Un comité du FLN s’implante près de la frontière, à Thelept, à Abd el Mejib, Souk ElArba, le Kef. Souvent, il utilise les locaux du Neo-Destour. L’aide tunisienne devient patente : transports dans les camions de la Garde nationale, recueil de déserteurs, couverture accordée à de petits chefs, réception de groupes arrivant d’Alger pour ramener des armes, recrutement de futurs fellaghas facilité.

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À la fin août, une nouvelle « Idarra » naît d’une crise, comme l’histoire du FLN en offre de nombreux exemples : trois chefs, sans caractère officiel, tentent de se débarrasser du lieutenant de Laghrour Abbès ; ils sont arrêtés et emprisonnés à Mateur. Or le gouvernement tunisien le fait arrêter, avec 300 de ses combattants, et ne les libère que sur la pression de Ben Bella, à la condition que ce chef renonce à toute activité. À Hamman-Lif, une nouvelle « Idarra » est installée, de 8 hommes dont les trois chefs emprisonnés. Le 18 septembre 1956, le gouvernement tunisien envoie la Garde nationale, inquiet d’un rassemblement de 300 Algériens en armes. Les résultats sont clairs : des morts et des blessés algériens, l’Idarra est décapitée, ses principaux animateurs prenant la fuite, d’autres sont tués.

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Ben Bella, sur la demande du gouvernement tunisien, accepte de créer une nouvelle Idarra ; il envoie Ali Mahsas à Tunis. Mais quelques semaines plus tard, en octobre 1956, Ben Bella est arrêté par les Français.

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3 / Le problème d’un chef unique reste posé

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L’affaire est compliquée en raison des heurts de personnes aggravés par des concurrences entre régions. Si Abbés, le chef des Nemenchas, ayant été écarté, ses partisans en conclurent que les gens de l’Aurès tentaient de monopoliser le pouvoir et donc la répartition des armes. Au milieu de janvier 1957, le chef aurasi Adoul Adoul se rallie aux Français. En septembre 1956, l’envoyé des Nemenchas Abbés Laghrour organise un massacre d’Aurésiens venus participer à une réunion de conciliation, dans la banlieue de Tunis. C’est alors que Ali Mahsas est remplacé par Ouamrane. Cela traduisait un déplacement de l’Idarra vers les maquis de l’Est, la Kabylie particulièrement. En effet, en septembre 1956, la guerre était conduite depuis le territoire tunisien.

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Au printemps 1956, le FLN dispose d’une « véritable représentation » à Tunis, assise sur un petit bureau de six agents, spécialisés surtout dans les affaires de logistique et de recrutement. Elle semble servir de couverture aux Youssefistes. Ces derniers « fournissent 20 à 30 % des recrues pour les groupes du Sud ». Salah Ben Youssef et Tahar Lassoued auraient tracé un projet d’une « action commune », visant aussi bien les Français que les destouriens de Tunis et du Sahel, jugés « bourguibistes » [17]   CSTT, EM, 2e Bureau, Division Nord Tunisie, 13 se... [17] .

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En juin 1956, les informations recueillies permettront même au Commandement français de parler d’un « véritable comité insurrectionnel algérien à Tunis ». Le Président en était encore inconnu, mais les trois membres étaient fichés, à commencer par « cheikh Oulama Larbi Tebessi », le spécialiste de l’action clandestine Azzedine Azzouz, que nous avons déjà évoqué. Par un tribunal, des « services financiers » et un

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« grand nombre de commissaires et d’agents de propagande » il était en train d’établir la domination du FLN sur les Algériens de Tunis. Les autorités tunisiennes demeuraient passives. Un rapport note : « Il existe une véritable terreur judiciaire à l’égard des Algériens qui se trouvent en Tunisie ; des condamnations, amendes, exécutions, séquestrations sont fréquemment infligées. » Les « fonctionnaires tunisiens » subissaient même une pression financière mais avec plus de réserve qu’à l’égard des Algériens “. Se poursuivait aussi l’envoi de renforts et de matériel en Algérie. En juin 1956, un commissaire du FLN, venu contrôler les comptes, fit diriger sur l’Algérie des travailleurs de Métropole, pour être « instruits et armés en Algérie » [18]   Ibid., CSTT, Secteur de Gafsa, 8 février 1956. [18] .

