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Hermès, La Revue

2010/1 (n° 56)


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André, l’ami, le professeur

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André Akoun a été l’une des premières grandes figures de la revue Hermès. Nous étions peu nombreux à l’époque, venus de tous les horizons académiques, mais réunis par la fascination à l’égard de la complexité théorique de la communication, la nécessité de construire des concepts et d’échapper au technicisme. Nous étions aussi conscients de l’importance sociale et politique qu’allait prendre ce nouveau champ de recherche interdisciplinaire, considéré d’ailleurs le plus souvent comme peu important par une bonne partie des disciplines, y compris les sciences humaines et sociales. C’est donc aussi l’indiscipline et l’humour qui nous réunissaient.

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André avait une culture considérable, puisée aux frontières de la philosophie, de l’anthropologie et de la sociologie. Il savait beaucoup de choses avec une indépendance d’esprit rare. Au-delà des modes, il aimait la connaissance et devenait éblouissant dans ses synthèses, qui en quelques minutes résumaient une ou plusieurs problématiques théoriques. Les plus jeunes étaient fascinés par cette culture académique. Le meilleur de la Sorbonne et de l’Université. Et sans une once d’arrogance. Toujours prêt à argumenter, rire et recommencer la démonstration. Un esprit libre, critique, sans illusion sur l’homme, mais ni défaitiste ni foncièrement pessimiste. Il avait goûté à la politique, jusqu’au déchirement du retour en France métropolitaine, et éprouvé dans sa longue carrière toutes les grandeurs, mutations et difficultés de l’Université. Sans amertume. Il aidait, aimait les jeunes et il fut un excellent pédagogue. Je m’appuyais beaucoup sur lui pour bousculer les idées reçues et nous avions une vraie complicité, doublée d’une parfaite loyauté intellectuelle et amicale.

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Il n’était pas assez reconnu à la Sorbonne car il était modeste, rêveur, libre, peu conformiste. Ses écrits éparpillés n’avaient pas la forme académique. Et pourtant, de Georges Gurvitch à Claude Lévi-Strauss ou Raymond Aron, il les avait tous connus et avait travaillé avec eux, sans perdre cette ironie et cet humanisme si rares. Inquiet et sensible, il ne montrait rien de ses difficultés, prêt à repartir en une seconde pour un débat théorique. Un esprit parmi les plus curieux et fins que j’ai connus. Mais il ne sanctifiait pas pour autant la culture académique, ce qui explique peut-être ce magistère moral dans le groupe, dont il n’abusait jamais.

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Il s’asseyait souvent, avant les autres, dans la salle de réunion, silencieux, perdu dans ses rêveries, mais prêt à s’animer en une seconde.

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Il nous manque à tous, tant son rôle de passeur entre les générations et les savoirs était indispensable. Une personnalité pudique que l’on peut entrevoir dans sa courte biographie, Né à Oran.

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Je pense à lui très souvent et au rôle fondamental de la connaissance gratuite et de la culture, aujourd’hui malheureusement si peu valorisées, malmenées et pourtant si indispensables. Il était un professeur au magnifique sens du mot. Il me fait penser à Raymond Aron à qui je posais un jour la question : « Pourquoi avoir écrit Les Étapes de la pensée sociologique ? » – Parce que les étudiants ont besoin, par l’intermédiaire du professeur, d’admirer les grands auteurs.

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En fait avec ton intelligence, ta finesse, ta liberté et ta modestie, nous t’admirons André. Une salle de l’ISCC portera ton nom.

