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Hermès, La Revue

2002/2 (n° 34)


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Le point focal du film 2001, l’Odyssée de l’espace est un monolithe noir qui apparaît à quatre moments-clés : insolite, sombre, massif, fascinant, lisse et indéchiffrable. L’œuvre est à son image, à la fois expérimentale et populaire, objet unique dans l’histoire du cinéma. Elle a suscité plus de gloses érudites que tous les autres films de science-fiction réunis, sans que les commentateurs puissent jamais tomber d’accord sur une signification univoque [1][1] Pour une analyse structuraliste particulièrement fouillée,.... Premier film « sérieux » sur la conquête de l’espace, marqué par une recherche maniaque de la précision scientifique, 2001 a influencé le genre, obligeant tous les successeurs de Kubrick à s’y référer, que ce soit pour le copier ou s’en démarquer. Film poétique et philosophique sur la condition humaine, 2001 nous plonge dans un espace froid et abstrait. C’est sans doute dans la tension maîtrisée entre ces deux dimensions du chef d’œuvre kubrickien que peut se décrire l’espace de l’Odyssée.

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Par bien des aspects, 2001 apparaît comme le premier « grand » film de science-fiction dans l’histoire du cinéma : une ambition et un travail considérables du metteur en scène, des moyens exceptionnels et un impact public et critique contrasté.

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Les années 1960, marquées par la course aux armements entre l’Est et l’Ouest, sont aussi celles d’une compétition féroce pour la conquête de l’espace, qui nourrit l’imaginaire des créateurs de tous pays. En France, dès mars 1950 Hergé a lancé son héros Tintin à la conquête de l’ Objectif Lune. Les Soviétiques ont pris l’avantage dès 1957 en envoyant un premier satellite dans l’espace, Spoutnik 1. Les Américains répliquent l’année suivante avec la mission Explorer. En 1961, un Russe (Youri Gagarine) devient le premier homme dans l’espace. Le président Kennedy promet alors à ses concitoyens que les États-Unis seront capables d’envoyer l’un des leurs sur la Lune et de le ramener vivant sur terre avant la fin de la décennie. Lorsque Kubrick met en chantier son 2001, en 1965, la prochaine conquête par l’homme de la Lune est donc dans tous les esprits. Des émissions de télévision en direct de Cap Canaveral aux feuilletons de science-fiction, les spectateurs sont abreuvés de conquête de l’espace. L’année 2001 semble une échéance raisonnable pour l’établissement d’une base lunaire reliée par des vols réguliers. On ne devine pas alors que, dans les années 1970, la crise de l’énergie, une série d’accidents comme celui d’Apollo XIII et surtout le désintérêt du public pour la conquête spatiale contribueront à ralentir les investissements gouvernementaux.

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Grand amateur de science-fiction, Kubrick souhaite réaliser un film qui corresponde à l’état le plus avancé des connaissances scientifiques de l’époque. En 1964, il bénéficie du récent succès de son Docteur Folamour, conte loufoque sur les risques encourus par l’humanité dans la course aux armements et aux progrès technologiques. Le cinéaste propose à la MGM de produire « le meilleur film de science-fiction jamais réalisé », sur la base d’une histoire d’Arthur C. Clarke, auteur de SF à succès. Kubrick dit avoir besoin de deux ans et six millions de dollars (une somme record à l’époque). Il lui faudra en réalité trois ans, la quasi-totalité des studios anglais de la MGM et dix millions de dollars de budget. Autant dire que sans le soutien indéfectible de Robert O’Brien, patron du studio, il ne serait pas venu à bout du projet. Mais son crédit professionnel, allié à la vogue d’alors pour tout ce qui touche à l’espace, emporte la décision.

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Comme dans tous les genres qu’il aborde, Kubrick souhaite à la fois perfectionner ce qui a déjà été fait et développer ses obsessions personnelles [2][2] Sur Kubrick, cf. Michel Ciment, Kubrick, Paris, Calmann-Lévy,.... Il traitera dans 2001 la relation de l’homme à l’univers, mais il le fera dans le cadre le plus réaliste qui soit (sur ce point, Kubrick et Clarke sont en parfait accord). L’intrigue sera située dans un avenir proche et au sein du système solaire, le public conservant ainsi la plupart de ses repères.