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En novembre 1956, la base tunisienne était bien aux mains des gens du Caire. Un envoyé du « Comité de Libération de l’Afrique du Nord », venu à Tunis, en était reparti pour l’Algérie avec « une centaine d’hommes », il en avait ramené « le chef du secteur de Constantine, Lakhdar Tebbal ». Ils devaient, ensemble, « organiser en Tunisie un front de guérilla de Tebessa à la frontière Tuniso-Tripolitaine ». Selon un informateur de l’Antenne à Tunis du Comité de libération de l’Afrique du Nord, de Tripoli, les secrétaires de l’Ambassade d’Égypte venaient d’acquérir « une centaine de mitraillettes » Beretta, à un prix élevé [19]   Ibid., Département de Bône au général commandant la... [19] .

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Le risque était probable, mais selon les services français, il était devenu d’une probabilité faible. L’influence du groupe des Nemenchas était en train de reculer, depuis que « l’Idarra supérieur » des Aurès-Nemenchas, de Mostefai Ben Boulaïd, avait « imposé des chefs » à ses associés. Après la mort de deux chefs, Laghrour Abbes et Ben Boualaïd, l’Idarra des Nemenchas était devenue indépendante. Bref, c’était « la confusion dans les rangs des rebelles », et les opérations heureuses des Français y avaient ajouté « un malaise très sensible au sein de l’organisation adverse ». Celle-ci était travaillée par de sombres difficultés. Ainsi avait été détournée « une trentaine de millions de francs », et disparu « une quarantaine d’hommes fortement armés » [20]   CSTT, Ibid., Division de Bône à Division Nord Tunisie,... [20] .

III – L’INTERVENTION DE BOURGUIBA

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Le gouvernement tunisien ne pouvait accepter que les Youssefistes préparent la déstabilisation de son pouvoir, en manipulant l’organisation locale algérienne. Des accrochages avaient causé la perte de quelques policiers tunisiens. Bourguiba réussit à faire accepter Ouamrane par les chefs des maquis de l’Aurès et des Nemenchas.

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1 / Au début de 1957, la situation interne du FLN est mauvaise. Le « Comité de coordination et d’exécution » (CCE), créé à Alger par les chefs Kabyles, prétend, comme l’émanation du peuple résistant, être seul détenteur du pouvoir. Ses membres, qui ont survécu à la Bataille d’Alger en 1957, réussissent à sortir d’Algérie. Mais leur autorité était très limitée par la Fédération de France du FLN, qui semble avoir géré directement l’Aurès et qui était forte de ses délégations à l’étranger et à Tunis. Les seuls chefs prestigieux, Ben Bella surtout, étaient emprisonnés. Ils ne communiquaient que par les lettres confiées à leurs avocats. Les chefs prisonniers se méfiaient des chefs kabyles, dont la plateforme de la Soummam, en 1956, avait proclamé « une indépendance très marquée vis-à-vis du Monde arabe » [21]   Ibid. [21] .

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Les services égyptiens et certains gouvernements arabes ne soutenaient pas le CCE pour cette raison et allaient continuer de soutenir l’équipe liée aux Youssefistes.

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2 / Mahsas tente de mener le jeu. Il intrigue en ce sens avec les chefs militaires de l’Aurès [22]   CSTT, Division Nord Tunisie, EM, 2e Bureau 21 jui... [22] . On constate alors que cet homme réussit à contrôler le ravitaillement du FLN, à recevoir le soutien du gouvernement tunisien et à rallier les groupes de Tunisie et du Constantinois oriental. Il aurait été affecté à Tunis par Ben Bella, surtout pour atténuer les effets du Congrès kabyle de la Soummam. Or, Mahsas évite de passer pour l’homme de ce dernier, il évite même de retirer une procuration de Ben Bella. Il se démarque aussi du CCE : son envoyé, Lamine Debaghine, dès son arrivée, « constate que des liaisons deviennent douteuses » avec Alger. Il constate surtout que le personnage contrôle et les relations avec la Tripolitaine d’où viennent les armes et avec la zone de Souk Ahras et les Nemenchas. Il a même réussi à contrôler la délégation extérieure du FLN à Tunis, en Espagne, au Maroc, en Suisse et, disait-on, à Rome et en Allemagne. Une partie de la Ligue arabe l’appuie : l’Égypte, la Syrie, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, c’est-à-dire les gros donataires.