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Dominique Wolton

La culture au service de la solidarité humaine

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Né à Oran : au titre donné par André Akoun, qui nous a quittés le 12 mars 2010, à son « Récit autobiographique en troisième personne » (Bouchêne, 2004), on ajoutera le 27 mai 1929 pour dater, en même temps que son terme, l’orée d’une vie. Une vie commencée en Algérie, à une époque relativement heureuse ; des études faites au lycée d’Oran, et poursuivies en métropole, aux facultés des Lettres et de Droit de Paris. Les premiers diplômes obtenus – licence en psychologie, Capes de philosophie –, c’est le début, en 1959, d’une carrière de professeur du secondaire qui lui fait enseigner la philosophie d’abord en province, à Chartres et à Reims, puis au lycée Michelet de Vanves, enfin à Paris, à Saint-Louis et, de 1965 à 1968, à Janson-de-Sailly. Fin 1968 : c’est l’entrée dans l’enseignement supérieur à la Sorbonne où, docteur en sociologie puis docteur d’État ès Lettres après ses thèses préparées sous la direction de Jean Cazeneuve, André Akoun sera successivement assistant, maître-assistant puis professeur de sociologie au département de sciences sociales de l’Université Paris V - René Descartes.

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Les étapes de ce parcours d’enseignant ne sont déroulées ici ni pour sacrifier à un habituel usage, ni pour satisfaire une simple curiosité biographique. S’il est vrai que la parole est la chair de la pensée, celle d’André Akoun aura donné corps, pour de nombreuses générations d’étudiants, aux concepts et conceptions qui ont été débattus, tout au long du dernier demi-siècle, dans le domaine des sciences humaines et sociales. C’est au professeur passionné par son métier, et qui passionnait ses auditoires, qu’il convient donc de rendre prioritairement hommage. Un aussi solide que subtil agencement de philosophie sociale et de sociologie générale donnait à ses cours une tonalité originale. La mise en question des idéologies politiques et le dévoilement des illusions sociales constituaient des thèmes auxquels il revenait souvent, dans des amphis combles ou des salles pleines, en combinant l’emploi bien tempéré d’interprétations psychanalytiques avec la critique raisonnée du matérialisme historique et dialectique. En l’écoutant, ses étudiants avaient le sentiment de participer à une entreprise d’élucidation qui les faisait accéder à un autre niveau d’intelligibilité. Il les persuadait, en effet, qu’ils étaient à l’université ni pour célébrer, ni pour condamner, mais pour comprendre.

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L’étude de la communication, l’analyse des médias, plus précisément encore la publicité et la propagande, ont fourni à André Akoun, avec la sociologie politique, la principale matière de ses enseignements et de ses recherches. Les uns et les autres portèrent sur les objets d’investigation privilégiés par Jean Cazeneuve, successeur, en 1966, de Georges Gurvitch dans la chaire de sociologie générale à la Sorbonne. Ce fut l’auteur des Rites et la condition humaine – destiné à devenir un spécialiste des médias avec la série d’ouvrages que l’on sait sur les pouvoirs de la télévision, l’homme téléspectateur, la société de l’ubiquité – qui l’appela à ses côtés en 1968. Ce fut aussi Jean Cazeneuve, président du comité des programmes de télévision de 1971 à 1976, qui lui confia la production de plusieurs émissions télévisées – dont « La sorcellerie dans le Berry » expliquée par un prêtre exorciste et « La mode de fil en aiguilles » avec Pierre Cardin. Au cours des deux décennies suivantes, les centres d’intérêt d’André Akoun allaient cependant évolués, en associant désormais l’analyse de la communication à celle du politique, pour finalement s’inscrire dans la mouvance d’Hermès.

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La communication démocratique et son destin (PUF, 1994) est le meilleur témoignage de cette évolution. Les conséquences des nouvelles techniques de communication sur les rapports de l’être au monde, des hommes entre eux, de l’individu à la société et des citoyens à l’État y sont examinées en relation avec le déplacement de la frontière qui sépare le public du privé, l’effacement du symbolique et l’assomption de l’imaginaire, la multiplication de simulacres et la prolifération de substituts à la transcendance que l’on a abattue. Cet ouvrage est aussi symptomatique de la « manière » propre à Akoun de rechercher les fondements antiques des débats modernes. Il est surtout à regarder comme la trace de cours et de causeries tout au long desquels son auteur a interrogé la modernité – cette rhétorique du changement – à partir des textes de Benjamin Constant et d’Alexis de Tocqueville, alors beaucoup moins cités qu’ils ne le sont aujourd’hui.