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La construction des maquettes spatiales est la plus scientifique possible. La plupart des films de science-fiction, réservés aux adolescents, se cantonnaient jusque-là à des budgets réduits et des maquettes de carton-pâte. Minutieux à l’excès et disposant de moyens importants, Kubrick choisit au contraire de bâtir des maquettes de très grande taille (16,5 m pour celle du vaisseau Discovery) et porte un soin maniaque aux plus modestes détails. Il fait appel à Harry Lange et Frederick Ordway, experts et consultants en Astronautique qui ont déjà travaillé pour le programme spatial américain. La NASA, IBM, Honeywell, Boeing et quelques autres entreprises leur fournissent des mètres cubes de documentation sur la manière dont vivront les astronautes du futur. De ce fait, bien des logos réels apparaissent dans le film, sauf celui d’IBM, mécontent de voir ses projections d’ordinateurs surdoués incarnées en Hal, l’ordinateur maléfique du film. Pendant deux ans, les consultants recueillent et synthétisent donc toute l’information disponible, avant de dessiner les plans des bases spatiales, des véhicules lunaires, des combinaisons, etc [3][3] Cf. Piers Bizony, 2001, Le futur selon Kubrick, Paris,....

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La véracité scientifique l’emporte parfois sur la vraisemblance. Kubrick veut utiliser les vues les plus récentes disponibles pour chaque planète, plutôt que des images familières au grand public. De fait, les planètes sont peu reconnaissables pour le spectateur. La Terre elle-même, qui fait face au fœtus dans le plan final, n’est pas clairement caractérisée (certains commentateurs pensent qu’il s’agit d’une autre planète).

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L’important dossier de presse du film aura pour but de légitimer chacune des « innovations » scientifiques du film : c’est ainsi qu’y sont expliqués l’usage des chaussures à semelles « Velcro » (matériau alors inconnu) pour les déplacements dans une cabine en apesanteur, ou encore les progrès de la cryogénisation. L’espace de 2001 est donc d’abord et avant tout l’espace tel que le connaissent les spécialistes de la fin des années 1960. Il n’en a pas moins conservé tout son pouvoir de fascination.

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Le film est quasi inracontable, d’où l’embarras des critiques de l’époque. Le prologue se situe à l’aube de l’humanité : une première apparition du monolithe extra-terrestre provoque la découverte par les singes de l’outil, symbolisé par un os jeté dans le ciel. Un raccord audacieux transforme l’os en vaisseau spatial, des millions d’années plus tard. Une première mission scientifique tente d’analyser le (même ?) monolithe reparu sur la Lune… et disparaît. Dix-huit mois plus tard, une mission est envoyée vers Jupiter, d’où semblent provenir des émissions extra-terrestres. Hal, l’ordinateur ultra-perfectionné qui règle la vie à bord, élimine tout l’équipage humain sauf Dave, le chef de la mission qui le débranche et aborde seul l’étape ultime du voyage : Jupiter, et au-delà de l’infini. Cette dernière expérience, visuelle (traversée de champs lumineux), aboutit dans une curieuse chambre blanche où l’on découvre un Dave vieillard mourant face au monolithe, bientôt remplacé par un fœtus qui flotte dans l’espace.

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Si Kubrick et Clarke ont travaillé longuement ensemble, le résultat final est bien celui de Kubrick : le plus dépouillé et le moins explicatif possible. Alors que le roman 2001 explique tout, le film de Kubrick en dit le moins possible et les dialogues, souvent banals, représentent seulement 40 minutes. Le film comporte de nombreuses scènes sans parole (mais non silencieuses), qui ne le rendent que plus mystérieux. Kubrick a choisi d’aller à rebours des effets sonores très abondants qui étaient de règle jusque-là dans les films de science-fiction. Les sorties dans l’espace sont particulièrement impressionnantes. Celle de Franck, « sabotée » par Hal, est rythmée par le souffle du cosmonaute dans son casque. Sa mort est marquée par un silence absolu qui contraste avec la frénésie de ses gestes. Il tourbillonne sur lui-même jusqu’à devenir un point à l’horizon. L’espace est ainsi caractérisé de façon angoissante comme vide infini mais surtout comme un silence total, synonyme d’absence de vie. Cet espace est sombre, inquiétant et faiblement éclairé par les vaisseaux, ce qui n’en rendra que plus déconcertante la très vive lumière de la fin. L’intérieur-même de l’énorme Discovery semble étouffant, peut-être en raison de sa structure circulaire qui condamne les héros à tourner en rond comme des animaux de laboratoire en cage. La lenteur majestueuse des vaisseaux est un autre choix significatif. 2001 est resté dans la mémoire du spectateur, entre autres, pour sa première séquence dans l’espace, accompagnée par la valse du Beau Danube bleu de Richard Strauss. Quoique incongrue pour les amateurs de musique classique, elle « colle » parfaitement aux lents mouvements des lourds vaisseaux [4][4] Sous l’influence de 2001, le cinéma de science-fiction....