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Telle est l’analyse des services français. Elle n’est pas partagée par un auteur français récent, M. Gilbert Meynier. Il fait remarquer que les chefs locaux de l’Aurès ont estimé que Massa tentait d’opposer gens de l’Aurès et gens des Nemenchas, il insiste sur son impuissance à organiser un « comité interzonal » englobant une Wilaya des zones limitrophes de la Tunisie. Enfin, les sympathies yousséfistes le condamnaient aux yeux de Bourguiba [23]   Renseignements, in P. Bromberger, Les rebelles algériens,... [23] . Bourguiba va, lui-même, remettre l’organisation du FLN dans l’obédience du CCE.

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3 / L’intervention de Bourguiba a été précédée de contacts préliminaires, dans les environs de Tunis, qui sont encore mal connus. Certains chefs présents, favorables au CCE, avaient touché Lamine Debaghine, les chefs emprisonnés en France, mais aussi des responsables politiques tunisiens de haut niveau.

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a) Le cas de Mahsas fut réglé en six séances. Les deux premières furent inutiles, Mahsas était parti pour Tripoli, les délégués tunisiens ne purent que faire connaître les vues de leur gouvernement : il était « las du comportement de l’organisation FLN », il demandait « à régler le problème à l’amiable et d’éviter un rejet ».

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b) Le 10 février 1957, Bourguiba, lui-même, intervint, demandant « de prendre des mesures sérieuses contre Mahsas au cas où une solution de conciliation s’avérerait impossible, contre une subvention de 50 millions au FLN ». Il reçut ensuite Mahsas, en présence de trois personnalités tunisiennes, Tlili, chargé au Bureau politique du Néo-Destour des relations avec les Algériens, et deux ministres (Bahi Lagdam, Chekal). À 19 heures, il fait céder Mahsas, qui « accepte de servir sous les ordres de Ouamrane et de suivre les instructions de Lamine Debaghine ». Puis il le revoit de 20 heures à 21 heures pour « la mise en pratique de certaines décisions ». À 22 heures, « Mahsas remet à Debaghine une lettre confirmant sa nouvelle position » [24]   Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN 1954-1962,... [24] .

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Cette intervention a changé les conditions de la guerre.

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— La zone de Souk Ahras avait tendance à être autonome. Pour conserver le ravitaillement en hommes et en matériel, ses leaders se rallièrent. Ainsi, les chefs kabyles, Amirouche et Bern Tobbal, purent alléger la protection militaire contre une attaque possible venant de l’Est.

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— Un ancien de l’entourage de Krim Belkacem, le chef kabyle historique, Ouamrane, allait reprendre en mains les Algériens. En décembre 1956, il avait été placé à la tête de la branche militaire de la délégation extérieure du FLN. Pendant des semaines, ses relations avec Mahsas avaient été tendues. Mais le 16 février 1957, Bourguiba l’imposa comme le seul représentant officiel du FLN. Il se devait de lui donner satisfaction.

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— En septembre 1957, il décide une rafle générale des milieux algériens de Tunis, pour préparer une véritable épuration. Une centaine d’Algériens sont dirigés sur la frontière, à Tadjerouine, dans un camp du FLN. Des « tribunaux du peuple » allaient y juger de leur cas. Il avait précisé, ne pouvant tuer tout le monde : « Ceux d’entre eux qui auraient la possibilité d’expliquer leur présence dans ce pays et de donner des gages de fidélité au mouvement seraient dirigés vers une formation combattante en territoire algérien. » Les autres seraient « condamnés à mort et exécutés sans délai », pour « éliminer... les éléments douteux » [25]   SHAT 2H 345, CSTT. Compte-rendu, 20 novembre 1957 [25] . Ainsi furent liquidés des chefs Chaouïa de l’Aurès, convoqués à Tunis [26]   G. Meynier, ibid., p. 198. [26] . Des procès vertueux contre des collecteurs, soupçonnés de détournement de fonds, firent passer ces cruautés, et même cachèrent à l’opinion de véritables batailles dans les villes comme celle de Hammam-Lif.