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Au reste, on retrouve dans toute sa production un identique souci de cadrage théorique et la même indifférence aux enquêtes de terrain, tenues par lui pour négligeables au regard des élaborations conceptuelles. De cette abondante production éditoriale, on retiendra ses contributions aux ouvrages sur les sciences sociales publiés dans les années 1960-1970 par Retz, les cinq volumes de l’Encyclopédie des mythes et des croyances (Lidis, 1984) qu’il a dirigée, le Dictionnaire de sociologie (Robert/Seuil, 1999) dont il partagea, avec Pierre Ansart, la responsabilité rédactionnelle. On fera également place aux nombreux articles écrits pour différents dictionnaires et encyclopédies – l’Encyclopaedia Universalis notamment – et diverses revues – Hermès et Cahiers Internationaux de Sociologie, tout particulièrement –, ainsi qu’aux textes donnés à La Quinzaine littéraire et au Monde diplomatique.

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C’est bien ici le lieu de rappeler la place importante qu’André Akoun a occupée au sein de la rédaction en chef d’Hermès : ses avis, toujours pertinents étaient pris en compte par Dominique Wolton qui entretenait avec lui une relation faite d’estime intellectuelle et d’affectueuse complicité. Il participa, tant que son état de santé le lui permit, à toutes les réunions de la revue. Au comité de rédaction des Cahiers Internationaux de Sociologie, Georges Balandier, dont il n’est pas déplacé de dire qu’il l’aimait bien, le vit avec plaisir longtemps siéger à ses côtés. Jusqu’en 2008, il fut de même présent aux Journées d’études et aux colloques du GEPECS – le Groupe d’étude pour l’Europe de la culture et de la solidarité qu’il contribua à fonder dans le cadre de l’Université Paris Descartes, et dont il fut un temps directeur. Ayant accédé dix ans plus tôt à l’éméritat, il resta disponible pour ses étudiants qu’il suivait encore en thèse, et pour ses collègues qui l’invitaient à présider de nombreux jurys de soutenance. Si la retraite mit fin à ses cours de sociologie, elle ne le priva point du magistère de la parole : il continua à l’exercer brillamment dans le cadre des Mardis de la Philosophie, sur des thèmes qui lui furent toujours chers, ceux d’une histoire de la pensée – des Lumières à la révolution psychanalytique.

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Le salut à l’ami perdu serait privé de l’essentiel si n’était pas évoqué ce qui, en fait, lui tenait le plus à c œur : sa famille, d’une part, l’histoire de sa terre natale, d’autre part. De sa vie familiale, toute imprégnée de chaleur méditerranéenne, on dira seulement qu’elle fut marquée par l’indéfectible attachement que lui témoignèrent ses deux filles, et dont il fut comblé. Sur le drame algérien, les vicissitudes d’un conflit fratricide et l’impasse dans laquelle se trouva engagée la communauté juive d’Algérie, le dialogue se poursuivit, jusqu’à la veille de sa mort, avec son compagnon des luttes pour la recherche d’une juste issue, Mohammed Harbi – l’ami de toujours. On soulignera pour terminer combien les amitiés partagées avec André Akoun ont été marquées au coin d’une absolue fidélité. Elles furent données et reçues sans réserve, et sans égard aux clivages idéologiques ou aux options politiques. Telles furent celles qui l’unirent à François Châtelet, le philosophe de l’histoire et l’historien de la philosophie, et à Jean Cazeneuve dont il ne cessa d’être proche, du début à la fin de sa carrière.

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Bernard Valade

Plan de l'article

  1. André, l’ami, le professeur
  2. La culture au service de la solidarité humaine

Pour citer cet article

Wolton Dominique, Valade Bernard, « André Akoun (1929-2010) », Hermès, La Revue, 1/2010 (n° 56), p. 191-194.

URL : http://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2010-1-page-191.htm


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