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Choix encore plus radical du réalisateur : les extra-terrestres, prévus dans le scénario initial, n’apparaissent finalement pas à l’écran. Appartenant à une civilisation supérieure à celle de l’homme, ils sont pour Kubrick inimaginables. Mieux vaut donc les évoquer par un symbole, le fameux monolithe noir.

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Filmer ainsi l’espace, les planètes et le monolithe et boucler le film sur une expérience visuelle proche des expériences surréalistes des années 1930 (la couleur en plus) revient à déjouer toutes les attentes du public traditionnel. Le projet futuriste de 2001, sa fascination pour le vide spatial et ses séquences « psychédéliques » de la fin l’inscrivent, comme le note Michel Chion [5][5] In Kubrick’s Cinema Odyssey, Londres, BFI, 2001., dans le contexte culturel de l’époque (graphismes pop, traductions visuelles de l’usage des drogues, ou encore minimalisme d’un Antonioni fasciné par les paysages désertiques), mais aussi dans une démarche métaphysique et artistique d’un niveau rarement atteint, ou même visé, dans l’histoire du cinéma hollywoodien.

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Très mal accueilli par une majorité de la critique qui ne sait quoi dire du film, celui-ci trouve son premier public chez les jeunes, les étudiants, les adeptes de la contre-culture. Une génération de cinéphiles suivra, familière de l’art contemporain et prête à voir sans tout comprendre.

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L’espace de 2001 est certes terriblement balisé par la science, mais celle-ci n’est que le paravent d’obsessions moins avouables. Pour Kubrick, la chose la plus terrible de l’univers n’est pas l’hostilité mais son indifférence. Le film ne conclut sur rien ; les extra-terrestres n’apparaissent pas, n’apportent aucun message. Partir à la découverte du monde, du mystère de notre existence, découvrir que les frontières reculent au fur et à mesure que nous avançons, et revenir au familier, voilà tout ce qui nous est proposé.

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Laissons conclure Kubrick : « 2001 est une expérience non verbale : sur 2 heures 19 minutes de film, il y a un peu moins de 40 minutes de dialogues. J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. […] J’ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique [6][6] Interview à Playboy, sept. 1968, trad. in L’Avant-scène,... … » L’espace dans lequel nous fait voyager l’ Odyssée, c’est celui de notre conscience.

Notes

[1]

Pour une analyse structuraliste particulièrement fouillée, voir Jean-Paul Dumont et Jean Monod, Le Fœtus astral, Paris, Christian Bourgois, 1970.

[2]

Sur Kubrick, cf. Michel Ciment, Kubrick, Paris, Calmann-Lévy, 1987.

[3]

Cf. Piers Bizony, 2001, Le futur selon Kubrick, Paris, éd. Cahiers du cinéma, 2000. Voir aussi Jérôme Agel, The Making of Kubrick’s 2001, New York, New American Library, 1968.

[4]

Sous l’influence de 2001, le cinéma de science-fiction est devenu beaucoup plus « technologique » et documenté. Il a fallu attendre Star Wars pour qu’un réalisateur ose prendre le contre-pied des choix artistiques de Kubrick : vaisseaux ultra-rapides, bruitages importants, extra-terrestres représentés…

[5]

In Kubrick’s Cinema Odyssey, Londres, BFI, 2001.

[6]

Interview à Playboy, sept. 1968, trad. in L’Avant-scène, 2001, l’Odyssée de l’espace, n° 231/232, juillet 1979.

Résumé

Français

2001, l’Odyssée de l’espace, produit en 1968, est le fruit d’un long et méticuleux travail de Stanley Kubrick, aidé par de nombreux spécialistes des explorations spatiales. L’exploration qu’il propose est fondée sur les connaissances scientifiques les plus poussées de l’époque. Mais l’espace de 2001, sombre, froid, insonore, est avant tout celui d’une quête métaphysique sur les limites de l’humain.

Mots-clés

  • espace
  • cinema
  • Kubrick
  • science-fiction
  • conquête spatiale

English

Kubrick, Space Odyssey2001, a Space Odyssey (released in 1968) was based on a thorough and meticulous research by Kubrick and Space experts. It is therefore based upon the most up-to-date scientific knowledge of the time. 2001’s Space is dark, cold and mute, but above all, it must be seen as a metaphorical place for philosophical explorations on humankind.

Keywords

  • space
  • cinema
  • Kubrick
  • science-fiction
  • space conquest

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