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— Enfin, le soutien du Néo-Destour lui était définitivement et officiellement acquis. Le 4 septembre 1957, une circulaire aux cellules avait imposé de ne plus aider les Algériens, financièrement ou « en matière de récupération d’armes ». Le 11 mars 1957, le Bureau, à l’unanimité, s’était opposé « à toute participation algérienne au cours des manifestations prévues » pour le premier anniversaire de l’Indépendance. Les Autorités s’inquiétaient de la présence de 75 000 « réfugiés » – en réalité au moins 90 000 – autour de Tunis, bâtissant de nouveaux quartiers de bidonvilles. Dans certaines cellules régionales, on dénonçait « des prétentions », une « attitude partout inamicale de certains d’entre eux, turbulents et menaçants ». On n’ignorait pas que ces Algériens continuaient de voir en Salah Ben Youssef le « leader de la Tunisie ». Bourguiba chargea les cellules destouriennes de recenser ces Algériens, de les réunir « par maison, pour mieux les surveiller », de procéder à des appels « à la manière militaire ». Mais le gouvernement ne disposait pas des forces nécessaires, il fut obligé de chercher l’apaisement. En octobre 1957, le Bureau politique organisa une « Journée tunisienne en faveur de l’Algérie ». Il laissa des organisations parallèles faire des collectes, répartir des dons de lait en poudre américains, etc. Une brochure touristique donne encore la mesure de ce retournement : « La lutte que mènent les dirigeants du FLN contre une guerre génocide imposée par la France au Peuple algérien » était approuvée par le Peuple tunisien. « Les délégués du FLN à l’extérieur, porte-parole authentiques du peuple algérien, ont une audience de plus en plus grande auprès des nations libres. » [27]   SHAT 2H 345, CSTT, EM, 2e Bureau, 3 août 1957. [27]

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L’absence d’étude à partir des archives tunisiennes rend délicate toute interprétation de cette politique. Pourtant, cette nouvelle attitude de Bourguiba allait être la source d’une situation tendue à l’extrême en 1957. Quelques éléments peuvent être proposés, mais seulement à partir des archives militaires.

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— En décembre 1956, Bourguiba se défendait d’apporter quelque aide au FLN. Tout était réduit à des initiatives isolées. « Au cours de conversations récentes avec un membre du gouvernement tunisien, les représentants français ont pu dénoncer certaines autorités tunisiennes comme particulièrement compromises avec les rebelles algériens ». Bourguiba avait fait répondre qu’il voulait des preuves, le nom de ceux « qui collaborent activement avec le FLN », de ceux qui « renseignent sans intervenir », de ceux qui sont « à l’écart de toute compromission » [28]   SHAT 2 H 345, CSTT, EM, 2e Bureau, 18 décembre 19... [28] .

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En février 1957, les services français récupèrent une note de Bourguiba aux responsables nationaux du Neo-Destour, prouvant que le gouvernement tunisien est bien impliqué pour des raisons intérieures. Elle évoque « la présence envahissante des rebelles algériens dans le territoire » et cela « à une cadence qui inquiète le président du Neo-Destour », d’autant que leurs familles les y rejoignent. Aussi, Bourguiba multiplie les interdictions : interdiction « de récupération et de vente d’armes aux Algériens », de levée de « combattants volontaires pour l’Algérie », de collectes, « de vendre ou de faire louer des maisons ou des villas aux Algériens repliés ».

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On pensa alors que le gouvernement tunisien redoutait que les Youssefistes ne tirent avantage de cet « envahissement ». Certains analystes français y voyaient une « manœuvre tendant à obtenir le rôle de leader du Maghreb arabe », mais par ces menaces il leur reconnaissait « une autorité à laquelle il (le FLN) tient par-dessus tout » [29]   Ibid., CSTT, EM, 2e Bureau, 15 février 1957. [29] .

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Personne n’avait prévu la suite. Le besoin d’un comité directeur unique était ressenti, depuis la capture des chefs FLN par les Français. Diverses initiatives se manifestèrent, comme celle de Tawfil El Madi au Caire. Les membres du Comité militaire de Tunis se méfiant de ceux du Comité politique redoutaient de n’avoir plus qu’un « rôle de second plan » [30]   Ibid., CSTT, Direction du renseignement, 18 juill... [30] . En mars 1957, on parlait d’une « réunion des chefs FLN et de représentants tunisiens et marocains dans un prochain jour », présidée par un dirigeant du Néo-Destour. La crise était sensible, puisque les chefs militaires refusaient toute « compétence » aux politiques comme Ferhat Abbas pour représenter le FLN [31]   Ibid., CSTT, Fiche de renseignements, 22 mars 195... [31] .

