Guerres mondiales et conflits contemporains  2012/2
Guerres mondiales et conflits contemporains
2012/2 (n° 246)
168 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130593553
DOI 10.3917/gmcc.246.0137
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Témoignage pour l'Histoire

Vous consultezAvant-propos

AuteurJean-Louis Crémieux-Brilhac du même auteur



Le réseau de sabotage et de guérilla Physician, plus connu sous le nom de code de son chef, Prosper, l’un des plus importants réseaux sous pilotage britannique implantés en France occupée pendant la Deuxième Guerre mondiale par le service secret d’action subversive soe (Special Operations Executive), reste, après 70 ans, au cœur d’une énigme. L’affaire Prosper a commencé par faire les beaux jours de la presse française à sensation en 1945-1946 ; elle a depuis été périodiquement dénoncée jusqu’à ces toutes dernières années comme un des cas les plus cyniques de double jeu et de traîtrise des services secrets britanniques. Ces mises en cause restent très sensibles en Angleterre où elles sont jugées attentatoires à l’honneur national.

2 Créé à l’automne 1942 par l’agent du soe Francis Suttill, le réseau Prosper, était basé à Paris, mais s’étendait de la Sologne aux Ardennes ; il compta jusqu’à un millier d’agents et sous-agents, bénéficia de 58 parachutages et s’illustra par d’importants sabotages industriels. À la fin de juin 1943, Suttill et ses principaux lieutenants furent arrêtés coup sur coup ; l’un d’eux fut retourné par la police allemande, ce qui précipita le démantèlement presque total du réseau : sa chute se traduisit par des centaines d’arrestations, la déportation de 160 de ses membres dont la moitié ne revinrent pas et la capture ou la livraison de nombreux dépôts d’armes. Suttill lui-même fut assassiné en 1945 à Sachsenhausen.

3 L’arrestation soudaine de l’équipe dirigeante est toujours restée mystérieuse aux yeux des survivants. Francis Suttill avait fait un bref aller et retour à Londres en mai 1943 et, en revenant, avait confié à ses proches que le débarquement allié en France aurait lieu dans l’été ; ce projet, on le sait, n’eut pas de suite, Churchill lui ayant fait préférer des débarquements en Sicile et en Italie. Ainsi s’ancra l’explication, bientôt solidement argumentée, selon laquelle Londres avait délibérément livré le réseau Prosper, y compris toute son équipe dirigeante d’agents britanniques, au sd allemand, dans le cadre d’une manœuvre d’intoxication psychologique : il se serait agi d’accréditer au sein du Haut commandement de la Wehrmacht l’imminence d’un débarquement allié massif en septembre dans le Nord-Pas-de-Calais afin qu’il y maintienne ses divisions au lieu de les envoyer en renfort sur le front russe ou en Italie.

4 Cette thèse prit suffisamment consistance pour qu’en 1966 l’éminent historien Michael Foot, professeur émérite à l’Université de Manchester, tout récemment disparu, jugeât nécessaire de la contester dans son ouvrage de référence soe in France (traduit en français seulement en 2008 sous le titre Des Anglais dans la résistance, Paris, Tallandier, 2008) : de multiples imprudences et malchances expliquaient amplement la chute de Prosper.

5 La thèse du réseau insidieusement livré à l’ennemi n’en persista pas moins. Elle fut propulsée avec éclat en 1975 par le journaliste anglais Anthony Cave Brown, friand d’explications conspiratoires des péripéties de la guerre, dont le livre Bodyguard of lies (en français La guerre secrète, Le rempart des mensonges, Paris, Pygmalion, 1981) bénéficia d’une diffusion mondiale. Anthony Eden la contesta à la Chambre des Communes, mais en termes si ambigus qu’il fut impossible d’y voir un démenti. Elle fut développée à nouveau en 1977 par l’historien australien John Vader (Nous n’avons pas joué. L’effondrement du réseau Prosper, Lectoure, Le Capucin, 2002) qui se fondait sur ses entretiens avec l’un des responsables en second du réseau Prosper, le poète Armel Guerne, puis évoquée en 1986 dans une émission télévisée de la bbc et signalée alors dans Le Monde par Jean Planchais. Elle a été reprise enfin plus récemment tant par Larry Collins[1][1] Co-auteur avec Dominique Lapierre de Paris brûle-t-il ?,...
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ou par Jean Lartéguy que par l’ancien saboteur pour le compte du soe, Bob Maloubier.

6 La mise au point que voici est basée principalement sur des archives du soe et du ministère de l’Air britannique non utilisées jusqu’ici[2][2] Voir note 1 de l’article, page 139. ...
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, ainsi que sur les informations que Francis Suttill Junior a pu réunir récemment en France auprès des familles des anciens membres du réseau. Elle vise à mettre un terme au débat en blanchissant Suttill de toute faute. Elle est l’œuvre conjointe de Francis Suttill Junior, second fils de Prosper, qui n’a jamais connu son père, et de Michael Foot. C’est l’une des toutes dernières contributions de ce dernier, la dernière peut-être, un message qu’il avait à cœur de faire connaître en France. Après s’être attaché, dès les années 1960, à éclairer les causes du désastre du réseau Prosper, il tenait, m’avait-il dit en janvier dernier, lors de notre dernière rencontre, à « dissiper définitivement des miasmes délétères ».

 

Notes

[1] Co-auteur avec Dominique Lapierre de Paris brûle-t-il ?, Paris, Robert Laffont, 1964.Retour

[2] Voir note 1 de l’article, page 139.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Louis Crémieux-Brilhac « Avant-propos », Guerres mondiales et conflits contemporains 2/2012 (n° 246), p. 137-138.
URL :
www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2012-2-page-137.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.246.0137.