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Une décision fut alors prise pour étouffer la crise : transférer la direction du FLN à Tunis. En janvier 1957, trois membres du CCE s’étaient installés à Tunis, protégés par des Algériens armés [32]   Ibid., CSTT, Fiche de renseignements, 7 avril 195... [32] . À la fin de septembre 1957, Bourguiba trouva enfin la bonne solution : un organe de coordination et non un comité exécutif, les chefs de wilayas ne lui étant pas subordonnés, chargé de l’approvisionnement. Un Tunisien, Ahmed Tlili, président du Bureau politique, contrôlait tout, pliant le comité « aux directives tunisiennes ».

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Ouamrane n’avait que très rarement un contact direct avec Bourguiba. Comme il était souvent absent, l’intérim était assuré par des « chefs de moindre envergure ». Le FLN n’avait plus qu’une dangerosité contrôlée [33]   Général Gambiez, Division Nord Tunisie, au général... [33] . Quant aux membres du CCE, ils crurent habile de se réfugier au Caire, en février 1958. Bourguiba déclara qu’ils y étaient partis « définitivement ».

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Au printemps 1958, la situation était encore confuse. En février, Bourguiba avait reçu deux chefs kabyles, dont Krim Belkacem. En feignant de se rapprocher de l’Égypte et du bloc afro-asiatique, les leaders du FLN tentent un véritable chantage. Des membres du CCE sont en désaccord avec cette stratégie politique. Les événements français du 13 mai 1958 allaient aider les dirigeants « rebelles » à clarifier leur organisation politique.

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Le détail de ces problèmes fut alors peu connu et il ne retint l’attention ni des dirigeants politiques français, qui n’avaient aucune politique précise, ni les grands responsables militaires. Ces derniers ne retenaient que l’aide logistique.

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— En octobre 1956, le général Lorillot, qui commandait en Algérie, donnait l’ordre de « renforcer la couverture de la frontière et d’entreprendre son équipement » [34]   Ibid., général Lorillot, Directive générale d’opération,... [34] . Quelques jours plus tard, il précisait à l’intention du secrétaire d’État aux Forces armées : « La puissance de feu de l’adversaire s’accroît, son potentiel en armes de guerre a augmenté d’un tiers depuis six mois et les apports extérieurs par la frontière marocaine et tunisienne sont susceptibles, s’ils ne sont pas radicalement stoppés, de la doubler en quelques mois. » [35]   Ibid., général Lorillot au Secrétaire d’État aux Forces... [35] En novembre, c’est Robert Lacoste, ministre résidant, qui alerte le ministre de la Défense : il signale la pression de la Tunisie « sur le plan politique » et « sur celui de l’aide militaire directe » [36]   Ibid., ministre Résidant à ministre Défense nationale,... [36] . En août 1957, après quelques mois de commandement, le général Salan relève que « l’aide que la Tunisie fournit à la rébellion a pris une importance particulière » : en juillet 1 500 armes « ont été importées de Libye à Tunis », en janvier 1957, 1 200 armes ont passé la frontière, ainsi que 2 000 hommes amenés à pied d’œuvre dans des véhicules de la Garde nationale tunisienne [37]   Papiers du général Salan, général Salan au ministre... [37] .

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— Les services français, selon un rapport du général Salan, ont compris qu’un élément nouveau était apparu : réorganisé et centralisé à Tunis, sous la férule d’Ouamrane, le courant de distribution se répand de cette ville (Tunis) vers les bases de la rocade : Souk El Arba, le Kef, Tadjerouine, Kasserine, Thelepte, qui sont approvisionnées « à la demande ». La relève algérienne existe toujours, mais l’important est le transport des armes : la « pratique de bandes de 30 à 50 hommes portant plusieurs armes a remplacé celle des caravanes fortement accompagnées ». Cette situation ne durera qu’aussi longtemps que le gouvernement tolérera la « cobelligérance » tunisienne et la présence d’Ouamrane. Il serait bon de « frapper cette organisation à la tête en la personne de Ouamrane » [38]   Ibid., général Salan au chef EMG des Forces armées,... [38] . Bourguiba avait sans doute obtenu une certaine maîtrise de l’organisation FLN, mais en laissant naître des germes de conflit avec la France, dont le gouvernement, en 1958, sera atteint à mort.

Notes

[1]

Azzedine Azzouz, L’Histoire ne pardonne pas, Tunisie, 1938-1969, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 64-67.

[2]

Boyer de Latour, Vérités sur l’Afrique du Nord, Paris, Plon, 1956, p. 94.

[3]

Azzedine Azzouz, op. cit., p. 93.

[4]

SHAT, 2 H345, CSTT, EM 2e Bureau, 27 septembre 1956, Division Nord de Tunisie, 13 août 1956.

[5]

Ibid, CSTT, Secteur de Gafsa, 8 mars 1956.

[6]

Ibid, CSTT, EM, 2e Bureau, 22 avril 1956.

[7]

Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la Révolution algérienne, Paris, L’Harmattan, 1985, p. 29.

[8]

SHAT 2H 345, CSTT au ministre de la Défense nationale, 7 octobre 1955.

[9]

Ibid.

[10]

Ibid, CSTT (signé général Baillif) au ministre de la Défense nationale, 7 octobre 1955.

[11]

Azzedine Azzouz, op. cit., p. 147.

[12]

SHAT 2H 345, CSTT, EM, 2e Bureau, Note de service, 22 juin 1955.

[13]

Ibid., général Boyer de Latour, CSTT EM 2e Bureau, 21 juin 1955.

[14]

Ibid.

[15]

CSTT, EM, 2e Bureau, Note de service, 22 juin 1955.

[16]

CSTT, EM, 2o Bureau, Inspection des Forces terrestres, maritimes et aériennes en AFN, Paris 27 décembre 1955.

[17]

CSTT, EM, 2e Bureau, Division Nord Tunisie, 13 septembre 1956.

[18]

Ibid., CSTT, Secteur de Gafsa, 8 février 1956.

[19]

Ibid., Département de Bône au général commandant la Division Nord, 24 juin 1956.

[20]

CSTT, Ibid., Division de Bône à Division Nord Tunisie, 11 novembre 1956.

[21]

Ibid.

[22]

CSTT, Division Nord Tunisie, EM, 2e Bureau 21 juillet 1956.

[23]

Renseignements, in P. Bromberger, Les rebelles algériens, Paris, Plon, 1958, p. 126, et dans le livre Le courrier Alger – Le Caire, Alger, 2001, p. 155.

[24]

Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN 1954-1962, Paris, Fayard, 2002, p. 123, 179, 193.

[25]

SHAT 2H 345, CSTT. Compte-rendu, 20 novembre 1957.

[26]

G. Meynier, ibid., p. 198.

[27]

SHAT 2H 345, CSTT, EM, 2e Bureau, 3 août 1957.

[28]

SHAT 2 H 345, CSTT, EM, 2e Bureau, 18 décembre 1956.

[29]

Ibid., CSTT, EM, 2e Bureau, 15 février 1957.

[30]

Ibid., CSTT, Direction du renseignement, 18 juillet 1957.

[31]

Ibid., CSTT, Fiche de renseignements, 22 mars 1957.

[32]

Ibid., CSTT, Fiche de renseignements, 7 avril 1957.

[33]

Général Gambiez, Division Nord Tunisie, au général CSTT, 23 juillet 1957, réunion du Comité de Commandement, Papiers du général Salan.

[34]

Ibid., général Lorillot, Directive générale d’opération, no 13/58, 25 octobre 1956.

[35]

Ibid., général Lorillot au Secrétaire d’État aux Forces armées Terre, 21 octobre 1956.

[36]

Ibid., ministre Résidant à ministre Défense nationale, 29 novembre 1956.

[37]

Papiers du général Salan, général Salan au ministre Défense nationale 4 août 1957.

[38]

Ibid., général Salan au chef EMG des Forces armées, 13 avril 1957.

Plan de l'article

  1. I – LE CONTEXTE TUNISIEN EN 1956
  2. II – L’EMPRISE DU FLN SUR LA TUNISIE
  3. III – L’INTERVENTION DE BOURGUIBA

Pour citer cet article

Valette Jacques, « 1956 : le FLN porte la guerre d'Algérie en Tunisie », Guerres mondiales et conflits contemporains 4/ 2006 (n° 224), p. 65-79
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2006-4-page-65.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.224.0065

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